S INTRODUCTION
commence vers la Perse le long voyage et l'affranchissement progressif de la liberté humaine.
«En Perse, dit le jeune Cyrusdans Xénophon, l'hiver et l'été existent en même temps. » Un air sec et léger dégage la tête des pesantes vapeurs qui l'alourdissent dans l'Inde. La terre , aride à la surface , cache dans son sein mille sources vives qui semblent appeler l'industrie agricole. Ici, la hberté s'éveille et se déclare par la haine de l'état précédent : les dieux de l'Inde deviennent des dives , des démons ; les sacrées images sont désormais des idoles; plus de statues , plus d'art. Ainsi se présente dès son origine le génie iconoclaste des peuples héroïques. A cette divinité multiple qui, dans la confusion de ses formes infinies, prostituait l'esprit à ta matière ; à cette sainteté impie d'un mondedieu^ succède le dualisme de la lumière pure et intelligente, de la lumière immonde et corporelle. La première doit vaincre , et sa victoire est le but marqué à l'homme et au monde.
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La religion s'adressant à l'homme intérieur, le sacerdoce n'apparaît que pour montrer son impuissance. Les sectateurs du magisme fêtent annuellement le massacre des mages. Nous ne trouvons plus ici la patience de l'Indien, qui ne sait se venger de son oppresseur qu'en se tuant sous ses yeux.
La Perse est le commencement de la liberté dans la fatalité. La religion choisit ses dieux dans une nature moins matérielle , mais encore dans la nature : c'est la lumière , le feu , le feu céleste, le soleil. L'Azerbidjan est la terre de feu. La chaleur féconde et homicide des bords de la Caspienne rappelle l'Inde, à laquelle nous croyions avoir échappé. Le sentiment de l'instabilité universelle donne au Persan une indifférence qui enchaîne son activité naturelle. La Perse est la grande route du genre humain ; les Tartaresd'un côté, les Arabes de l'autre, tous les peuples de l'Asie ont logé, chacun à son tour, dans ce caravansérail. Aussi les hommes de ce pays n'ont guère pris la peine d'élever des constructions solides. Bans la moderne Ispahan,
comme dans l'antique Babylone, on bâtit en brique ; les maisons sont de légers kiosques , des pavillons élégants , espèces de tentes dressées pour le passage ; on n'habite point celle de son père; chacun s'en bâtit une, qui meurt avec le propriétaire. Ils ne gardent pas même d'aliments pour le lendemain ; ce qui reste le soir, on le donne aux pauvres. Ainsi, à son premier élan, l'activité humaine retombe découragée et expire dans FindifTérence. L'homme cherche l'oubli de soi dans l'ivresse. Ici, l'enivrement n'est point , comme dans l'Inde^ celui de la nature ; l'ivresse est volontaire. Le Persan trouve dans le froid opium les rêves d'une vie fantastique , et , à la longue , le repos de la mort.
La liberté humaine , qui ne meurt pas , poursuit son affranchissement de l'Egypte à la Judée^ comme de l'Inde à la Perse. VÉgypte est le don du Nil ; c'est le fl.euve qui a apporté de l'Ethiopie, non seulement les hommes et la civilisation, mais la terre elle-même. Le grand
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Albuquerque conçut-, au seizième siècle , le projet d'anéantir l'Egypte. 11 suffisait pour cela de détourner le Nil dans la mer Rouge ; le sable du désert eût bientôt enseveli la contrée. Tous les étés, le fleuve, descendant des monts inconnus, vient donner la subsistance annuelle. L'homme qui assistait à cette merveille précaire , à laquelle tenait sa vie même , était d'avance vaincu par la nature. La génération , la fécondité, la toute-puissante Isis domina sa pensée , et le retint courbé sur son sillon. Cependant , la liberté trouva déjà moyen de se faire jour; l'Egypte, comme l'Inde, la rattacha au dogme de Timmortalité de l'âme. La personnalité humaine, repoussée de ce monde , s'empara de l'autre. Quelquefois , dans cette vie même, elle se souleva contre la tyrannie des dieux. Les deux frères Chéops et Chéphrem, qui défendirent les sacrifices, et furent maudits des prêtres, passent pour les fondateurs des Pyramides, ces tombeaux qui devaient éclipser tous les temples. Ainsi » le plus grand monument de ce monde fatal
de l'Egypte est la protestation de l'humanité.
Mais la liberté humaine ne s'est point reposée avant d'avoir atteint dans sa fuite les montagnes de la Judée. Elle a sacrifié les viandes et les oignons de l'Egypte, et quitté sa riche vallée pour les roches du Cédron et les sables de la mer Morte. Elle a maudit le veau d'or égyptien, comme la Perse avait brisé les idoles de rinde. Un seul dieu , un seul temple. Les juges, puis les rois, dominent le sacerdoce, lléli et Samuel veulent faire régner le prêtre, et n'y parviennent pas. Les chefs du peuple sont les forts qui l'affranchissent de l'étranger ; un Gédéon et ses trois cents ; un Aod , qui combat des deux mains ; un Samson , qui enlève sur ses épaules les portes des villes ennemies ; un David , qui n'hésite point à manger les pains de proposition. Et, à côté du génie héroïque , le sacerdoce voit la liberté humaine lui susciter un plus formidable ennemi dans Tordre même des choses religieuses. Les voyants, les prophètes s'élèvent du peuple, et
communiquent avec Dieu sans passer par le temple. La nature , chez les Perses, prolongeait , non sans combat, son règne dans la religion ; elle est détrônée chez les juifs. La lumière ellemême devient ténèbres à l'avènement de l'esprit; la dualité cède à l'unité. Pour ce petit monde de l'unité et de l'esprit, un point suffit dans l'espace, entre les montagnes et les déserts. Il n'est placé dans l'Orient que pour le maudire. Il entend avec une égale horreur retentir par-dessus l'âpre Liban les chants voluptueux d'Astarté et les rugissements de Moloch. Qu'au Midi vienne la horde errante de l'Arabe , sans demeure et sans loi , Israël reconnaît Ismaël pour son frère , mais ne lui tend pas la main. Périsse l'étranger ; la ville sainte ne s'ouvrira pas. Il lui suffit de garder dans son tabernacle ce dépôt sans prix de l'unité , que le monde reviendra lui demander à genoux, quand il aura commencé son œuvre dans l'Occident par la Grèce et par Rome.
Si, dans l'histoire naturelle, les animaux
d'ordre supérieur , l'homme , le quadrupède , sont les mieux articulés , les plus capables des mouvements divers que leur activité leur imprime ; si, parmi les langues , celles-là l'emportent qui répondent par la variété de leurs inflexions, par la richesse de leurs tours, par la souplesse de leurs formes , aux besoins infinis de l'intelUgence , ne jugerons-nous pas aussi qu'en géographie, certaines contrées ont été dessinées sur un plan plus heureux, mieux découpées en golfes et ports, mieux hmitées de mers et de montagnes , mieux percées de yallées et de fleuves , mieux articulées , si je l'ose dire, c'est-à-dire plus capables d'accomplir tout ce qu'en voudra tirer la liberté. Notre petite Europe, si vous la comparez à l'informe et massive Asie, combien n'annonce-t-elle pas à l'œil plus d'aptitude au mouvement? Dans les traits même qui leur sont communs, l'Europe a l'avantage. Toutes deux ont trois péninsules au midi , l'épais carré de l'Espagne et de l'Arabie; la longue arête de l'Italie et de l'indostan, avec leur grand fleuve au nord, et leur île au
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midi ; enfin, ce tourbillon d'îles et de presqu'îles qu'on appelle ici la Grèce, là-bas la seconde Inde. Mais la triste Asie regarde l'Océan, rintini; elle semble attendre du pôle austral un continent qui n'est pas encore. Les pénin- SLdes que l'Europe projette au midi, sont des bras tendus vers l'Afrique ; tandis qu'au nord elle ceint ses reins, comme un athlète vigoureux, delà Scandinavie et de l'Angleterre. Sa tête est à la France, ses pieds plongent dans la féconde barbarie de l'Asie» Remarquez sur ce corps admirable les puissantes nervures qui se prolongent des Alpes aux Pyrénées, aux Crapaks , à l'Hémus , et cette imperceptible -merveille de la Grèce dans la variété heurtée de ses monts et de ses torrents , de ses caps et de ses golfes, dans la multiplicité de ses courbes et de ses angles, si vivement et si spirituellement accentués. Regardez-la en face de la ligne immobile et directe de l'uniforme %ypte; elle s'agite et scintille sur la carte, vrai symbole de la mobilité dans notre mobile Occident.
L'Europe est une terre libre : l'esclave qui la touche est affranchi ; ce fut le cas pour l'humanité, fugitive de l'Asie. Dans ce monde sévère de l'Occident, la nature ne donne rien d'ellemême; elle impose comme loi nécessaire l'exercice de la liberté. 11 fallut bien se serrer contre l'ennemi, et former cette étroite association qu'on appelle la cité.
Ce petit monde, enfermé de murailles, absorba dans son unité artificielle la famille et l'humanité. Il se constitua en une éternelle guerre contre tout ce qui resta dans la vie naturelle de la tribu orientale. Cette forme sous iaquelle les Pélasges avaient continué l'Asie en Europe , fut effacée par Athènes et par Rome. Dans cette lutte se caractérisent les trois moments de la Grèce : elle attaque l'Asie dans la guerre de Troie, la repousse à Salamine, la dompte avec Alexandre. Mais elle la dompte bien mieux en elle-même^ et dans les murs mêmes de la cité. Elle dompte l'Asie, lorsqu'elle repousse, avec la polygamie, la nature sensuelle qui s'était maintenue en Judée même, et dé-
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clare la femme compagne de l'homme. Elle dompte l'Asie, lorsque, réduisant ses idoles gigantesques aux proportions de l'humanité, elle les rend à la fois susceptibles de beauté et de perfectionnement. Les dieux se laissent à regret tirer du ténébreux sanctuaire de l'Inde et de l'Egypte , pour vivre au jour et sur la place publique. Ils descendent de leur majestueux symbolisme et revêtent la pensée vulgaire. Jusque-là ils contenaient l'État dans leur immensité. En Grèce, il leur faut devenir citoyens, quitter l'infini pour adopter un lieu, une partie , se faire petits pour tenir dans la cité. Ici sont les dieux doriens, là ceux de rionie; ils se classent d'après leurs adorateurs. Mais voyez, en récompense, combien ils profitent dans la société du peuple, comme ils suivent le progrès rapide de l'humanité. La Pallas de l'Iliade est une déesse sanguinaire et farouche, qui se bat avec Mars, et le blesse d'une pierre. Dans l'Odyssée, elle est la voix même de l'ordre et de la sagesse, réclamant pour l'homme auprès du père des dieux.
Et voilà ce qui fit la Grèce belle entre les choses belles. Placée au point intermédiaire où le divin est divin encore et déjà liumain, où, se dégageant de la nature fatale, la fleur de la liberté vient à s'épanouir, la Grèce est restée pour le monde le type du moment de , la beauté, de la beauté physique, et encore immobile; l'art grec n'a guère passé la statuaire. Ce moment, dans la httérature, c'est Hérodote, Platon et Sophocle; moment court, irréparable, que la sagesse virile du genre humain ne peut regretter, mais qui lui revient toujours en mémoire avec le charme du premier amour.
. Ce petit monde porte dans sa beauté même sa condamnation. Il faut que la beauté passe, que la grâce du jeune âge fasse place à la maturité, que l'enfant devienne homme. Quand Aristote a précisé, prosaïsé, codifié la science grecque ; quand Alexandre a dispersé la Grèce de l'Hellespont à l'Indus, tout est fini. Le fils de Philippe rêvait que le monde était une cité dont sa i-)halange était la citadelle. La cité
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grecque est trop étroite pour que le rêve s'accomplisse; il faut un monde plus large, qui réunisse les caractères de la tribu et de la cité; il faut que les dieux mobiles de la Grèce prennent un caractère plus grave, il faut qu'ils sortent de l'art qui les retient dans la matière , qu'ils s'affranchissent du Destin homérique dans lequel pèse encore sur eux la main de TAsie; il faut que la femme quitte le gynécée pour être en effet délivrée de la servitude. Sur les ruines du monde grec, dispersé, dévasté, reste son élément indestructible, son atome, d'après lequel nous le jugerons, comme on classe le cristal brisé par son dernier noyau ; ce noyau, c'est l'individu sous la forme du stoïcisme, ramassé en soi, appuyé sur soi, ne demandant rien aux dieux, ne les accusant point, ne daignant pas même les nier.
