‹ Introduction à l'histoire générale des littératures orientales: leçons faites à l'UniversitéChapitre 5 sur 9 · AVEC L'HISTOIRE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

AVEC L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

xMessieubs ,

Je vous ai faits juges des raisons qui m'ont porté à chercher dans la vie des nations et en dehors de Taffînité des langues le principe d*une division synthétique des littératures Orientales ; si je n'ai point classé les littératures d'après les langues qui en ont été les organes , j'ai voulu éviter les difficultés que présentent à l'historien les destinées de tant de langues qui se transforment et s'altèrent dans le cours des siècles, en même temps que leur culture littéraire est soumise à des influences d'une nature opposée; c'est à dessein que j'ai renoncé à renfermer dans les limites géographiques d'un idiome ancien et longtemps cultivé l'histoire d'un développement littéraire qui a pu s'étendre à un grand nombre de contrées. Chaque littérature a ses frontières naturelles, qui lui sont tracées par l'empire des idées qu'elle représente et qu'elle propage : assujétir son étude aux exigences de sciences particulières, telles que la linguistique et l'ethnographie, ce serait sacrifier en quelque sorte l'intelligence

(*) Leçons du 5 et du i 2 Novembre

à la matière, les idées à des noms propres de personnes et de lieux.

Cependant, une connaissance précise de la nature et des rapports des langues Orientales est un élément essentiel qui doit entrer dans Tbistoire des littératures; aussi sans empiéter sur un autre domaine, le domaine indépendant de la grammaire et de la linguistique, je trouve la matière d*une introduction utile à ces leçons dans quelques aperçlis généraux sur les langues elles-mêmes; c'est dans cette vue que je vais examiner tour à tour les questions suivantes : ce qu'il faut entendre par langues Orientales , à quels points de vue diflFérens on peut envisager l'étude des langues Orientales; par quelles méthodes on a recherché dans les temps modernes leur affinité ou leur filiation. C'est seulement , après avoir exposé les procédés de la philologie comparée dans son appBcation aux langues de POrient, que je pourrai présenter une classification de ces langues qui repose sur des bases scientifiques ; en mettant ainsi en œuvre les résultats d'une science qui , s'agrandissant tous les jours, a besoin d'être cultivée à part , je me crois obligé à faire mention des sources les plus importantes auxquelles pourraient puiser ceux à qui les études spéciales de linguistique offriraient de plus puissans attraits (1).

Le nom de langues Orientales est susceptible d'interprétations diverses^ en raison même du sens étendu que présente le mot Orient; sa signification a en efiet varié dans le langage du monde savant , et il ne sera pas inutile de dire sa première acception avant de déterminer quelle idée nous de-

(1) n ne s*agit pas ici d'une bibliographie complète , comme un traité de linguistique le comporterait , mais seulement des documens les plus nécessaires sur des livres qui peuvent servir à différentes branches d'études , à l'histoire, à la géographie, à l'ethnographie, comme à toutes les branches de la philologie.

vons y attacher. Od n'a entendu longtemps par langues Orientales que les langues de la seule famille Sémitique , parlées surtout dans les contrées occidentales de F Asie; le nom ainsi compris est resté en usage jusqu'à la fin du siècle dernier, tant que Thébreu et les idiomes auxiliaires de la même souche ont été l'objet exclusif d'une culture sérieuse et systématique dans les écoles et les académies de l'Europe (1). Aujourd'hui la signification des mots langues Orientales ne peut être aussi restreinte , puisque les langues des autres familles de peuples Asiatiques ont réclamé à leur tour une place dans l'enseignement ou dansies travaux de la science. En présence de la carrière bien plus vaste qui est ouverte à nos recherches , les mêmes mots nous révèlent à l'instant une idée plus grande aussi : ils désignent l'ensemble des langues parlées et cultivées dans toute l'étendue de l'Asie , ainsi que dans une partie de l'Afrique et de l'Océanie où leurs rejetons se sont propagés, en un mot toutes les langues qui appartiennent au groupe immense des pays situés à l'Est de l'Europe et tour à tour éclairés par les formes multiples de la civilisation Asiatique. Telle est la portée nouvelle de la dénomination anciennement usitée de langues Orientales; elle s'applique aux langues originales du vaste continent d'où plusieurs idiomes , à la suite des révolutions intérieures et de la migration des plus grands peuples , se sont répandus avec eux sur d'autres terres et ont porté dans d'autres climats l'influence de leurs mœurs et de leur pensée. Il y a un intérêt naturel à suivre les langues d'origine Asiatique dans leurs conquêtes lointaines sur le continent de l'Afrique , dans l'archipel Malay ou dans la Polynésie; cependant, pour mieux rapporter cette étude à son but littéraire , il importe de lui

