VIII PRÉFACE
dont je suis chargé depuis trois années. L'histoire httéraire a des procédés analogues partout où on la transporte et on l'applique; pour fournir à la critique quelques idées fécondes, elle exige tout d'abord un plan bien arrêté et ces divisions clairesqui ont la valeur et les avantages d'une bonne définition. J'ai dû par conséquent exphquer le principe de division httéraire que j'ai puisé dans l'histoire des religions; j'ai voulu le soumettre à l'appréciation du pubhc instruit qui a quelquefois tourné ses vues vers les littératures de l'Asie. 11 ne m'a point paru inutile non plus de présenter des données précises sur la classification des langues Orientales en l'absence de livres élémentaires et méthodiques : c'est indiquer les matériaux qui doivent servir à chaque étude prise à part, c'est chercher dans le langage le lien extérieur de ces études diverses. Faire embrasser d'un coup d'œil tout le développement des études Orientales depuis le moyen âge jusqu'à notre époque qui est celle de leur renaissance, c'est montrer la place qu'elles ont prise aujourd'hui dans le cercle agrandi des études scientifiques, c'est oflFrir un ensemble d'idées générales indispensable à quiconque veut entendre avec fruit' toutes les parties du Cours.
Louvain, 1"' Décembre 1844.
HISTOIBE GlËRALE
DES
DISœURS D'OUVERTURE *.
MEsainms,
A la faveur du travail intellectuel qui a depuis un siècle prodigieusement agrandi le champ de toutes lès sciences, les études historiques et les études littéraires , fortes désormais par leur alliance , ont réclamé à leur tour une juste part dans l'activité générale des esprits; elles ont dû leur rapide accroissement à la découverte des faits nouveaux qui ont été soumis à l'examen des critiques avant d'être proposés au jugement des philosophes : aussi ont-elles déjà fourni beaucoup de résultats importans, destinés à éclaircir les origines et à caractériser dans leurs phases princi* pales les révolutions du monde social et rehgieux.
(*) Î0 Octobre i844.
Depuis l^époque de la renaissance des lettres jusques au milieu du XYIIP^ècle, non seulement la connaissance en quelque sorte exclusÎTC de Fantiquité classique était restée la base de Térudition; mais encore elle apparaissait au plus grand nombre comme la condition d'une h^ute culture de l'intelligence. Il restait à la pensée Européenne un seul point de contact et pour ainsi parler une seule voie de communication avec le mystérieux Orient d'où lui était venue la lumière : c'était la Bible, dépôt des vérités et des promesses de la Révélation, c'était encore l'étude de l'hébreu et des langues de l'Asie Occidentale, étude progressive et féconde qui était appelée par la science chrétienne à rendre hommage à la véracité des Livres saints ainsi qu'à leur interprétation authentique et traditionnelle. Le voile qui dérobait encore la plus grande partie du continent Asiatique aux regards de l'Europe savante ne devait être levé qu'au moment où la lutte des dogmes rehgieux et des opinions philosophiques eut provoqué dans son sein un mouvement extraordinaire qui entraîna les penseurs dans des recherches plus étendues sur la vie des anciens peuples et sur l'histoire des pays les plus reculés.
Dans le but d'apprécier le degré de civilisation de tous les peuples anciens et modernes, on se mit à comparer non seulement leurs croyances, leurs lois, leurs usages, mais encore les formes littéraires dont ils avaient revêtu leur pensée^ c'est alors que leurs langues diverses furent successivement recueillies, bientôt livrées à une analyse, systématique et classées d'après les données générales de l'ethnographie : interrogées comme les plus sûrs témoins des relations primitives des peuples qui les parlaient, elles sont devenues les meilleurs interprètes de leur civilisation.
L'étude du vieux monde Oriental , naguère dédaignée parce que son importance était en partie inconnue, devait occuper une des premières places dans le nouvel héritage que la science Européenne allait joindre à ses richesses et approprier à ses œuvres-, son histoire devait fournir l'introduction nécessaire à l'histoire universelle; elle s'offrait comme la clef de tant d'énigmes qu'on n'avait pu résoudre jusqu'alors sur l'origine des races et des religions, sur l'invention des arts , sur le premier développement des sciences. C'est sous ^empire d'une telle pensée que de nombreux travaux étaient entrepris sur les monumens déjà connus des nations Ariatiques, et tandis que des voyageurs visitaient dans l'intérêt de la science des régions encore inexplorées, des savans essayaient de reconstruire d'après les sources authentiques les annales du continent qui vit naître le premier homme et qui fut peuplé par les premières familles humaines : la religion et la philosophie, la politique et la législation, les mœurs et les usages, les arts et la poésie, l'histoire et la géographie, tels furent les points principaux sur lesquels s'exerça tour à tour leur profonde sagacité, et que souvent ils s'efforcèrent d'embrasser à la fois dans leurs ardentes investigations. Citer le nom d'Anquetil Duperron (1), c'est rappeler à l'instant la plus haute puissance du dévouement et les plus heureux résultats de la persévérance du génie.
