SES GRANDES PROVINCES
Qu'est-ce que la lillérature? Que comprend ce terme et que laisse-t-il en dehors de lui? C'est là évidemment la première question à se poser.
Si j'en juge par les histoires littéraires, la littérature d'un pays comprendrait toutes les productions de l'esprit dans ce pays, ou bien peu s'en faut. Il est des auteurs qui mettent dans l'histoire littéraire jusqu'aux ouvrages de science naturelle. Ceux qui n'étendent pas si loin le domaine de la littérature, le poitent au moins jusqu'aux ouvrages qui traitent des sciences morales; l'histoire, la géographie, la psychologie, l'économie politique, la sociologie sont englobées. Dans sa Littérature anglaise, Taine a un chapitre pour Stuart Mill. Et Taine est un esprit exceptionnellement systématique;
i2 INTRODUCTION A L'HISTOIRE LITTÉRAIRE.
et, comparé à la plupart des historiens, il se montre bien modeste dans ses revendications pour la littérature.
Il me semble donc évident que le mot littérature est, comme le mot histoire S un terme trop large, mal délimité, où l'on met un ensemble de choses hétérogènes. Comment traiter un peu scientifiquement ce qui n'est pas un sujet, mais un amas de sujets? Tant que la littérature sera tout ce qui a été écrit dans un pays, comme l'histoire est tout ce qui a été fait dans un pays, on ne peut songer à découvrir, ni dans l'une ni dans l'autre, des rapports sérieux, constants, des lois en un mot. A des choses hétérogènes répondent des conditions ou des causes hétérogènes. Nous n'en sommes pas encore au temps où l'on puisse espérer trouver la loi des lois, à supposer que ce temps doive un jour venir.
Si l'on veut essayer de traiter la littérature dans un esprit un peu scientifique, ou, comme on aurait dit il y a cent ans, avec quelque philosophie, il faut commencer par circonscrire nettement la littérature : c'est la première des nécessités.
Mais comment circonscrire, par quel principe retenir ceci, éliminer cela?
Celui qui cherche un principe de choix trouve peu de secours dans les ouvrages antérieurs. Chose étrange! Aucun essai suivi dans cette direction; malgré l'énorme quantité des travaux historiques, il y a là un canton vierge ou peu s'en faut. Pour qui s'y hasarde, c'est une forte raison de n'avancer qu'avec doute et défiance de soi.
A mon avis, l'accès sur ce terrain neuf ne peut avoir lieu que par la psychologie. J'ai dit ailleurs quelle situation dominante la psychologie me semblait détenir par rapport àriiistoire.
Aussi est-ce tout de suite à une observation de psychologie abstraite et générale que je vais recourir. Je demande la per-
i. Weber dans sa Lilléralure liindoue, TeulTels daus sa Lillératiirc latine, Hallam dans sa Lilléralure de l'Europe, Uaehr dans sa Lilléralure romaine, Schœll dans sa Lilléralure grecque, les auleurs de la j,'ran(le Histoire lilléraire de la France, etc., etc., admettent dans leur cadre, pêle-mêle, poètes, agronomes, llicologicns, juristes, médecins, matliématiciens, savants, etc.
mission de transcrire ici celte observation que j'ai déjà exposée ailleurs [V Histoire considérée comme science, p. 112) :
« Quand l'homme parlant ou écrivant a pour visée principale (je ne dis pas exclusive) d'énoncer qu'une chose existe de telle façon, bref d'énoncer une réalité, une vérité, de quelque ordre qu'elle soit, il fait de la science. Que je dise « la terre tourne » ou « un (el est fou », si mon dessein principal est d'apprendre au public la réalité d'un fait ou d'un rapport, mon œuvre a toujours le caractère scienlifique.
« Quand l'homme se propose principalement de susciter chez ses auditeurs une émotion, pour jouir de la vue de celle émotion en autrui, et de l'agréable pouvoir de susciter des émotions, sans chercher d'ailleurs à porter ses auditeurs à quelque action déterminée, et qu'ainsi notre homme est désintéressé de tout but pratique, il fait de l'art littéraire, de la littérature.
« Quand l'homme énonce que telle chose est à exécuter, à accomplir de telle manière (règle, conseil ou ordre), il fait de l'art pratique, ou, si vous voulez, de la pratique.