(i) C*est en vain que dans la Préface des Mines de l'Orient et ailleurs M' de Hammer cherche à revendiquer le titre exclusif de langues Orientales pour trois langues , F Arabe , le Persan et le Turk , celles auxquelles l'interprète impérial de Vienne a voué dès sa jeunesse un culte pavssionné.

assigner certaines limites : ainsi TÉthiopi^ii, le Copte, l'Arabe des états barbaresques seront compris dans le tableau des langues Orientales par des raisons historiques d'affinité, et il en sera de même des' langues Malayes fortement imprégnées d'élémens Indiens; mais il n'entrera pas dans notre plan de classer à la suite des langues de l'Orient les langues de l'intérieur de l'Afrique, langues informes et pauvres la plupart, parlées par des peuplades sauvages, ou bien les langues de l'Amérique, mélangées et multipliées à l'infini, comme les tribus qui en ont gardé quelques débris. Je ne fais qu'indiquer en passant des études spéciales qui supposent la connaissance des langues Asiatiques comme un critérium infaillible dans le jugement des questions d'origine et de parenté : les recherches déjà entreprises sur les langues Africaines, Polynésiennes et Américaines , ont fourni d'assez abondans matériaux pour constituer dès à présent un genre d'étude bien distinct , et qui promet de grands résultats à la philosophie comme à l'histoire, si la philologie y apporte les procédés d'une synthèse intelligente (1).

L'étude des langues Orientales offre une grande variété d'application , surtout si on les prend chacune en particulier et dans un but spécial; considérée dans ce qu'elle a de plus général , elle peut être ramenée à une triple destination : leur étude peut être grammaticale, littéraire, comparative d'après le point de vue qui dirige les recherches individuelles.

(1) Si Alexandre de Humboldt â eu la gloire de décrire , avec ce génie qui devine les progrès de la science , la nature du sol et les lois du climat de rAmérique , il était réservé à son illustre frère , le baron Guillaume de Humboldt, d'analyser le premier les langues à peine recueillies de ce double continent ; son immense ouvrage sur les langues Américaines , digne pendant de son travail déjà connu sur les langues de Tarchipel Malay et de la Polynésie, est déposé à la bibliothèque royale de Berlin ; la publication en est confiée encore au professeur Buschmann , qui a parcouru lui-même plusieurs contrées de l'Amérique pour réunir de nouveaux vocabulaires.

Le premier genre d'étude, la grammaire, fournit la connaissance même d'une ou de plusieurs langues, connaissance élémentaire et pratique quand elle n'est envisagée que comme préparation à d'autres études, connaissance approfondie et théorique, quand il s'agitde recueillir les élémenset de formuler les lois essentielles d'une langue donnée. Des recherches sur l'alphabet d'une langue Asiatique et sur son système d'écriture, recherches dont l'ensemble constituerait la Paléographie Orientale , et celles qui ont pour objet la formation des formes du langage , les propriétés et les ressources de la phraséologie , concourent à ce double but , qui fait de la science grammaticale l'auxiliaire de la plupart des travaux scientifiques.

Une deuxième étude, celle que j'appellerais l'étude littéraire des langues Orientales , présuppose la première ; elle se produit sous des formes diverses, interprétation des textes, critique littéraire, histoire littéraire, et si elle acquiert ainsi sous plusieurs rapports une importance légitime, elle n'atteint pas un but moins utile et moins élevé en mettant l'intelligence' en possession de jouissances nouvelles, en donnant à l'esthétique la matière de nouveaux jugemens et de nouvelles règles.