Un monde nouveau était découvert : c'était I'Orieht qui apparaissait enveloppé dans la majesté des sièdes ! En même temps. Messieurs, l'étude, je dirai presque la science de l'Orient était née, comme pour venir en aide dans un moment marqué aux recherches incomplètes de l'histoire ou aux théories hasardées de quelques études spéculatives. C'est cette science dont la génération pré-
sente a recueilli les premiers fruits , dont elle travaille ellemême à reculer les limites, dont elle transmettra le vaste domaine à la génération suivante, sans qu'il soit épuisé par cet incessant labeur. La tâche est grande et difficile , puisque tant de &bles nous cachent le berceau des pre* miers peuples , puisque tant d'empires ont disparu sans laisser de traces dans une suite interminable de révolutions, puisqu'il est sans doute des mystères à jamais impénétrables aux regards de l'homme dans les traditions confuses de l'antique Orient : mais d'autre part , ne sommes-nous point attirés vers la connaissance du passé par une merveilleuse clarté quo, dans un sentiment mêlé de crainte et d'espérance, nous entrevoyons à travers le^ ténèbres des âges? Ne savons-nous pas que sur cette terre qui a été le berceau de l'humanité nous allons retrouver partout les titres primitife de son histoire, et que nulle part l'action divine n'a laissé plus de traces de sa présence? L'Orient a commencé le monde : mais lui-même, il ne fut pas condamné à une longue et douloureuse enfance; il entendit retentir les premiers enseignemens que la Providence dispensait à l'homme dans ces âges reculés où l'intelligence créée à l'image divine était encore en possession de toute sa force et de toute sa spontanéité. Les traditions primitives y vécurent longtemps au sein des familles patriarcales d'où sortirent les cités, les nations, les empires, et l'on ne peut nier qu'ime partie de cette énergie créatrice qui appartenait à l'esprit humain dans les anciens jours ne se soit encore mani^stée à des époques plus rapprochées de nous dans les conceptions grandioses des philosophes et des poëtes. Ahisi , dès l'origine du monde , l'Orient avait en partage la sagesse d'un vieillard et, s'il est permis de chercher dans ses livres un symbole de cette maturité pré-
coce de l'intelligence, ne semble-t-il pas personnifié dans Lao-Tseu, ce philosophe que les traditions Chinoises nous représentent né avec les cheveux blancs et dont le nom signifie vieUlcurA-enfant (2)?
Notre siècle, Messieurs, en se tournant vers l'Orient, n'aborde pas une terre perdue au milieu des océans, où, naguère rebelle aux efforts de l'homme, la nature est aujourd'hui muette, ou bien un sol, comme celui de l'Amérique, sur lequel on foule partout les ruines de civilisations nées tardivement et rapidement évanouies, où des débris de langues et de tribus laissent entrevoir l'existence éphémère de quelques peuples, dont l'origine commune remonte peut-être à des migrations Asiatiques. L'Orient n'est pas une terre où tout est nouveau : I'Oriewt! c'est l'ancien monde, le sol primitif, la terre des prodiges, la patrie des miracles; c'est le théâtre des grands &its historiques qui ont précédé la fondation des sociétés de l'Occident, et peut-êtire la sagesse providentielle qui l'a fait jadis le point de départ d'une régénération universelle veut-elle de nos jours l'arracher à un sonmieil séculaire et l'appeler à remplir un nouveau rôle dans les destinées du monde. Mais que ce regard d'espérance vers l'avenir nous suffise! Si le moment d'agir est venu pour les puissances Européennes, si des routes nouvelles favorisent les relations extérieures et l'échange des produits étrangers, si plusieurs contrées semblent préparées à l'action du prosélytisme Chrétien, il fout que la science de son côté prépare des voies plus larges encore à l'influence de la politique , de l'industrie et de la religion; la part qui lui revient dans cette mission, c'est d'étudier l'Orient dans tous les âges de son histoire , de l'étudier dans ses traditions et ses souvenir, dans ses monumens religieux, dans sa poésie toujours pleine de
jeunesse et de beauté. Cette étude ne peut d'ailleurs être stérile pour les nations qui l'entreprennent; elle doit étendre le cercle des connaissances positives et contribuer ainsi aux progrès des sciences historiques et philosophiques.
