‹ Introduction à l'histoire générale de la province de PicardieChapitre 202 sur 294 · VOIE MILITAIRE DE ROME A BOULOGNE-SUR-MER · texte numérisé non relu

VOIE MILITAIRE DE ROME A BOULOGNE-SUR-MER

Cette première voie romaine conduite dans la seconde Belgique est celle dont parle Strabon (2) : Ad Oceanum et Bellovacot et Ambianos. Elle était de la première classe des chaussées, c'est-à-dire voie militaire nommée Fia soiemnis, par Ammien Marcellin, lorsque l'Empereur Julien partit de Tongres pour venir à

Paris (3). Julianu» via sollemni cunclos è stàtionibus egressos , in quibut

hiemabant , maturare disposait. Cette voie était aussi surnommée Fia Cœsarea , dans le testament de saint Remy , à l'article des legs fait à l'église de Saint- Reray. Comme le géographe Grec ne dit point par quel endroit cette voie entrait dans la Belgique , Bcrgicr a cru pouvoir suppléer à son silence par l'Itinéraire connu sous le nom d'Antonin. En suivant ce guide, il fait venir la chaussée de Lyon à Rheims, par la Bourgogne, par la Champagne et la conduit de Rhcims à Soissons , à Noyon , à Amiens et enfin à Boulogne-sur-mcr (4) ; mais nous ne

\IJ Euméoe. ptoégir. Coulant., c. T. (3) Amm. Msrc. I. 80, c. 4.

<2) Str«b., Gfogr., I. 4, in fint. (4) llist. desgr. ctwm. de l'Emp., I. »,ch. un, n.-T.

voyons pas qu'aucun de ces endroits fût du pays des BelloTaces. Cependant la

voie d Agrippa devait y passer, suivant Strabon, auteur contemporain. 11 esta

remarquer que la voie que Bergicr a tracée d'après l'Itinéraire , est dite : Per

compendium , c'est-à-dire pour abréger le chemin , ce qui en suppose une autre.

Nous la trouvons cette voie depuis Soissons jusqu'à Amiens, ou , pour nous

conformer à la marche de l'Itinéraire, depuis Amiens jusqu'à Soissons, passant

par le Beauvoisis. Elle est beaucoup plus longue, il est vrai , mais il faut observer

que cette chaussée étant la première que les Romains firent passer dans la

Belgique, ils voulaient qu'elle leur servit à communiquer surtout avec les cités /

les plus remuantes, telle qu'était celle des Bcllovaces. D'ailleurs, qu'était

Noyon au temps d'Auguste, pour être préféré à Scnlis et à Beauvais? Etait-il

même un camp romain P

Cela posé, la voie militaire d' Agrippa partait de Rhcims par la porte nommée deiiikuisamh^ons. Soi**onnoite, dans le testament de saint Rcmy, Valois* et de Venus, dans la 72.' lettre que Jean de Sarisbcry écrivit au comte Henri , porte de Veilc, à cause de la rivière de Vcslc , qui passait tout auprès et aujourd'hui la Porte aux Feront. Bergicr, au commencement du siècle dernier (I), fit ouvrir cette chaussée dans l'enclos des Capucins, qui renfermait une partie des marais de la Vcsle. 11 y trouva, à neuf pieds de profondeur, sur la terre ferme, une couche d'un pouce d'épaisseur, faite de sable et de chaux. Sur ce ciment était assis un lit de pierres plates et larges couchées les unes sur les autres en bain de ciment très-dur. Le tout épais de dix pouces. Voilà la base, Statumen. Le Rudus ou la seconde couche était composée sur une épaisseur de huit pouces, moilié de pierres cubiques, rondes ou ovales ; partie de tests de pots ; partie de morceaux de tuiles et de briques, liaisonnés si fortement, que le meilleur ouvrier n'en pouvait rompre dans une heure que ce qu'il pouvait porter. La troisième couche. Nucleus, était un ciment ou corroi épais d'un pied, composé d'une arène de nature de craie gluante, mêlée avec de la chaux. Le Summum dorsum, quatrième et dernière couche dont la nature n'est point expliquée , n'avait que six pouces d'épaisseur. La construction au total avait trois pieds d'épaisseur. L'auteur de la vie de saint Rigobert de Reims (2) nous apprend que le pont construit sur la rivière de Vcsle, avait été pavé de grandes pierres plates pour éviter la bouc . et qu'il portait encore de son temps , c'est à-dire dans les premières années du x.* siècle, le nom à'Elrèc: Donec ultra ponlem plaleœ ejutdem urbi* tenirctur, qui ob etitandum cetnum diebut pritoit lapidibus magnis stratus erat;

;t> UiU.de»gr.th.derErop.,liT.J,ch.iiui,n.*<eliuiT. (i) Boll.,act. SS.,4 J«., p.l77,col. i, n* lï.

undè et hœe hactenus prittinum.nomen ter pat. De là elle allait à' Fîmes, Fintt , confins des Rémois et des Soissonnois.

Entrée dans le Soissonnois, la voie militaire fait un coude sur la droite de Basoches pour aller gagner Cou réelles, en côtoyant la rivière de Vesle. Les actes de saint Rufin et Valèrc (1) font mention de cette partie de la chaussée en disant que ces saints curent la tête tranchée près la voie publique , sur le bord de la Vesle, à sept mille cinq cents pas de Basoches: Juxta per viam publicam xuper ripa m fluminis Vindolœ capite cœti sunt, A Chauderoles (2), elle quitte le grand chemin actuel pour passer à trois ou quatre cents pas de Braine. Il n'y a pas long temps que l'on a trouvé dans cette partie de la chaussée des deniers de Louis-lc-Débonuaire et de Charles-lc-Chauve , qui sont conservés dans le cabinet de M. Jardcl, demeurant à Braine, preuve que ce prince y avait fait travailler. Apres avoir traversé le parc de Braine, elle se replie vers la rivière de Vesle, qu'elle traverse, au-dessus du moulin de Quincampoix, sur un pont dont les restes ont été détruits depuis quelques années. Delà , elle va rejoindre la voie de Reims à Sermoise. Elle fait un coude vis-à-vis de Venisel. Il parait qu'elle ne traversait pas le faubourg de Saint-Crépin ; mais qu'elle allait passer la rivière de Frise au faubourg de ce nom, suivant l'ancien chemin qui parait encore sur la gauche de Saint-Crépin. Elle entrait dans la cité de Soissons par la porte de l'Archet , qui était bâtie près l'église de saint Martin.