L'étude de la grammaire et des lettres a tiré de nos jours des secours nombreux et puissans d'une troisième étude qui peut être désignée par le nom d'étude comparative des langues Orientales , mais qui a reçu plusieurs noms dans les diverses écoles : synglossey grammaire comparée, linguistique, ou philologie comparative. Cette étude qui, envisagée dans sa direction et ses tendances nouvelles , a déjà mérité le titre de science eu égard à la rigueur et à l'enchaînement de ses principes, a pour but de constater l'affinité des langues et de déterminer quel est ou quel a été le domaine des langues de chaque famille ; elle est intimement liée à I'Ethnographie générale parce qu'elle fournit à cette branche des sciences historiques les moyens de reconnaître l'origine des peuples dont

rhistoire positive est à jamais perdue. La grammaire comparée est une étude toute moderne ; elle est parvenue après des essais infructueux à des conclusions d'une haute importance dont la plupart sont considérées avec raison comme des vérités acquises à la science; énumérer les résultats généraux obtenus par la linguistique reviendrait à une histoire de sa marche et de ses travaux : matière trop vaste et trop étrangère à mon sujet, pour que je puisse lui donner place ici , malgré l'intérêt et Finstruction qui s'y attachent (1). Il me suffit de signaler à quel point la synglosse a contribué à résoudre tant de problèmes dans l'histoire et les antiquités de rOrient en jetant un jour nouveau sur le placement primitif des races Asiatiques, sur leurs mutations et leurs guerres, sur le passage de leurs migrations soit en Europe , soit sur le sol d'autres continens. La philologie comparative qui a emprunté à l'étude systématique des langues Orientales ces données précieuses , mais inespérées qui manquaient encore à l'histoire , est aussi la science qui doit nous servir de guide dans la classification de ces mêmes langues : avant de vous en présenter le tableau , je suis dans l'obligation de vous faire connaître les procédés de la linguistique moderne dans l'étude comparative de toutes les langues que nous comprenons à l'avenir sous le nom d'Orientales.

Depuis le XVP siècle qui s'est déjà préoccupé de l'affinité universelle des langues , trois méthodes principales ont été

(1) Il est à désirer qu'un semblable tableau de Tétude comparative des langues en Europe soit entrepris par un linguiste qui traite le sujet dans toute son étendue et qui puisse porter personnellement des jugeinens décisifs sur ses diverses parties. On ne possède jusqu'ici qu'un résumé historique fait avec habileté par Mh' Wiseman en vue de relever les témoignages de la linguistique et de l'ethnographie en faveur de la science chrétienne : c'est l'objet des deux premiers discours dans son ouvrage Sw les rapports entre la science et la religion révélée , déjà traduit de l'anglais en français et en allemand.

appliquées par les modernes soit à la découverte de leur affinité, soit à la recherche de leur filiation; les idiomes de rOrient , en raison même de leur caractère d'antiquité , ont joué dès le principe un grand rôle dans les rapprochemens téméraires ou forcés, le plus souvent infructueux, qui fiirent tentés dans l'enfance de cette branche d'étude , avec une persévérance qui honore leurs auteurs ; l'abus que l'on a fait à divei^ses reprises de l'une ou de l'autre des langues Asiatiques, afin de rendre raison de toutes les autres, nous surprendra moins , si nous tenons compte de la marche longtemps incertaine des linguistes, qui se réduisaient volontairement à l'emploi exclusif d'un seul système d'investigation. Après avoir apprécié la portée des deux méthodes d'abord employées , Yune j généalogique, l'autre, physiologique, nous verrons comment une troisième , la méthode ethnographique a fait justice des conjectures et des erreurs accumulées laborieusement par l'emploi des deux premières.

La plus ancienne des méthodes usitées dans l'étude comparative des langues , c'est la méthode généalogique, ainsi nommée, parce qu'elle reposait sur l'idée préconçue de faire remonter toutes les langues à une souche unique ; elle a conduit à rattacher de proche en proche tous les idiomes écrits et parlés à une seule langue , prise pour la mère de toutes les autres , et cependant choisie arbitrairement. Dans les applications diverses de cette méthode que l'on a faites et répétées mainte fois avec uoe égale confiance, la prétendue harmonie des langues n'était basée que sur des rapprochemens faux, hasardés, en réalité inadmissibles : la ressemblance syllabique de quelques mots suffisait pour qu'une langue fût déclarée , avec la majorité des autres , appartenir à la même descendance d'une langue réputée primitive sans égard ni à l'ensemble des racines ni aux formes grammaticales. Mais le sort en était jeté ; tout devait découler d'une seule et même source , et l'on fondait la scienc^e du langage universel sur

la nature de la langue privilégiée, décorée du nom àeprimitive, sans qu'elle réunit les caractères constitutifs de cet idiome unique des premiers jours du monde, idiome mystérieux, qui était le signe de Fempire de l'homme sur la nature, mais qui est à jamais perdu pour la postérité d'Adam et que des hypothèses philosophiques sont impuissantes à reconstmire. Un penseur. Court de Gébelin, a indiqué une vérité incontestable, et toutefois indémontrable par des faits , quand il a dit que c toutes les langues ne sont que des dialectes d'une seule » : mais qu'une langue primitive ait réellement existé , comme la logique, d'accord avec la tradition, nous porte à le croire; ses mots , ses formes, son génie, nous ont à jamais échappé , et combien sera toujours vain le travail de ceux qui prétendront encore refaire des élémens les plus simples d'idiomes vraiment anciens une langue simple, antique, rudimentaire, vrai prototype des autres !

