‹ Introduction à l'Histoire universelle; suivie du Discours d'ouverture, à la Faculté des lettresChapitre 3 sur 4 · PRONONCÉ · texte numérisé non relu

PRONONCÉ

A LA FACULTÉ DES LETTRES Le 9 janvier 1834

Messieurs ,

C'est une chose grave de parler d'histoire dans un heu si profondément historique. Ces murs qui me rappellent tant de souvenirs, cet auditoire réuni de toutes les parties de la France, m'accablent et troublent ma parole; en ce moment unique, en cet étroit espace, l'histoire m'apparaît immense et variée, dans toute la complexité des lieux et des temps. — Dès le treizième siècle , dès le règne de saint

Louis , le nom de Sorboiine rappelle la grande école de la France, disons mieux, celle du monde ; tout ce que le moyen âge eut d'illustre a siégé sur ces bancs. La subtilité hibernoise de Duns Scott, l'ardeur africaine de Raymond LuUe , ridéaliste poésie de Pétrarque , tout s'y rencontra. Ceux qui ne purent reposer nulle part, l'auteur de la Jérusalem, et celui de la Divine comédie, l'exilé de Florence, le contemplateur errant des trois mondes, ils s'arrêtèrent ici un instant. Au dix-septième siècle, cette enceinte renouvelée par Richelieu fut témoin des premiers essais du Platon chrétien, de Malebranche, et des rudes combats d'Arnaud. A deux pas de cette-maison furent élevés Fénelon, Molière et Voltaire. A l'ombre des murs extérieurs de cette chapelle , dans l'obscurité d'une petite rue voisine , écrivirent Pascal et Rousseau. Ici même , un étudiant , un jeune homme de vingt-cinq ans , M. Turgot , posa dans une thèse les véritables bases de la philosophie de l'histoire. L'histoire, Mes- . sieurs, celle de la philosophie, de la litté-

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rature, des événements politiques, avec quel éclat elle a été récemment professée dans cette chaire, la France ne Toubliera jamais. Qui me rendra le jour où j'y vis remonter mon illustre maître et ami, ce jour où nous entendîmes pour la seconde fois cette parole simple et forte, limpide et féconde, qui, dégageant la science de toute passion éphémère, de toute partialité, de tout mensonge de fait ou de style, élevait l'histoire à la dignité de la loi ?

Telle a été. Messieurs, des temps les plus anciens jusqu'au nôtre, la noble perpétuité des traditions qui s'attachent au lieu où nous sommes. Cette maison est vieille ; elle en sait long, quelque blanche et rajeunie qu'elle soit; bien des siècles y ont vécu ; tous y ont laissé quelque chose. Que vous la distinguiez ou non, la trace reste, n'en doutez pas. C'est comme dans un cœur d'homme I Hommes et maisons , nous sommes tous empreints des âges passés. Nous avons en nous, jeunes hommes, je ne sais

combien d'idées , de sentiments antiques, dont nous ne nous rendons pas compte. Ces traces des vieux temps , elles sont en notre âme confuses, indistinctes, souvent importunes. Nous nous trouvons savoir ce que nous n'avons pas appris ; nous avons mémoire de ce que nous n'avons pas vu ; nous ressentons le sourd prolongement des émotions de ceux que nous ne connûmes pas. On s'étonne du sérieux de ces jeunes .visages. Nos pères nous demandent pourquoi, dans cet âge de force, nous marchons pensifs et courbés. C'est que l'histoire est en nous, les siècles pèsent, nous portons le monde.

Je voudrais , Messieurs , analyser avec vous ces éléments complexes , qui nous gênent d'autant plus que nous les démêlons à peine, saisir tout ce qu'il y a d'antique dans celui qui est né d'hier , m'expUquer à moi , homme moderne , ma propre naissance , me raconter mes longues épreiives pendant les cinq derniers siècles', reconnaître ce pénible et ténébreux

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passage par où, après tant de fatigues, je suis parvenu au jour de la civilisation, de la liberté.