- Le monde de la Grèce était un pur combat ; combat contre l'Asie, combat dans la Grèce elle-même , lutte des Ioniens et des Dorions , de Sparte et d'Athènes. La Grèce a deux cités :
c'est-à-dire que la cité y est incomplète. La grande Rome enferme dans ses murs les deux cités, les deux races, étrusque et latine , sacerdotale et héroïque, orientale et occidentale, patricienne et plébéienne ; la propriété foncière et la propriété mobilière , la stabilité et le progrès, la nature et la liberté.
La famille reparaît ici dans la cité ; le foyer domestique des Pélasges est rallumé sur l'autel de Testa. Le dualisme de la Perse est reproduit; mais il a passé des dieux aux hommes, de l'abstraction à la réalité , de la métaphysique religieuse au droit civil. La présence de deux races dans les mêmes murs, l'opposition de leurs intérêts, le besoin d'équilibre, commence cette guerre légale par-devant le juge, dont la forme fait l'objet de la jurisprudence. L'héroïsme guerrier de la Perse et de la Grèce, cette jeune ardeur de combat devient ici plus sage, et consent à n'employer dans la cité d'autre arme que la parole. Dans ce duel verbal, comme dans la guerre des conquêtes, les adversaires sont éternellement le possesseur et le
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demandeur. Le premier a pour lui l'autorité , l'ancienneté, la loi écrite; ses pieds posent fortement sur la terre dans laquelle il est enraciné. L^autre , athlète mobile , a pour arme l'interprétation ; le temps est de son parti. Et le juge, emporté par le temps, n'aura d'autre travail que de sauver la lettre immobile, en y introduisant l'esprit toujours nouveau. Ainsi la liberté ruse avec la fatalité ; ainsi le droit va s'humanisant par l'équivoque.
Rome n'est point un monde exclusif. A l'intérieur, la cité s'ouvre peu à peu aux plébéiens; à l'extérieur^ au Latium, à l'Italie, à toutes les provinces. De même que la famille romaine se recrute par l'adoption , s'étend et se divise par l'émancipation, la cité adopte des citoyens, puis des villes entières sous le nom de municipes, tandis qu'elle se reproduit à l'infini dans ses colonies; sur chaque conquête, elle dépose une jeune Rome qui représente sa métropole.
Ainsi, tandis que la cité grecque^ colonisant, mais n'adoptant jamais, se dispersait et
devait, à la longue, mourir d'épuisement, Rome gagne et perd avec la régularité d'un organisme vivant ; elle aspire, si je l'ose dire, les peuples latins , sabins, étrusques, et, devenus Romains, elle les respire au dehors dans ses colonies.
Et elle assimila ainsi tout le monde. La barbarie occidentale, Espagne ,^ Rretagne et Gaule , la civilisation orientale , Grèce , Egypte, Asie , Syrie , tout y passa à son tour. Le monde sémitique résistait : Carthage fut anéantie, la Judée dispersée. Tout le reste fut élevé malgré soi à l'uniformité de langue, de droit, de religion; tous devinrent, bon gré, mal gré, Italiens, Romains, sénateurs, empereurs. Après les Césars, romains et patriciens, les Flaviens ne sont plus qu'Italiens; les Antonins, Espagnols ou Gaulois ; puis , TOrient réclamant ses droits contre l'Occident, paraissent les empereurs africains et syriens, Septime , Caracalla , Elagabale, Alexandre- Sévère; enfin les provinciaux du centre , les durs paysans de Tlllyrie , les Aurélien et les Probus, les barbares
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même, l'Arabe Philippe et le Goth Maximin. Avant que l'empire soit envahi, la pourpre impériale a été déjà conquise par toute:s les nations.
Cette magnifique adoption des peuples fit longtemps croire aux Romains qu'ils avaient accompli l'œuvre de l'humanité. Capitoli immobile saxum,.. res romance , perituraqiie régna.., Rome se trompa comme Alexandre, elle crut réaUser la cité universelle, éternelle. Et cependant les barbares , les chrétiens , les esclaves, protestaient, chacun à leur manière, que Rome n'était pas la cité du monde, et rompaient diversement cette unité mensongère.
Le monde héroïque de la Grèce et de Rome, laissant les arts de la main aux vaincus, aux esclaves , ne poursuivit pas loin cette victoire de l'homme sur la nature qu'on appelle l'industrie. Les vieilles races industrielles, les Pélasges et d'autres tribus furent asservies, et périrent. Puis, périrent, entre les vainqueurs euxmêmes, les tribus inférieures, achéennes^ etc.
Puis, dans les vainqueurs des vainqueurs, Doriens , Ioniens , Romains , les pauvres périrent à leur tour. Celui qui a aura davantage ; celui qui manque aura toujours moins, si l'industrie ne jette un pont sur l'abîme qui sépare le pauvre et le riche. L'économie fît préférer le travail des esclaves, c'est-à-dire des choses , à celui des hommes ; l'économie fit traiter ces choses comme choses ; si elles périssaient, le maître en rachetait à bon marché , et y gagnait encore. Les Syriens, Bythiniens, Thraces, Germains et Gaulois^ approvisionnèrent longtemps les terres avides et meurtrières de la Grèce et de Tîtalie. Cependant le cancer de l'esclavage gagnait de proche en proche; et, peu à peu, rien ne put le nourrir. Alors la dépopulation commença et prépara la place aux barbares, qui devaient venir bientôt d'eux-mêmes aux marchés de Rome, mais libres, mais armés, pour venger leurs aïeux. Longtemps avant cette dissolution matérielle et définitive de l'empire^ une puissante dissolution morale le travaillait au dedans. La
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Grèce et l'Orient, que Rome avait cru asservir, l'avaient elle-même envahie et soumise. Dès les guerres de Philippe et d'Antiochus , les dieux élégants d'Athènes s'étaient, sous les noms des vieilles divinités latines, insinués dans les temples de Rome, et avaient occupé les autels des dieux vainqueurs. Le Romain barbare se mit à étudier la Grèce. Il en adopta la langue, en imita la Httérature, relut le Phédon à Utique, mourut à Philippes en citant Euripide , ou s'écria en grec sous le poignard de Brutus. L'expression Httéraire de cette Rome hellénisée est le siècle d'Auguste; son fruit fut Marc-Aurèle, l'idéal de la morale antique.
Derrière la Grèce, s'avançait à cette conquête intellectuelle de Rome le monde oriental qui s'était fondu avec la Grèce dans Alexandrie. La translation de Tempire dans l'Orient, qui réussit à Constantin, avait été, de bonne heure, tentée par Antoine. Il voulut faire d'une ville orientale la capitale du monde. Cléopâtre jurait : Par les lois que je dicterai dans le Capi-
tole. Il fallut, pour que l'Orient accomplît cette parole, qu'il eût auparavant conquis l'Occident par la puissance des idées. Alexandrie fut du moins le centre de ce monde ennemi de Rome, le foyer où fermentèrent toutes les croyances, toutes les pliilosophies de l'Asie et de l'Europe, la Rome du monde intellectuel.
Ces croyances, ces religions n'entrèrent pas sans peine dans Rome. Elle avait repoussé avec horreur dans les bacchanales la première apparition du culte orgiastique de la nature. Et voilà qu'un moment après, les prêtres fardés de Cybèle amènent le lion de la bonne déesse, étonnant le peuple de leurs danses frénétiques, de leurs grossiers prestiges, se tailladant les bras et les jambes, et se faisant un jeu de leurs blessures. Leur dieu, c'est l'équivoque Athis, dont ils fêtent par des rires et des pleurs la mort et la résurrection. Puis arrive le sombre Sérapis, autre dieu de la vie et de la mort. Et cependant sous le Capitole, sous le trône même de Jupiter, le sanguinaire Mithra creuse sa chapelle souterraine, et régénère l'homme
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avide d'expiation, dans le bain immonde du hideux taurob oie. Enfin une secte sortie des Juifs, et rejetée d'eux, célèbre aussi la mort et la vie; son Dieu est mort du supplice des esclaves ; Tacite ne sait que dire de l'association nouvelle. Il ne connaît les chrétiens que pour avoir illuminé de leurs corps en flammes les fêtes et les jardins de Néron.
La différence était cependant profonde entre le christianisme et les autres' religions orientales de la vie et de la mort. Celles-ci plongeaient l'homme dans la matière, elles prenaient pour symbole le signe obscène de la vie et de la génération. Le christianisme embrassa l'esprit, embrassa la mort. Il en adopta le signe funèbre. La vie, la nature, la matière, la fatalité, furent immolées par lui. Le corps et la chair, divinisés jusque-là, furent marqués dans leurs temples même du signe de la consomption qui les travaille. On aperçut avec horreur le ver qui les rongeait sur l'autel. La liberté, affamée de douleur, courut à l'amphithéâtre^ et savoura son supplice.
J'ai baisé de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colisée, vaincu par elle. De quelles étreintes la jeune foi chrétienne dut-elle la serrer, lorsqu'elle apparut dans cette enceinte entre les lions et les léopards I Aujourd'hui encore, quel que soit l'avenir, cette croix, chaque jour plus solitaire, n'estelle pas pourtant l'unique asile de l'âme religieuse ? L'autel a perdu ses honneurs, l'humanité s'en éloigne peu à peu; mais, je vous en prie, oh! dites-le-moi, si vous le savez, s'estil élevé un autre autel?
Dans l'arène du CoUsée se rencontrèrent le chrétien et le barbare,, représentants de la liberté pour l'Orient et pour l'Occident. Nous sommes nés de leur union, et nous, et tout l'avenir.
c( Je vois devant moi le gladiateur étendu. » Sa tête sur sa main s'atfaisse par degrés. Les » dernières gouttes de son sang s'échappent » lentement... Déjà l'arène tourne autour de » lui... il entend encore les barbares accla-
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» mations... Il a entendu, mais ses yeux, son » cœur, étaient bien loin. Il voyait sa hutte » sauvage près du Danube, et ses enfants qui » se jouaient, et leur mère... Lui égorgé pour » le passe-temps de Rome!... H faut qu'il » meure, et sans vengeance!... Levez-vous, » hommes du Nord !... » S'écroulent l'Empire, et le cirque, et cette ville enivrée de sang !
Alaric assurait qu'une impulsion fatale l'entraînait contre Rome. Il la saccagea et mourut. Le premier ban des barbares, Goths, Bourguignons, Hérules, révérèrent la majesté mystérieuse de la ville qu'on ne violait pas impunément. Celui même qui se vantait que l'herbe ne poussait jamais où avait passé son cheval, tourna bride, et sortit de l'Italie. Les premiers barbares furent intimidés ou séduits par la cité qu'ils venaient détruire. Ils composèrent avec le génie romain, et maintinrent l'esclavage. A eux n'appartenait pas la restauration du monde.
Ensuite vinrent les Francs S enfants d'Odin,
i. Les idées qui suivent sur le caractère des.
furieux de pillage et de guerre, avides de blessures et de mort, comme les autres de fêtes et de banquets, impatients d'aller boire la bière au Wahalla, dans le crâne de leurs ennemis. Ceux-là marchaient presque nus au combat, se jetaient dans une barque pour tourner l'Océan, du Bosphore à la Batavie. Sous leur domination farouche et impitoyable, l'esclavage domestique ne laissa pas de disparaître ; le servage lui succéda; le servage fut déjà une délivrance pour l'humanité opprimée.
Ces barbares apportaient une nature vierge à l'ÉgUse. Elle eut prise sur eux. Les Goths et Bourguignons, qui ne voyaient qu'un homme en Jésus, n'avaient reçu du christianisme ni sa poésie, ni sa forte unité. Le Franc adopta l'homme- Dieu, adopta Rome purifiée, et se fit appeler César. Le chaos tourbillonnant de la barbarie, qui, dès Attila, dès Théodoric, voulait se fixer et s'unir, trouva son centre en Charlemagne.
Francs, ont été légèrement modifiées par l'auteur dans d'autres ouvrages. H a cru aussi devoir expliquer la théorie de la page 32 sur Satan.