Tout le monde sait que Vhébreu a été longtemps choisi exclusivement comme langue mère universelle , et qu'en vue de lui assurer une telle prérogative, aucun effort n'a été épargné pour y rapporter violemment toutes les langues de la terre. L'erreur est aujourd'hui bien constatée et généralement reconnue; elle n*^est plus renouvelée que par quelques esprits qui s'obstinent à poursuivre les hypothèses favorites de leur pédantisme, par exemple en Angleterre où des adeptes de l'église officielle mettent tout leur savoir biblique et classique au service d'une opinion repoussée par les plus éclairés des hébraïsans juifs et chrétiens (1). Qu'on ne croie point toutefois que l'abandon de cette opinion porte quelque préjudice au respect légitime que commande le caractère antique et inspiré de la langue sainte : l'autorité du

{{) Pour invoquer à Tappui de cette assertion des noms qui font autorité dans toutes les écoles , je n'ai besoin que de citer ceux de Drach et de Molitor , d*Ewald et de Gesenius , de Delitzsch et de J. Fûrst , le célèbre éditeur de la dernière Concordance hébraïque de la Bible.

texte original de la Bibte n'en reste pas moins grande, et la voix des prophètes moins solennelle. La prétention de faire de l'Hébreu la langue primitive n'est pas entrée dans l'esprit des écrivains sacrés; on peut donc sans crainte lui refuser un titre que l'Ecriture elle-même n'a point revendiqué pour lui.

Un sort analogue était réservé aux systèmes également faux qui faisaient dériver toutes les langues , soit du Grec , soit du Latin ; et que méritaient, sinon une vogue éphémère, les hypothèses plus extraordinaires ^encore, qui ont salué tour à tour la langue primitive dans le Celtique , dans le Basque , dans le Flamand et même dans le Chinois (l)?C'en est assez , pour établir que la méthode généalogique n'a pu saisir que des analogies partielles , et qu'elle n'a produit en réalité que des résultats exclusifs et souvent opposés; si elle est restée dominante jusqu'aux dernières années du XVIIP siècle , on peut dire qu'elle n'a plus de valeur aujourd'hui et qu'elle est rejetée par la majorité des linguistes contemporains.

La méthode pAt/jtoIogftgue dont je ferai mention en second lieu n'a pas produit de meilleurs fruits , faute d'une marche uniforme et systématique ; elle a consisté à établir l'afQnité des langues d'après des traits extérieurs de ressemblance, à supposer des rapports de parenté entre certaines langues ou certains groupes de langues en raison de l'identité de quelques mots ou de l'analogie de quelques constructions. Sans être aussi exclusive que la précédente , cette méthode a manqué de principes fixes et sûrs pour parvenir à une classification historique des langues en groupes et en familles.

(1) On n'est pas peu surpris de voir que ce dernier genre d'illusion n'a pas manqué à la jeunesse querelleuse d'un des grands Orientalistes de notre temps : le paradoxe a d'abord été soutenu sérieusement en laveur du Chinois par J. Klaproth dans une brochure intitulée : Hic et vbique ou vestiges de la langue primitive recueillis dans le Chinois (in-4% sans date)*

Elle n'a pu fournir que des distinctions vagues et stériles (1), ou bien des rapprochemens isolés et sans portée; aussi n'estelle point venue au secours de la philologie Orientale dès qu'il s'est agi d'expliquer l'affinité originelle de plusieurs idiomes en usage dans des pays fort éloignés l'un de l'autre, et l'on a reconnu l'insuffisance d'une méthode qui n'avait le plus souvent qu'entassé des analogies illusoires (2).