Grave , solennel , laborieux sujet 1 il s'agit de dire comment l'homme, perdu dans l'obscure impersonnalité du moyen âge, s'est révélé à soi-même , comment l'individu a commencé de compter pour quelque chose et d'exister en son propre nom. Plus d'esclave, plus de serf! l'esclave c'est désormais la matière, domptée, asservie par l'industrie humaine. L'antiquité rabaissa l'homme au rang de chose; l'âge moderne élève la nature , elle TennobUt par l'art , elle l'humanise. Une société plus juste s'appuie sur la base de l'égahté. L'ordre civil est fondé, la liberté conquise.... et qu'on vienne nous l'arracher!...

Ce qu'il en a coûté à nos pères pour nous amener là, l'histoire aura beau faire, nous ne le saurons jamais. Tant d'elTorts, de sang, de ruines !... On a bien tenu compte des moments

dramatiques, des combats ^ des révolutions; mais les longs siècles de souffrance, les misères extrêmes du peuple, ses jeûnes sans fin, ses effroyables douleurs pendant les guerres des Anglais, pendant les guerres de religion, dans la guerre de Trente ans, dans celles de Louis XIV, ce qu'on en a dit est bien peu de chose. Nous jouissons de tout, nous les derniers venus. Tous les siècles ont travaillé pour nous. Le quatorzième, le quinzième, nous ont assuré une patrie ; ils ont sué la sueur et le sang ; ils ont chassé l'Anglais; ils nous ont fait la France. Le seizième, pour nous donner la liberté religieuse, a subi cinquante ans d'horribles petites guerres, d'escarmouches^ d'embûches , d'assassinats , la guerre à coups de poignard , à coups de pistolet. Le dix-huitième la fit à coups de foudre , et cependant il créait la société où nous vivons encore ; création soudaine; le père n'y plaignit rien; où quelque chose manquait , il s'ouvrait la veine , et donnait à flots de son sang.... Ainsi, chaque âge contribua ; tous souffrirent, combattirent, sans

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s'inquiéter si cela leur profiterait à eux-mêmes. Ils moururent sans prévoir... Nous qui savons, Messieurs , nous qui cueillons les fruits de leur labeur, bénissons-les, et travaillons de telle sorte que nous soyons bénis à notre tour ({ de ceux qui appelleront ce temps le temps antique ».

Ce fut une solennelle époque dans l'iiistoire que l'an 1300, ce moment où Boniface YIII proclama son jubilé , comme pour signaler par cette pompeuse solennité la fin de la domination pontificale sur l'Europe. Il y eut grande foule à Rome ; on compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y eut plus moyen de compter; ni les maisons ni les églises ne suffirent à les recevoir; ils campèrent par les rues et les places sous des abris construits à la hâte , sous des toiles , sous des tentes , et sous la voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, le genre humain venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat. Le grand poète du moyen âge, Dante, était alors à Rome ;

il4 DISCOURS

ce spectacle ne fut pas perdu pour lui. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants ; le poète convoqua dans son poème tous les morts ; il lit )a revue du monde fini , le classa , le jugea. Le moyen âge , comme l'antiquité , comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut dit et profané. Le sceau fut enlevé , brisé ; on ne l'a pas retrouvé depuis. Le moyen âge avait vécu ; la vie est un mystère qui périt lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la 'Divina Commedia , la cathédrale de Cologne , les peintures du Campo-Santo de Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

Ce vieux monde, qui s'éteignait alors, avait vécu sur deux idées d'ordre, le saint pontificat romain, le saint empire romain, deux hiérarchies universelles , deux ordres , deux absolus , deux infinis. Deux infinis ensemble, c'est chose absurde. Un ordre double, c'est désordre. Combien en fait les deux hiérarchies

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étaient-elles troublées , c'est ce que personne n'ignore ; mais enfin cette fiction légale avait mis quelque simplicité dans la vie. Le baron relevait sans difficulté du comte , le comte du roi ; le roi lui-même ne méconnaissait pas dans l'empereur la tête du monde féodal. Chacun savait sa place, la route était prévue , tracée d'avance. On naissait, on mourait dans un ordre prescrit. Si la vie était triste et dure, il y avait du moins pour la mort un bon oreiller.

Aussi, lorsque tout cela s'ébranla, lorsque l'édifice oii l'on s'était établi pour l'éternité se mita chanceler, l'humanité n'eut garde de se réjouir. Elle ne vit pas en cela , comme nous pourrions croire, un affranchissement. Ce fut une immense tristesse. Chacun joignit les mains , et dit : Que deviendrons-nous?