Cette route de Reims à Soissons, selon l'Itinéraire d'Antonin, était de trentesept mille pas ou de vingt-cinq lieues , tandis que la même route combinée par le même auteur, du côté de Térouannc, ne compte que treite mille pas de Soissons à Fismes et douze mille pas de Fismcs à Reims. « Ainsi, dit M. Frcrel (3), » on égale vingt-cinq lieues à trente-sept milles, qui ne font que vingt-quatre » lieues deux tiers. D'un autre côté, on égale vingt deux lieues à trente-quatre » milles, qui font cependant vingt-deux lieues deux tiers. » Ce qui provient, à ce qu'il pense, d'une erreur de copiste qui a pris en cet endroit le nombre des lieues pour celui des milles. En effet*, Ammien-Marcellin (4) assure que passé la ville de Lyon, on ne mesurait plus la distance des chemins par mille, mais par lieues : Ex indà neo millenii pasiibut, sed leugis itincra metiuntur. Ainsi, dans un ordre contraire, c'est-à-dire en traversant la Gaule pour aller à Lyon, il fallait compter par lieues, comme l'a fait l'auteur de la Table Thédosienne, qui , conduisant sa marche de différents points de la Gaule Belgique à la ville de Lyon , dit .• Utque hic légat ou leugat.

H) Slrm. op.. toi. 1710. (3) Hisl. d« l'Aeid. d« Inscrlp., {. irt , p 167.

(ïj C»rllrr, Uni. dei Vtl., 1. 1, p. I i. (») Amm.. I. 15.

La chaussée fnilitairc passait dans la cité de Soissons, auprès de l'église de de soissons abolis. Saint-Pierre dit à la Chaux, dont l'autel fut confirmé en 1196 à l'abbaye de Coincy, sous le titre: Sancti Pétri de Calce pour de Calceia. C'est un prieuré qui existait en 1 160, comme il appert par le cartulaire de l'abbaye de Saint-Léger de Soissons, folio 41 verso. Elle sortait de la cité vers la tour nommée de Y Evangile , pour passer une petite rivière à deux ou trois lieues de Soissons, sur le pont Archer. Il parait que ce pont était un peu plus près du village d'Ambleny; car il est mention dans une charte de la cathédrale de Soissons, du xiv.' siècle, d'un lieu dit les Archers , au terroir d'Ambleny: ce qui désigne un pont et en même temps l'origine du mot Y Archer. Ainsi, la voie militaire d' Agrippa tirait sur la gauche et non sur la droite. Nous ferons voir la destination de celle qui allait passer à Vi-sur-Ainc, que presque tous les géographes ont confondue avec la précédente. Elle passe à Ambleny. On voit par le cartulaire du chapitre de Soissons, que les chanoines y avaient des surcens sur une maison tenant au grand chemin royal. Delà elle tire vers la Croix-Gucrin (1), sur la gauche du village de Haute-Fontaine, à Chel les, vers Saint-Etienne, sous Pierrefond.

La charte de donation de l'église de Saint-Maxime de Pierrefond (2) à l'abbaye de Cluny, vers l'an 1080, dit qu'elle passait au pied du Térail : Via puhltca ad pedem Teralli. Celui-ci était à l'Orient de Saint-Maxime à Saint-Nicolas de Courson , aux petits monts , dans la forêt de Compiègne.

A Champ-Lieu était une station ou un camp romain. Delà, elle va passer à Saint-Martin de Bétisy, où elle traverse la rivière d'Autonne, au pied de la montagne de Nery. Il est parlé dans un titre de l'an 1234 de l'abbaye de Saint - Jean au-Bois , d'un lieu situé près la montagne de Nery , tenant à la Chaussée de Sentit. \ Feu, sur la droite de Raré. Avant que de passer sur ce territoire, elle portait autrefois le nom cïEtrée de Maienpré. Il est dit dans une charte originale de l'année 1206 (3), de Godefroy, évéque de SenlU, au sujet d'un différent entre Jean de Béze et Renaud de Betisy, touchant les dimes novales de Raré, que ce territoire Extenditur in longum a strata de Maienpré utque ad mansionem Radulphi de Bestisiaco , et in latum ex una parte ab Isard utque ad Noam de Malpart, qui adjacet strate de Maienpré. Elle est nommée aussi la grande Chaussée , Magna calceia , dans un échange que l'abbesse du Parc fit au mois d'août 1281 avec l'abbaye de Châlis (4); elle côtoie ensuite le village d'Oignon

(i) Hirt. du Viloi», 1. 1. p. 13, U, «7. (3) Arehiv. de Sl-Corn. deComp. . de Ctmcnria.

(S) PrtUT., part. Il, u*. (4) Areh.de Chili*, Uyette de Bull r.Uo.1, cote », c.

et de Balagny , d'où elle se rend en ligne droite à Senlis, Auguttomagu*. En cet endroit et sur l'Etréc public (1), Guy et Guillaume, fils de Guy, boutciller de France, confirmèrent en 1 171 , les dons faits par leur père à l'abbaye de Châlis: Concesxio ftliorum meorum Guidonit et Guiîleîmi facta fuit in si rata publica que ducit Betisiacum, non longé ab urbe Sylvancolenri, in presentia Régit (1). Cette partie de la chaussée vient d'être ouverte pour y faire passer le nouveau chemin de Senlis à Crëpy. Nous y avons vu qu'elle n'était remplie dans toute son épaisseur que de pierrailles qui forment une terrasse plus élevée en certaines parties qu'en d'autres, mais dominant partout les terres voisines.

La route tracée dans l'Itinéraire de Senlis à Soissons porte vingt -deux mille pas; il devrait y avoir douze lieues gauloises, par la raison qu'elle vient d'Amiens, par conséquent de la Gaule-Belgique. Nous avons lu dans des remarques manuscrites sur l'Itinéraire d'Antonin qu'il fallait lire trente-deux au lieu de vingt-deux: pro XXII millibu* que occurrunt inler Suettiones et Augutlomagum reponenda funt XXXII M enim tune enumerantur. 11 est vrai que ces vingtdeux lieues gauloises ne peuvent pas donner quinze ou seize lieues de France qui est la distance de Senlis à Soissons par la chaussée que nous venons de tracer. Cette observation n'a point échappé au célèbre M. Danville, dans sa Notice des Gaules, page 124. Il avait sous les yeux une carte manuscrite où clic paraissait dans la longueur d'environ quatre mille cinq cents toises , entre le lieu nommé Haute-Fontaine et le Pont-Archer ; il fait ce raisonnement : l'espace d'entre Senlis et Soissons est d'environ vingt-neuf mille toises en droite ligne, c'est-à-dire de vingt-six à vingt-sept lieues gauloises, et la Chaussée Brunehaut, qui est le nom qu'elle a conservé, n'en avait que douze, en parcourant une ligne moins directe. D'ailleurs il ne reste entre Senlis et Soissons aucune trace de Chaussée-Romaine autre que celle-ci. Elle n'est point indiquée dans la Table Théodosienne ; mais on y trouve vingt-deux lieues gauloises de Cesaromagut , Bcauvais, à Auguitomagug , Senlis. Cette distance est marquée par le même nombre de milles dans l'Itinéraire et en deux stations différentes. Ce qui a porté M. Danville (2) à dire qu'il fallait substituer aux milles, des lieues gauloises. Cette distance de vingtdeux lieues de Senlis à Beauvais fait une autre difficulté à résoudre plus grande encore que la précédente , parce qu'il s'agit de déterminer si la voie militaire étant rendue à Senlis tirait à droite ou à gauche. i.ksulisamacvais. H csl certain par l'Itinéraire qu'elle venait de Beauvais à Litano-Briga et delà à Senlis : mais où était situé ce Litano-Briga ? La terminaison briga, qui dit