L'Orient est im élément nécessaire dans l'histoire générale des sociétés; il manquait aux anciens qui ne pouvaient bien comprendre les questions d'origine; il a manqué aussi aux vues de Bossuet et à la synthèse de Vico; il n'a pu être que deviné par le génie puissant de Leibnitz. Sans ce premier terme toutefois, la philosophie de l'histoire, prise dans son sens le plus étendu, resterait incomplète; et c'est la gloire de Herder et de Frédéric Schlegel d'avoir tenté les premiers, bien qu'avec des vues différentes, la réhabilitation du monde Oriental dans le domaine du savoir historique. C'est en eflfet un grand spectacle que celui des civilisations diverses qui se sont succédé sur le sol de l'Asie, et qui ont laissé chacune son empreinte sur les monumens littéraires transmis jusqu'à nous; leur caractère particulier s'y dessine nettement avec la différence des temps et des climats; mais toutes ensemble sont liées l'une à l'autre par des traits non méconnaissables d'une afl&nité primordiale. Aussi l'étude philosophique de l'Orient ne peut être entreprise d'une manière plus large et plus féconde que par la connaissance approfondie des sources; elle repose alors sur une intelligence plus vraie, plus intime de la pensée Orientale. Mais les difficultés des langues différentes, pour la plupart si riches et si compUquées, dans lesquelles les œuvi^es nationales de chaque peuple sont écrites , en ferment l'accès aux hommes qu'un esprit étendu et philosophique rendrait capables de les apprécier à leur juste valeur et d'en soumettre le contenu à une analyse sévère. 11 est donc nécessaire qu'à côté de la science
qui découvre et de la science qui déchififre ou explique les textes, il existe une étude auxiliaire qui généralise les faits acquis et en répande la connaissance sous une forme plus simple et plus familière. C'est VHtstotre générale des Littératures Orientales qui doit servir ainsi d'intermédiaire entre le petit nombre des savans qui travaillent sur les sources encore inédites ou peu connues et les savans plus nombreux qui attendent avec impatience et s'empressent d'appliquer les résultats du labeur des premiers^ cette histoire aura pour but de classer, d'après leur âge et leur importance, toutes les productions dues aux peuples de l'Orient, et de fournir à tout homme lettré ime connaissance générale des différentes branches de ce sujet et des travaux qu'elles exigent.
On demandera peut-être si le temps est venu de formuler aujourd'hui une histoire littéraire de l'Orient , avant que l'étude de toutes les langues ait été approfondie, avant que la plupart des textes importans aient été publiés et que les documens de même nature aient été comparés dans leur ensemble aussi bien qu'éclaircis dans leurs détails. Sans aucun doute , il est quelques littératures qui ne sont pas suffisamment' connues dans leurs monumens principaux, dont les proportions immenses effrayent jusqu'ici la patience des érudits ou dépassent la munificence des gouvememens; il en est d'autres qui présentent encore bien des problèmes à résoudre sous le rapport de l'âge de leurs productions et non moins sous celui de l'interprétation des idées. Mais, si l'on est forcé de laisser plus d'une question sans réponse décisive, n'y a-t-il pas un intérêt de premier ordre à recoeiUir les données les plus sûres de la science et à grouper autour d'elles les hypothèses les mieux fondées en attendant leur confirmation légitime? S'abste-
nir de ce premier travail , ne serait-ce point faire injuste ment un mystère de précieuses découTertes qui sembleraient devoir rester cachées à qui n'est point initié aux secrets de leur recherche? Aussi, Messieurs, je crois accomplir une tâche utile en vous présentant, comme en une suite de tableaux qui retracent les scènes diverses d'une même histoire, les destinées si variées de la littérature chez les Orientaux; je viens de vous avertir des difficultés inséparables d'une semblable étude qui consumera encore plus d'une vie d'homme; je dois en outre vous rappeler qu'il n'existe point pour le prés^it d'ouvrage systématique qui embrasse les principales Uttératures de