, Cette unité, matérielle et mensongère encore, dura une vie d'homme, et, tombant en poudre, laissa sur l'Europe l'aristocratie épiscopale, l'aristocratie féodale, couronnées dit pape et de l'empereur. Merveilleux système dans lequel s'organisèrent et se posèrent en face l'un de l'autre l'empire de Dieu et l'empire de l'homme. La force matérielle, la chair, l'hérédité^ dans l'organisation féodale; dans l'Église, la parole, l'esprit, l'élection. La force pai'tout, l'esprit au centre, l'esprit dominant la force. Les hommes de fer courbèrent devant le glaive invisible la raideur de leurs armures ; le fils du serf put mettre le pied sur la tête de Frédéric Barberousse. Et non seulement l'esprit domina la force, mais il Tentraîna. Ce monde de la force^ subjugué par l'esprit, s'exprima par les croisades, guerre de l'Europe contre l'Asie, guerre de la liberté sainte contre la nature sensuelle et impie. Toutefois, il lui fallut, pour but immédiat, un symbole matériel de cette opposition; ce fut la déhvrance du tombeau de Jésus-Christ. Tous, hommes et
femmes, jeunes et vieux, partirent sans armes, sans vivres, sans vaisseaux, bien sûrs que Dieu les nourrirait, les défendrait, les transporterait au delà des mers. Et les petits enfants aussi, dit un contemporain, suivaient dans des chariots, et à chaque ville dont ils apercevaient de loin les murs, ils demandaient dans leur simplicité : N'est-ce pas là Jérusalem?
Ainsi s'accomplit en mille ans ce long miracle du moyen âge^ cette merveilleuse légende dont la trace s'efface chaque jour de la terre, et dont on douterait dans quelques siècles, si elle ne s'était fixée et comme cristallisée pour tous les âges dans les flèches, et les aiguilles, et les roses, et les arceaux sans nombre des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan. En contemplant cette muette armée d'apôtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel, qui ne reconnaîtra la cité de Dieu, élevant jusqu'à lui la pensée de l'homme?... Chacune
de ces aiguilles qui voudraient s'élancer, est une prière, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La flèche, qui jaillit au ciel d'un si prodigieux élan, proteste auprès du Très-Haut que la volonté du moins n'a pas manqué. Autour rugit le monde fatal du paganisme, grimaçant en mille figures équivoques de bêtes hideuses, tandis qu'au pied les guerriers barbares restent pétrifiés dans l'attitude où les a surpris l'enchantement de la parole chrétienne ; l'éternité ne leur suffira pas pour en revenir.
Le charme s'est pourtant rompu pour le genre humain. Le dernier mot du christianisme dans l'art , la cathédrale de Cologne est restée inachevée. Ces nefs immenses se sont trouvées trop étroites pour l'envahissement de la foule. Du peuple s'est levé d'abord un homme noir, un légiste, c/)ntre l'aube du prêtre, et il a opposé le droit au droit. Le marchand est sorti de son obscure boutique pour sonner la cloche' des communes et barrer au chevalier sa rue tortueuse. Cet homme enfin (était-ce un homme?)
qui vivait sur la glèbe à quatre pattes, s'est redressé avec un rire terrible, et, sous leurs vaines armures, a frappé d'un boulet niveleur le noble seigneur et son magnifique coursier.
La liberté a vaincu, la justice a vaincu. Le monde de la fatalité s'est écroulé. Le pouvoir spirituel lui-même avait abjuré son titre en invoquant le secours de la force matérielle. Le triomphe progressif du moi^ le vieil œuvre de l'affrancliissement de l'homme^ commencé avec la profanation de l'arbre de la science, s'est continué. Le principe héroïque du monde, la liberté, longtemps maudite et confondue avec la fatalité sous le nom de Satan, a paru sous son vrai nom. L'homme a rompu peu à peu avec le monde naturel de l'Asie, et s'est fait, par l'industrie, par l'examen, un monde qui relève de la liberté. Il s'est éloigné du dieunature delà fatalité, divinité exclusive et marâtre qui choisissait entre ses enfants, pour arriver au dieu pur, au dieu de l'âme, qui ne distingue point l'homme de l'homme , et leur
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ouvre à tous^ dans la société^ dans la religion, l'égalité de l'amour et du sein paternel.
Comment s'est accompli dans l'Europe le travail de l'affranchissement du genre humain? Dans quelle proportion y ont contribué chacune de ces personnes poUtiques qu'on appelle des États, la France et l'Italie , l'Angleterre et l'Allemagne?
Le monde , depuis les Grecs et les Romains , a perdu cette unité visible qui donne un caractère si simple et si dramatique à l'histoire de l'antiquité. L'Europe moderne est uii organisme très complexe/dont l'unité, dont rame et la vie, n'est pas dans telle ou telle partie
prépondérante , mais dans leur rapport et leur agencement mutuel, dans leur profond engrèhement, dans leur intime harmonie. Nous ne pouvons dire ce qu'a fait la France, ce qu'elle est et sera , sans interroger sur ces questions l'ensemble du monde européen. Elle ne s'explique que par ce qui l'entoure. Sa personnalité est saisissable pour celui-là seul qui connaît les autres États qui la caractérisent par leur opposition.
Le monde de la civilisation est gardé à ses deux portes, vers l'Afrique et l'Asie par les Espagnols et les Slaves, voués à une éternelle croisade , chrétiens barbares opposés à la barbarie musulmane. Ce monde a pour ses deux pôles, au sud et au nord, l'Itahe et la Scandinavie. Sur ces points extrêmes pèse lourdement la fatalité de race et de climat.
Au centre s'étend l'indécise Allemagne.
Comme l'Oder, comme le Wahal, ces fleuves vagues qui la limitent si mal à l'orient et à l'occident, l'Allemagne aussi a cent fois changé
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ses rivages , et vers la Pologne et vers la France.. Qu'on suive , si l'on peut, clans la Prusse et la Silésie, dans la Suisse, la Lorraine et les Pays- Bas, les capricieuses sinuosités que décrit la langue germanique. Quant au peuple , nous le retrouvons partout. L' Allemagne a donné ses Suèves à la Suisse et à la Suède, à l'Espagne ses Goths, ses Lombards à la Lombardie, ses x\.nglo-Saxons à l'Angleterre, ses Francs à la France. Elle a nommé et renouvelé toutes les populations de l'Europe. Langue et peuple, l'élément fécond a partout coulé , pénétré.
Aujourd'liui même que le temps des grandes migrations est passé, l'Allemand sort volontiers de son pays ; il y reçoit volontiers l'étranger. C'est le plus hospitalier des hommes. Entrez souis ce toiit pointu , dans cette laide maison d© bois bwolée ; asseyez-vous hardimenit près dm feu, ne craignez rien, vous obligez votre héte:. Telle est la partialité des Allemands pour l'étranger. L'Autrichien , le Souabe^ si maltraitési par nos soldats , pleuraient souvent au départ du Français. Dans telle cabane enfumée , vous
trouverez tous les journaux de la France. L'Allemand sympathise avec le monde ; il aime , il adopte les modes, les idées des autres peuples, sauf à en médire.
Le caractère de celte race, qui devait se mêler à tant d'autres, c'est la facile abnégalion de soi. Le vassal se donne au seigneur; l'étudiant, l'artisan, à leurs corporations. Dans ces associations , le but intéressé est en seconde ligne; l'essentiel, ce senties réunions amicales, les services mutuels , et ces rites , ces symboles , ces initiations qui constituent pour les associés une religion de leur choix. La tab!e commune est un autel où l'Allemand immole l'égoïsme ; Thonime y livre son cœur à l'homme , sa dignité et sa raison à la sensuahté. Risibles et touchants mystères de la vieille Allemagne, baptême de la bière, symboUsme sacré des forgerons et des maçons , graves initiations des tonneliers , des charpentiers ; il reste bien peu de tout cela , mais , dans ce qui subsiste , on retrouve cet esprit sympathique et désintéressé.
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Rien cFélonnant si c'est en Allemagne que nous voyons pour la première fois l'homme se faire l'homme d'un autre , mettre ses mains dans les siennes et jurer de mourir pour lui. Ce dévouement sans intérêt, sans condition , dont se rient les peuples du Midi , a pourtant fait la grandeur de la race germanique. C'est par là que les vieilles bandes des conquérants de TEmpire, groupées chacune autour d'un chef, ont fondé les monarchies modernes. Ils lui donnaient leur vie , à ce chef de leur choix ; ils lui donnaient leur gloire même. Dans les vieux chants germaniques tous les exploits de la nation sont rapportés à quelques héros. Le chef concentre en soi l'honneur du peuple , dont il devient le type colossal. La force, la beauté, la grandeur, tous les nobles faits d'armes s'accumulent en Siegfrid, en Dietrich , en Frédéric Barberousse , en Rodolphe de Hapsbourg. Leurs fidèles compagnons ne se sont rien réservé.
Au-dessus du seigneur, au-dessus des comtes et des ducs, et des électeurs, et de l'Empe-
reiir, au somniet de toute hiérarchie, TAllemagnea placé la femme (Srau). Velleda, dit Tacite , fut adorée vivante. Un vieux minnesinger place la femme sur un trône avec douze étoiles pour couronne., et la tête de lliommepour marchepied. Si la poésie est une affaire de cœur, c'est ici. Les minnelieder sont pleins de larmes enfantines, de cette douleur abandonnée qui se trouble elle-même, et ne peut plus s'exprimer. Yous ne rencontrerez là m jongleurs^ ni gai savoir, pas davantage la frivole dialectique des cours d'amour. \Joh]Qi de cescbants, c'est la femme idéale , c'est la Yierge, qui leur fait oiibher Dieu et les saints. C'est encore la verdure et les fleurs ; ils ne tarissent pas sur ce dernier sujet. Cette poésie puérile et profonde tout ensemble se laisse aller à l'attraction magnétique de la nature, qu'elle finira par diviniser. Mélange admirable de force et d'enfance , le génie allemand m'apparaît dans ce Parceval d'Eschenbach, ce puissant chevalier que les soins d'une mère timide ont retenu dans l'innocence et la touchante imbécillité
ilii jeune âge. Il échappe et se rend à la ville des miracles à travers les forets et les déserts. Mais un oiseau blessé laisse tomber sur la neige trois gouttes de sang; le héros revoit dans ces couleurs la blancheur et l'incarnat de sa bien-aimée. Il s'arrêle , il rêve immobile. H contemple dans la réahté présente l'idéal qui remplit sa pensée. Malheur à qui veut finir le songe ; il renverse sons bouger de place les chevaliers qui viennent tour à tour pour l'en arracher.
Ainsi éclate d'abord dans le dévouement féodal, dans l'amour et la poésie, l'abnégation et le profond désintéressement du génie allemand. Trompé par le fini , il s'adresse à l'infini ; s'il s'est immolé à son seigneur, à sa dame, que refusera-t-il à son Dieu? Rien, pas même sa moraUté , sa liberté. Il jettera tout dans cet abîme, il confondra l'homme dans l'univers, l'univers en Dieu. Préparé par le mysticisme protestant, il adoptera sans peine le panthéisme de Schelling, et l'adultère de la matière et de l'esprit sera de nouveau consommé. Où
sommes-nous , grand Dieu ? nous voilà replongés dans rinde ; aurions-nous fait en vain ce long voyage ? A ce terme se manifeste, avec ses conséquences immorales , la sympathie universelle, ou l'universelle indifférence du génie germanique. Yiennent toule religion, toute philosophie, toute histoire, l'auteur du Faust, le Faust contemporain les réfléchira, les absorhera dans l'océan de sa poésie.
Oui, l'Allemagne, c'est l'Inde en Europe, vaste, vague, flottante et féconde, comme son Dieu, le Prêtée du panthéisme. Tant qu'elle n'a pas été serrée et encadrée par les fortes barrières des monarchies qui l'environnent, la tribu indo-germanique a débordé , découlé par l'Europe, et l'a changée en se changeant. Livrée alors à sa mobiUté naturelle, elle ne connaissait ni murs, ni ville. «Chaque famille, dit Tacite , s'arrête où la retient son caprice, un bois, un pré, une fontaine. » Mais, à mesure que, derrière, s'accumulaient les flots d'une autre Barbarie, Slaves, Avares et Hongrois, tandis qu'à l'occident la France se fermait, il
fallut se serrer pour ne pas. perdre terre , il fallut bâtir des forts, inventer les villes. Il fallut se donner à des ducs, à des comtes, se grouper en cercles, en piovinces. Jetée au centre de l'Europe pour champ de bataille à toules les guerres, l'Allemagne s'attacha, bon gré, mal gré, à l'organisation féodale, etrestabarbare pour ne pas périr. C'est ce qui explique ce merveilleux spectacle d'une race toujours jeune et vierge, qu'on aperçoit engagée comme par enchantement dans une civilisation transparente , comme un liquide vivement saisi reste fluide au centre du cristal imparfait. Do là, ces bizarres contrastes, qui font de l'Allemagne un pays monstrueusement diversifié. Des États de vingt millions d'hommes, d'autres de vingt mille. Le morcellement infini, le droit infiniment varié des seigneuries féodales ; et à côté une grande monarchie disciplinée comme un régiment. Des villes d'hier, toutes blanches, nivelées, alignées, tirées à angles droits, ennuyeuses el maussades petites Londres. D'autres, comme la bonne Nurembeig, où les
maisons , grotesquement peintes , prêchent toujours aux passantsles paroles du saint Evangile; ou bien, pour unir tous les contrastes, de savantes bibliothèques au milieu des forêts ; et les cerfs venant boire sous le balcon des électeurs. Ces oppositions extérieures ne font qu'exprimer celles des mœurs. L'esclavage de la glèbe, les communes du moyen âge, tout se trouve dans ce curieux musée, où chaque pas dans l'espace vous fait voyager dans le temps. Dans plusieurs provinces , la femme y est servante, comme elle l'était du guerrier barbare, ce qui ne l'empêche pas d'être déifiée par le génie idéal de la chevalerie.