Il est une troisième méthode qui a paru satisfaire jusqu'ici à toutes les exigences d'une comparaison systématique des langues, telle que la concevait et la souhaitait Leibnitz, entrevoyant, il y a deux siècles, la portée des rapprochemens et des jugemens de la linguistique. C'est la ipéthode qu'on peut nommer ethnographiquey parce qu'elle met l'histoire

(1) Je prendrai pour exemple de ce défaut la distinction adoptée par I. G. EiGHORNj en faisant Thistoire de la linguistique chez les modernes jusqu'aux premières années duXIX" siècle, distinction qui sépare les langues Orientales en deux groupes , les langues monosyllabiques et les langues polysyllabiques {Geschichte der Literatur , B. V. , 1* AbtheiK , Goettingen, 1807); il n*en est pas de même d'une autre distinction qui est fondée sur Tobservation générale de l'organisme des langues, si d'ailleurs elle ne peut éclaircir leur classification individuelle : c'est la distinction des langues à flexions , dont la grammaire est formée par les mutations euphoniques de la racine , et des langues à suffixes, dans lesquelles la racine immuable dans sa forme reçoit sa valeur grammaticale par l'accession de certains mots juxta-posés ; ce sont les idiomes Américains qui ont surtout fourni avec le Chinois Texemple de cette seconde classe de langues par l'application perpétuelle de ce système d^affïxes ou suffixes , indépendant de la variété des radicaux.

(2) Dans son Introduction^ TAtlas ethnographique (p. XVIÏI), Balbi a bien apprécié le vice de la méthode physiologique avant de caractériser les procédés meilleurs qui lui ont succédé : « L'identité ou la ressemblance de quelques terminaisons , de quelques mots isolés , offertes par des langues séparées par des espaces immenses et appartenant à des règnes ethnographiques différens, ne sont que l'effet du hasard, et ne sont d'aucun poids pour prouver l'affinité de deux langues. Ces analogies fortuites se rencontrent surtout parmi les monosyllabes et les dissyllabes des idiomes les plus distincts, vu le nombre borné de ces sons différens que nos organes sont capables de prononcer».

des langues en rapport avec celle des nations. Elle prend en effet pour point de départ la parenté historique d'un groupe de peuples, et soumet ensuite leurs langues à un examen raisonné qui constate la nature et détermine le degré de leur affinité réciproque ; quand lé tableau des racines lui a fourni un premier terme de comparaison, elle rapproche les diverses parties du discours , et prononce sur l'analogie ou la diversité des flexions grammaticales dans les langues de même origine. C'est à l'aide dune telle méthode que l'on a pu, en abandonnant l'espoir de retrouver une langue primitive, distribuer en quelques groupés la plupart des langues Orientales et travailler ensuite à établir des principes d'affinité entre les familles d'un même groupe. Presque toujours on voit une langue se subdiviser elle-même dans la suite des temps en plusieurs dicUectes, et se partager aussi en langues dérivées ; mais plusieurs langues, prises dans leur état d'affinité originelle , forment ensemble une famille , et si plusieurs familles possèdent les mêmes caractères , il en résulte un groupe de familles qui comprend les langues presque identiques d'un nombre immense de peuples.

C'est ainsi que l'on parvient à décrire le règne ethnographique des langues : dans chaque groupe principal se dessinent plusieurs familles caractérisées par des qualités qui leur sont particulières, mais conservant en propriété commune un même organisme, et, pour ainsi parler^ les mêmes habitudes grammaticales ; dans chaque famille les langues les plus anciennes se sont développées en liberté et se sont fixées régulièrement , sans perdre les traits d'une consanguinité primitive; enfin c'est au sein de chaque langue en particulier qu'il se forme un nombre plus ou moins grand de dialectes ou bien de langues dérivées qui remplacent bientôt dans l'usage des peuples leur souche commune. D après ce mode de classification qui est fourni par 1 investigation analytique des langues, on ne peut plus prétendre donner dans

chaque groupe 1 une ou l'autre langue comme la mère des autres : la langue qui réunit à une haute antiquité le développement complet de ses formes et des caractères marqués de perfection grammaticale peut être prise comme un des termes nécessaires de comparaison dans les opérations de la synglosse; mais elle n'est pas avec les langues les plus anciennes du même groupe dans un autre rapport que dans celui de sœur, et toutes ensemble sont des langues a/^hVe^, remontant à un idiome perdu dont toutes les familles ont conservé les lois principales dans leur originalité individuelle ; c'est ainsi que la langue Sanscrite n'est pas langue mère en dehors de la famille indienne, mais seulement langue somr des langues les plus anciennes de chaque famille dans le groupe des idiomes congénères de TEurope et de l'Inde.