(I) Areb(v.deCbàlis,Uyetlc I." , lime !.", o/ lî. (S) Notice de la Gaule , p. 4(8.

la même chose que briva, indique certainement un passage sur une rivière, et cette rivière ne peut être autre que la rivière d'Oise, où était une station. Seraitce la petite ville de Pont-St.-Maxence ? Son pont est connu dès les premiers tems de la Monarchie. Il existait même au-delà, puisque c'était le passage d'une chaussée-romaine. Mai», les nombres de l'Itinéraire et de la Table, dit M. Danvillc (1), teroient insu/pjtans par rapport au grand détour que la position de Pcmt-Sainte- Marence met entre Beauvais et Senlit. La distance à l'égard de Sentis est de V lieues gauloises bien complettes , au lieu de MI; et à l'égard de Beauvais , la mesure de la chaussée donne XX lieues, et ne se réduit point à XVIII. Serait-ce Creil, autre passage sur la même rivière? Quoique M. Danvillc penche pour ce sentiment, parce que Creil est plus voisin de Scnlis, malgré que la distance passe encore les quatre lieues, d'environ une demie, il nous permettra cependant de lui observer qu'il n'y a aucune trace de chaussée romaine entre Senlis et Creil, ni au-delà de cette petite ville. De plus, la voie militaire ne pouvait aller de Senlis à Creil sans faire un coude considérable et un plus grand encore, en passant par Pont-St.-Maxence. Nous trouverions cet inconvénient de moins, en suivant la portion de chaussée qui existe encore depuis Senlis jusqu'à la forêt de Chantilly. La distance, il est vrai, à' Augustomagus à Litano-Driga sera plus longue que les deux précédentes , parce que l'on compte plus de trois lieues de Senlis aux bords de l'Oise vers Royaumont , mais aussi les dix-huit lieues gauloises de l'Itinéraire, de LitanoBriga à Cœsaromagus, s'y retrouveront plus exactement. Au reste, comme il est constant qu'il y a faute dans l'Itinéraire, nous pouvons penser que l'erreur peut tomber sur le plus , comme sur le moins.

Nous reprenons donc la voie militaire où nous l'avons laissée, c'est-à-dire à Senlis. Nous la suivons à travers les marais du faubourg Saint-Martin. Si elle est dirigée sur ce faubourg plutôt que sur la cité existante que nous croyons avoir été bâtie par Postume, c'est que probablement la cité d'Auguste avait été construite en cet endroit, qui, avec le quartier de la ville moderne, où est située l'abbaye de Saint-Vincent, est nommé dans les anciens titres de l'abbaye Alodium regium, Vic-Tellus. La rue et le carrefour de Vi-Tel sont encore connus à Senlis ; or Vic- Tellus latin, et Vi-Tel indiquent bien clairement le passage de la voie militaire: si elle n'existe plus dans ce quartier, en voici les raisons tirées d'une requête présentée le 3 juin 1634 , à l'hôtel de-ville de Senlis :

« Depuis un an ou environ , dit-elle, Pierre Bougeron, marchanda Senlis, a, » de son autorité privée, usurpé une partie de la chaussée conduisant de la

(!) Notice de li Gaul«. p 418.

» contrescarpe de la poterne , au travers de la prairie , aux chemins qui vont » à Chaalis, Dammartin , Morte-Fontaine, Paris et aboutissant au carrefour où » est ladite chaussée. » Elle ajoute que le bout de cette chaussée avait été coupé le long de la contrescarpe pour la sûreté de lu ville , pendant les guerres civiles. Voilà pourquoi on ne commence à la reconnaître, que depuis la maison des renfermes jusqu'à la forêt de Chantilly. Depuis Bctisy jusque-là, elle est comme tirée au cordeau. Il est aisé de s'en convaincre, en jetant les yeux sur la carte topographique du diocèse de Scnlis par Guillaume de l'Isle, par celle des routes de la forêt de Chantilly, de Delavigne et par la carte générale de France de l'Académie des sciences.

Entrée dans les bois, la voie militaire s'y laisse apercevoir d'espace en espace , comme il appert par la carte de de l'Isle, et comme nous l'avons vérifié. Elle ne parait plus au-delà de la Grande-Etoile. On croit cependant qu'elle passait à la voie des Tombes, pour gagner la Horlayc, ancien palais des rois de la première race. Depuis Rheims jusqu'ici, nous regardons cette chaussée comme la Voie solennelle dont parle Ammien Marcellin (1) , et par laquelle Julien l'Apostat fit venir à Paris les légions qui étaient en quartier dans le pays des Remois. La . Morlaye nous rapproche d'un village nommé Lits , peu éloigné de la rive gauche de l'Oise et qui pouvait en être plus près autrefois. Ne serait-ce pas le Litarw- Briga cherché depuis si longtemps? Son nom Lits formé du mot Belgique latinisé Litano, sa position Briga ou Briva c'est-à-dire un pont, ou en général un passage sur une rivière : la direction de la chaussée qui n'avait besoin de faire qu'un petit coude à la Morlaye pour arriver en ce lieu. Peut-être même ne serait-il pas impossible de retrouver entre Lits et La Morlaye des vestiges de la voie militaire et dans la rivière des restes du pont qui y était construit: tout cela semble bien approcher de l'évidence, surtout, si ce lieu de Lits était le Litano-Briga connu par des médailles gauloises qui représentent d'un côté son apotéose ou sa divinité tutélaire (2), et de l'autre un cavalier portant une enseigne militaire, pour marque qu'il y avait à Lis des troupes en station.

Nous ne sommes pas bien certains de l'endroit où la voie traversait la rivière d'Oise ; nous savons seulement qu'il y avait sur la rive droite un port nommé Corceloi, nom dont la terminaison peut venir de lata-via. Il nous est renseigné par un titre de l'abbaye de Froimont du mois de janvier 1241 et il n'était pas éloigné de Bruyères: Apud Bruieria* juxta Isaram, juxta portum Corceloi. En

(l) Lit», ao, ch. 4. de* Tilles, tome i, planche S, n.* 5; tone tn, pl«n-

(î) Pèlerin, recueil de raédiillei des peuples et che <Sl.