De toutes ces contradictions , la plus forte est celle qui maintient, sous le joug du moyen âge , un peuple curieux d'innovations et enthousiaste de l'étranger. Avec si peu de ténacité, une telle perpétuité d'usages et dé mœurs ! Certes , ce qui manque à l'Allemagne , ce n'est point la volonté du changement, de l'indépendance. Que de fois elle s'est soulevée , mais c'était pour retomber bientôt. Le vieux génie saxon, éter-
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îielle opposition politique de l'Allemagne, la fierté farouche des tribus Scandinaves , tout le Nord proteste contre la tendance pantbéistiqiie des provinces méridionales ; il refuse de perdre sa personnalité en un homme , en Dieu ou dans la nature. Cette prétention du Nord se déploie avec une magnifique ostentation. En Islande, les dieux mourront comme nous. L'homme les a précédés; l'univers s'est taillé des membres d'un géant. A qui crois-tu? disait Saint-Olaf à un de ses guerriers. Je crois à moi^ répondit-il. D'où vient donc que ce génie superbe retombe toujours si vite, en religion au mysticisme, au despotisme en politique? La Suède , le champion de la liberté protestante sous Gustave-Adolphe , s'est soumise aux Roses-Croix. Qui parla plus haut que Luther contre la tyrannie de Rome? mais ce fut pour anéantir la doctrine du libre arbitre. Du vivant de Luther , à sa table même , commença le mysticisme qui devait triompher en Bœhnie. Kant mit sur son étendard les mots : Critique at liberté ; l'Allemagne entendit être enfin libre
et forte, et, pour mieux s'assurer de soi, elle se serra dans les entraves d'un etTrayant formalisme; mais cette nature glissante échappait toujours, piir l'art et par le sentiment, par Gœthe et parJacobi. Alors vintFichte, inflexible stoïcien , ardent patriote. Il prit pour affranchir l'homme le seul moyen qui restait : il supprima le monde, comme il eût voulu délivrer l'Allemagne en supprimant la France. Vaines espérances des hommes ! La philosophie de Fichte, les chants de Kœrner, et 1814, aboutirent au sommeil; sommeil inquiet, sans doute. L'Allemagne se laissa rendormir au panthéisme de Schelling, et si le Nord en sortit par Hegel, ce fut pour violer l'asile sacré de la liberté humaine , pour pétrifier l'histoire. Le monde social devint un dieu entre leurs mains, mais un dieu immobile , insensible , tout propre à consoler , à prolonger la léthargie nationale. Non, la grande, la savante, la puissante Allemagne n'a pas le droit de mépriser la pauvre Italie qu'elle écrase. Au moins , celle-ci peut alléguer la langueur du climat, les forces dis-
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proporlionnées des conquérants, la longue désorganisation. Donnez-lui le temps, à cette- ancienne maîtresse du monde, à celte vieille rivale de la Germanie. Ce qui a fait l'iiumiliation de l'Italie comme peuple , ce qui l'a soumise à la molle et disciplinable Allemagne , c^est précisément l'indomptable personnalité , Toriginalité indisciplinabie qui, chez elle, isole les individus.
Cet instinct d'abnégation que nous ayons trouvé en AlTemagne est étranger à Tltalie. En cela , comme en tout, l'opposition des deux peuples est tranchée. L'Italien n'a garde de s'abdiquer lui-même^ et de se perdre avec Dieu et le monde dans un même idéalisme. Il fait descendre Dieu à lui, il le matérialise, le forme à son plaisir, y cherche un objet d'art. Il fait de la religion , et souvent de bonne foi , un objet de gouvernement. Elle lui apparaît dans tous les siècles sous un point de vue d'utilité pratique. La divination des Étrusques était un art de surprendre aux dieux la connaissance des intérêts de la terre , une partie de la
politique et de la jurisprudence. Les prières et les formules augurâtes sont de véritables contrats avec les dieux. L'augure cherche les termes les plus précis , ne promet rien de trop ^ ne s'engage pas, prend ses précautions contre l'autre partie. 11 ne craint pas de fatiguer les dieux d'interrogations et de stipulations nouvelles. Pour trouver les plus beaux raisins, pour rattraper un oiseau perdu, on prenait le lituus , et l'on traçait des hgnes sacrées.
Le droit canonique, comme leilroit augurai^ s'appliquait au gouvernement de ce monde. On sait avec quel art l'église de Rome atteignit et régla toutes les actions des hommes, comme matière du péché. La théologie fut enfermée, bon gré, mal gré, dans la jurisprudence ;. les papes furent des légistes. Nous savons ici les choses de Dieu, leur écrivait un roi de France , mieux que vous autres gens de Loi..
L'Italie est le seul peuple qui ait eu une architecture civile , aux époques diverses où les autres nations ne connaissaient que l'architecture religieuse. Le mol poiztifex signifie
constructeur de ponts. Les monuments étrusques , différents en cela de ceux de l'Orient , ont tous un but d'utdité pratique. Ce sont des murs de villes, des aqueducs, des tombeaux; on parle moins de leurs temples. L'Italie du moyen âge bâtit beaucoup d'églises, mais c'étaient les lieux où se tenaient les assemblées politiques. Tandis que l"x\.llemagne, l'Angleterre et la France^ n'élevaient que des édifices religieux^ l'Italie faisait des routes, des canaux. Aussi l'Allemagne devança l'Italie dans la construction de ses prodigieuses cathédrales. Jean Galeas Sforza fut obligé de demander des architectes à Strasbourg, pour fermer les voûtes de ta cathédrale de Milan.
Si l'individualité italienne ne se donne pas à Dieu sans condition, combien moins à l'homme I Yous trouverez dans ritalie du moyen âge plus d'une image de la féodalité, les lourdes armures , les puissants coursiers , les forts châteaux, jamais ce qui constitue la féodalité elle-même , la foi de l'homme en l'homme. L'héroïsme italien est de nature plus
haute. Que lui importe un homme périssahle, une chair mortelle , et ce cœur qui hientôt ne hattra plus? il sait mourir, quoiqu'il n'aille pas chercher la mort , mais mourir pour une idée. Je sais dans telle forteresse tel homme qui, au milieu des plus rudes épreuves, gardera jusqu'à la mort le secret de la liberté. Tout autre dévouement est simplicité^, enfance aux yeux des compatriotes de Machiavel. La recherche aventureuse des périls inutiles, la déification de la femme, la religion de la fidélité , la rêverie enthousiaste du monde féodal , tout cela excite en eux un rire inextinguible. Leur poème chevaleresque est la satire de la chevalerie , VOrlando furioso. Point d'association industrielle ni mihtaire , si ce n'est pour un but précis, pour un intérêt , pour une idée. Le génie italien est un génie passionné , mais sévère, étranger aux vagues sympathies. Ce n'est point le monde naturel de la famille, de la tribu, c'est le monde artificiel de la cité. Circonscrit par la nature dans les vallées de l'Apennin , isolé par des fleuves peu navigables ,
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il s'enferme encore clans des murs. Il y règne loin de la nature dans des palais de marbre , où il vit d'harmonie, de rhytlime et de nombre; s'il en sort , c'est pour se bâtir dans ses villas des jardins de pierre. Et d'abord , il se caractérise par l'harmonie de la vie civile, par la législation , par la jurisprudence. Après tant d'invasions barbares, l'indestructible droit romain reparaît à Bologne et par toute l'Italie. Les subtilités de Tribonien sont subtilisées par Âccurse et Barthole. A côté des juristes, reviennent les mathématiciens. Cardan et Tartaglia continuent Archi tas et Pythagore. Leur géométrie abstraite est reçue dans la géométrie concrète de l'architecture, l'art de la cité matérielle , comme la législation est l'art de la cité morale. A Rome, à Florence, la figure humaine, dans les tableaux, reproduit 'la sévérité, quelquefois la sécheresse architecturale. Ce n'est guère qu'au nord, dans le coloris vénitien, dans la grâce lambarde, que la' peinture consent à humaniser l'homme. Pour la nature , elle osera rarement se montrer
•o2 INTRODUCTION
dans les tableaux. Peu de paysages, peu de poésie descriptive en Italie.
La poésie s'y inspire du génie de la cité. Sans doute dans ce pays tout homme chante ; le climat y délie toute langue. Mais le vrai poète italien, c'est l'architecte de la cité invisible^ dont les cercles symboliques sont la scène de la Divina Commedia. Dante est l'expression complète de [l'idée italienne du rythme, du nombre; il a mesuré, dessiné, chanté son «nfer. C'est encore sous la forme harmonique de la cité, que l'histoire de l'humanité apparut -au fondateur de la philosophie de l'histoire, le Dante de Tâge prosaïque de l'Italie, Giambatista Yico. Dans la dualité du corso et du ricorso^ dans la triplicité des âges, dans la beauté géométrique de sa forme, la Scienza nuova me représente le génie rythmique de l'Étrurie et delà Grèce pythagoricienne.
Lors même qu'il sort de la cité, l'Italien en transporte, en imprime partout Timage. On sait avec quel soin sévère la religion étrusque
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et la politique romaine mesuraient et orientaient les champs. V ar tout Vagri?nensore{ l'augure venaient, derrière les légions conquérantes, calquer la colonie nouvelle sur la forme sacrée de la métropole. Tandis que , chez les nations germaniques , l'homme s'attache à son champ , s'y enracine, et aime à tirer son nom de sa terre , l'Italien lui donne le sien ; il n'y voit qu'un rapport de plus avec la cité , qu'une matière d'intérêt civil. Le juriste, le stratégiste , viendront reconnaître la terre pour en régler ou déplacer les limites , pour transférer ou maintenir la propriété selon les moyens divers de leur art.
La mère de la tactique comme de la jurisprudence , c'est ritaUe. La guerre est devenue une science entre les mains des condottieri [[diliens, les Alberic, les Sforza, les Malatesta de la Romagne , les Braccio , les Baglioni , les Piccinino de TOmhrie. L'Italie fournit le Levant d'ingénieurs. Les fondateurs de Tarchiteclure militaire sont des Italiens. Le premier capitaine de l'antiquité , César , appartient à l'Italie ;
le premier des temps modernes fut un homme de race italienne adopté par la France. Quand nous ignorerions l'origine de Napoléon , le caractère à la fois poétique et pratique de son génie , la beauté sévère de son profil , ne feraient-ils pas reconnaître le compatriote de Machiavel et de Dante?
Il est temps d'en finir avec ces ridicules déclamations sur la mollesse du caractère italien. Youlez-vous juger la valeur italienne par la populace de Naples? Jugez donc la France par les canuts de Lyon. Laissons les gentlemen anglais et les poètes allemands aller chercher à la table des Italiens de Rome et de Milan des inspirations de mépris sublime et de colère généreuse. N'ont-ils pas aussi insulté la Grèce au tombeau, la veille de sa résurrection? Hommes légers et cruels , qui confondez sous le même opprobre les lazzaroni et les romagnols, les héros et les lâches, avez-vous donc oubUé l'armée italienne de Bonaparte, et tant de faits d'armes des Piémontais? Et naguère encore , ceux que vous accusiez de ne pas sa-
voir tirer l'épée pour leur pays^, n'ont-ils pas su mourir pour vous ?
L'Italie a changé, dit-on^ et l'on croit avec un mot avoir expliqué et justifié ses malheurs. Et moi, je soutiens qu'aucun peuple n'est resté plus semblable à lui-même. J'ai déjà marqué dans ce qui précède la perpétuité du génie italien, des temps anciens aux temps nvodernes. Il me serait trop facile de la suivre dans une foule de détails moins importants.
Le costume est presque le même, au moins dans le peuple. Je vois partout le venetus cucullus, Taiguille d'acier dans les cheveux des femmes, les colliers, les anneaux, comuie à Pompéi; jusqu'aux sandales et au pileus^ que vous retrouverez vers Fondi.