Ce fut. Messieurs, comme si, une planète hostile s^approchant de la nôtre , en suspendant les lois, en troublant l'harmonie, vous

il6 DISCOURS

voyiez celte maison trembler, le sol remuer, les montagnes' s'émouvoir , le mont Blanc descendre et se mettre en marche au-devant des Pyrénées.

D'abord les deux figures colossales , le pape et l'empereur , se heurtèrent front contre front ; le monde fit cercle autour. Il y eut là des choses étranges. Ces deux représentants de TEurope chrétienne mirent bas toute religion , et renièrent. Le chef du saint empire appelle les Sarrasins contre les chrétiens , les établit enltahe, en face de Rome ; il alla donner J a main au soudan ; il écrivit , telle est du moins la tradition , le livre des Trois imposteurs , Moïse, Mahomet ei Jésus-Christ. De l'autre côté, le pape, le prêtre, le pacifique, prit le glaive , jeta l'étole , et fit de sa crosse une massue ; il vendit les clefs et la mitre , il se vendit lui-même à la France , pour tuer l'empereur. Il le tua , mais il en mourut , laissant dans la plaie son aiguillon et sa vie.

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Un signe grave de mort , c'est le soin dont les deux adversaires se travaillent à cette époque pour constater qu'ils sont en vie. Jamais ils n'ont crié plus haut , jamais ils n'ont élevé de plus superbes prétentions; ils s'agitent, déclament et gesticulent en furieux du fond de leurs sépulcres. Leurs partisans répètent fièrement des paroles de démence, dont on frémit alors; bravades de la mort, insolence du néant. D'un côté , Barthole proclame que toute âme est soumise à l'empereur , que le monde spirituel est à lui, comme le temporel, qu'il est la loi vivante, « Non , réplique le défenseur du pape, le frère Augustinus Triumphus, l'autorité infinie, immense , c'est celle du pape ; immense j je veux dire , sans nombre , poids , ni mesure. Le pape, c'est plus qu'un homme , plus qu'un ange , puisqu'il représente Dieu. » Et si Barthole insiste , les moines , poussés à bout , lui diront « qu'entre le soleil de la papauté et la lune de l'empire , il y a cette différence , que la terre étant sept fois plus grande que la lune, le soleil huit fois

plus grand que la terre, le pape est tout juste quarante-sept fois plus grand que l'empereur. ))

■ Quoi qu'on pense de cette étrange arithmétique , quelle que soit entre les concurrents la grandeur relative , tous deux sont alors bien petits. C'est le moment où le premier résigne dans sa Bulle d'or les principaux droits de Fempire ; dans cette dernière comédie , les électeurs le débarrassent respectueusement de son pouvoir; ils lui dressent une table haute de six pieds, ils le servent à table, mais sur cette table ils lui font signer son abaissement et leur grandeur. Le temps n'est pas loin où ce maître du monde engagera ses chevaux aux marchands qui ne voudront plus lui faire crédit , et s'enfuira de peur d'être retenu par les bouchers de Worms. Pauvre dignité impériale, elle va traîner son orgueilleuse misère , fugitive avec Charles lY^ captive avec Maximilien ; celui-ci servira le roi d'Angleterre à cent écus par jour, jusqu'à ce qu'il rétabhsse ses

affaires par un mariage, et que sa femme le nourrisse.

Le pape, d'autre part , n'est ni moins fier ^ ni moins humilié. Souffleté en Boniface YIII par son bon ami le roi de France , il est venu se mettre à sa discrétion. Le gascon Bertrand de Gott, pour devenir Clément Y , pactise secrètement dans cette sombre forêt de Saint- Jean d'Angely ; il y baise , les uns disent la griffe du diable; les autres , la main de Philippe le Bel. Tel est le marché satanique : les Templiers périront, et avec eux la mémoire des croisades; Boniface YIII sera flétri ; le pape déclarera que le pape peut faillir ; autrement dit , la papauté se tuera elle-même ; le juge se condamnera; l'immuable aura reculé.