« Je démêle ces trois visées ; et j'ai beau m'efforcer, je n'en vois pas une quatrième. En résumé, on parle pour dire le vrai, pour émouvoir, pour diriger. Ajoutons-le tout de suite, dans la bouche de l'homme ces trois langages se succèdent rapidement; on peut rencontrer même dans une œuvre très courte la succession des trois visées. N'importe. Les productions de l'esprit doivent être classées d'après la visée qui a principalement inspiré leur conception et conduit leur accomplissement. »
Ainsi donc le domaine de la littérature se compose, selon moi, de toutes les œuvres inspirées avant tout par le dessein de communiquer à autrui une émotion désintéressée. J'entends désintéressée à l'égard des résultats pratiques, tels que les actions économiques, politiques, morales, mais non pas à l'égard de l'amour-propre, qui peut fort bien être intéressé, dans l'auteur d'abord, dans le public ensuite.
4 INTRODUCTION A L'HISTOIRE LITTÉRAIllE.
Avons-nous vraiment compris clans l'enceinte de la littérature tout ce qui mérite d'y entrer? Pas encore.
Quand la foule applaudit un orateur, c'est sans doute qu'elle accepte les idées et partage les émotions de l'orateur, mais toute la cause n'est pas là; il est une émotion cachée, continue, que le public ressent. La parole en elle-même, la faculté de dire, inspire au public un intérêt qui va parfois jusqu'à l'admiration. Sans bien comprendre un avocat, le paysan l'écoute bouche bée, interdit, charmé du flux facile des mots. Affmez ce paysan, il admirera pour des raisons meilleures, mais en vertu du même goût.
L'écrivain n'est qu'un orateur qui a écrit sa parole. La faculté du langage qui se montre dans un ouvrage émeut l'intérêt du lecteur, en sus ou en dehors des idées exprimées. On peut, sans admettre aucune des idées de Bossuet, sans partager aucun de ses sentiments, lire Bossuet avec charme. Je dis souvent au poète : « Tu n'es qu'un menteur, mais les mensonges ont une forme qui m'enchante ».
L'émotion due au langage, au style, étant désintéressée, rentre dans la littérature, telle que nous l'avons définie. Le domaine de la littérature se trouve par là singulièrement agrandi. Tel auteur, dont l'objet est en soi extérieur à la lillératiiro, relève d'elle par la diction, comme Buftbn dans son Histoire naturelle, Bacon dans sa Philosophie, Michelet, Taine, Renan, dans leurs ouvrages d'histoire. Impossible de dire d'avance d'un sujet, fut-ce le plus scientifique ou le plus pratique du monde, qu'aucun homme ne le rendra jamais littéraire par la façon de le traiter.
On voit la conséquence. La littérature se compose d'ouvrages qui lui appartiennent par leur visée fondamentale, c'est son damaine propre; elle a, de plus, sur quantité d'autres ouvrages, des droits éventuels provenant de l'art de parler, ou autrement dit du style.
Nous pouvons le dire maintenant : il y a de la littérature bien des siècles avant qu'il y ait des livres. Le sauvage qui
ayant à conter une aventure, l'arrange d'inslinct et l'ainplifie pour la rendre plus émouvante, est un littérateur. L'objet propre delà littérature est ici présent; je veux dire le dessein de communiquer, de propager avant tout de l'émotion. Si le récit de notre sauvage est exceptionnellement émouvant, il reste dans la mémoire des compatriotes et il est répété avec des modifications successives plus ou moins heureuses, mais toujours inventées en vue d'accroître l'effet, non de conformer de plus en plus le récit à la vérité. Nous voilà en présence du folklore.
Quand on aura une certaine quantité de ces aventures, en les combinant diversement, on en fera d'autres qui paraîtront nouvelles. Puis on les écrira, enfin on les imprimera.
Le royaume de la littérature, tel que je viens de le délimiter dans une sorte de carte sommaire, paraîtra aux uns encore trop grand, à d'autres, plus nombreux, je crois, trop réduit : je n'ai pas trouvé mieux. Si défiant que je puisse être à l'égard du principe qui m'a servi à tracer les frontières de ce royaume, je dois cependant suivre aussi loin que je pourrai les conséquences de ce principe. Il faut marcher dans le chemin qu'on suppose être le bon, sans être sûr qu'il le soit, à moins de rester en place, ce qui est le néant. Je tiens la littérature comme consistant dans la visée essentielle que j'ai dite : voilà ma boussole. J'irai de mon mieux dans la direction qu'elle m'indique. Nous verrons bien ce que j'y rencontrerai.