La nourriture est analogue. Dans les villes, mêmes rues étroites. Les thcrmopoles sous le nom de cafés. Le prandium à midi , et la sieste et la promenade du soir. En tout temps, même foule autour de l'improvisateur, qu'il s'appelle Stace, Dante, ou Sgricci. On rencontre dans les filosofi de Venise, les litlerati
en plein vent, les Ennianistes de rranliqiiité. Seulement l'Arioste et le Tasse ont pris la place d'Ennius.
Dans les campagnes , même système de culture. La charrue est celle même que décrit Yirgile. En Toscane, les bestiaux sont comme autrefois renfermés et nourris de feuillage, de peur qu'ils ne blessent les vignes et les oliviers. Ailleurs, ils poursuivent leur éternel voyage des montagnes aux plaines de Rome et de la Fouille, et de la plaine à la montagne.
Chaque province est restée fidèle à sou génie. Naples est toujours grecque, quoi qu'aient fait les barbares. Le type sauvage des Brutiens s'est manifestement conservé à Scm-Giovanni in fiore. Les Napolitaius sont toujours bruyants et grands parleurs. Naples est une ville d'avocats. Dès l'antiquité il y avait à Naples des combats de musique. Le génie philosophique de la Grande-Grèce n'a-t-il pas revécu dans Telesio, dans Campanella et dans l'infortuné Bruno?
Au midi, l'idéalisme, la spéculation et les
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Grecs ; au nord, le sensualisme, l'action et les Celtes. Les charpentiers , les menuisiers , les colporteurs, les maçons^ viennent de Novare, de Como, de Bergame. Bergame, patrie d'Arlequin , est celle aussi du vieux comique Ceciiius Statius.
Même perpétuité dans les contrées du centre, dans Rome et dans l'Étrurie. Le caractère cyclopéen n'est pas pins frappant dans les murs de Yolterra que dans les édifices de Florence , dans les masses du palais Pitti. La raideur de l'art étrusque reparaît dans Giolto et jusque dans Michel-Ange. Mais je compte mieux montrer ailleurs l'identité de lÉtrurie dans tous les âges.
Lorsque le barbare Sylla eut dévasté l'Étrarie, il choisit une place dans la vallée de l'Arno , y fonda une ville , et la nomma d'après le nom mystérieux de Rome. Ce nom, connu des seuls patriciens, et qu'il était défendu de prononcer, était Flora. Il appela la ville nouvelle Florentia. Florence a répondu à l'augure. Le poème des antiquités de l'Italie
primitive, V Enéide, venait de la colonie étrusque de Mantoue, et c'est à un Toscan, à un Florentin qu'est dû le poème des antiquités du moyen âge, la Divine Comédie. L'Italie est le pays des traditions et de la perpétuité historique. Questa provincia , dit Machiavel, avec sa force et sa gravité ordinaires, pare nata a risu^citare le cose morte.
Au centre de la péninsule , le peuple n'a pas changé davantage. Ceux-ci n'ont jamais été propres ni à l'art ni à la science. La plupart des écrivains illustres de Rome, Catulle, Yirgile, Horace, Ovide, Lucain et Juvénal, Cicéron, Tile-Live , Sénèque et les Pline, une foule d'autres moins illustres, lui sont venus d'autres contrées. De même au moyen âge. Son théologien, son artiste, sont deux étrangers, saint Thomas d'Aquin, Raphaël d'Urbin. A Rome toutefois vous trouverez la satire amère et mordante ;, le rire tragique. Lucile et Juvénal étaient Romains de naissance ; Salvator Rosa et Monti l'ont été d'adoption,
La véritable vocation du Romain, c'était
l'action politique. Ne pouvant plus agir, il rêve. Contemplez cette race monumentale dans les rues et sur les places publiques, vous serez frappé de sa fierté. Ce sont les bas-reliefs de la colonne Trajane, qui sont descendus et qui marchent. Pour rien au monde, le Romain ne fera œuvre servile. Il faut qu'il vienne des hommes des Abbruzzes pour recueillir les moissons ou réparer les routes, des Bergamasques pour porter les fardeaux. Sa femme ne daignera recoudre les trous de son manteau; il faut un juif pour le raccommoder. La seule exportation de Rome, c'est la terre même, les haillons et les antiquités. .
Comme au temps où Juvénal nous montre le préteur et le tribun recueillant la sjjortida de porte en porte, le Romain d'aujourd'hui mendie noblement. Sa nourriture est toujours le porc. Les charcutiers et les bouchers sont presque les seules boutiques à Rome. Toujours sensuel et cruel, il se contente de combats de taureaux, faute de gladiateurs. Accusez-le de férocité si vous voulez; mais de faiblesse, non :
son couteau répondrait. Son couteau ne le quitte pas. Le coup de couteau est un geste naturel et fréquent à Rome. 11 faut voir aussi avec quelle joie furieuse il place le feu sous la peau du cheval de course. Son cri de carnaval est un cri de sang et de nivellement : Mort au seigneur abbé! mort à la belle jjrincesse ! 11 ne criait pas plus fort : Les chrétiens aux lions! Et il faut dire aussi qu'il y a dans l'air de cette ville quelque chose d'orageux, d'immoral et de frénétique. Au milieu des plus étourdissants contrastes, parmi les monuments de tous les âges, égyptiens, étrusques, grecs, romains, au rendez-vous de toutes les races du monde, vous entendez toutes les langues excepté l'ita- Uenne ; plus d'étrangers que de Romains, et des rois dans la foule. La tête tourne, le vertige gagne; je ne m'étonne pas quei tant d'empereurs, qui voyaient tout cela tourbillonner à leUiEs pieds, soldent clevenns Cous.
Une ressemblance plus triste encore entre les temps anciens et les temps modernes, c'est la soUtude des environs de Rome et en général
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des campagnes d'Italie. Quel que fui le génie agricole des anciens Latins, on voit que, dès le temps de la république, une partie de la contrée était laissée en prairies [jjrata Mucia , Quintia, etc.)- Caton recommande le pâturage comme le meilleur emploi de la terre. Ce conseil fut suivi. Il dispensait les propriétaires de résider &ur leurs terres, de faire travailler les pauvres; il leur suffisait de quelques esclaves. Il en advint à l'Italie comme à rAngleterre au temps d'Henri YIII, où l'on disait que les moutons avaient mangé les hommes. La désolation s'étendit. César fut déjà chargé de dessécher les Marais-Pontins. Strabon, Pline et Tacite se plaignent de la mala aria. Et Lucain put dire sans exagération : Urhs nos una capit.
Ce mot est la condamnation de l'Italie. Le désert de Rome, aussi isolée sur la terre que Yenise au milieu des eaux, est le triste symbole des maux qu'a faits cette vie urbaine [urhanitas)y dans laquelle s'est toujours complu le génie italien. L'Italie a vu deux fois se reproduire dans les villes étrusques de l'and-
quité, dans les villes guelfes du moyen âge, le premier développement de l'industrie, et la domination des cités sur les campagnes. Deux fois aussi, contre l'industrie pi'oductrice, s'est élevée l'industrie destructrice, la guerre, qui a dévoré les campagnes, épuisé les villes; la guerre comme métier et calcul; la guerre vivant d'elle-même, Rome dans l'antiquité, au moyen âge les condottieri.
La pauvre Italie a peu changé, et c'est là sa ruine. Elle a subi constamment la double fatalité de son climat et du système étroit de société dans laquelle elle est concentrée. Ce système a desséché et amaigri le cœur de l'itahe [Itahim robur) ; je veux dire Rome et l'ancien Samnium. Dès le temps d'Honorius, la Gampanie heureuse avait elle-même été abandonnée sans culture. Les Germains, ennemis des cités, semblaient devoir rendre l'importance aux campagnes qu'ils se partageaient. Il n'en fut pas ainsi. Les hommes du Nord fondirent comme neige sur cette terre ardente. Les cités itahennes absorbèrent lés Goths en moins
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d'un siècle. Les Lombards, la race la plus énergique de rAllemagne, n'y tinrent pas deux cents ans. A en juger par la physionomie du peuple et par la langue, l'influence des invasions germaniques fut tout extérieure. Les barbares ont cru souvent avoir soumis l'Italie; mais ils ont introduit peu de mots tudesques dans cet idiome indomptable. En vain le parti allemand ou gibelin, s'organisant sous la forme féodale, dressa ses châteaux sur les montagnes, et arma les campagnes contre les cités. Les châteaux furent détruits, les campagnes absorbées par les villes, les villes isolées par la dépopulation des campagnes, nivelées par le radicalisme de rÉghse romaine, du parti guelfe, et des tyrans ; elles perdirent avec l'aristocratie gibeline tout esprit militaire, et la contrée se trouva livrée aux étrangers. Depuis ce temps, la tête de Tltalie, qui dans l'antiquité était au midi, dans la Grande-Grèce, a passé au nord, et se trouve aujourd'hui dans la Romagne, le Milanais et le Piémont, parties celtiques de l'Italie. C'est dire assez que l'Italie a peu d'es-
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poir (l'originalité, et que longtemps du moins elle regardera la France.
Ainsi dans l'Europe même, que semblait s'ôire réservée la liberté, la fatalité nous poursuit. Nous l'avons trouvée dans le monde de la tribu et dans celui de la cité, dans rAllemagne et dans l'Italie. Là comme ici, la liberté morale est prévenue, opprimée par les influences locales de races et de climats. L'homme y porte également dans son aspect le signe de la fatalité. La contrée se réfléchit en lui; vous diriez un miroir. L'Allemagne est toute dans la figure de l'Allemand; l'œil bleu pâle comme un ciel douteux, le poil blond ou fauve comme la biche de l'Odenwald. Les années mêmes ne suffisent pas toujours pour caractériser ses formes. Yous retrouverez souvent dans la forte jeunesse, jusque dans l'âge mur, la molle et incertaine beauté de l'enfance. Ainsi l'homme se confond avec la nature qui l'environne. — L'Italien semble mieux s'en détacher. Son œil profond et sa vive pantomime promettent une
personnalité forte; mais cet œil ardent flotte et rêve. Le regard est souvent mobile à faire peur ; ces cheveux noirs comme les vins du Midi, ce teint profondément bruni, accusent le fils de la vigne et du soleil, et le replongent dans la fatalité dont il avait paru affranchi.
Ces puissantes influences locales, identifiant l'homme à sa terre, l'attachant au moins de cœur et d'esprit à sa montagne, à sa vallée natale, le maintiennent dans un état d'isolement, de dispersion, d'hostilité mutuelle. La vieille opposition de la Saxe et de l'Einpire subsiste obstinément à travers les âges. Chacune même des deux moitiés n'est pas homogène. Le Hessois hait le Franconien , le Franconien le Bavarois, celui-ci l'Autrichien. Le Grec de laCalabre, le Celte de Mihm , ne sont pas plus éloignés l'un de l'autre que le fils de Fàpre Samnium et celui de la molle Étrurie. Cette diversité de provinces et de villes s'exprime par la dérision mutuelle, par la création d'un comique local , par l'opposition du bergamasque Arlequin et du Polichinelle napo-
litain, du saxon Eulenspiegel, etderautrichien Hanswurtz.
Dans de telles contrées, il y aura jiixlaposition de races diverses , jamais fusion intime. Le croisement des races, le mélange des civilisations opposées, est pourtant l'auxiliaire le plus puissant de la liberté. Les fatalités diverses qu'elles apportent dans ce mélange s'y annulent et s'y neutralisent l'une par l'autre. En Asie, surtout avant le mahométisme, les races Isolées en tribus dans des contrées diverses, superposées en castes dans les mêmes contrées, représentent chacune des idées distinctes, ne communiquent guère et se tiennent à part. Races et idées , tout se combine et se complique en avançant vers l'Occident. Le mélange , imparfait dans l'Italie et l'Allemagne , inégal dans l'Espagne et dans l'Angleterre , est en France égal et parfait. Ce qu'il y a de moins simple, de moins naturel , de plus artificiel , c'est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le inonde , c'est l'Europe ; de plus européen , c'est ma patrie , c'est la France.
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L'Allemagne n'a pas de centre , l'Italie n'en a plus. La France a nn centre ; une et identique depuis plusieurs siècles, elle doit ê(re considérée comme une personne qui vit et se meut. Le signe et la garantie de l'organisme vivant, la puissance de Tassimilation , se trouve ici au plus haut degré : la France française a su attirer, absorber, identifier les Frances anglaise, allemande, espagnole, dont elle était environnée. Elle les a neutralisées Tune par l'autre, et converties toutes à sa substance. Elle a amorti la Bretagne par la Normandie , la Franche-Comté par la Bourgogne; par le Languedoc, la Guyenne et la Gascogne ; par le Dauphiné, la Provence. Elle a méridionalisé le Nord, septentrionalisé le Midi; a porté au second le génie chevaleresque de la Normandie, de la Lorraine ; au premier la forme romaine de la municipalité toulousaine , et l'industrialisme grec de Marseille.