l'Asie et qu'on n'a fait qu'amasser des matériaux pour une telle entreprise. Ainsi vous ne serez pas surpris des lacunes que plusieurs de ces littératures nous ofi&iront dans le rapprochement des faits et vous comprendrez aisément quelles sont les sources de plus d'un genre d'obscurités dans l'appréciation des choses elles-mêmes. Il m'importe maintenant de vous décrire plus particulièrement la nature du sol que nous avons à parcourir et à explorer : je rediCTche d'abord à quelle condition il nous sera donné de contempler distinctement toutes les parties du tableau si étendu qui va se dérouler devant nous; je m'attache à déterminer quelle idée nous allons prendre pour fil conducteur dans un svget aussi vaste que l'histoire générale des Uttératures de l'Orient
Il serait difficile d'appUquer à une telle multitude de peuples et de civiUsations une seule et uniquemesure^ au point de vue de la culture des lettres' et des so^noes, de les juger par exemple d'après le système politique qu'ils ont particuUèrement représenté, et il en serait.de même d'une idée Uttéraire, d'un principe d'esthétique, d'après
lesquels on prononcerait sur le développement de Tintelligence et du goût chez un peuple ou dans un groupe de peuples. On voit tout d'abord la nécessité de trouver ici un principe de synthèse qui ramène la connaissance de littératiKes si diverses à quelques vues générales dans leur portée, faciles et uni£Drmes dans leur application : ce principe, quand il s'agit de l'étude de l'Orient, découle naturellement de la foi religieuse des nations, qui a été la base de leiw culture intellectuelle , la règle de leur vie politique. Ce sera donc l'histoire des religions, considérées dans leur formatic»! et leur développement, qui offrira la division la plus naturelle et la plus vraie de toutes les productions du génie Oriental^ si le principe de vie de chaque littérature a été la religion du peuple qui lui a donné naissance, il est incontestable que les rapports de toutes les httératures ne peuvent être bien compris qu'à la condition de remonter au même principe! a Dans ce qui concerne la haute antiquité et ces temps placés en quelque sorte sur les confins du monde primitif, a dit un philosophe (3), il feut prindpalem^it s'attacher à connaitre l'esprit et la pensée de chaque peuple, c'est-à-dire, sa rehgion. » Si la connaissance des religions est indispensable dans l'étude des temps primitif, elle ne l'est pas moins dans l'histoire de tous les monumens de l'antiquité Orientale, puisque c'est le continent Asiatique qui a été dans le cours des siècles le berceau des grands systèmes religieux, et qui a été aussi le premier siège de la religion réparatrice, annoncée plus tard dans l'univers entier.
Gomme c'est la première fois que l'on soumet à ce principe de synthèse l'étude historique des httératures Orientales, je crois nécessaire, Messieurs, de vous en exposer avec quelque détail l'usage et l'appUcation ; ce sera en
même temps vous communiquer le plan du cours qui , commencé dans le présent semestre, ne pourra en raison de l'abondance des matières être achevé dans l'espace d'une seule année. En prenant pour base le domaine ethnographique des religions, je partagerai toutes les littératm-es de l'Orient, anciennes ou modernes, en trois grandes classes, en trois groupes principaux : la première classe renfennera les littératures Cheétiennes de l'Asie Occidentale qui ont pour introduction naturelle l'histoire de la littérature Biblique*, la seconde classe, les littératures McsuLM AiîES qui ont fleuri au sein de races difiBérentes depuis le VII" siècle de notre ère ; la troisième classe enfin comprendra les littératures païennes qui se sont déve loppées dans les vastes régions de l'Asie Occidentale sous rinfluenced'unjoo/yfAei*«ieidolàtriqueoud'unpa»^Aei^îf*e idéaliste.
Cette division générale ainsi étabhe, il me reste à vous communiquer dans un§ esquisse rapidement tracée la classification des littératures qui trouveront place chacune dans l'un des trois groupes indiqués. La classification des langues est d'une auti^e nature, et elle sera l'objet d'un tableau pailicuher.