Ce qu'il y a encore de dur dans la pénitence du pape, c'est qu'il est forcé par le roi de France de continuer à maudire l'empereur qu'il ne hait plus. « Hélas! disait Benoît XII aux impériaux qui demandaient l'absolution,

le roi de France ne le voudra pas. Il m'a déjà menacé de me traiter plus mal que Boniface YIII. » Philippe de Valois tenait en effet le pape et la papauté ; il avait contre elle son Université , sa Sorbonne. Il fit un instant craindre à Jean XXII de le faire brûler comme hérétique. « Pour les choses de la foi , lui écrivait-il , nous avons ici des gens qui savent tout cela mieux que vous autres légistes d'Avignon. »

Voilà , Messieurs , dans quelles misères tombèrent les deux grandes puissances qui, au moyen âge, avaient représenté le droit : le saint empire et le saint pontificat. L'idée du droit, placée naguère dans les deux représentants des pouvoirs temporel et spirituel, où vat-elle se transporter? L'homme est lâché hors de la route antique , le sentier tracé disparaît à ses yeux, il se trouve obligé de se guider et de voir pour soi. La pensée soutenue jusquelà, jusqu'alors persuadée qu'elle ne pouvait aller d'elle-même , la voilà laissée comme orpheline ; il lui faut , seulette et timide , che-

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miner par sa propre voie dans ce vaste désert du monde.

Elle chemine; à côté d'elle marchent les nouveaux guides qui veulent la conduire. Ceux-ci, Franciscains, Dominicains, parlent encore au nom de l'Église. Ce sont des moines, mais des moines voyageurs, mendiants. Ils n'ont rien de la sombre austérité du moyen âge; l'humanité n'a rien à craindre ; ils lui font un petit chemin de fleurs; s'il y a un mauvais pas, ils jettent sous ses pieds leur manteau. Lestes et facétieux prédicateurs , ils charment l'ennui du voyage spirituel. Ils savent de belles histoires, ils les content, les chantent, les jouent , les mettent en action. Ils en ont pour tout rang, pour tout âge. La foi, élastique en leurs mains, s'allonge, s'accourcit à plaisir. Tout est devenu facile. Après la loi juive, la loi chrétienne ; après le Christ , saint François. Saint François et la Yierge remplacent tout doucement Jésus- Christ. Les plus hardis

de l'ordre annoncent que le Fils a fait son

temps. C'est maintenant le tour du Saint-Esprit. Ainsi, le christianisme sert de forme et de Yéhicule à une philosophie antichrétienne. L'autorité est ruinée par ceux qu'elle avait institués ses défenseurs.

Tandis que ces moines entraînent le peuple dans leur mysticisme vagabond , les juristes , immobiles sur leurs sièges, ne poussent pas moins au mouvement. Ceux-ci, âmes damnées des rois, fondateurs du despotisme monarchique, ne semblent pas d'abord pouvoir être comptés parmi les Ubérateurs de la pensée. Enfoncés dans leur hermine , ils ne parlent qu'au nom de l'autorité; ils ressuscitent les procédures de l'Empire , la torture , le secret des jugements. Ils somment l'esprit humain de marcher droit par Titinéraire du droit romain. Ils lui montrent dans les Pandectes la route nécessaire. Rien [de plus , rien de moins. C'est lam/^ow éaite. Si l'humanité se hasarde de demander autre chose , ils n'entendent pas , ils ne comprennent pas, ils secouent la tête : Nihil

hoc ad edicium prœtoris. Ces gens-là ont traversé le moyen âge sans en tenir compte. Depuis Tribonien, ils ne datent plus. Ce sont les sept dormants qui se sont couchés sous Justinien, et se réveillent au onzième siècle. Quand le monde pontifical et féodal invoque le temps comme autorité^ les jurisconsultes sourient, ils lui demandent son âge ; cette jeune antiquité de quelques siècles leur fait pitié. Leur religion, c'est Rome aussi, mais la Rome du droit ; celle-ci les rend hardis contre l'autre ; un des leurs s'en va froidement appréhender au corps le successeur des apôtres. Cette lutte, commencée par un soufflet, ils la continuent poliment pendant cinq cents ans au nom des libertés de l'Église gaUicane. Ils mettent tout doucement la féodahté en pièces avec leur suc-' cession romaine , qui morcelle les fiefs. Ils relèvent la monarchie de Justinien. Ils prouvent doctement aux rois que tout droit est aux rois; ils nivellent tout sous un maître.

