PICARDIE . GOUVERNEMENT FÉODAL DIVISÉ EN DEUX GRANDS BAILLIAGES
Avant l'époque on cette province fut partagée en deux grands bailliages, Renaud de Bctizi réunissait à sa baillie, comme l'on parlait alors (3), l'Amiénois, l'Artois, le Beauvoisis, le Boulonois et une partie du pays de Térouannc , eu un mol tout ce qui était depuis la rivière de Somme jusqu'à la Lys, suivant le traité de Sentis de l'année 1 183, non 1 182, (idem cornes quietum clamavit reyi Francité .. et lotam trrram inde usque ad aquam de Lys post deoessum sunm eu m nepte sua filia comitisdeHan(mJ(A)le Laonnois, le Senlisis, le Soisonnois, le Vermandois, le Valois, c'est-à-dire toute la Picardie, comme il paraît par le compte qu'il en a fourni au roi Philippe- Auguste à la Toussaint de l'an 1202. Ce prince, maître absolu pour lors du Vcrmandois, divisa toute l'étendue du pavs depuis la Marne et l'Oise jusqu'à la Mer qui sépare la France de l'Angleterre en deux bailliages , savoir : en bailliage REssoar du d'Amiens et en bailliage de Vcrmandois. Le premier enclavait une partie du baillu<;k d'amiïss. Beauvoisis ; d'un autre côté, il s'étendait bien avant dans les Pays-Bas. La chose * est certaine par les lettres du roi Philippe VI, du mois d'octobre 1347, qui
conûrment les privilèges de la ville d'Aire, en Artois, et sont relatées dans d'autres du roi Jean , du mois d'août 1 361 (5); par les lettres de sauvegarde accordées par le même prince, au mois de juillet 1351 , à l'abbaye de Saint-Augustin de Térouannc (6) ; par d'autres de Sa Majesté données au mois d'août suivant en faveur de l'abbaye de Saint-Jean-au-Mont , près la même ville. Ces trois lettres
I) Preuve ibid. (*; Roger Hoteden. Angl. Kripl. p. 010, édil. 1601-
«J PreuTe ibid. (5) Rec. des ordon. . tom. m , p. 509.
(3) Brunei , UMge de» flefs, p. «16. (6) Ibid., tom. r». p. «I.
sont adressées au bailli d'Amiens. Le Kecueil des Ordonnances est rempli de lettres semblables pour plusieurs villes, tant de Flandre que d'Artois. Le roi Louis XI ajant retire des mains du duc de Bourgogne les villes situées sur la rivière de Somme, réunit à perpétuité à la couronne celle d'Amiens, pour servir de frontière entre le Hainaut et le Brabant et être ressort de justice de Picardie (1). Ces lettres sont du mois d'avril 1471. Dans l'avant dernier siècle, lorsqu'il fut question de rédiger les Coutumes du Bailliage d'Amiens , le lieutenant-général donna commission le 2 d'août 1507 , au prévôt de Beauqucsne, de faire publier dans les chàtcllenies de l'Isle, de Douai et d'Orchics les ordres du Uoi, de faire ajourner en conséquence les prélats et gens d'église, le comte d'Artois et les officiers, les seigneurs, les châtelains et les corps de ville desdites chàtcllenies (2). Même commission au prévôt de Montreuil pour la sénéchaussée du Boulonois. Suivant le procès-verbal du 20 de septembre 1567, relatif au même objet, le roi d'Espagne, en qualité de comte d'Artois, de seigneur de Lens, d'Aire, de Béthune, d'Hcsdin, de châtelain de Lille, de Douai et d'Orchics, est ajourne par les mômes officiers du bailliage d'Amiens (3) ; faute d'avoir comparu, les commissaires royaux donnent acte de défaut contre lui.
Or, toutes ces villes étaient vraiment picardes. Barthélemi de Brème (4), autrement dit l'Anglais , qui écrivait au xiu.« siècle, donne à cette province pour villes principales Amiens , Arras, Beauvais, Térouanne et Tournai. Au xiv.* siècle, Corbichon, son traducteur, entre dans un plus grand détail comme nous le ferons voir ailleurs. En remontant aux sources de l'histoire, la commune d'Aire en Artois, au mois d'octobre 1211 , fait serment de fidélité au roi Philippe-Auguste (5), comme ville de Picardie contre l'empereur Othon , les rois d'Angleterre, etc. Daniel, avoué d' Arras et seigneur de Béthune, reconnaît, au mois de mars 1223, que la haute justice en toutes ses terres situées entre la rivière de Lis et le tronc de Bércnger du côté de Bapaume (6) , appartient au roi Saint-Louis ; en conséquence de cette déclaration , le prince , par des lettres données la même année à Saint-Germain -en -Laye, conserve à ce seigneur et à ses héritiers la haute justice dans son château de Béthune et dans l'étendue de sa banlieue. Ces deux titres «ont cités pour prouver les anciennes limites de Picardie contre les prétentions du roi d'Espagne (7). Au mois de décembre 1315, le roi Louis X termine un différend entre les nobles d'Artois, leurs alliés, d'une
(I) TraiU MS. des limites de Picardie.
