PICARDIE, GOUVERNEMENT MILITAIRE. — SON ETENDUE
Il est certain que l'étendue de la Picardie, rapportée à celle du gouvernement moderne, ne renferme que l'Amiénois, le Ponthieu, le pays reconquis, le Santerre, la Tiérache, le Vermandois et le Vimeux ; mais il n'est pas moins vrai que le Beauvoisis , le Laonnois et le Noyonnois faisaient encore partie du gouvernement de cette province au xvi.* siècle. M. l'abbé Cari icr (1) parle d'une ordonnance de Louis XI qui le restreint à l'Amiénois, au Boulonois, au Ponthieu, à la Tiérache , au Santerre , au Vermandois , au Beauvoisis , au Noyonnois et au Laonnois. Si celte ordonnance a existé réellement, le gouvernement de Picardie était donc plus étendu auparavant. D'abord, il ne fut composé que des bailliages d'Amiens, de Lille et de Douay qualifiés frontières d'Artois et de Flandre. Dans les lettres des premier» lieutenants-généraux et gouverneurs de la province, leurs provisions et les chroniques de Froissart , la Picardie se bornait à ce qui était au-delà de la Somme. Gaucher de Chatillon, comte de Porcéans , connétable de France, prend le titre de lieutenant du Roi monseigneur ès frontières d'Artois et de Flandres dans des lettres datées de Saint-Omcr, le 28 de mai 1319(2). Pierre de la Palu , seigneur de Varcnbon, qui était pourvu de ce gouvernement en 1341, joint au titre de gouverneur, c'est-à-dire d'administrateur des bailliage* d' Amiens t de Lille et deDouay, celui de capitaine des frontières de Flandres, autrement de gouverneur des Marches de Flandres (3). Le même, en 1342, est nommé par le Roi commissaire avec Mathieu de Trie, lieutenant du Roi ès frontières de Flandre et de Hainaut, pour terminer un différend entre l'évèquc et la ville d'Amiens (4). En 1348 (5) se
(1) Disserl. «or le Brlgium , pig. 59. S) Du Caog. Glos». , «lit. nov. au mol Picardia.
(») Bcaumanoir. Cout. du Ikauv., p. 410. Notes el (V L* Morlièro. ÀiHlq. d'Ain. Itv. 3. p. Ml.
observ. » Cbron. de Frmuart., »ol. I. chap. ISO , p. 151.
tenoit en la ville dt 'Sl-Omcr . mes s ire deo/froi/ de Char (/ni/, et là gardoit les frontières, en usant de toutes choses , touchant aux urnus, comme Ho»/. ■■ et essaya à ravoir la ville de Calais; mais il fut lait prisonnier par les Anglais. I>an> cette circonstance. le l\oi dépêche Charles de Montmorency, son chambellan, avec la qualité de capitaine-général pour sa Majesté sur les frontières de Flandre et de la Mer et en toute la langue picarde (1). Jl prend cette qualité dans des lettres du 5 de février
1349 (1350), datées de Saint-Omer, ville de l'Artois. Edouard de Beaujeu lui succéda. Dans un compte de liartlielemi du Drach . trésorier des guerres en 1350 et non en 1250 pendant le voyage du roi Saint-Louis à la Terre-Sainte, comme l'a avancé le V. Paire (2). il est dit capitaine pour le Roi aux partie* de Picardie, de Boulogne et de Calais (3). Geollroi de Charni (4) reparut depuis le 29 d'août
1350 jusqu'au premier d'octobre 1352, comme capitaine-général des guerres de Picardie, et en cette qualité fit la visite au mois d'octobre 1351 des places de Boulogne, de Guines et des frontières ; mais il y a lieu de croire que cette charge, ou était divisée alors, ou possédée alternativement par plusieurs seigneurs; car, suivant des mémoires manuscrits de M. de Bousscvillc, Pierre, duc de Bourbon, seigneur de Clermont en Bcauvoisis était aussi lieutenant de cette province en 1350 et 1351 . et la même année 1351, le comte d'Angoulème, connétable de France, est qualifié lieutenant /jour le Roi ès parties de Picardie , de Boulenois et d'Artois (5). Gui de Nesle , seigneur de Mello, maréchal de France , était aussi capitaine général et souverain ès parties d'Artois et de Bou/onois (d). 11 fut tué dans un combat le 14 d'août 1352. L'Artois faisait donc partie aussi de cette lieu tenanec- générale. Elle passa de Gui (le iSesle à Ainould d' Audcnehcm ou d' Xudrehati, Il la possédait en 1355 (7) et l'année suivante, selon ses lettres du mois de mai et 14 juillet 1356 (8).