supposant que le pont fut en cet endroit , le port devait être plus voisin encore de Boren , à cause de l'église paroissiale dédiée à Saint-Vast et pour les raisons que nous en avons déduites ailleurs. La voie allait droit à Bruyères. Un papier terrier de l'abbaye de Froimont de l'an 1750 l'a désignée en ce lieu sous le nom de chemin de Sentit à Chambly, quoiqu'elle n'allât pas jusque là : car à Bruyères elle faisait un coude pour gagner Crouy. Cela est prouvé par plusieurs monuments : par un titre de la même abbaye du mois de mars 1303, faisant mention du Chcmin-le-Roi passant entre Bernes et Bruyères ; par un autre du même mois 1257, où il est dit que la vieille chaussée qui allait à Beauvais passait sur les confins du terroir de Bernes ; par un autre de la même année , elle devait former un angle avec le chemin qui allait du Menil-St.-Denis au moulin de Parcenc, inler veterem Cal- • ceùim Behacensem et viam qua itur doit Maitnil ad molendinum de Parcenc ; par un autre sans date du prieuré d'Ully-St. -Georges, terram adjacentem ad Calceiatum; enfin par un cinquième de l'abbaye de Froimond , du mois d'août

1232 , juxta ttralam que tendit a Brueriit ad Croy pelia (terre) que dioitur

terra de Longameta strate memorate contigua. Or il se trouvait sur cette portion de la chaussée , entre Bruyère et Crouy , une colonne milliaire, dont le lieu où elle était plantée conservait encore en 1750, suivant le papier terrier cité plus haut, le nom de Haute- Borne , qui sans doute est le longa-meta du titre d'août 1232.

De Crouy, la voie militaire allait passera Sainte-Geneviève, à côté du bois de Noaïllcs, à cinquante pas des dernières maisons de Boncourt, longeant les montagnes de Vaux-Gerain, de Boncourt et de Tillart, et sur la droite d'Hodan -l'Kvèque. Là elle prenait le nom de Chausséc-Brunehaut , qu'elle conservait jusqu'au bois de Fcsc, après avoir séparé, suivant un plan du terroir d'Abbecourt fait en 1706, qui se voit dans les archives de l'abbaye de Sainl-Lucicn-lcz-Bcauveais , les terroirs d'Abbecourt et de Saint-Sulpice ; après avoir passé au pied du moulin à vent d'Abbecourt, cottoyé le champ Dolent, la seigneurie de Silly et coupe la rue des Godins au calvaire d'Abbecourt. Quinze déclarations des terres de ce canton, servies en 1589 au cardinal de Chàtillon, évèque de Beauvais, en qualité d'abbé de Saint-Lucien, lui donnent le nom de Chausséc-Brunehaut. On la trouve qualifiée de même, dans une déclaration du 9 juillet 1630; une autre du 26 avril 1644 lui donne le surnom de Bouilly-Haut. Son extension du bois de Saint-Sulpice au bois de Fcsc , est marquée dans une troisième déclaration du 7 novembre 1635 des terres du dimagu de la paroisse Saint-Sulpice, appartenant à la même abbaye de Saint-Lucien, eu voici l'extrait :

« Tous lequels cantons, dit trieges, consistant en la quantité de mille huit cent

» soixante-dix-huit minet de terre, ou environ, situées comme dit est, au terroir » et paroisse de Saint-Sulpice , à prendre et commencher ledit terroir, d'un côté » au coin du bois de Hoadencq-l'Evesque , suivant un petit chemin qui mène » dudit bois de Hosdencq à la chaussée Brunehaut , qui est près le moulin à vent n d'Abbecourt: et illec, suivant la dicte chaussée Brunehaut, venant et passant » par derrière l'église de Saint-Sulpice, jusqu'au chemin qui mène de la dicte » chaussée à la Ravine de Vaulx , et suivant le dict chemin en droite ligne droict » au coincq du bois de l'Epine: le tout joignant aux dixtnes d'Abbecourt; et du » dict bois jusque au champ de Jehan Beloudc, et du dict champ Jehan Beloudc » suivant les novales appartenantes au curé d' Allonc ; et suivant les dictes novales » jusqu'au coinq du bois de Fesc, joignant et suivant ladicte chaussée, commen- » chant du coslé dudict bois de Fesc , allant au triege des Gallois. »

Après avoir côtoyé le bois de Fesc , la chaussée Brunehaut tirait sur la gauche de Bongenou, de là au bois de Saint-Lazare et ensuite vers l'abbaye de Saint-Symphorieu, d'où elle descendait et entrait dans la ville de Beau vais par la porte de Saint-Jean. Il n'est plus possible aujourd'hui, de reconnaître l'endroit par où elle y arrivait, parce que les travaux qui furent faits au xvi.* siècle pour enclore cette montagne ont tout bouleversé. « Fût proposé d'enclore, dit Louvet (his- » toire de Beauvais, tome 2, p. 603), et d'enfermer la montagne de Saint-Sym- » phorien: pourquoi furent faites tranchées, remparts et boulevards qui sont » derrière ladite abbaye. »

Depuis la porte de Saint-Jean , il ne parait d'autre vestige de la voie militaire que le nom d'une rue fort étroite , qui est aujourd'hui la rue du Bourreau et qui est nommée dans un titre de l'Hôtel- Dieu, du mardi après dimanche de Letare Jérusalem 12iï la rue d'Estrelles: Quatuor camerat in vico d'Ettrellet. Ce nom ne pouvait lui venir que parce qu'elle donnait sur la voie militaire nommée Etrée en cet endroit, comme elle conduit à la grande rue de Saint-Jean qui a pris sa place. Un autre indice est l'église de Saint- Vast, aujourd'hui Saint- Etienne, qui donne encore sur cette rue.

Ces deux indications avec l'alignement de la rue Saint-Jean vers la porte de l'Hôtel Dieu, autrefois dite de l'Hôtellerie, nous porteraient à croire qu'elle n'entrait pas dans la cité, qu'elle ne faisait que côtoyer ses murs par les rues de Merdanson et par la petite rue de Saint-Martin. En effet la principale porte des cités était celle où l'on chantait le Gloria laut le jour des Rameaux : or, par l'alignement que nous lui donnons et qui parait le mieux prouvé, la chaussée ne pouvait arriver directement à cette porte. En sortant de la petite rue Saint-Martin, elle passait devant l'église de Saint-Laurent, en face de laquelle l'Hôtcl-Dieu qui

était hors de la ville, fut rebâti. La permission de 1'évèque, en date du 20 juin 1867, porte qu'étant à propos d'édifier un Hôtel-Dieu dans la forteresse rie Beauvais , depuis la porte de l'hôtellerie jusqu'à sa maison qui est asscx près de cette porte , en allant à la ville devant le cimetière de Saint-Laurent : « Tout contreval de la Cauchie de la dite porte par là ou tout le chorroir qui d'Amiens et du Lez de là vient à Beauvais, que la muraille qui sera devant ladite chaude

toit très fort et bien- fondé et accordé est que ils puissent ériger cinq petits

pillen , chacun que de pied et demi d'épaisseur et de trois pieds de Lez qui seront fondés et pris sur la cauchie. »

La Toie militaire sortie de la porte de l'Hôtel-Dieu , est appelée Chaussée de pr. »eaivai< a Maulers dans une déclaration du d image de Tille (1), servie vers 1410, au tré- .abiejcs.

sorier de Beauvais : « En venant à la porte de Gracile , droit à la porte de

» l'hostellerie , et delà à la porte de Sainte-Marguerite; et pour partir le grès et » le trésorier, en allant à un fossé où il y a certaines bournes à la cauchie de » Maulers, tout contrerai la cauchie droit à la croix brisée. » De là elle allait passer sur la gauche de Tillé, où elle est renseignée par plusieurs titres, sous les noms de Chaussée d' Amiens . de Chaussée de Tillé et de Haute- Chaussée. On lit

dans un ancien état du mois de mai 1258 (2) des terres sujettes à la dîme du chapitre de Beauvais, appelée la dixme de la porte de Grez : comportant usque ad limitera qui vocatur limes de Ruisselai, et siout idem limes de Ruisselai se comportât usque ad vallem Balduini, et usque ad Keminum Ambianensem... . item terre hospitalarie , Belracensisque site sunt inter terram Johannis Milonis et calceiam Ambianensem.