La France française, le centre de la monarchie, le bassin de la Seine et de la Loire, est un pays remarquablement plat, pâle, indécis.
Lorsque , des pics sublimes des Alpes , des vallées sévères du Jura, des coteaux vineux de la Bourgogne , vous tombez dans les campagnes uniformes de la Champagne et de l'Ile de France , au milieu de ces fleuves vagues et sales , de ces villes de craie et de bois , l'âme est saisie d'ennui et de dégoût. Yous voyez bien de grasses campagnes, de bonnes fermes €t de bons bestiaux. Mais celte image prosaïque d'aisance et de bien-être ferait regretter la pauvre Suisse et jusqu'à la désolation de la campagne de Rome. Quant aux hommes, ne leur demandez ni les saillies de la Gascogne, ni la grâce provençale, ni lâpreté conquérante et chicaneuse de la Normandie, encore moins la persistance de l'Auvergnat et l'opiniâtreté du Breton. Il en est, toute proportion gardée^ de nos provinces éloignées comme de l'Italie et de l'Allemagne méridionale, comme de tous les pays divisés par des montagnes et d'âpres vallées ; l'homme plus isolé, dépourvu des puissants secours de la division du travail et de la communication des
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idées , est souvent plus ingénieux , plus original, mais aussi moins exercé à comparer, moins cultivé , moins humanisé , moins social. L'homme de la France centrale vaut moins comme individu ; mais la masse y vaut mieux. Son génie propre est précisément dans ce que les étrangers, les provinciaux même, appellent insignifiance et indifTérence , et qu'on doit plutôt nommer une aptitude, une capacité, une réceptivité universelle. Le caractère du centre de la France est de ne présenter aucune des originalités provinciales , de participer à toutes et de rester neutre, d'emprunter à chacune tout ce qui n'exclut pas les autres, déformer le hen, Fintermédiaire entre toutes, au point que chacune puisse à volonté reconnaître en lui sa parenté avec tout le reste. C'est là la supériorité de la France centrale sur les provinces, de la France entière sur l'Europe.
Cette fusion intime des races constitue l'identité de notre nation, sa personnalité. Examinons quel est le génie propre de cette unité
muUiple , de cette personne gigantesque composée de trente millions d'hommes.
Ce génie, c'est l'action, et voilà pourquoi le monde lui appartient. C^est un peuple à' hommes de guerre , et d'hommes d'affaires^ ce qui , sous tant de rapports , est la même chose. La guerre des subtilités juridiques, que nous devions nous en vanter ou non, nous y primons, il faut le dire ; le procureur est français de nation.' Avant que les légistes entrassent aux affaires, la théologie, la scolastique y donnaient accès. Paris fut alors pour l'Europe la capitale de la dialectique. Son Université vraiment universelle se partageait en nations. Tout ce qu'il y avait d'illustre au monde venait s'exercer dans cette gymnastique. L'italien Dante, et l'espagnol Raymond Lulle, entouraient la chaire de Duns Scot. Des leçons d'un seul professeur sortirent deux papes et cinquante évêques. Là éclatait, autant qu'aux croisades ou aux guerres des Anglais, le génie batailleur de la nation. D'effroyables mêlées de syllogismes avaient lieu sur la limite des
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deux camps ennemis de l'île et de la montagne, du Parvis et de Sainte-Geneviève , de l'église et de la ville ^ de l'autorité et de la liberté. De là partaient en expédition les chevaliers errants de la dialectique , comme ce terrible Abailard qui démonta Guillaume de Cliampeaux, Anselme de Laon, et jeta le gant à l'Église en défiant saint Bernard.
Le goût de l'action et de la guerre , Vépée rapide, l'argument et le sophisme toujours prêts , sont les caractères communs aux peuples celtiques. La valeur et la dialectique hibernoises ne sont pas moins célèbres que celles de la France. Ce qui est particulier à celle-ci, ce qu'elle a par-dessus tous les peuples, c'est le génie social, avec ses trois caractères en apparence contradictoires : Tacceptation facile des idées étrangères , l'ardeut prosélytisme qui lui fait répandre les siennes au dehors , la puissance d'organisation qui résume et codifie les unes et les autres.
On sait que la France se fit itaUenne au seizième siècle, anglaise à la fin du dix-hui-
tièiïie. En revanche, au dix-septième, au nôtre , elle francisa les autres nations. Action , réaction ; absorption , résorption , voilà le mouvement alternatif d'un véritaijle organisme. Mais de quelle nature est l'action de la France, c'est ce qui mérite d'être expliqué. L'amour des conquêtes est le prétexte de nos guerres , et nous-mêmes y sommes trompés. Toutefois le prosélytisme en est le plus ardent mobile. Le Français veut surtout imprimer sa personnalité aux vaincus, non comme sienne, mais comme type du bon et du beau ; c'est sa croyance naïve. Il croit, lui, qu'il ne peut rien faire de plus profitable au monde que de lid donner ses idées, ses mœurs et ses modes. Il y convertira les autres peuples Fépée à la main, et, après le combat, moitié fatuité, moitié sympathie, il leur exposera tout ce qu'ils gagnent à devenir Français. Ne l'iez pas ; celui qui veut invariablement faire le monde à son image, finira par y parvenir. Les Anglais ne trouvent que simplicité dans ces guerres sans conquêtes, dans ces efforts sans résultat
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matériel. Ils ne voient pas que nous ne manquons le but mesquin de l'intérêt immédiat que pour en atteindre un plus liant et plus grand. L'assimilation universelle à laquelle tend la France n'est point celle qu'ont rêvée, dans leur politique égoïste et matérielle , TAngleterre et Rome. C'est l'assimilation des intelligences, la conquête des volontés : qui jusqu'ici y a mieux réussi que nous? Chacune de nos armées, en se retirant, a laissé derrière elle une France. Notre langue règne en Europe, notre littérature a envahi l'Angleterre sous Charles II, Tltalie et l'Allemagne au dernier siècle; aujourd'hui, ce sont nos lois, notre liberté si forte et si pure, dont nous allons faire part au monde. Ainsi va la France dans son ardent prosélytisme , dans son instinct sympathique de fécondation intellectuelle.
La France importe, exporte avec ardeur de nouvelles idées , et fond en elle les unes et les autres avec une merveilleuse puissance. C'est le peuple législateur des temps modernes, comme Rome fut celui de l'antiquité. De même
que Rome avait admis dans son sein les droits opposés des races étrangères , l'élément étrusque et l'élément latin , la France a été, dans sa vieille législation, germanique jusqu'à la Loire, romaine au midi de ce fleuve. La révolution française a marié les deux éléments dans notre Code civil.
La France agit et raisonne, décrète et combat; elle remue le monde, elle fait l'histoire et la raconte. L'histoire est le compte-rendu de l'action. Nulle part ailleurs vous ne trouverez de mémoires, d'histoire individuelle, ni en Angleterre , ni en Allemagne , ni en ItaUe. Ceci soutTre peu d'exceptions. Dans ritalie du moyen âge , la vie de l'homme était celle de la cité. La morgue anglaise est trop forte pour que la personnalité se soumette à rendre compte de soi. La nature modeste de l'Allemand ne lui permet pas d'attacher tant d'importance à ce qu'il a pu faire. Lisez les notes informes qu'a dictées Gœtz à la main de fer; comme il s'efface volontiers, comme il avoue ses mésaventures. L'Allemagne est plus
faite pour l'épopée que pour l'histoire ; elle garde la gloire pour ses vieux héros, et dédaigne volontiers le présent. Le présent est tout pour la France. Elle le saisit avec une singulière vivacité. Dès qu'un homme a fait, a vu quelque chose, vite il l'écrit. Souvent il l'exagère. Il faut voir dans les vieilles chroniques tout ce que font nos gens. Il y a déjà longtemps qu'on accuse les Français de gabcr. Mais il est juste de dire que cet esprit d'exagération est souvent désintéressé. Il dérive du désir habituel de produire un effet ; en d'autres termes, il est le résultat du génie oratoire et rhéteur, qui est un défaut et une puissance de notre caractère national.
RésigQons-nous : la littérature de la France , c'est l'éloquence et la rhétorique , comme son art est la mode ; toutes deux également occupées à parer, à exagérer la personnalité. La rhétorique et l'éloquence, dont elle est tour à tour l'art et Tabus, parlent pour les autres, la poésie pour elle-même. L'éloquence ne peut naître que dans la société, dans la liberté. La
nature pèse sur le poète. La poésie en est l'écho fatal , le son que rend l'humanité frappée par elle. L'éloquence est la voix libre de l'homme s'efforçant d'amener à la pensée commune la libre volonté de son semblable. Aussi ce peuple est-il entre tous le peuple rhéteur et prosateur. La France est le pays de la prose. Que sont tous les prosateurs du monde à côté de Bossuet , de Pascal, de Montesquieu et de Voltaire ? Or , qui dit la prose , dit la forme la moins figurée et la moins concrète, la plus abstraite , la plus pure , la plus transparente ; ■ autrement dit^ la moins matérielle, la plus ' libre, la plus commune à tous les hommes, la plus humaine. La prose est la dernière forme de la pensée , ce qu'il y a de plus éloigné de la vague et inactive rêverie , ce qu'il y a plus près de l'action. Le passage du symbolisme muet à la poésie , de la poésie à la prose , est un progrès vers l'égalité des lumières ; c'est un nivellement intellectuel. Ainsi, de la mystérieuse hiérarchie des castes orientales, sort l'aristocratie héroïque ; de celle-ci, la démocratie
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moderne. Le génie démocratique de notre nation n'apparaît nulle part mieux que dans son caractère éminemment prosaïque , et c'est encore par là qu'elle est destinée à élever tout le monde des intelligences à l'égalité.
Ce génie démocratique de la France n'est pas d'hier. Il apparaît confus et obscur, mais non pas moins réel, dès les premières origines de notre histoire. Longtemps il grandit, à l'abri et sous la forme même du pouvoir religieux. Avant les Romains, avant César, je vois le sacerdoce gaulois, rival des chefs des clans, surgir, non pas de la naissance et de la chair, mais de l'initiation, c'est-à-dire de l'esprit, de l'égalité. Les Druides, sortis du peuple, s'allient au peuple des villes contre l'aristocratie. Après linvasion des barbares, après l'organisation féodale, le Romain, le vaincu, c^est-à-dire le peuple, est représenté par le prêtre, élu du peuple, homme de l'esprit, contre l'homme de la terre et de la force. Celui-ci., enraciné, localisé dans son lîef, et, par là même, dispersé sur le territoire, tend à l'isolement, à la barbarie. Le prêtre,
comme le serf, à la classe duquel il appartient souvent, regarde vers le pouvoir central et royal. Droit abstrait et divin du roi et du prêtre ; droit concret et humain du seigneur engagé dans sa terre. L'étroite association des deux premiers caractérise les rois les plus populaires de chacune des trois races : le bon Dagobert , Louis le Bon ou le Débonnaire , le bon Robert, enfin saint Louis. Le type du roi de France est un saint. Le prêtre et le roi favorisent également raffranchissement des serfs; tout homme qui échappe à la servitude locale de la terre leur appartient, appartient au pouvoir central, abstrait, spirituel. Prêtres et rois s'avisent enfln d'atTranchir des villes entières, de créer les communes , et de chercher en elles une armée antiféodale. Alors le peuple, qui, jusque-lù, n'arrivait à la liberté que dans la personne du prêtre, apparaît pour la première fois sous sa forme propre.
Mais le prêtre et le monarque se repentirent bientôt d'avoir suscité la turbulente Hberté des communes, qui tournait contre eux. Les
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rois arrêtèrent l'émigration rapide des laboureurs, qui fuyaient les campagnes pour se réfugier derrière les murs des villes. Ils ajournèrent ainsi la chute de la féodalité. Il fallait qu elle pérît , mais par eux et pour eux d'abord , c'est-à-dire, au profit du pouvoir central. En même temps que tombent les privilèges locaux des communes vers le règne de Philippe le Bel, commencent les États généraux. Le prêtre, sortant toujours du peuple, mais peu à peu séparé de lui par l'intérêt de corps , siège comme ministre auprès du roi , et pendant cinq siècles, de Suger à Fleury , règne alternativement avec le légiste.