Le gouvernement militaire de Picardie demeura sur le même pied jusqu'à la captivité du roi Jean. Le duc de Normandie déclaré régent du royaume de France, jugea à propos d'y faire des accroissements en y réunissant le Beau voisis , le Verniandois et autres lieux voisins. Robert de Fiennes, connétable de France, en fut pourvu le 6 de décembre 1358 (9). Les lettres du régent lui donnent pouvoir pardessus tous les autres lieutenants et capitaines desdits pays. En sa qualité de lieutenant du Roi et de M. le Régent du royaume de France ès pays de Picardie , de Vermandois et de Beauvoisis (10), il casse et annuité, le 5 de juin 1359, les
[\ \ Pu Clu Mie. Hirt. de la mai», df Mnntinor. p. *03. (6) Ap»el. Mjpr. . loni, *i. p. 5'J.
j l Hitl. d'Ain. . Inin. i, paa. 507. 7 i Hiv, Unl.m, , Imii. m. |». 91
13) Mém. de la Chtmb. de* Compte» de Paria. [8) Arcti. de l'abb. de Saipl-Va»! d'Ami.
fil P. Anael. Hi»t. gin. , tom.Tin. pas. Ml. [9) Trts. des Chart.. reniH. S» . pièce 5*.
'» Pn Cuw- tnpr. (lo> Pfenv.. pari, n.
entreprises faites par les bourgeois de Corbie sur la justice des abbés et religieux de cette ville. En la même qualité il fait assigner le 13 de juillet suivant dans la ville de Béthune plusieurs nobles et certaine quantité de gens de chacune bonne ville desdits pays pour le fiait du Roi et du Régent (1 ) ; mais Froissart semblerait insinuer qu'il avait pour adjoint Gui, comte de Saint-Pol. Moult acquirent , dit-il (2), le connétable de France et le jeune comte de Saint-Pol, grand grâce parmi le pays de Picardie du secours qu'ils avaient fait à ceux d'Amiens. Quelque chose de plus; le Recueil des ordonnances (3) cite des provisions du lieutenant-général du Roi ès-parties de Picardie en faveur dudit comte du 24 d'août 1358, antérieures par conséquent de plus de trois mois à celles du connétable. Nous n'avons point vu ces lettres , mais nous avons sous les yeux celles de Gui de Chatillon lui-même, du 30 novembre 1358, par lesquelles il casse et annullc le corpsde-ville d'Amiens alors existant, pour en substituer un nouveau ; il s'y dit : Lieutenant du Roi nostre sire et le lieutenant M. le Régent le royaume de
France es-partie de Picardie , de Vermandois et de Reauvoisis (4). Les
lettres qui le confirment dans cette lieutenance, expédiées à Melun le 14 juillet 1359, portent ycelui (comte de Saint-Pol) faisons, ordonnons et établissons par la teneur de ces présentes lieutenant de Monseigneur et de nous ès-parties de Picardie, de Reauvoisis et de Vermandois outre la rivière d'Oise (5). On lit dans d'autres du 29 de janvier 1359 (1360) nostre amé et féal cousin le comte de Saint-Pol nous a signifié et fait monstrer que pour le prouffilt et avancement de l'ouvrai (je de la monnaye de Toumay et a /fin que il puisse plus aisiément avoir finance four la tuicion et dèffense du pays de Picardie (6). C'est que Tournay était de son gouvernement et faisait alors partie de Picardie, comme nous le ferons voir.
Des lettres de provision de ce gouvernement données par le roi Charles V à Tancarvillc, le 15 d'août 1369, constituent Philippe comte de Bourgogne son frère lieutenant en tous les pays de Picardie (7). Par d'autres du 12 de mars 1371 (1372), Hugues de Chatillon sire de Dampierreet de Rollaincourt, grand maître des arbalestriers, est établi capitaine-général par tout le pays de Picardie (8). 11 est qualifié de même dans une quittance de Martel de Walhuion, écuyer qui servait sous lui avec quatre autres écuyers et qui fut reçu à Térouanne le 1 de mai 1372. Ainsi Térouanne était aussi de son gouvernement. Voulut le Roi de
(I) Bec. des ordon. wpr. Pref. p. SS.
(S) Cbron. , vol. 1. chip. 191 , p. 1W. (S) Supr., p. 3M. nol.
(4) Preur., part, n , n."
(5) Preuve ibid.