L'histoire de la littérature Biblique et des httéràtures Chrétiennes a droit d'être étudiée en premier heu, puisque non seulement elles ont eu pour théâtre les contrées de l'Asie les plus rapprochées de notre continent, mais encore elles sont l'expression des vérités de notre foi et le témoignage de ses premières conquêtes : la Bible leur sert à toutes de préface j et les Uvres qui la composent peuvent revendiquer une priorité littéraire autant qu'une supériorité religieuse^ leur antiquité les rendrait les plus vénérables d'entre les hvres sacrés des anciens peuples, quand
leur caractère d'inspiration divine ne nous imposerait pas un saint respect pour leurs doctrines et n'agrandirait point notre admiration pour la simplicité, la hardiesse et la sublimité de leur style. C'est donc l'histoire de la langue et de la littérature Hébraïques^ qui doit nous donner l'initiation à une étude intelligente du monde Oriental, où Terreur vient sans cesse se mêler à la lumière pure de la vérité : les livres de la Bible, portés aussi loin que la prédication de l'Evangile , ont transmis aux nations Chrétiennes de l'Europe et ensuite du Nouveau-Monde non-seulement l'explication, mais encore l'usage de la pensée et de l'expression Orientales ; ils ont rendu femiher à l'esprit même du peuple ce qu'elles ont de mystérieux et de vraiment grand; à cet autre point de vue, l'étude littéraire des Livres saints ne pourrait nous paraître indifiEérente et rester pour nous complètement étrangère (4). Après avoir apprécié la valeur esthétique des monumens de l'ancienne Loi , qui contiennent les premières révélations de Dieu aux patriarches et aux prophètes hébreux, nous aurons à jeter un coup d'œil sur deux contrées voisines de la Judée , la Samia/rie, occupée par un peuple observateur de la loi de Moïse qu'il possédait dans un dialecte particulier, et la PhénidCj où tftie nation de race Chananéenne, puissante par son commerce et ses colonies lointaines, mais enchaînée aux superstitions de l'idolâtrie, a vécu dans un perpétuel antagonisme avec les adorateurs du vrai Dieu; puis, nous serons témoins, en descendant le cours des siècles, des destinées fatales de cette postérité du peuple élu, qui a conservé dans la Stivagogue les traditions religieuses d'Israël, mais bientôt obscurcies et défigurées par les inventions subtiles de ses docteurs. Ce sera le lieu de présenter un tableau Wstorique des grands ouvrages qui font
jusqu'aujouixl'hui autorité pour les Juifis dispersés dans le monde entier, les commentaires Chaldaïques de la Bible appelés Tha/rgums et les livres principaux appartenant au corps immense du Thalmud; dans Tétude désœuvrés Rabbiniquesil faudra aussi comprendre toutes les produotionsprofanes des écoles juives du moyen âge et des temps modernes, la philosophie et ses commentaires , ainsi que les diverses branches des compositions poétiques. Cette excursion une fois faite dans le domaine d'une littérature qui est la négation du dogme Chrétien et comme un défi obstiné porté à la civilisation Chrétienne, nous reviendrons en Asie, autour du berceau du Christianisme, sous l'action duquel nous verrons plusieurs littératures se former successivement. La première qui s'ofifre à nos recherches, c'est la httérature Strieivne qui a eu pour organe le dialecte Araméen parlé dans la contrée du Liban et appelé spécialement Syriaque : elle a fleuri depuis le IV' siècle jusqu'au temps des Croisades , toujours imprégnée d'un esprit Chrétien et soumise à une tendance parement théologique comme la plupart des littératures dont je vais bientôt parler; elle a survécu à la mine de l'Eglise patriarcale d'Antiocheaumilieudes populations Maronites et aussi dans les ouvrages Uturgiques des Nestoriens de la Chaldée. La littérature Copte a pris naissance parmi les Chrétiens d'Egypte qui vécurent d'abord rassemblés en grand nombre dans les solitudes de la Thébaïde; elle a pris pour iu::, strument l'ancienne langue des habitans, enrichie et assouplie par le contact des Grecs, et elle a été cultivée avec succès dans toute la juridiction du patriarcat d'Alexandrie jusque sous le gouvernement des dynasties Arabes: au Sud de l'Egypte, dans les pays compris sous le nom général et ancien d'ETHiopiE, s'est formée aussi une httérature
Chrétienne après les prédications de S. Fnimence; elle a subsisté longtemps au sein des royaumes Chrétiens qui se sont succédé sur le sol de TAbyssinie. Si nous remontons vers le Nord, nous trouvons la littérature théologique et historique de rÂRMÉniE^ qui a été fondée avec son Eglise au IV' siècle par S. Grégoire l'IUuminateur et dont chaque période a été marquée par un nombre extraordinaire de productions originales-, elle est encore cultivée ou, pour mieux dire, elle est continuée dans un esprit national par les Arméniens répandus aujourd'hui sur différons points de l'Asie et de l'Europe. La Géorgie, où l'œuvre de la conversion marcha plus lentement, a possédé au moyen âge ime littérature dont le développement a été analogue et parallèle à celui de la Uttérature du peuple Arménien. Telles sont les contrées qui ont dû leur culture littéraire à l'influence directe et incessante du Christianisme, avant que le morcellement des états , les intrigues de l'ambition et surtout l'esprit de schisme aient assuré le triomphe presque universel des puissances Musulmanes dans l'Asie antérieure comme à l'Ouest et au Nord de l'Afrique.