(») Cout. géirtr.de Pr.. lom. i, p. 113. (3) Ibid. , p. 108.
(i) De proinïél. rer. Hb. I».
(1) Bec. des Ordon., lom. m, p. 509... C. F.
(6) Leibniti cod. jor. genl. lib. I. n. *3, g 7., p.8*.
(7! Limit. de Picardie . MS. bibl. rojale.
part et la comtesse Mahaud d'autre part, à condition que pour ce que li dict maislre Thierry (prévôt d'Aire) ett moult hayr au pays , que en nul$ cas comment que il adciègne,il ne demeure au pays de Picardie ne ses frères, ne sa sœur, ne ses neveux. Cette ville se trouve aussi comprise comme les autres villes d'Artois dans des lettres du roi Jean , du mois d'avril 1 353 , sous ces termes généraux : »'» partibus Picardiœ. Il y est question d'un traité de paix entre ce prince et le roi d'Angleterre. Gobelin (1), vicaire de Boulogne en Italie, qui a fini d'écrire en 1 463 les mémoires du pape Pic II , dit que les Morins étaient du nombre de t-cux que l'on appelait alors Picards : Morini quos nostra alas Picardos appellat. Jean d'Ipprc , abbé de Sithiu , aujourd'hui Saint-Bcrtin dans la ville de Saint - Oincr , auteur d'une chronique et mort en 1 383 , place en Picardie les comtés de Térouanne, de Boulogne et la terre de Sithiu : hœo nostra Pioardiœ litlora t maximeque Bononiensis et Temtanensis comitatus, terramque Sylh iensem devastaverant (Normanni) (2). Le calendrier de Louis XI rédige à Tournai eu 1507, cité par M. Hardouin de la Société littéraire d'Arras porte : que le Bot Loys étant allé vers Boulogne, Hesdin et autres lieux de Pycardie pour les réduire
et mettre en son obéissance, ceux d'Arras se tournèrent contre lui (3). Enfin le
procès-verbal manuscrit des limites de Picardie déclare expressément que Térouanne et sa banlieue Aire, les comtés de Saint- Pol, de Guines, etc., sont relevant du Roi et font partie de la Picardie (4). Voilà pour l'Artois.
La chose n'est pas moins certaine pour une partie de la Flandre. Nous ne répèlerons pas ce qu'en ont dit Barthclemi de Brème et son traducteur. Froissart (5), sous l'an 1340, assure que ilortaigne, bourg de la Flandre wallone, près du confluent de la Scarpe et de l'Escaut, du diocèse de Tournai, du parlement de Douai, était situé en Picardie. Voici lo titre du chapitre 60: Comment le comte de Hainaut assaillit la forteresse de Mortaigne en Picardie. Hornin , village de cette même partie de la Flandre et du ressort de Lille, est dit aussi (6) dans un arrêt du parlement de Paris de l'an 1362, ad partes longinquas Picardiœ. Robert de Fiennes, connétable de France, ayant sauvé en 1358 la ville d'Amiens et formé le dessein de faire le siège de Saint- Valéry , si le signifia par toutes les citez et bonnes villes de Picardie. Lors se cueillirent ceux de Tournay, d'Arras, de l'Isle, de Douay , de Bèthune, de Saincl-Omer, de Sainct- Quentin, de Péronne^ d'Amiens, de Corbie, d'Abbeville, et se taillèrent (7).
(1) Comment., 1*. S, p. 148.
(1) Martcn. Ibet. anecd. , lom. ni , col. 54».
(3) Merc.deFr.«nUI745.p.77.
(4) C«». bibl. reg. fol. «S., «n.
(5) Chran. , roi. I , cti. 60, p. 68.
(6) Do Chesno, prenv. rte la mai», de Chaiillon, p»f. 119.
(7) FroiM. supr., ch. 191 , p. 198.