Dans les lettres du chapitre de Beauvais du lundi après la Trinité 1271 (8): Super terrant sitam jurta calceiam de Tilleel , inter terram Johannis quondam ad gros* os oculos.

Dans une transaction du 16 octobre 1428 (4), entre le trésorier de l'église de Beauvais et l'abbaye de Saint-Lucien :

« Entre les viviers qui sont entre Villers-Saint-Lucien et Rieu, et la Haute-

» Chaussée qui mène de Beauvais à Tillcl de laquelle boume fait séparation

» des dismes du grès et de Tillel ; et de la dicte bourne à une autre bourne qui » est coinq des dictes terres de Foucarmont du côté de la chaussée et les terres

•> de Saint-Quentin et celles qui sont entre icelles bournes et de la dite

» chaussée du costé d'icellc chaussée sont du dimage dn chapitre. »

i l ) Livre roage de Mini Pierre . f.° 8, r. (3) Archir. de l'HMel-Dieu.

V, Cartel. S. Pelri , t." 280 r. Litre ronge de Mini Pierre . f.« 38, r.

Enfin, dans un ancien état sans date (1), des terres du domaine du trésorier de Reauvais à Tille.

« Item , au lieu dict et à le Mare-aux-Saulx , et au quetnin de la mer,

» une pièce de terre contenant six mines ou environ , joignant à M.r d'Odeur » du long et de l'autre au dict quemin de la mer. »

La chaussée traverse en ligne droite le bois de Faicl ; elle y est encore trèsdistincte. A .la sortie du bois elle descend sur la droite du chemin actuel dans la vallée. On la reconnaît au bas de la montagne, jusque sur le bord du ruisseau formé par les eaux de la fontaine de Saint-Lucien. Comme il y avait un pont en cet endroit, elle ne reparaît qu'à une portée de fusil au-delà. Elle traverse le reste de la vallée, de niveau avec les terres qui sont à gauche, mais exhaussée de trois à quatre pieds sur celles qui sont à droite. Elle est un peu moins dégradée en ce lieu que sur le penchant de la montagne qui répond à celle de Tillé. Elle remonte de là au bois de Troncoy, laissant sur la gauche une vigne dans laquelle on a déterré depuis quelques années, plusieurs tombeaux remplis de vases en terre rouge. On prétend que le bois du Tronquai, indication de la voie militaire dégradée en cet endroit, tire son nom d'une forteresse dont on voyait encore les ruines il n'y a pas longtemps. 11 est mention du Tronquai dans un titre de l'hôtel-dieu de Beau vais du mois de février 1261: Medietatem prali dou Tronquai titi tubtut viam de Reimboviler , eubtus Alnetum dou Tronquai.

Elle va droit à Maulers, en côtoyant les coutures de Maisoncelles , sous le nom de Chaussée du Roi , suivant un contrat de vente du 27 avril 1 637 , passé pardevant Bembault, notaire à Crëvecœur : nom qu'elle conserve jusqu'à Maulers, suivant les papiers terriers de ce village de l'année 1750, et les anciennes déclarations des terres qui doivent champart à l'abbaye de Saint-Lucien de Bcauvais; de Maulers à la chaussée du Bois-d'Ecù, nommée Calciata, dans un titre de l'abbaye de Froimont de l'année 1216. Après avoir passé Puy-la- Vallée et Oursel-Maison , où elle est nommée dans un titre de l'abbaye de Breteuil , chaussée de Beauvais à Amiens , Inler calceiam per quant itur de Beleaco apud Ambianum , elle descend dans une vallée dite la vallée Beauvoisine, in talle Bcauvoitien, dans deux titres de la même abbaye, des années 1236 et 1237. il est mention dans un autre acte de 1243 d'une pièce de terre située près de la vallée Bernard et de la vallée Beauvoisine , laquelle terre tenait à la chaussée d'Amiens : Terra sita juxta calciatam Ambianentem prope vallem que dicitur Beauvoisien. Dans un autre du mois d'avril 1244 : De super

(I) Line rouge de saint Pierre, f.° 1, i°.

colle Beltasina, videlicet de super calceiam. Dans un autre de l'abbaye de Breteuil, du mois de novembre 1258, touchant trois mines de terre ou environ situées in talle Beauvcisien su b tus calceiam. Elle est nommée chaussée de Beau vais à Amiens, en passant sur le territoire de Thiculoy, dans un autre titre de la même abbaye du mois de septembre 1 244 : Quandam peciam terre sementis ritam in territorio de Tieuloy, juzla viam de Crepicordio contiguam calceie per quant Uur de civitate Ambianensi ad cititatem Belcacensem. Suivant le même titre , la chaussée entrait delà dans le bois de Plauoy, pour passer entre le Crocq et Hardivillcrs , titre de 1230. Elle passait si près d'Hardivillers qu'une autre charte de l'an 1255, l'appelle chaussée d'Hardivillers : Dimidiam peciam terre rite apud tillam Hardevillaris contigue calceie Hardevillaris. Delà elle arrivait à la station de Cormeillc, Curmiliaca. Depuis la montagne de Malle- Assise jusqu'à Cormeille, elle est nommée, dans un arpentage de l'an 1295 de la grange que l'abbaye de Froimont avait à Cormeillc (1), Magna calceia , ou simplement Calciala, dans une charte du mois de juillet 1215.

L'Itinéraire compte de Beauvais à Cormeille treize milles. Il faut y substituer treize lieues gauloises , car 31. d'Anville (2) observe que la distance de Beauvais étant d'environ treize mille toises qu'on peut comparer à onze lieues et demie gauloises, il faut transporter le nombre treize et prendre le nombre douze que la Notice a porté pour la distance d'Amiens à Cormeille. Le territoire la Grange ou ferme de l'abbave de Froimont au terroir de Cormeillc est dit propre calceiam , dans une autre charte du mois de Juillet 1215; la chaussée va de Cormeille à Blanc-Fossé; elle est rompue en ce lieu et le bois a cru dessus, mais on la retrouve à un quart de lieue de là, en passant dans les bois situés entre Bonneuil et Fontaine-sur-Cclle; un titre de l'an 850, en faveur de l'Eglise d'Amiens, la nomme Callem , pervium Behacemem , alia-via.