Dans leur démolition du monde pontifical

et féodal , les légistes procèdent avec méthode. D'abord ils défendent l'empereur contre le pape , puis ils poussent le roi de France contre le pape et l'empereur. 11 ne tient pas à eux qu'en celui-ci ne soit coupée la tête du monde féodal. Ce monde s'en va en morceaux. Quand la France s'élève par la ruine de l'Empire , qui s'était dit son suzerain , quand le roi de France, transfiguré de Dieu au diable, de saint Louis à Philippe le Bel, commence, sous la direction des juristes, à réclamer la suzeraineté universelle, son vassal d'Angleterre répond pour tous; il répHque brutalement : Non. Que dis-je ? il a l'insolence de jeter par terre son seigneur : C'est moi , dit-il , qui suis roi de France.

Alors commence une furieuse guerre. Elle commence entre deux rois , elle continue entre deux peuples. C'est la forte et petite Angleterre qui vient secouer rudement la France endormie. Le sommeil est profond après ce long enchantement du moyen âge. Pour arri-

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ver jusqu'au peuple , il faut que TAnglais passe à travers la noblesse. Celle-ci , battue à Crécy, prise et rançonnée à Poitiers, s'enferme dans ses châteaux; l'Anglais ne peut l'en tirer, les plus outrageuses provocations suffisent à peine. Cinq ou six fois elle refusela bataille avec (les armées doubles et triples. Alors l'Anglais s'en prend à l'homme du peuple , au paysan; il lui coupe arbres, vignes, l'affame, le bat , lui brûle sa maison , lui tue son porc^ lui prend sa femme , donne aux chevaux la moisson en herbe.... 11 en fait tant, que le bonhomme Jacques se réveille , ouvre les yeux » se tâte , et remue les bras. Furieux de misère et n'ayant rien à perdre , il se rue contre son seigneur, qui l'a si mal défendu, il lui casse ses sabots sur la tête ; cela s'appelle la Jacquerie. Jacques a senti sa force. Les étrangers revenant , il sent de plus son droit , il s'avise que le bon Dieu est du parti français. Alors les femmes même s'en mêlent, elles jettent leur quenouille, et mènent les hommes à l'ennemi. Cette fois, Jacques s'appelle Jeanne; c'est Jeanne la Pucelle.

La France a aux Anglais une grande obligation. C'est l'Angleterre qui lui apprend à se connaître elle-même. Elle est son guide impitoyable dans cette douloureuse initiation. C'est le démon qui la tente et l'éprouve , qui la pousse, l'ai guillon dans les reins, par les cercles de cet enfer de Dante, qu'on appelle l'histoire du quatorzième siècle. 11 y eut là, Messieurs, un temps bien dur. D'abord une guerre atroce entre les peuples, et, en même temps, une autre guerre, celle de la fiscalité, entre le gouvernement et le peuple ; l'administration naissante vivant au jour le jour de confiscations, de fausse monnaie, de banqueroute; le fisc arrachant au peuple affamé de quoi payer les soldats qui le pillent. L'or, redevenu le dieu du monde, comme au temps de Carthage , et l'exécrable impiété des mercenaires antiques renouvelée dans les condottieri de toutes nations .

De temps à autre, quelques mots jetés par les historiens nous font entrevoir tout un monde de douleiu\ « A cette époque , dit l'un deux,

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il ne restait pas hors des lieux fortifiés une maison debout, de Laon jusqu'en Allemagne. » « En l'année 1348, dit négligemment Froissart, il y eut une maladie , nommée épidémie, dont bien la tierce partie du monde mourut. »

Et tout en effet semblait se mourir. A la sérieuse inspiration des grands poèmes chevaleresques succédait la dérision obscène des fabhaux. Le monde n'avait plus de goût qu'aux licencieux écrits de Boccace. La poésie semblait laisser la place au conte, à l'histoire, l'idéal à la réalité. Entre Joinville et Froissart apparaît le froid et judicieux Yillani.

Ce triomphe universel de la prose sur la poésie, qui, après tout, n'annonçait qu'un progrès vers la maturité, vers l'âge viril du genre humain, on crut y voir un signe de mort. Tous s'imaginèrent, comme avant l'an 1000, que le monde allait finir. Plusieurs se hasardèrent à prédire l'époque précise. D'abord ce devait être en l'an 1260; puis l'on ob-

tint un sursis jusqu'en 1303, jusqu'en 1335; mais, en 1360, le monde était sûr de sa fin ; il n'y avait plus de rémission.