Il est évident que , grâce à une analyse plus rigoureuse de l'organisme des langues , à un examen de la partie essentielle de leur vocabulaire et de la nature de leurs flexions, leurs affinités réelles peuvent être solidement établies et l'on voit en même temps que leur prodigieuse diversité s'eflTace peu à peu par la formation successive de groupes qui embrassent de nombreuses familles de langues et de peuples. C'est ainsi que , tandis que la connaissance générale des langues est simplifiée , l'histoire des nations primitives tend à être de plus en plus éclaircie. Tout fait présager que la même unité, qui est rétablie d'une manière irréfragable entre les langues d'une multitude de peuples éloignés , sera reconnue plus tard comme existant également entre les grandes'familles qui , dans l'état actuel de la philologie , semblent encore complètement séparées l'une de l'autre (1) : ce sera à

(1) Il ne sera pas sans intérêt de faire ici mention des efforts déjà tentés pour rapprocher les langues des deux groupes Sémitique et Indo-Européen qui ont le plus d'importance sous le rapport littéraire : c*est le Copte qui a paru une sorte d'intermédiaire entre ces deux groupes de langues eu égard à la formation analogue de certaines parties du discours ; aux essais

— sodé nouveaux progrès de la science que Ton devra la démonstration non moins exacte et moins sûre de Tunité primitive du langage confirmant Tunité de la race humaine, que déjà Ton a reconnue à travers la diversité des trois races principales admises par la physiologie. Les deux ordres de recherches me semblent avoir une analogie frappante et incontestable : si des observations multipliées sur les caractères distinctife des races ont fait découvrir des types intermédiaires qui fournissent une transition naturelle entre les configurations les plus opposées et^attestent l'unité originelle, sinon ridentité organique de Tespèce^sila science la plus haute se refuse à conclure de quelques différences plus ou moins marquées t l'origine propre, c'est-à-dire, l'indépendance absolue des races humaines (1) », il en sera de même pour le langage dont on a nié l'unité originelle en raison de ses formes

de R. Lepsius appliqués surtout aux pronoms et aux noms de nombre , vient s'ajouter la nouvelle tentative de Th. Benfey qui met en rapport les formes grammaticales du Copte avec celles des langues Sémitiques et promet la comparaison des vocabulaires (I'* partie, Leipzig, iSAA). En attendant que les rapprochemens du professeur de Gœttingen soient admis et confirmés par la critique , il faut aussi tenir compte des analogies découvertes dans les élémens des deux groupes cités et exposés pour la première fois par Fr. Delitzsch dans son Jesurun ou introduction à la grammaire hébraïque (Grimma, 1858); il y a plus d'arbitraire dans les rapprochemens proposés par Wullner pour établir la parenté de ces mêmes langues (Munster, 1838 ) , à cause de Textension qu'il attribue aux interjections comme fondemens du langage.

(1) Dans son mémoire sur la pluralité des espèces humaines , M' Forichon a rapproché des données de la science les témoignages désintéressés des voyageurs et des navigateurs , afin de démontrer qu'il n'y a point une ligne de démarcation précise entre les 'principales divisions que l'on établit dans le genre humain. Mettant à profit ses propres observations pour mieux juger celles de Buffon et de Cuvier , M' Flocbens , secrétaire perpétuel de l'Acad. des Sciences de Paris , vient de consacrer un chapitre décisif à Vunité de l'homme qu'il défend contre l'hypothèse des races distinctes , en prouvant « que Vespèce seule a une origine primitive et propre. » ( Buffon, histoire de ses travaux et de ses idées, Paris, Paulin, 1844.)

multiples; on découvrira dans des idiomes isolés et encore i

peu connus des termes intermédiaires qui lieront Pun à l'autre les groupes de langues , déclarés sans affinité réci- '

proque. La tradition rapportée par Moïse sur Tunité du langage des hommes après le déluge sera justifiée par les résul- < tats successifs dune étude comparative > mais systématique des langues, puis de leuTS groupes ou règnes principaux. Sans doute, la multiplication en quelque sorte infinie des idiomes humains s'est opérée sous des influences différentes dans le cours de Thistoire; cependant il semble inadmissible que la diversité essentielle et la séparation profonde des grandes familles de langues proviennent uniquement d'une altération naturelle qui aurait été produite par Faction du climat y par réloignement des races , par la différence des usages , oo bien encore par la volonté même de l'homme ': on est porté à soutenir avec les Rémusat et les G. de Humboldt, qu'elles sont dues à une scission subite et violente , ce qui revient . à dire , à un événement anté-historique , comme cette confusion de Babel décrite par Moïse. Ainsi nous voyons des vérités historiques ^ qui étaient naguère traitées avec dédain, justifiées 1 une après l'autre par les découvertes tentées en linguistique fort souvent même dans un but tout à fait opposé (1). Déjà, à la vue des travaux entrepris jusquici, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu'une puissance providentielle a dirigé les esprits dans d'aussi pénibles labeurs , afin de mettre dans un plus grand jour des faits qu'une science encore confuse avait déclarés insoutenables. Si j ai insisté autant sur l'application et les résultats de