Voici cependant une observation qu'il est bon d'énoncer dès à présent.
Comme personne ne s'émeut sans sujet, il est impossible de communiquer à autrui une émotion, de quelque genre que ce soit, sans indiquer un sujet, sans susciter dans autrui une idée d'objet, d'action ou d'événement, et cette idée il faut d'abord l'avoir soi-même.
Bref, on n'émeut que par l'intermédiaire de sa propre intelligence, et de celle d'autrui, en prenant ici intelli-
gence comme l'ensemble des facultés de perception et de raisonnement.
Donc si la littérature a l'émotion pour visée, elle a pour moyen indispensable l'intelligence. En cela pas de différence possible avec l'art pratique ou avec la science. Ce qui diffère, c'est l'usage que nous faisons de notre intelligence, c'est le parti que nous en tirons, sous l'ascendant tout-puissant de la visée, différente dans ces trois cas. Malgré l'identité des facultés employées, nous aurons donc à constater combien la littérature diverge de ses deux sœurs, la science et la pratique.
Il est à propos de parler, au moins sommairement, des provinces que l'on peut distinguer dans ce royaume de la littérature.
C'est une idée bien vieille que celle des genres en littérature. Dénommer ici vaut mieux que définir : le discours, l'épopée, l'ode, le drame, l'idylle, etc., sont ce qu'on appelle communément des genres. Selon les époques, et selon les critiques, les genres qu'on a distingués les uns des autres sont plus ou moins nombreux et sont différents. Pour Boileau il y avait, ce semble, plus de genres qu'il n'y en a pour M. Brunetière.
En général celui qui dislingue des genres les étage en même temps les uns sur les autres, il estime tel genre supérieur à tel autre. Mais ordinairement on dispense ainsi les rangs sans faire connaître le principe par lequel on les établit. Je pourrai citer des critiques célèbres qui nous ont donné à cet égard leur jugement très résolu, très ferme, et point de considérants. Ils ont pensé que leur hiérarchie était d'une évidente justesse, tandis que ce n'était qu'une impression personnelle.
Nous dirons ici quels genres nous reconnaissons et quel ordre entre eux nous paraît juste; mais nous y ajouterons les motifs de notre sentiment.
11 se peut fort bien que ces motifs ne soient pas bons. Le
lecteur aura du moins de quoi discuter avec nous l'ordre proposé '.
On peut à la rigueur soulever cette question : « Mais est-il bien utile de mettre ainsi les genres en escalier? »
Pour ma part, je le crois. Au fond la supériorité de certains genres est la même question que celle du progrès en littérature et il ne me paraît guère possible de se désintéresser d'une question comme celle du progrès.
A supposer qu'on eût tort, pbilosophiquement parlant, de garder la distinction des genres, en tout cas cela s'est fait, jusqu'ici, et diversement selon les temps, les milieux. L'existence des genres vaut donc au moins comme phénomène historique, sociologique, comme l'une des institutions que l'on rencontre en littérature, et qui méritent d'être étudiées.
Quand l'artiste littéraire exprime ce qu'il a senti, pensé, qu'il met en dehors tout son moi, l'œuvre qu'il fait ainsi relève du genre lyrique. Tout le monde en convient, alors que l'œuvre est versifiée. Cette condition du vers, superficielle, à mon avis, importe peu. Je tiens pour lyrique toule œuvre où le moi de l'auteur se développe librement. Rousseau racontant ses promenades sur le lac de Bienne, Chateaubriand décrivant les rives du Meschacebé, sont à mon sens des lyriques d'aussi bon aloi qu'aucun versificateur.
En face de ce premier genre et comme dans un exact visà-vis, se pose le genre dramatique . De celui-ci relève toute œuvre où l'artiste fait agir, sentir, parler un autre homme que lui-même.
Toute époque a connu des ouvrages où l'auteur tantôt faisait agir et parler des personnages, tantôt se découvrait luimême, expliquant ses marionnettes, les justifiant, les jugeant : cela fait logiquement un genre mixte, le genre épique. Et ici encore insensible aux formes, je mets dans l'épique le roman en prose près de l'épopée en vers,