(6) Ordon. aopr. , p. 301.
(7) Du Cang. rec. des MS. , p. 334.
(8) Cooipt. de Jeh.n Le Mercier, thr». de» Guerre?, id.
France, dit Froitsart, que le sire de Coucy fut régent de la Picardie (I). Enguerrand VII.* du nom , sire de Coucy , comte de Soissons , grand échanson de France, remplaça en effet le duc de Bourgogne en 1 380. Mais il faut retrancher de son gouTernement les villes que le roi Jean avait cédées à l'Anglais par le traité de Bretigny. C'est pourquoi Pierre de Cortenai, capitaine de Calais, est nommé eu 1889 lieutenant du Roi d'Angleterre ès-pays de Picardie , Artois et Flandre (2). Quant à celles dont les Anglais s'emparèrent depuis dans le Senlisis, le Valois, le Soissonnois, le Laonnois, etc., elles furent toujours réputées de la Picardie : le Roi y envoya comme en Normandie, Bretagne, etc, des gens de guerre pour obvier, dit l'ordonnance du 23 de mai 1 388, aux malices de nos ennemis qui détiennent plusieurs châteaux et forteresses en plusieurs parties de nostre royaume, comme en Picardie, Normandie, Bretagne, etc. (3) Cependant, comme dans le fait, le gouvernement de Picardie était fort abrégé, le roi Charles VI ne fit qu'un seul gouvernement de la Picardie , des prévôté et vicomté de Paris , de la Normandie , des bailliages de Sens, de Meaux, de Mclun et de Chartres, comme il paraît (4) par les lettres de provision de lieutenant- général en l'absence de Jean, duc de Bourgogne, expédiées à Lagny-sur-Marne , le 10 juillet 1418, en faveur du comte de Saint-Pol. En 1434, Etienne de Vignolc, dit laHire, prend encore la qualité de lieutenant du Roi, capitaine-général en deçà la rivière de Saine ès-pays de l'Isle de France, Picardie, Beauvoisis, Laonnois et Soissonnois , bail! y de Vertnandois, dans une lettre qu'il écrivit le dernier de décembre de la même année aux maire et échevins de Bcauvais(S). Jean, comte de Ncvcrs, de Rhétel et d'Etampcs, en fait de même dans les lettres de provision de capitaine de la ville de Péronne qu'il expédia le 16 d'avril 1465 à Jean, seigneur de Sailly en Aroise. H se dit lieutenant de monseigneur le Roi , capitaine général pour icelui seigneur ès-pays de Picardie, Laonnois , Soissonnois, Beauvoisis , Tournaisis s Cambresis et autres (6).
Louis XI, par les lettres du 3 août 1482, ordonna et établit Philippe de Crévccœur, seigneur des Querdes, qui était son conseiller et son chambellan chevalier de ses ordres, lieutenant en et par tout ses pays , terres et seigneuries de Picardie et Artois et pays circonvoisins et enclavés en iceux{l) ; mais l'Isle de France en avait été distraite ou le fut l'année suivante. En effet, le duc d'Orléans fut fait capitaine gouverneur et lieutenant général des villes, prévôté et vicomté de Paris, de l'Isle de France, de la Brie, de la Champagne, du Gâtinois, de Sentis, de
(1) Cbron. , vol. a, p. ».
(t) Do Tillet. Rec. de* Irnilés.
(S) Bec. de* ordon. , lom. vu, p. ISS.
(*) Preore ifaid.
(5) Loisel. Mém. du Deauv. , p. 317.
(6) Registre de rholeHJe- ville de Péronne de f»o l*«5.
(1) Preuve ibid.
Beauvoisi* , de Vermandois , par lettres patentes du roi Charles Vlll données à Amboisc le 9 d'octobre 1483 (1). Par conséquent le Senlisis, le Beauvoisis et le Vermandois Turent aussi démembrés du gouvernement général de Picardie ; mais le Beauvoisis y était rentré avant le 16 d'octobre 1567. Suivant les pouvoirs de Charles IX délivrés à Metz le 24 mars 1569 au duc de Longuevillc (2), le Boulonois , Calais, Guisncs et tout le pays reconquis en faisaient encore partie cette même année ainsi que l'Artois. Ce dernier en a été détaché de nos jours . c'est-àdire, en 1765. D'où il résulte que le gouvernement militaire de cette province a essuyé trop de révolutions pour pouvoir servir de point fixe à la division de la vraie Picardie. Voyons si nous ne la pourrions pas trouver dans le gouvernement féodal.