(1) Balbi a déjà pu dire, il y a quinze aoB, dans la Dédicace de son grand ouvrage d'ethnographie : « L* étonnante diversité et à la fois les traits de ressemblance des langues humaines , appartenant aui contrées les plus éloignées , obligent aujourd'hui à vénérer dans cette étude , comme dans les autres , les traces de ces antiques révolutions dont la sainte Écriture nous a transmis l'important souvenir. »

la méthode ethnographique , c'est en raison de la révolution qu'elle a réellement opérée dans I étude des langues Orientales. De plus amples détails appartiendraient à un cours de grammaire générale ou de linguistique comparative; la discussion même des principes deviendrait nécessaire dans des leçons sur la philosophie du langage : en me bornant ici à définir les principes, j*ai eu en vue de vous rendre compte des procédés bien plus solides qui ont servi de base à la classification des langues de l'Orient, telle qu'elle est généralement admise aujourd'hui ; vous accepterez ainsi avec plus de confiance des divisions qui ont été créées et vérifiées dans un même esprit systématique. Je ne crois pas inutile de vous faire connaître en même temps, en Joignant une courte appréciation de leur valeur , les ouvrages de notre époque qui ont surtout contribué a établir et à répandre la classification ethnographique des langues du monde et en particuHer des langues Orientales.

. Les premiers recueils dignes d'être cités sont les ouvrages de L. Hervas , Jésuite Espagiwl, qui avait fait un long séjour en Amérique (4), et du célèbre Pallas, naturaliste Allemand, qui avait voyagé dans l'Asie Septentrionale sous les auspices de la Russie (2) : mais, malgré la reconnaissance qui est due au zèfe de leurs auteurs , on doit les considérer comme des compilations où l'on a réuni les langues d'un même pays sans essayer une classification systématique , sans adopter quelques principes uniformes de comparaison. Un travail plus

(ij De ses travaux de linguistique, le plu^ important est Tédition espagnole de son Catalogue des langues des nations connues (Madrid, 6 vol. in-4°, 1800-5). Le second volume est consacré aux langues des îles du grand Océan et du continent Asiatique.

(2) L'impératrice Catherine prit part à la publication qu'elle fit exécuter par le savant voyageur en fournissant l'ordre de la liste des mots : Focabularia linguarum totius orbis coniparativa , St.-Pétersbourg , 2. vol. 1787-89, — 2« éd. 4 vol in-4«, 1790-91.

scientifique , mais encore incomplet , est celui de Frédéric Adelung, intitulé le Mithridate en souvenir du royal polyglotte de l'antiquité (i) : résidant à Pétersbourg, il a prorfité des ressources préparées sous le règne de Catherine II et a pu faire usage des collections encore manuscrites de nombreux vocabulaires. Une application plus rigoureuse des principes de raffînité ou de la parenté originelle des langues ( Stammverw andtschaft ) a été faite par Jules Klàproth dans son Asie Polyglotte (2), qui présente encore pour la linguistique la même importance que ses Tableaux de TÂsie pour l'histoire (3) : l'auteur y a donné les premiers rap-prochemens entre plusieurs langues regardées jusque là comme dissemblables et y a publié les vocabulaires de langues inconnues de l'Asie Septentrionale et Orientale , vocabulaires qu'il a tirés de sources inédites ou recueillis dans ses propres voyages ; on lui a reproché avec raison d'avoir accordé trop de poids aux analogies du lexique , trop peu à celles de la grammaire dans la décision des questions d'affinité. Le baron de Mérian,* auteur d'un immense recueil fait sans ordre et plein de rapprochemens hasardés (4), avait adopté des idées analogues à celles de Kkproth dans la partie théorique de ses travaux (5). L'essai le plus étendu

(1) MiTHRiDATES oder allg. Sprachkunde mit dem Voter Unser als Sprachprobe in beynahe 300 Sprachen und Mundarten. L'ouvrage , achevé par J. â. Vater, a été publié à Berlin de 1805 à 1816, 4 vol. in-8° en cinq parties : le premier volume comprend les langues de TAsie.