Le ressort du bailliage de Vermandois comprenait le comte" de Vcrmandois, hessobtduiailliagi: la plus grande partie du Beauvoisis à commencer à Breteuil , le Laonnois , le »e vebmanpois. Nojonnois , le Scnlisis et le Valois. Ses limites du côté du Cambresis étaient le tronc de Bèrenger (1). On Toit par quatre pièces de la Chambre des Comptes de Paris des années 1389 , 1391 , 1392 que les originaires et natifs par delà le tronc de Bèrengier , Tenant demeurer en France, prenaient lettres de naturalité, étant ledit tronc de Bèrengier du Cambresis ou attenant à iceluy (2). Par un arrêt des grands jours de Troves, du mardi 3 d'octobre 1391 , l'article de la coutume de Champagne, que si aucune personne née d'otdtre le tronc de Bèrengier va de vie à trépas , en Champagne, sans hoirs de son corps, elle ne peut avoir héritier , est confirmé. Dans un compte des mortes-mains et fors-mariages rendu à la Chambre susdite, il est fait mention des fins et limites de France jusqu'au tronc Bèrengier et bois d'Argone (3). Or tout ce qui est dit France de ce côté était du bailliage de Vermandois, comme il paraît par une enquête du 3 de mai 1394, de Gui de Honcourt, chevalier, seigneur de Chàteauguion et de Laidaing, relatée dans des lettres de Charles VI, du 30 de juillet 1402 (4). On lit dans l'imprimé : trou Bèrengier y il faut: tronc Bèrengier.
Quand nous n'aurions pas de preuves positives que la plus grande partie du démembrememde et Beauvoisis eût été de ce bailliage, il suffirait que nous en eussions qui fissent voir bailliage rora forque Senlis et son comté en fussent: mais il est certain qu'au terme de la ""c*111 de «Etais. Toussaint 1261 . le bailli de Vermandois porte dans sa recette deux marcs d'or ou 40 liv. pour les lettres de l'échange de la ville de Breteuil, fait entre Renaud d'Argies et Guillaume de Bcausault, de duabus marcis auripro literis excambii villœ Britolii inter Dominum Renaud um d'Ardies (d'Argies) et Dominum Guillelmum de Bellosama (Bello saltuj , si libras (5) ; qu'au terme de la Chandeleur 1253, Pierre Desfontaincs, bailli de Vermandois, compte de la baillie du comté de Clermout en Beauvoisis , nouvellement retourné à la couronne (6), et qu'aux années 1255, 1256, Pierre Angelard, successeur de Desfontaines , en compte de même (7) ; que le bailli de Senlis enfin, qui faisait en 1256 un bailliage distinct de celui de Vermandois, porte en recette dans son compte du terme de l'Ascension de cette année : de gi*to Belvacensi ascendito, pro toto, c. libras.
11 en fut du Valois comme du Beauvoisis , d'abord du ressort du Vermandois , ensuite du ressort de Senlis: et vint après leur décès (des comtesses Elisabeth et
(t) MS. bibl. R. *upr. , toi. SS V. (*) Bru*el. supr. , p. 476 , note.
(S) Ibid. (•) Ibtd. , p. 479.
(3) Ibid. {V Ibid., p. 480.
(4) R«e. des ordon., toai. n, p. W7.
Eléonor sa sœur ) ledit comté ( de Vermandois J à la couronne lors estant de grande étendue et en estait le pays de Valois (I). Quant au Soissonnois, la chose est incontestable par les lettres du roi Jean qui permettent aux habitans de Soissons d'élire leurs gouverneurs, trésoriers et collecteurs par-devant le prévôt de la ville en l'abseuce du bailli de Vermandois (2) ; d'ailleurs partie de ce pays est régie encore par la coutume de Vermandois, partie par la coutume de Scnlis. Or, la capitale du Soissonnois était regardée à la fin du xvi.* siècle comme faisant encore partie de la Picardie, puisque M. de Perefix, parlant des villes de cette province qui se détachèrent de la ligue en 1594, dit qu'il ne resta à ce parti dam toute la Picardie , que Soissons, La Fère et Ham (3). Par conséquent le Valois et le Senlisis en étaient aussi ; ces deux pays ont presque toujours suivi le sort du Soissonnois.