Si le prêtre fût resté peuple , il eût régné seul et en son propre nom ; la féodalité eût fait place à une déoiagogie sacerdotale. Si la liberté des villes eût prévalu , si les communes eussent subsisté , la France couverte de républiques ne fût jamais devenue une nation ; il lui serait arrivé ce qu'a éprouvé l'Italie ; les villes auraient absorbé les campagnes désertées par leurs habitants.
Grâce à la lente extinction de la féodalité, la France s'est trouvée forte dans les campagnes, comme l'Allemagne; forte dans les Yilles, comme l'Italie, vivante et féconde comme la tribu , une et liai'monique comme la cité. Un pouvoir central, merveilleusement puissant, s'y est formé par l'alliance du droit abstrait du roi et du prêtre, contre le droit concret et local des seigneurs. Le nom du prêtre et du roi, représentants de ce qu'il y avait de plus général , c'est-à-dire de divin, dans la pensée nationale , a prêté au droit obscur du peuple comme une enveloppe mystique dans laquelle il a grandi et s'est fortitié. Et un matin, se trouvant grand et fort, il a rejeté les langes de son berceau. Le droit divin du roi et du prêtre n'existait qu'à condition d'exprimer la pensée divine, c'est-à-dire l'idée générale du peuple.
Sous la forme sacerdotale et monarchique qu'il a portée si longtemps, on pouvait entrevoir que ce peuple, organisé contre les nobles par les rois et les prêtres, n'en conservait pas moins un instinct indépendant des
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uns et des autres. Pour adversaire du chef de la féodalité^ de l'Empereur, la France élève et soutient le pontife de Rome , jusqu'à ce qu'elle puisse l'amener à Avignon et confisquer le pontificat. C'était , au douzième siècle , un dicton en Provence : 3'amierais mieux être jprètre que de faire telle chose. Même esprit de liberté en politique sous les formes de la monarchie absolue. L'idéal historique et la jactance habituelle de la nation fut d'être le royaume des Francs. De bonne heure , le roi de France est présenté comme un roi citoyen ; lisez Comines et Machiavel. Ses parlements lui résistent; lui-même ordonne qu'on lui désobéisse sous peine de désobéissance ; admirable contradiction ! La monarchie y est l'arme nationale contre l'aristocratie , la route abrégée du nivellement. Tant que l'aristocratie est puissante , toute tentative contre la monarchie échouera; Marcel pourra agiter les communes, la Jacquerie soulever les campagnes. Les hbertés privilégiées doivent périr sous la force centralisante, qui doit tout broyer pour tout égaler.
î.t INTRODUCTION
Ce long nivellement de la France par l'action monarcîiique est ce qui sépare profondément notre patrie de l'Angleterre, à laquelle on s'obstine à la comparer. L'Angleterre explique la France, mais par opposition.
L'orgneil humain personnifié dans un peuple, c'est l'Angleterre. J'ai déjà marqué l'enthousiasme que l'homme du Nord s'inspire à lui-même , surtout dans cette vie effrénée de courses et d'aventures que menaient les vieux Scandinaves. Que sera-ce lorsque ces barbares seront transplantés dans cette île puissante, où ils s'engraisseront du suc de la terre et des tributs de l'Océan? Rois de la mer, du monde sans loi et sans limites, réunissant la dureté sauvage du pirate danois, la morgue féodale du lord iils des Normands... Combien faudrait-il entasser de Tyrs et de Carthages pour monter jusqu'à l'insolence de la titanique Angleterre ?
Ce monde de l'orgued subit pour peine expiatoire ses propres contradictions. Composé de deux principes hostiles, l'industrie et la féo-
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dalité, l'égoïsme d'isolement et l'égoïsme d'assimilation, il s'accorde en im point, l'acquisition et la jouissance de la richesse. L'or lui a été donné comme le sable. Qu'il s'assouvisse et se soûle , s'il peut. Mais non , il veut jouir et savoir qu'il jouit ; il se retranche dans l'étroite prudence du confortable. Et cependant , au milieu de ce monde matériel qu'il tient et qu'il savoure, la nausée vient bientôt. Alors tout est perdu; l'univers s'était concentré en 1 homme, l'homme dans la jouissance du réel, et la réahté lui manque. Ce ne sont pas des pleurs, des cris efféminés qui s'élèvent, mais des blasphèmes, des rugissements contre le ciel. La liberté sans Dieu, l'héroïsme impie, en nttérature X école sataniqiie , annoncée dès la Grèce dans le Prométhée d'Eschyle, renouvelée par le doute amer d'Hamlet, s'idéalise elle-même dans le Satan de Mil ton. Elle s'écrie avec lui : Mal, sois mon bien! Mais elle retombe avec Byron dans le désespoir : Bottomless pei^dition.
Cet inflexible orgueil de l'Angleterre y a mis
un obstacle éternel à la fusion des races comme au rapprochement des conditions. Condensées à l'excès sur un étroit espace, elles ne s'y sont pas pour cela mêlées davantage. Et je ne parle pas de ce fatal rémora de l'Irlande que l'Angleterre ne peut ni traîner, ni jeter à la mer. Mais dans son île môme , le Gallois chante, avec le retour d'Arthur et de Bonaparte, l'humiliation prochaine de l'Angleterre. Y a-t-il si longtemps que les High'anders combattirent encore les Anglais à Culloden? L'Ecosse suit sans l'aimer, mais parce qu'elle y trouve son compte, la dominatrice des mers. Enfin, même dans la vieille Angleterre^ the old Eiigland, le fils robuste du Saxon, le fils élancé du Normand , ne sont-ils pas toujours distincts? Si vous ne rencontrez plus le premier courant les bois avec l'arc de Robin Hood, vous le trouverez brisant les machines ou sabré à Manchester par la Yeomanry. Sans doute l'héroïsme anglais devait commencer la liberté moderne. En tout pays , c'est d'abord par l'aristocratie , par l'héroïsme , par rivresse du moi humain, que l'homme s'affran-
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chit de l'autorité. Les aristocraties guerrières et iconoclastes de la Perse et de Rome apparaissent comme un véritable protestantisme après rinde et l'Étrurie. Ainsi commence en ce monde ce que le sacerdoce appelle l'esprit du mal , Satan , Ahriman , le principe criMque et négatif, celui qui dit toujours : Non. Quand l'aristocratie guerrière a commencé par l'orgueil de la force la révolte du genre humain, l'œuvre se continue par l'orgueil du raisonnement individuel, par le génie dialectique. Cel|ii-ci sort vite de l'aristocratie; il descend dans la masse; il appartient à tous. Mais nulle part il ne prend plus de force que dans les pays déjà nivelés par le sacerdoce et la monarchie. Ainsi s'est révélé au bout de l'Occident ce mystère que le monde avait ignoré : l'héroïsme n'est pas encore la liberté. Le peuple héroïque de l'Europe est l'Angleterre , le peuple Mbre est la France. Dans l'Angleterre , dominés par l'élément germanique et féodal, triomphent le vieil héroïsme barbare , l'aristocratie , la liberté par privilège. La liberté sans l'égahté, la li-
berté injuste et impie n'est autre chose que l'insociabilité dans la société même. La France Ycut la liberté dans l'égalité S ce qui est précisément le génie social. La lil)erté de la France est juste et sainte. Elle mérite de commencer celle du monde, et de grouper pour la première fois tous les peuples dans une unité véritable d'intelligence et de volonté. L'égalité dans la liberté, cet idéal dont nous devons approcher de plus en plus sans jamais y toucher , devait être atteinte de plus près par le plus mixte des peuples , par celui en qui les -^ fatalités opposées de races et de climats se seraient le mieux neutralisées l'une par l'autre ; par un peuple fait pour l'action, mais non pour la conquête; par un peuple qui voulût l'égalité pour lui et pour le genre humain. Il fallait que ce peuple eût en même temps le génie du morcellement et celui de la centra-
4. Est-il besoin de dire qu'il s'agit de l'égalité des droits, ou plutôt de l'égalité des moyens d'arriver aux lumières, et à l'exercice des droits politiques qui doit y être attaché.
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lisation ; la substitution des départements aux provinces explique ma pensée. La révolution française, matérialiste en apparence dans sa division départementale qui nomme les contrées par les fleuves, n'en efface pas moins les nationalités de provinces qui, jusque-là, perpétuaient les fatalités locales au nom de la liberté.
Il fallait que ce génie, contradictoire en apparence, du morcellement et de la centralisation se reproduisît dans notre langue, qu'elle fût éminemment propre à analyser , à résumer les idées. Cette double puissance constitue le génie aristotélique, qui met en poussière les agrégations naturelles et fatales , et tire de cette poussière des agrégations artificielles qui forment peu à peu le patrimoine de la raison humaine ; patrimoine légitime que la liberté a gagné à la sueur de son front.
Toutefois , avouons-le , le peuple , le siècle où tombent en même temps l'aristocratie et le sacerdoce , où le vieil ordre de la fatalité s'enfonce et se dissipe dans une poussière tour-
billonnante, certes, ce peuple et ce moment ne sont pas ceux de la beauté. Le plus mélangé des peuples, et à une époque où tout se môle, n'est pas fait pour plaire au premier aspect.
La France n'est point une race comme l'Allemagne ; c'est une nation. Son origine est le mélange, l'action est sa vie. Tout occupée du présent, du réel, son caractère est vulgaire, prosaïque. L'individu tire sa gloire de sa participation volontaire à l'ensemble ; il peut dire, lui aussi : Je m'appelle légion. Chercherez-vous là la personnalité superbe de l'Anglais, ou le calme, la pureté, le chaste recueillement de l'Allemagne? Demandez donc aussi le gazon de mai à la l'oute poudreuse où la foule a passé tout le jour.
Mélange, action, savoir-faire, tout cela ne se concilie guère, il faut le dire, avec l'idée d'innocence, de dignité individuelle. Ce génie libre et raisonneur, dont la mission est la lutte, apparaît sous les formes peu gracieuses de la guerre, de l'industrie, de la critique, de la
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dialectique. Le rire moqueur, la plus terrible des négations, n'embellit pas les lèvres où il repose. Nous avons grand besoin de la physionomie pour ne pas être un peuple laid. Quoi de plus grimaçant que notre premier regard sur le monde du moyen âge. Le Gargantua de Rabelais fait frémir à côté de la noble ironie de Cervantes et du gracieux badinage de TArioste.
Je ne sais pourtant si aucun peuple mêlé à la vie, engagé dans Taction autant que la France, aurait mieux gardé sa pureté. Voyez au contraire comme les races non mélangées boivent avidement la corruption. Le machiavélisme, plus rare en Allemagne, y atteint souvent un excès dont au moins le bon sens nous préserve. Nous avons, nous, le privilège d'entrer dans le vice sans nous y perdre, sans que le sens se déprave, sans que le courage s'énerve, sans être entièrement dégradés. C'est que, dans le plaisir du mal, ce qui nous plaît le plus, c'est d'agir, c'est de nous prouver à nous-mêmes que nous sommes libres par l'abus de la li-
berté. Aussi rien n'est perdu; nous revenons par le bon sens à Tidée de l'ordre.
Notre vertu, à nous, ce n'est pas l'innocence, l'ignorance du mal, cette grâce de l'enfance, celte vertu sans moralité; c'est l'expérience, c'est la science, mère sérieuse de la liberté. Le bien sortant ainsi de l'expérience est fort et durable; il dérive non de Faveuglc sympathie, mais de l'idée d'ordre. Il sort de la sensibilité incertaine et mobile pour entrer dans le domaine immuable de la raison.
H sera pardonné beaucoup à ce peuple pour son noble inslinct social. 11 s'intéresse à la liberté du monde; il s'inquiète des malheurs les plus lointains. L'humanité tout entière vibre en lui. Dans cette vive sympathie est toute sa gloire et sa beauté. Ne regardez pas l'individu à part; contemplez-le dans la masse et surtout dans l'action. Dans le bal ou la bataille , aucun ne s'électriso plus vivement du sentiment de la communauté, qui fait le vrai caractère d'homme. Les nobles faits, les paroles sublimes, lui viennent naturellement;
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des mots qu'il n'avait jamais sus, il les dit. Le génie divin de la société délie sa langue. C'est surtout dans le péril, lorsqu'un soleil de juillet illumine la fête, que le feu répond au feu, que jaillissent et rejaillissent la balle et la mort; alors la stupidité devient éloquente, la lâcheté brave; cette poussière vivante se détache, scintille, et devient merveilleusement belle. Une brûlante poésie sort de la masse et roule avec le glas du tocsin et Técho des fusillades, du Panthéon au Louvre, et du Louvre au pont de la Grève... Delà Grève? Non. Au pont d'Arcole. Et puisse ce mot s'entendre en Italie!