La seconde classe des httératures Orientales nous est fournie exclusivement par les nations Musulmanes répandues sur une immense étendue de pays depuis FInde et ses dépendances méridionales jusqu'au Maroc et jusqu'à l'Espagne, leurs frontières historiques à l'Occident : ces littératures appartiennent à difiBêrens âges et à des peuples d'origine diverse; mais elles présentent une sorte d'unité, puisqu'elles ont toutes pour principal fondement la loi reHgieuse de l'Islamisme. La première dans l'ordre des temps est la littérature Arabe, dont la langue si riche et si sonore était celle de la péninsule peuplée par les Enfans d'hmaél; elle a été consacrée à la propagation et à la dé-
feuse de la religion de Mohammed par le Coran , qui est resté son chef-d'œuvre et son modèle perpétuel; elle a été cultivée avec zèle aussi bien à Cordoue que dans Bagdad et a servi à tous les besoins de la science dans les contrées les plus éloignées où les conquérans Arabes établirent leur domination. Elle ne consiste pas seulement en productions poétiques et oratoires , mais encore en travaux sérieux de théologie et de jurisprudence Musulmanes,, de philosophie et de dialectique, d'histoire et de géographie, de grammaire et de critique : en un mot, elle peut être appelée la littérature savante de l'Orient infidèle. Trois siècles après Mohammed , la Perse qui avait été subjuguée par les armes des Khalifes subit complètement l'influence de la religion du Prophète et, dans sa langue harmonieuse qui se mêla et s'enrichit de plus en plus de formes arabes, elle donna le jour à ime littérature nouvelle, dans laquelle a été produite jusque dans les derniers temps une masse innombrable d'ouvrages : c'est surtout dans les genres les phis variés de la poésie que le génie Persan s'est joué avec une grâce exquise et une fécondité infinie. La Httérature Persane à son tour a concouru avec la httérature Arabe à la formation d'une troisième littérature Musulmane^ celle des Tùrks ou Osmanlis, qui cultivèrent les lettres et les sciences après l'époque de leurs invasions dans toute l'Asie occidentale; de même que leur langue de souche Tartare a adopté un nombre considérable de mots arabes et persans, leur littérature est née en grande partie de la traduction ou de l'imitation des œuvres qui étaient le patrimoine de ses deux sœurs aînées. Un seul groupe des nations Turques a conservé son dialecte original encore pur en acceptant les dogmes et la civilisation de l'Islamisme : c'est celui des peuples Ouïgours et Tchakatéens dont la langue,
caractérisée par le seul nom de Turk oriental^ a été également cultivée par des écrivains Musulmans. Il importe de comprendre dans le même cadre les trois littératures Arabe j Perscme et Turque ^ puisqu'elles se sont développées sous l'influence du même principe et aussi puisqu'elles sont étroitement liées l'une à l'autre par les procédés de l'imitation ; elles demandent à être étudiées parallèlement pour qu'on puisse reconnaître ce qu'il y a d'original ou d'emprunté dans chacune d'elles, et en même temps faire de leur connais^nce approfondie la base d'un jugement critique sur l'état moral et religieux des races Musulmanes et sur le degré de culture intellectuelle qu'elles ont pu atteindre dans la durée de leur histoire.