(2) AsiA PoLYGLOTTA, Paiis , 1823, 4» (en allem. ), avec atlas in-folio contenant des listes de mots dans les langues les moins connues et une carte de l'Asie où les nations sont classées d'après les rapports des langues.

(3) Tableaux historiques de VAsie , depuis la monarchie de Cyrus jusqu'à nos jours, Paris, 1826 (27 cartes ou tableaux in-folio, avec un texte explicatif et des mémoires historiques in-4» ).

(4) Tripartitum sive de analogia linguarum libellus , Viennae , 4 vol. in-folio, 1820-23.

(5) Principes de Vétude comparative des langues, Paris, 1828, 1 in-8*» ( publié par J. Klàproth ).

d une application des recherches de la linguistique à Fethno^ graphie est V Atlas du célèbre géographe Italien, Adrien de Bàlbi , qui a mis en œuvre les meilleures sources et qui en outre a obtenu des renseignements neufs et inédits d'un grand nombre de savans (i). Ces diverses publications, qui ne sont pas exemptes d'ailleurs d'inexactitudes , renferment nécessairement bien des erreurs de fait et aussi bien des lacunes , qui étaient en quelque sorte inévitables à Tépoque où elles ont paru : mais en attendant qu'elles soient rem* placées par des ouvrages plus parfaits, elles forment encore une partie indispensable de Farsenal du linguiste* Sous le rapport de Tbistoire et de lethnographie, elles sont com^ plétées par le travail fondamental qui a été entrepris sur l'Asie par le plus savant des géographes contemporains, M. Charles Ritter, professeur à l'université de Berlin (â), et qui prouve un égal talent dans la combinaison des faits et dans la vérité des descriptioifs. Sous le rapport philologique, les premiers ouvrages de linguistique comparée sont cor* rigés ou complétés par des travaux partiels qui* se rapportent aux principales familles de langues aujourd'hui étudiées et qui , pour la plupart récents ou peu connus , méritent d'être mentionnés dans les cadres qu'une classification gé* nérale des langues Orientales assigne à chaque famille.

En terminant cette partie de Tintroduction à l'histoire des littératures par le tableau des langues Orientales , je n'oublierai pas que je vous le présente comme destiné surtout

(1) Atlas ethnographique du Globe en classification des peuples anciens et modernes d'après leurs langues, Paris. 1826 (41 tableaux in-fol., avec un volume A* Introduction în-8**).

(2) Die Erdkunde von Àsien forme la seconde partie de la Géographie ^générale et comparative envisagée par l'auteur «dans son rapport avec

la nature et avec l'histoire de l'homme». La deuxième édition de ce monument colossal d'érudition est déjà parvenue au VIÏ« volume de la partie Asiatique.

à l'éclaircissement des faits littéraires , et je me croirai sous ce rapport dispensé de longues digressions sur les langues peu connues de Tune ou l'autre famille , ou bien sur la division en dialectes des langues qui n'ont point eu de littérature : laissant les détails aux tableaux ethnographiques des langues et les discussions aux traités spéciaux , je dois atta^ cher ici une importance bien plus grande à la simplicité et à la clarté de la classification. Je partagerai les langues Orientales en six Groupes , que je nommerai groupes Indo-Européen, Sémitique y Caucasien, Sibérien, Tartare, Transgangétique; c'est dans le même ordre que je vais vous faire connaître les Familles qui composent chacun de ces groupes, en vous faisant observer que l'Asie polyglotte se trouve ainsi divisée en deux vastes régions , Tune Occidentale , où se trouvent les langues des grands peuples historiques : Hébreux , Arabes, Mèdes et Perses, Indiens, nations du Caucase; l'autre , Orientale , qui comprend les idiomes Sibériens du Nord , les langues dites Tartares , le Chinois et ses dépendances littéraires. Vous remarquerez en même temps que ces deux régions , distinctes par leurs idiomes , sont aussi partagées entre deux races caractérisées par leur configuration et leur couleur , la race blanche ou Caucasienne, à l'Occident, la race jaune, dite Mongolique, à l'Orient. J'ajoute aux six groupes des langues Asiatiques un septième qui renferme les langues de l'archipel d'Asie appelé aussi archipel Indien ou Malay , et qu'on pourrait appeler en général groupe Malayen.

Page 1