Ce que la révolution de juillet offre de singulier, c'est de présenter le premier modèle d'une révolution sans héros, sans noms propres; point d'individu en qui la gloire ait pu se localiser. La société a tout fait. La révolution du quatorzième siècle s'expia et se résuma dans la Pucelle d'Orléans, pure et touchante victime qui représenta le peuple et mourut pour lui. Ici pas un nom propre; per-
sonne n'a préparé, n'a conduit; personne n'a éclipsé les autres. Après la victoire, on a cherché le héros, et l'on a trouvé tout un peuple. Cette merveilleuse unité ne s'était pas encore présentée au monde. 11 s'est rencontré cinquante mille hommes d'accord à mourir pour une idée. Mais ceux-là n'étaient cpie les braves, une foule d'autres combattaient de cœur; la subite élévation du drapeau tricolore par toute la France a exprimé l'unanimité de plusieurs millions d hommes. Cet élan si impétueux n'a pas été désordonné. On s'accorda sans s^être entendus. Par-dessus l'action et le tumulte s'éleva l'idée de l'ordre. Dans l'absence momentanée d'un gouvernement, d'un chef visible, apparut Tinvisible souverain du monde, le droit et la loi. Au milieu d'un si grand trouble, pas un meurtre, pas un vol ne fut commis pendant les trois jours. Dans d'autres temps, on eût vu ici un miracle; aujourd'hui nous n'y voyons que lœuvre de la liber! é humaine ; mais quoi de plus divin que l'ordre dans la liberté?
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Ce moment unique qui me revient toujours en mémoire, soutient mon espérance et me donne foi aux destinées morales et religieuses de nia patrie. Au milieu de l'agitation universelle qui nous environne, je crois au repos de l'avenir. Car enfin ce peuple s'est uni un jour dans une pensée commune; l'idée divino de l'ordre a lui à ses yeux. Ce n'est pas en vain que l'on a une fois entrevu cet éclair céleste.
Ayons espoir et contiance, de quelque agitation que soit encore remplie la belle et terrible époque où notre vie s'est rencontrée. C'est la péripétie d'une tragédie où la victime est tout un monde. Époque de destruction, de dissolution, de décomposition, d'analyse^ et de critique. C'est, en philosophie, par l'analyse logique, dans l'ordre social, par cette autre analyse de révolutions et de guerres que l'homme passe d'un système à un autre, qu'il dépouille une forme pour en revêtir une autre qui donne toujours plus à l'esprit; mais ce n'est pas sans un cruel effort, sans un dou-
loureux déchirement qu'il s'arrache à la fatalité au sein de laquelle il est resté si longtemps suspendu; la séparation saigne aussi au cœur de l'homme. Cependant il faut bien qu'elle ait lieu, que l'enfant quitte sa mère; qu'il marche de lui-même ; qu'il aille en avant. Marche donc, enfant de la providence. Marche; tu ne peux t'arrêter; Dieu le veut! Dieu le veut! c'était le cri des croisades.
Ce dernier pas loin de l'ordre fatal et naturel, loin du Dieu de l'Orient, en est un vers le Dieu social qui doit se révéler peu à peu dans notre liberté même. Mais s'il est un moment où le premier disparait et s'efface, où l'autre tarde à paraître, un moment où les hommes croient^ comme AYerner, voir sur l'autel le Christ en pleurs avouer lui-même qu'il n'y a point de Dieu, dans quelle agonie de désespoir tombera ce monde orphelin? Demandez à l'infortuné Byron.
Comment du fond de cet abîme allons-nous remonter vers Dieu?
L'humanité, nous l'avons dit, procède éter-
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nellement de la décomposition à la composition, de l'analyse à la synthèse. Dans l'analyse, tous les rapports disparaissent, tous les liens se brisent, l'unité sociale et divine devient insensible. Mais peu à peu les rapports reparaissent dans la science et dans la société, l'unité revient dans la cité, dans la nature. Ce monde, naguère en poudre, se reconstitue et refleurit d'une création nouvelle où l'homme reconnaît, plus belle et plus pure, l'image de l'ordre divin. Aujourd'hui la science en est à l'analyse, à la minutieuse observation des détails ; c'estpar là seulement que son œuvre peut commencer. La société achève un laid et sale ouvrage de démolition : elle déblaie le sol encombré des débris du monde fatal qui s'est écroulé. Ce travail nous paraît long sans doute. Voilà bientôt quarante ans qu'il a commencé. Hélas! c'est plus d'une vie d'homme. Mais c'est peu dans la vie d'une nation. Tranquillisonsnous donc, et prenons courage ; l'ordre reviendra tôt ou tard, au moins sur nos tombeaux. L'unité, et cette fois la libre unité, reparais-
sant clans le monde social; la science ayant, par l'observation des détails, acquis un fondement légitime pour élever son majestueux et harmonique édifice, l'humanité reconnaîtra l'accord du double monde, naturel et civil, dans l'intelligence bienveillante qui en a fait le lien. Mais c'est surtout par le sens social qu'elle reviendra à l'idée de l'ordre universel. L'ordre une fois senti dans la société limitée de la patrie, la même idée s'étendra à la société humaine, à la république du monde.
U Athénien disait : Saint, cité de Cécropsl Et toi, ne diras-tu pas: Salut, cité de la providence l
Le christianisme a constitué l'homme moral; il a posé dans l'égahté devant Dieu un principe qui devait plus tard trouver dans le monde civil une appUcation féconde. Cependant les circonstances qui entourèrent son berceau l'ont rendu moins favorable à l'action commune, à la vie sociale, qu'à la contemplation inactive et solitaire. Lorsqu'il parut, Dieu était encore captif dans le matérialisme et la sensualité païenne ; l'homme était emprisonné dans l'é-
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troite enceinte de la cité antique. Le christianisme délivra l'homme en brisant la cité, affranchit Dieu en brisant les idoles. A ce moment unique, l'homme, entrevoyant pour la première fois sa patrie divine, languit pour elle d'un incurable amour, croisa les bras, et, les yeux vers le ciel, attendit le moment de s'y élancer. Quand sera-ce^ grand Dieu? ... Ouvrier impatient et paresseux, qui vous asseyez et réclamez votre salaire avant le soir, vous demandez le ciel, mais qu'avez-vous fait de la terre que Dieu vous a confiée? Suffit-il pour dompter la matière de briser des images, de jeûner, de fuir au désert? Yous devez lutter et non fuir, la regarder en face cette nature ennemie, la connaître, la subjuguer par Fart, en user pour la mépriser. Yous avez dissous la cité antique, cité étroite et envieuse qui repoussait l'humanité, et, des ruines de cette Babel, vous vous êtes dispersés par le monde. Yous voilà divisés en royaumes, en monarchies, parlant vingt langues diverses. Que devient la cité universelle et divine, dont la charité chré-
tienne vous avait donné le pressentiment, et que vous aviez promis de réaliser ici-bas?
Si le sens social doit nous ramener à la religion, l'organe de cette révélation nouvelle, l'interprète entre Dieu et l'homme, doit être le peuple social entre tous. Le monde moral eut son Yerbe dans le christianisme, fils de la Judée et de la Grèce; la France expliquera le Yerbe du monde social que nous voyons commencer.
C'est aux points de contact des races, dans la cohision de leurs fatahtés opposées, dans la soudaine explosion de Tintelligence et de la liberté, que jaillit de Ihumanité cet éclair céleste qu'on appelle le Yerbe, la parole, la révélation. Ainsi, quand la Judée eut entrevu l'Egypte, la Ghaldée et la Phénicie, au point du plus parfait mélange des races orientales, réclair brilla sur le Sinaï, et il en resta la pure et sainte unité. Quand l'unité juive se fut fécondée du génie de la Perse et de l'Egypte grecque, l'unité s'épanouit, et elle embrassa
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le monde dans l'égalité de la charité divine. La Grèce |j.uôoTo>to;, mère du mythe et de la parole, expliqua la bonne nouvelle ; il ne fallut pas moins que la merveilleuse puissance analytique de la langue d'Aristote pour dire aux nations le verbe du muet Orient.
' Au point du plus parfait mélange des races européennes, sous la forme de l'égalité dans la liberté, éclate le verbe social. Sa révélation est successive ; sa beauté n'est ni dans un temps ni dans un lieu. Il n'a pu présenter la ravissante harmonie par laquelle le verbe moral éclata en naissant : le rapport de Dieu à l'individu était simple; le rapport de l'humanité à elle-même dans une société divine, cette translation du ciel sur la terre, est un problème complexe, dont la longue solution doit remplir la vie du monde; sa beauté est, dans sa progression, sa progression infinie.
C'est à la France qu'il appartient et de faire éclater cette révélation nouvelle et de l'expliquer. Toute solution sociale ou intellectuelle reste inféconde pour l'Europe, jusqu'à ce que
la France l'ait interprétée, traduite, popularisée. La réforme du saxon Luther, qui replaçait le Nord dans son opposition naturelle contre Rome, fut démocratisée par le génie de Calvin. La réaction catholique du siècle de Louis XIY fut proclamée devant le monde par le dogmatisme superbe de Bossuet. Le sensualisme de Locke ne devint européen qu'en passant par Voltaire, par Montesquieu qui assujettit le développement de la société à l'influence des climats. La liberté morale réclama au nom du sentiment par Rousseau, au nom de l'idée par Kant ; mais l'influence du Français fut seule européenne.
Ainsi chaque pensée solitaire des nations est révélée par la France. Elle dit Je Verbe de l'Europe, comme la Grèce a dit celui de l'Asie. Qui lui mérite cette mission? C'est qu'en elle,, plus vite qu'en aucun peuple, se développe,, et pour la théorie et pour la pratique, le sentiment de la généraUté sociale.
A mesure que ce sentiment vient à poindre chez les autres peuples, ils sympathisent avec
le génie français, ils deviennent France; ils lui décernent, au moins par leur muette imitation, le pontificat delà civilisation nouvelle. Ce qu'il y a de plus jeune et de plus fécond dans le monde, ce n'est point l'Amérique, enfant sérieux qui imitera longtemps ; c'est la vieille France, renouvelée par l'esprit. Tandis que la civilisation enferme le monde barbare dans les serres invincibles de l'Angleterre et de la Russie, la France brassera l'Europe dans toute sa profondeur. Son intime union sera, n'en doutons point, avec les peuples de langues latines, avec l'Italie et l'Espagne, ces deux îles qui ne peuvent s'entendre avec le monde moderne que par l'intermédiaire de la France. Alors nos provinces méridionales reprendront l'importance qu'elles ont perdue.
L'Espagne résistera longtemps. La profonde démagogie monacale qui la gouverne, la ferme à la démocratie modérée de la France. Ses moines sortent de la populace et la nourrissent. Si pourtant ce peuple^ rassuré du côté de la France, reprend son génie d'aventure,
c'est par lui que la civilisation occidentale atteindra l'Afrique, déjà si bien nivelée par le mahomélisme.
L'Italie, celtique de race dans les provinces du Nord, l'Italie préparée à la démocratie par le génie antiféodal de l'Église et du parti guelfe, appartient de cœur à la France, qui ne lui demande pas plus aujourd'hui. Ces deux contrées sont sœurs; même génie pratique : Salerne et Montpellier, Bourges et Bologne, n'avaient-elles pas un esprit commun? L'économie politique, née en France, a retenti en Italie. Il y a un double écho dans les Alpes. La fraternité des deux contrées fortifiera le sens social de l'Italie, et suppléera à ce qu'elle laissera toujours à désirer pour l'unité matérielle et politique. Chef de cette grande famille, la France rendra au génie latin quelque chose de la prépondérance matérielle qu'il eut dans l'antiquité, de la suprématie spirituelle qu'il obtint au moyen âge. Dans les derniers temps, le traité de famille qui unissait la France, l'Italie et l'Espagne, dans une alliance fraternelle, était
une vaine image de celle future union qui doit les rappioclier dans une communauté de volontés et de pensées. Mais la vraie figure de cette union future de Fltalie et de la France, c'est Bonaparte. Ainsi Cliarlemagne figura matériellement l'unilé spirituelle du monde féodal etpontifical qui se préparait. Les grandes révolutions ont d'avance leurs symboles prophétiques. Quiconque veut connaître les destinées du genre humain doit approfondir le génie de l'Italie et de la France. Piome a été le nœud du drame immense dont la France dirige la péripétie. C'est en nous plaçant au sommet du Capitole, que nous embrasserons, du double regard de Janus, et le monde ancien qui s'y termine, et le monde moderne, que notre patrie conduit désormais dans la route mystérieuse de l'avenir.