Une troisième classe de peuples et de religions servira à constituer dans notre plan le groupe des littératures PAÏErîifES, polythéistes oxx pcmthéis tiques ^ qui appartiennent presque toutes à l'Asie centrale et orientale : nous chercherions en vain un développement littéraire proprement dit, qui se serait formé et perpétué sous l'inspiration d'un culte idolàtrique de la nature ou des Génies^ tel que fut le Chxmuinisme des nations les plus anciennes de la Sibérie et de la Tartarie (5):; la plupart des littératures qui ont joui de longues et glorieuses destinées se sont produites au sein d'un vaste système de polythéisme naturaUstex[ui s'est étendu, en manifestant toutefois des' tendances diverses, de l'Egypte à la Perse et à l'Inde ancienne. A l'appréciation générale de ce qu'a été la littérature sacrée de I'Egypte, que nous révèle peu à peu la langue à peine déchiffrée des Hiéroglyphes ^ succédera un aperçu des systèmes d'écriture de la Babylonie et de l'Assyrie , qui retraçaient en caractères cunéiformes les mots de langues aujomd'hui perdues : nous pouvons attacher un intérêt
littéraire à cette branche d'étude en présence des succès déjà obtenus dans la lecture des papyrus Egyptiens et dans l'interprétation des inscriptions de Persépolis; nous pouvons croire que les formules hiératiques qui recouvrent sans doute les briques et les cylindres de Babylone ne resteront plus longtemps inconnues (6). Les productions rehgieuses de la Perse ancienne nous seront représentées par le recueil des livres de Zoroastre, le Zend-Avbstâ , transmis dans deux idiomes précieux par leur antiquité , le Zend et le Pehlvi; ici comme dans les ouvrages Indiens, nous rencontrons des souvenirs de la vie primitive des peuples Ariens dans une patrie commune au centre de TAsie, la contrée vénérable célébrée sous le* nom d'IaAiv (7). Mais, tandis que l'adoration du Feu domine dans le Magisme Perean, la mythologie Brahmanique est plutôt fondée sur un puissant syncrétisme de toutes les manifestations de la pensée religieuse, entraînée à l'idolâtrie par les erreurs du naturalisme antique : aussi I'Inde nous présente dans sa littérature le travail prodigieux de l'imagination s'exerçant sur des conceptions souvent bizarres, toujoui-s grandes et originales. Le Sanscrit est l'instniment 'pa/rfmt ( comme le dit son nom ) de l'esprit Indien dans les monumens immenses que celui-ci n'a pas cessé de produire d'âge en âge; il est resté la langue sacrée du Brahmanisme quand déjà les autres idiomes de l'Inde commençaient à être l'objet d'une culture littéraire : c'est en Sanscrit que sont rédigées tant d'œuvres poétiques aujourd'hui offertes à nos études, épopées, drames, légendes, poëmes et traités philosophiques (8)^ les autres langues Indiennes, même celles qui ne sont point de souche Sanscrite, n'ont fait le plus souvent que reproduire ce qui avait été composé originairement dans la langue antique et privilégiée des castes su-
périeures; semblables aux lianes et aux plantes parasites des forêts de Tlndoustan, elles se sont attachées au tronc de la littérature Sanscrite et elles en ont tiré leur nourriture et leur vie.
Si de l'Inde nous avançons encore vers l'Orient, nous sommes en présence d'une grande diversité de nations et de langues du milieu desquelles est sortie en quelque manière une seule littérature, qu'on peut appeler du nom collectif de Littératukb Bouddhique (9); en effet chacune de ces nations n'a joui de son plus haut développement intellectuel que sous l'influence prédominante de la religion de Bouddha et leurs httératures ont dû à cette communauté d'idées et de mœurs un style uniforme et une ressemblance parfaite; elles sont toutes l'expression fidèle du mysticisme quiotiste qui est au fond des doctrines panthéistiques rattachées au nom de Bouddha. Gomme la philosophie idéaliste du Réformateur est sortie de l'Inde, les littératures particuUères des peuples placés au^lelà du Gange ou de l'Himalaya reproduisent des conceptions Indiennes rarement modifiées ou altérées; elles ne possèdent en réalité les Uvres de Bouddha « qu'à titre de traductions faites sur le Sanscrit (10). »
Le Bouddhisme, en se répandant à TEst de l'Inde, à Ceylaiî et dans une grande partie de la presqu'île Trcmsgcmgéttqtie^ donna naissance à plusieurs httératures qui eurent pour organe commun le Pâli, langue d'origine Indienne, qui devint ainsi langue sacrée dans les états d'Ava, d'Arrakhan, de Pégu, de Siam, de Laos; c'est aussi le Bouddhisme qui fait le fond des productions littéraires composées dans les langues Indo-Chinoises, soit de l'empire Birman, soit des royaumes de Pégu, de Siam et d'Annam. Pour bien juger l'ascendant qu'a