La grande carte de France de l'Académie lui fait faire un coude un peu auparavant que d'entrer à Gouy-les-Groscillers pour gagner Sessolieu. Une déclaration donnée au chapitre d'Amiens en 1700, fait mention d'un journau de terre t ci tué au terroir de Gcuy, entre la chaussée de Brunekaut et le chemin qui conduit à la Fransure. La carte de Guillaume de l'isle la fait passer à Bonneuil , sur la droite de Fransures à Fiers. Une personne qui se dit bien savoir la topographie du cauton (3), assure que ht chaussée de Brunchaut passait dans ce dernier village. (La lettre sur cette chaussée Brunehaut est de H. Brisson.

(1) P««f ., put II. »•. (ij Mcttare de Fraoa , m» 1749. p. 8*.

(J) tttfieede la feule, p. «49 et 160.

inspecteur des manufactures de Lyon; voir Bibliothèque de la France, du P. le Long, tome i, n.* 90, nouv. édit.)

La même Carte la dirige entre Rsscrtaux et la ferme de Rossignol ; ce qui peut être rrai. Au reste , elle arrivait à Sessolieu , non Sainsolieu , comme disent les Picards ; Sessionis-Locus en latin , parce que c'était un lieu de repos. La voie militaire passant par ce terroir y prend le nom de chaussée Brunehaut , suivant un dénombrement du fief de Batios du 29 septembre 1601, qui se trouve au greffe du bailliage d'Amiens.

« Item, soixante-douze journaux de terre de domaine en deux pièces, l'une i> de soixante-six journaux . à la chaussée Brunehaut et au chemin de Sessolieu » à Conti , l'autre de six journaux aussi à la chaussé Brunehaut. »

Elle entre un peu au-dessus d'Hcubecourt , dans- la grande route de Paris qui passe à Dury et dans la ville d'Amiens, par le faubourg de Bcauvais. 11 est certain, par une déclaration servie au chapitre d'Amiens, que la chaussée passait à Heubécourt: Deux journaux et demi de terre, y lit-on , au Cul-Boti à Heubécourt , joignant d'un côté à la ckaustèe Brunehaut, d'autre à la terre de l'église de Fer. L'anonyme qui a fait imprimer une lettre dans le Mercure de France du mois de mai 1749 touchant cette chaussée, dit qu'elle est relevée en plusieurs endroits de dix pieds et davantage au-dessus des terres voisines . qu'elle est tracée assez directement et que ses lisières sont assez parallèles. M. D'An ville (I) compte environ quinze mille trois cents toises, qui renferment treize lieues gauloises et demie. Il faut donc substituer le nombre treize de la Notice au nombre douze , puisque la distance d'Amiens à Cormeille se trouve plus grande que celle de Cormeille à Beauvais. Dans la ville d'Amiens, la voie militaire passait au marché au blé, avant que d'entrer dans la cité par la porte du Castillon ; d'où elle gagnait par les rues des Sergents , des Fourbisseurs et du Bloc, le pont construit sur lu Somme, Samarobriva.

Nous croyons la direction de cette voie militaire démontrée depuis le pont l'Archer jusqu'à Amiens. L'abbé Lcbœuf (2) reprochait à dom Michel Germain, de s'être applaudi d'avoir passé le Litanobriga à Latiniacum en Brie, croyant, dit-il, qu'on lui en saurait bon gré. Mais ce savant lui-même pouvait-il se persuader que ses observations rendissent assez certaine la position du Litanobriga à Pont-l' Evéque ou à Pantoise près Noyon ? Ce lieu n'est-il pas indiqué dans l'Itinéraire entre Cœsaromagus et Augustotnagus? Et pouvait-il, sans craindre de se tromper beaucoup, assigner la station de Curmiliaca, au village

(I) Notice de U Giule , wpri. <*) EcriU sur I bUloire de France, ». i. p. m.

de Domari sur la-Luc* , sans autre raison que parce que le vallon dans lequel il est situe est le premier que Ton trouve au sortir de la banlieue d Amiens, pour aller à Bore et delà à Soissons : comme si l'Itinéraire ne disait pas tout le contraire en plaçant 1* Curmiliaco entre Samarobriva et Caearomaqu». Il se flattait néanmoins, qu'en assignant, contre la rente de ce monument respectable, cette première station des troupes à Domart, cette découverte donnerait encorr plus de certitude à snn sentiment: c'est-à-dire qu'elle devait ajouter une second* erreur a la première.

Après le grand pont de la ville d'Amiens, la Toie militaire tirait à gauche d'umi.is a sort»- Ters le faubourg Saint-Maurice. Elle est nommée le Quemin qui rient de la mer. cn-sri-att dans on procès-rerbal de visite des bornes de la banlieue d'Amiens des 23 et 24 mai 1412. Elle passe au pied du camp de César, situé au terroir de Tirancourt , fait la séparation du terroir de Vaux et de Gaiencourt , comme il parait par une charte de l'année 1175, qui transporte ce dernier lieu au chapitre d'Amiens. Elle va droit à Saint- Vast, dit in Calceia , dans un titre de l'an 1239. On écrit encore aujourd'hui , Saint-Fast-en-Cafchée. Elle traverse la forêt de Finacourt. Il y avait dans les environs une colonne milliaire. La place est nommée Petraclae, dans une charte du seigneur de Flixecourt de l'an 1 131 : Pierre Cieuée, dans une autre du mois de mars 1279, où il est dit que douze journaux de bois assis en Pierre Cieuée furent vendus pour fonder une chapellenie à Yinacourt (I). On trouve la même chose dans an dénombrement servi en 1300, par le seigneur de Picquigny à l'abbaye de Corbie : c'est un fief aujourd'hui , qui relève de cette abbaje. La carte de Guillaume de l'isle a placé sur la droite de cette chaussée un hameau nommé Pierre Ronde. Elle sort de la forêt de Vinacourt pour aller à Saint-Ouen (2), de là côtoyer le terroir d'Ilicrmont et de Roquemont. Ou lit dans un acte d'aveu et de dénombrement d'Isabelle de Was (3), veuve de Lallemant de Canapés, écuyer, servi en 1379 au Roi. en qualité de comte de Ponthieu, qu'elle tient noblement les terroirs d'Hiermont et de Roquemont , depuis la cauchie Brunekaut jusqu'au terroir de Ville. Elle passe à côté de dix-huit journaux de terre ou environ (4) faisant partie du fief de Neuville, séant à Saint -Léger. Ils sont dits tenant d'un côté à la chaussée Brunehant , d'autre à la chaussée de Domart à Flixecourt ; ainsi que seixe autres journaux situés à la Hayctte, tenant d'un côté au chemin de Bertaucourt à

(I) rVw»., part. II» n". et mi bond* Wirrofoo. ,'ÀrcfeT.dacktp.d'AmMoi i

(t; Deari joornel de terre * l«b«i<T.artI «rn le V Hrçïrt. do comte de Pooihies.

tillage de SeiM- Buis, joigual è la caacbie kVanrbMl f* RegUt. de» û*t» ta PooUuea.