Brusscl (4) donne la liste des baillis de Vermandois depuis 1202, commençant à Renaud de Betisy qui l'était encore en 1217 et dit que non seulement Scnlis, mais aussi Amiens, Laon, Soissons, etc., étaient de sa baillie. En 1214 et 1216 Renaud (5) est qualifié seulement bailli de Vermandois, en 1217 bailli de Senlis ; il est certain que ces deux bailliages étaient réunis en sa personne , comme ils le furent jusqu'en 1265 en la personne de ses successeurs. En effet, depuis 1227""ils prennent le titre de Bailli de Vermandois, ou seul ou joint avec Senlis (6). Andréle-Jeune, bailli du Roi en Vermandois, donne au mois de juin 1241 une sentence pour la grange de Troussures appartenant à l'abbaye de Châlis, dans les assises qu'il tenait à Senlis (7). Simon des Fossés (de Fossatis), bailli de Vermandois, confirme le mardi après la saint Nicolas d'hiver de l'an 1251, un bornage que Pierre de Vcrberie, alors prévôt de Senlis , dans les comptes des deux années de sa recette avait fait de mandato viromandensis baillivi (8). En 1255 et 1 256, Angelard prend la qualité de bailli de Vermandois et de Senlis dans les comptes des deux années de sa recette. Mathieu de Belne se qualifie de même dans une sentence prononcée, au mois de mars 1256 (1257), in plenâ assisiâ apud Silvaneotum. Mais Senlis ayant forme un bailliage particulier, le titulaire prit la qualité exclusive de bailli de Senlis, comme Adam Halot dans une sentence du 21 avril 1283, en faveur dé l'évèque contre les maire et échevins de Senlis ; dans des titres du mois de juin 1284 et dans l'acte de confirmation du mois de février 1284 (1285 ) d'ime
(1) Do Tillel , rte. des rois de France, p. 74. (8) Ret. de» ordon.. tom. m, p. 598.
(J) Hi»t. d-Denri IV, p. Ml.
(4j Trait, des Oef> , p. 486.
(5) Berner. Aug. rirom., p. 133.
(6) Bran., p. 489.
(7) Arcb. de Cbêlu, Ujclte de Trous»., 1. 18, cot. B.
(8) C4rlal.II.S.M.8ilvu>.,p.1S8.
vente faite au village de Gouvieux , par Gilon de Versailles, ëcuyer cl Agnès, son épouse (I) ; comme Gilles de Courccllcs dans ses lettres du mois de juillet 127S , touchant une vente faite à l'abbaye de Saint-Denis, au village de Cramoisy (2), et dans une quittance de finance du samedi après l'Ascension 1277. Si Jean de Montigny donne des lettres de vidimux le samedi avant la nativité de saint Jean- Baptiste 1287, en faveur de l'hôpital deCompiègnc et s'il y prend la qualité de baillivus viromandensis (3), c'est moins comme bailli de Vermandois que comme ayant la garde de la baillie de Scnlis , custos baillivœ silvaneelemis ; suivant les mêmes lettres, la place de bailli était vacante alors.
Un célèbre jurisconsulte d'Artois (4) conjecture que c'est à cause de cette juridiction immédiate , exercée en Artois, par les juge» de Picardie que l'on confondait autrefois l'Artois dans la Picardie et que l'on nommait les Artésiens picards. Pourquoi ne pas dire la même chose du Senlisis, du Valois, etc.? On pourrait donc faire remonter cette origine au moins jusqu'au règne de Philippe- Auguste qui a érigé ces bailliages (5).
Cette nouvelle forme de gouvernement devait influer sur les mœurs des peuples d'autant plus que les baillis étaient les dépositaires des lois ; or ces lois étaient les mêmes à Amiens, à Senlis, en Vermandois, par conséquent à Bcauvais, à Soissons, à Laon, dans le Valois. La déclaration de Louis X (6) en 12 articles du 15 mai 1315, ne fait qu'un même règlement touchant les privilèges des nobles et des habitants des bailliages d'Amiens, de Senlis et de Vermandois. Un autre (7) desdits mois et an, sur les plaintes des mêmes nobles et habitants, statue que la subvention qui se pavait pour l'armée de Flandre , cessera dans ces trois bailliages. Charles V, jugeant qu'il est important de corriger certains abus que ses officiers commettaient dans l'exercice de leurs charges (8), députe, le 6 d'avril 1374, les mêmes commissaires avec le titre de réformateurs dans les diocèses d'Amiens, de Soissons, de Noyon, de Bcauvais, de Laon, deThérouanne, de Tournai. Peut-il donc résulter de cette identité de privilèges confirmés , de charges ôtées , d'abus réformés autre chose, sinon que ces trois bailliages sont l'origine de la province de Picardie.
i II Cârt. album 8. Diooy». in franc., 1. 1 p. 907, col. i.
tbid.. p. no. col. i~.
'S! PresT. de 1SM. Lett. de Swnt-Looi». i MulUrd. Coal. d'Artoi*. p. 3.
(5) Bruw. cnpr., p. SOT.
(6) Reg. du Trei. de* Chut, coi* M, fol. 33.
(7) Ibid. reg. M, fol. 40.
(8) Rec. de* ordon. , lom. »i, p. 517.