— repris au dehors la religion nouvelle, importée avec ses livres, il ne Saut pas oublier quel était Tétat des pays Tranagangétiques avant la propagation successive du Bouddhisme Indien, qu'on n^ connaissait que le culte grossier des élémens accompagné de superstitions, que leurs populations étaient encore plongées dans Tignorance et réduites à une vie nomade. Expulsée de Flnde par la force, la Réforme Bouddhique fiit d'abord inq>lantée auNord dans le Tibet dontla langue, dès lorsplus cultivée, servit à reproduire les livres doctrinaux de la secte et devint dans la suite des temps la langue sacrée de la religion des Lamas et de son sacerdoce hiérarchique : l'étude des collections Bouddhiques ne permet plus de douter « que les Hindous n'aient été les instituteurs des Tibétains, comme des peuples Taetjjles (11), en civihsation, en morale et en littérature. )> Les peuples encore sauvages du Nord^Ëst de l'Asie se sont en efifet soumis au même joug de la métaphysique Indienne : ce sont les mêmes livres qui ont été traduits dans la langue des Monoois, et plus tard dans celle des Mahoschous, soit sur les originaux sanscrits, soit sur les versions authentiques en tibétain. Les idiomes de la Tartane étaient incultes avant l'adoption et Timitation d'une Uttératui*e déjà formée^ les peuples n'étaient point sortis encore d'une vie dure et sauvage; et rien ne peut justifier l'hypothèse d'une haute civilisation du monde primitif qui aurait eu son siège dans la haute Asie, dans les régions désignées par le nom général de Tdrtanrie (12). Un spectacle dififérent nou3 est oJ9fert par la Chine : dans une antiquité reculée nous y voyons dominer la reUgîon du Tao ou de la radson primitive, transformée en philosophie par Lao-Tseu six siècles environ avant l'ère Chrétienne. D'autre part, le
culte des ancêtres, Fidolàtrie de la coutume , Tascendant d'une morale pratique et traditionnelle y avaient servi d'aliment à une suite d'œoyres littéraires, dont le caractère officiel et sérieux contraste avec le ton enjoué et frivole de la littérature Chinoise aux époques d'une civilisation plus raffinée. L'étude de la Chine ancienne devra donc nous arrêter quelque temps, si nous voulonsbien connaître lés productions qui datent des siècles de son indépendance politique et religieuse. Quand la religion de Fo ( c'est le nom mutilé àjd Bouddha ) vint détrôner en Chine la religion nationale, il s'opéra une révolution complète dans la littérature qui prit un plus grand développement entre les mains des Bouddhistes qu'entre celles des Tao-sse; c'est cette littérature, mêlée d'ailburs d'élémens |M*o&nes,' qui se propagea, grâce à la prépondérance du Céleste Empire y dans les contrées qui l'entourent, à la Corâe et au Japon : les découvertes, dues à la première civilisation de la Chine, se fondirent dans sa civilisation nouvelle qui devait absorber tour à tour ses ferouches vainqueurs et s'étendre aux îles des mers voisines. Sans nous occuper des conjectures sur la transmission probable du Bouddhisme jusqu'en Amérique, où l'auraient porté des colonies Asiatiques, il nous est déjà permis de constater quelle a été l'extension géographique de cette idolâtrie contemplative qui compte depuis deux mille ans des milUons de sectateurs (13), et nous apercevons aussitôt quelle doit être la volumineuse richesse de la littérature B(mddhique^ dont tant de langues n'ont feit que répéter le» idées fondamentales ou les paraphraser avec peu de variété dans leur interprétation : c'est au point de vue de l'influence des doctrines autant que de la persistance originale dei^ formes quenous pourrons trouver plus d'un genre d'attrait
à passer en revue les monumens littéraires de Geylan, de rinde Transgangétique, du Tibet, de la Mongolie et de la Mandschourie , de la Chine, des pays Coréens et Japonais. En sachant Fintérèt philosophique qui entraine à l'étude œmplète du Bouddhisme un grand nombre d'esprits éminens et les travaux consciencieux qui sont entrepris dans cette vue siu* les sources indigènes (14) , on peut en attendre de grandes découvertes qui contribueront à éclaircir l'histoire religieuse de l'antiquité Orientale et à déterminer la marche , les progrès , les vicissitudes de la vie littéraire dans la partie la plus considérable et Ja plus peuplée de l'Asie.
Après avoir ainsi suivi dans l'histoire des lettres les destinées diverses du Brahmanisme et du Bouddhisme, nous n'avons plus qu'à jeter un regard sur la civilisation et la littérature des peuples Malays qui sont compris dans les grandes divisions du monde Océanien', mais chez lesquels l'influence Asiatique s'est fait sentir à diverses époques : ce sont surtout les peuples de l'archipel Indien qui ont subi cette influence dans le double domaine de la reUgion et du langage (15)^ les doctrines Brahmaniques et Bouddhiques ont régné tour à tour à Sumatra , à Java et dans les îles adjacentes, avant que la conquête Musulmane ait dans des temps assez modernes substitué à la culture Indienne les idées et les formes de la Uttérature Arabe.
En dehors des limites tracées par la nature même des faits à l'extension des httératures Orientales, nous ne trouvons plus sur notre route que de pures hypothèses concernant leur transmission ou leur influence passagère dans des pays éloignés; nous n'avons pas à nous enquérir de questions isolées qui entrent dans les recherches spéciales de la numismatique ou de l'archéologie et qui ne peuvent