Abbecille , d'autre à ladite chaussée , comme il appert par un dénombrement servi à Charles de Créqui, seigneur de Dommard, le 20 décembre 1603, par François de Groiscliers, seigneur de Saint-Léger : Usque ad Calceiam Brunehaudis, in territorii» de Garacort et de Nuetirele in parrochia sancti Leodegarii (1).

En passant entre Dommard et Vauchellcs, clic portait le nom de Chaussée Brunehaut , dès le mois de juin 1248, selon une vente faite au prieur de Dommard, par Robert de Vauchclles, chevalier: Quidquid habebat apud domum Medardum in villa et extra villam citra Calceiam que vocatur Brunehaut. Elle portait encore ce nom en 1754, suivant un arpentage du chapitre d'Amiens, faisant mention de la chaussée Brunehaut, passant dans une pièce de terre de six journaux, à Gorenflos, faisait séparation des dîmes du fief de Ratcl, d'avec la grande dîme de Gorenflos. En côtoyant ainsi le terroir de Gorenflos où était le bois du Tranloy, elle arrivait à Duroicoregum , Donqueur.

Ce lieu était une station lorsque la Table Théodosicnne a été dressée. Elle compte de là à Amiens quatorze lieues gauloises , c'est-à-dire une lieue de plus que de Cormcillcs à Amiens, à cause du détour. Cette station n'est pas marquée dans la Notice d'Antonin , qui est plus ancienne. Bucherius (p. 22, col. 2) reconnaît que Duroicoregum est Donqueur. M. d'Anville, au contraire, pense (2) que c'est Dourier, sur la rivière d'Authic. Cette opinion souffre plusieurs difficultés.

1 .* Quelques-uns croient que Dourier est une corruption du mot Don-Biquier, en latin Domus Richarius. 2." L'Itinéraire ne marque qu'une station d'Amiens à la rivière d'Authie et l'assigne à Ponte*, Ponchcs, qui n'est sépare de Dourier que par cette rivière. 3.* M. d'Anville convient qu'en plaçant Duroicoregum à Dourier, il faut diminuer presque tous les chiffres de la Notice pour trouver les vingt-deux lieues gauloises total do la distance de ce lieu à Boulogne. 4." En plaçant la seconde station de la Table Théodosienne après Amiens , de l'autre coté de la rivière d'Authie, comme nous le dirons bientôt, les mesures de cette Table et de l'Itinéraire se trouvent conformes à peu de choses près, puisque M. d'Anville (3) déclare que l'intervalle de quatorze mille toises ne surpasse gueres une lieue gauloise.

Nous avons parcouru cette chaussée depuis Donqueur jusqu'à Hansy. Elle est très-droite et très-tapissée de verdure. Elle est rompue absolument dans la vallée d'Hansy. Delà , elle va gagner Yvrcnch , autrefois Wivrench. On voit

(i, Titre de l'ia IMJ, du chip. d'Amiens. (3) Notire de U Grale, p. 5*8.

!*) Notice de la Giule , pige 381.

par une charte du mois de mars 1274 (1), que Dreux d'Amiens, seigneur de Vinacourt, remet à l'abbé de Saint-Riquier, en réparation des torts qu'il avait faits à cette abbaye , les fiefs et arrières fiefs, avec le droit de garenne qu'il tenait d'elle, depuis la ma ladrerie de Wirench jusqu'à l'Authie, en allant selon le cauckie Brunehaut, jusqu'au chemin qui mène de Labroye à Abbeville. La même chose se trouve dans une transaction passée le dernier décembre 1300, pardevant les auditeurs de la prévôté de Saint-Riquier, entre les chevaliers du Temple de Beauvoir et les Religieux de Saint-Riquier ; dans des lettres du garde de la même prévôté du dernier décembre 1 242 ; dans une saisine de la prévôté de Portes, située à Nojères, de l'an 1357 et dans un aveu du mois d'octobre 1380, et qui se trouve dans le Cartulaire rouge de Saint-Riquier, folio 177, portant : tout au long de le eauchie Brunehaut, parmi le bois de Foillegage.

La voie militaire va d'Yvrench à Noycres, aujourd'hui No) elles, qui pour cette raison, est nommée Noyellet-en- Chaussée. Les archives de l'abbaye de Saint-Riquier fournissent un grand nombre de renseignements touchant cette chaussée passant sur le terroir de Noyères , à cause de la prévôté de Portes qui relève de cette abbaye. On voit dans un dénombrement de ce fief fourni le premier décembre 1407, un grand nombre de pièces de terre accostant et abou-

tant à la eauchie Brunehaut : entr'autres « deux journaux de terre ou

» environ, accostant et aboutant aux terres *de Bellinval et va la eauchie Brune- » haut parmi. Item, quatre journaux tenant d'un côté au quemin qui mène de » Brasly à Bellinval et d'un bout au bos de la grant eauchie de Bcllainval. » Il en est mention aussi dans le dénombrement d'un fief situé à Gaishart du 25 octobre 1408, et dans un autre du fief de Maison en Râlant du 23 décembre 1300. De là, elle va passer sur la droite d'Etrée , qui tire son nom de cette chaussée et que l'on nomme par pléonasme, Etrée-en-Cauchie. Suivant le dénombrement d'un fief situé à Etréc du mois de décembre 1 387 , elle côtoyait un bois de dix journaux nommé le Tronquoy. Il est dit dans une charte de Guillaume, comte de Ponthicu, de l'année 121 1 , que le bois de Mons-sur-Authie s'étendait jusqu'au Tronchoi. Elle passe près les haies de la ferme de Branlicourt. Saint Jossc et ses compagnons (2), venant d'Amiens, suivirent cette chaussée: duoente itineris calle , jusqu'à un peu au-delà. Alors ils prirent sur la droite pour gagner le village de Dompicrre.

La voie militaire arrive à la station de Ponche, nommée en latin Pontes à cause du pont qui y était construit sur la rivière d'Authie. Ainsi le nom de ce lieu désigne que Ponches était plus voisin de la rivière qu'il n'est à présent. C'est la

(I) Cârtol. 9. Bicbirii , oot. A, t.' i»S. r . ;«) AcU SS. Bened. S«c. 1 1 , p. iS7 , n.° 3.

seule station que l'Itinéraire ait indiqué entre Amiens et Boulogne. La distance de Samarobriva à Ponte» y est marquée de trente-six mille et de vingt-quatre lieues gauloises. La Table Théodosienne nous donne le nom à'Jdlullia à la station de la rivière d'Authie, en comptant une lieue gauloise de plus que l'Itinéraire. Cette station peut revenir très-bien à Dourier, qui est de l'autre côté de la rivière, car il y a environ une lieue gauloise de Pouches à Dourier. M. Danville compte de Dourier à Ami eus en ligne droite deux mille neuf cent cinquante toises ou vingt-six lieues gauloises. Avant que de passer la rivière* on trouve sur la gauche le hameau d'Estreval, Stratevallit , qui indique que la vallée se nommait en cet endroit la Vallée-d' Etrée. Le pont sur lequel passait la chaussée était appelé le Haut-Pont. Il a communiqué son nom au marais commun de Dourier, comme il appert par un aveu servi au Roi en 1690 par le seigneur de Dourier. La chaussée ne parait plus dans le marais, mais on nous a assuré que la dernière maison de ce bourg , du côté de Dammartin , était bâtie dessus. Toute cette partie de la chaussée est nommée oauchie de Dourier dans un acte de vente du premier février I38| (I) faite par André, seigneur de Ponches à Edouard, roi d'Angleterre, comte de Ponthieu. Nous l'avons suivie le long des haies de Dourier jusqu'au haut de la montagne, de là jusqu'au bois, elle est moins dégradée. On la perd à l'entrée du bois, des arbres ont cru dessus. Elle reparaissait à la sortie du bois, avant qu'on eût planté la hayette. Malgré cela, il est encore facile d'en reconnaître la place, par l'élévation qui parait à l'endroit où elle passait. 11 est mention de cette portion de la chaussée dans une charte de Hugues Quieret, seigneur de Dourier, qui confirme au mois d'avril 1205, la vente d'un droit de terragesur le terroir de ce bourg, en faveur de l'abbaye de Valoires. Toutes les terres sujettes à ce droit sont dises situées juxta oaloeiam Burnekaut , c'est le plus ancien titre connu en faveur de ce surnom donné aux chaussées romaines.

Elle va ensuite descendre au village de Saint-Rcmy où elle est absolument rompue. On la revoit sur la montagne. On lit dans un titre de Mathieu , comte de Ponthieu, de l'an 1244, et dans un autre de Robert, comte d'ArtoiR, du mois de mai 1 248 , touchant la vente de la partie du comté de Ponthieu , située au-delà de l'Authie : à Wavant utque ad oalceiam inter Maintenai et Dourier. Elle laisse le village de Campagne à droite , et à gauche la ferme de l'abbaye de Saint-Andréau-Bois, nommé Brunelli-prati dans une charte de Raoul de Brimeux, de 1160; et dans d'autres, Brunei-pré , Brunehaut-pré , Bruneau-pré, Brignault-pré, aujourd'hui Brigno-prè ; par où il paraîtrait que Brumllum serait l'origine du

(I) Preuv ,pirt. II, u».

mot Brun* haut. Voici les observations de M. Dargnies de Fresne, avocat à tVbberille (I), sur l'état de cette chaussée , depuis Dourier jusqu'à Brimeuz:

« .... C'est immédiatement après avoir passé l'Authie , que je l'ai tu le mieux >• conservé. Elle forme partout une levée couverte de gazon sans bas-cotes. Elle » n'est revêtue de fossés que sur un seul bord et ce fossé est toujours pratiqué du » côté où porte la pente des eaux. Il change quand la pente se trouve changée. » A l'égard des matières dont cette chaussée est composée, j'ai remarqué en » plusieurs endroits où elle se trouve rompue par les eaux sauvages, qu'elle est >• composée d'une couche de cailloux du pays, d'environ six à sept pouces d'e- ■ paisseur , encaissée dans la terre et recouverte de quelques pouces de terre. Sa » largeur varie en différents endroits, mais la partie ferrée en cailloux parait » conserver quatorze à quinze pieds dans les endroits les mieux conservés. »

Descendue dans la vallée de laCanche, la voie militaire traversait cette rivière sur un pont à Brimcux , village dont le nom est composé de deux mots gaulois latinisés Brita et Pont-Magut . habitation ou station. Ce lieu est nommé Bricermacum% dans une charte de l'année 1042. La Table Théodosienne lui donne un autre nom , qui a rapport non au pont , mais au marais où il est situe. C'est Lutta- Magu*i et elle compte sept lieues gauloises de là à Adlulia , Dourier. Il est dit dans un titre du mois de janvier 1201 qui se trouve au cartulaire de Saint- Josse. folio 6 v.', que Hugues, seigneur de Brimeux, doit entretenir à perpétuité la chaussée de Brimeux et empêcher que l'eau de la rivière ne la submerge. Panagium tero calceie de Brimeu débet idem mile» facere competentem et ad usutn peregrinantium peditum in perpetuum coniervare sine gênera li ezeremento aque.

Entrée dans le Boulonois, elle va gagner Etrée. Il en reste des vestiges, ne serait-ce que le nom du village; de Là Etréelles. Elle allait ensuite tomber dans la nouvelle route de M on treuil à Samer. Elle passait plus près que celle-ci du village de Verte- Voie, Viridi*-Via , d'où elle tirait sur la gauche pour descendre dans le fias-Boulonois , vers Tingri , comme il parait par une coupure faite dans la chaine de montagnes qui renferme ce qu'on appelle la Foue-Boulonaùe. Nous avons aperçu des restes de cette chaussée à la faveur d'un filet d'eau qui avait formé un ravin au pied de la montagne de Samer , à trente pas en deçà de la fontaine de Saint- VVlraer. La chaussée y parait enterrée de deux à trois pieds. On Laboure dessus. Le ttatumen où le premier lit est formé de morceaux de grés ; le second, Budus , de cailloux cimentés dans la glaise; le troisième, d'une sorte de ciment placé entre deux lits de gravier; le quatrième, ou le rummum dortum,

[l) Htm. M? tia7n»Tembce|-6<!

de cailloux réduits presqu'en poussière, de l'épaisseur de près de deux pieds dans le milieu. Le tout est soutenu sur les côtés par de longs et larges grés, et peut avoir vingt pieds de large. Nous pensons qu'elle laissait le bourg de Samer et la Lianne sur la droite, qu'elle allait passer cette rivière au Pont-de-Brique pour arriver à Boulogne, Getioriacum, suivant la Notice d'Antonin, et suivant la Table Théodosienne , Gesogiaco, quod nuno Bononia dicitur, qui était le lieu de l'embarquement des Romains pour passer en Angleterre. Cette Table marque quatorze lieues gauloises de là à Lutto-Magut, Brimeu , comme l'a conjecture M. d'AnvilIe (I), ce qui joint à sept lieues de Lutlomagut à Ad lui lia , à onze de Dourier à Duroicoregum et à quatorze de Donqueur à Amiens, fait la somme de quarante-six lieues gauloises, c'est-à-dire de cinquante-deux mille toises. L'Itinéraire donne en total à la voie romaine, dite militaire, de Boulogne à Reims, de cent soixante-quatorze mille pas , qui font cent seize lieues gauloises.

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