Rien ne finissait pourtant; tout continuait, mais tout semblait s'obscurcir et s'enfoncer dans les ténèbres ; le monde s'efïrayait, il ne savait pas que parla nuit il allait au jour. De là ces vagues tristesses qui n'ont jamais su se comprendre elles-mêmes. De là les molles douleurs de Pétrarque, et ces larmes intarissables qu'il regarde puérilement tomber une à une dans la source de Yaucluse. Mais c'est à Tauleur de la Divine Comédie qu'il est donné de réunir tout ce qu'il y a alors en l'homme de trouble et d'orage. Délaissé parle vieux monde, et ne voyant pas l'autre encore, descendu au fond de l'enfer, et distinguant à peine les douteuses lueurs du purgatoire, suspendu entre Virgile qui pâlit et Béatrix qui ne vient pas^ tout ce qu'il laisse derrière lui parait renversé, à contresens. La pyramide infernale lui semble porter sur la pointe. Cependant,

par cette pointe, les deux mondes se touchent, celui des ténèbres et celui du jour. Encore un effort, la lumière va reparaître; et le poète, ayant franchi ce pénible passage, pourra s'écrier : « La douce teinte du saphir orienta! » qui flotte dans la sérénité d'un air pur a » réjoui le regard consolé; j'en suis sorti, de » cette morte vapeur qui contristait mon cœur » et mes yeux. »

Messieurs, ne désespérez jamais. De nos jours, comme au temps de Dante, vous entendrez souvent des paroles de tristesse et de découragement. On vous dira que le monde est vieux, qu'il pâUt chaque jour, que l'idée divine s'éclipse ici-bas. N'en croyez rien ; pour moi, si je pensais qu'il en fût ainsi, jamais je n'aurais entrepris de vous raconter cette triste histoire, jamais je ne serais monté dans cette chaire. Non, Messieurs, au milieu des variations de la forme, quelque chose d'immuable subsiste. Ce monde où nous vivons est toujours la cité de Dieu. L'ordre civil, si chère-

ment acheté par nous, est divin de justice et de moralité. La puissance du sacrifice n'est pas éteinte. Ce siècle n'est pas plus qu'un autre déshérité de dévouement. Le droit éternel a ses fidèles qui le suivent jusqu'à la mort. De nos jours, nous en avons connu qui couronnèrent une vie pure d'une fin héroïque. Nous n'avons pas connu ceux qui, aux siècles antiques, donnèrent leur vie pour leur foi. Mais pourtant, nous aussi^ nous avons vu, touché des martyrs. Leurs reliques ne sont ni a Rome, ni à Jérusalem; elles sont au milieu de nous, dans nos rues, sur nos places; chaque jour nous nous découvrons devant leurs toraheaux.

Quels que soient nos . doutes, nos incertitudes, dans ces âges dé transition, croyons fermement au progrès, à la science, à la liberté. Marchons hardiment sur cette terre, elle ne nous manquera pas; la main de Dieu ne lui manque pas à elle-même. Nous sommes toujours, croyez-le bien, environnés de la Providence. Elle a mis en ce monde, comme

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on l'a remarqué pour le système solaire, une force curative et réparatrice qui supplée les irrégularités apparentes. Ce que nous prenons souvent pour une défaillance est un passage nécessaire, une crise périodique qui a ses exemples et qui revient à son temps.

C'est à Fhistoire qu'il faut se prendre, c'est le fait que nous devons interroger, quand l'idée vacille, et fuit à nos yeux. Adressons nous aux siècles antérieurs; épelons, interprétons ces prophéties du passé ; peut-être y distingueronsnous un rayon matinal de l'avenir. Hérodote nous conte que, je ne sais quel -peuple d'Asie ayant promis la couronne à celui qui le premier verrait poindre le jour, tous regardaient vers le levant ; un seul, plus avisée se tourna du côté opposé ; et, en effets pendant que l'orient était encore enseveli dans l'ombre, il aperçut vers le couchant les lueurs de l'aurore qui blanchissaient déjà le sommet d'une tour !

ET

Introduction... et non pas esquisse. ^ Une esquisse doit représenter tous les grands traits de l'objet. Une introduction promet seulement une méthode, un fil pour guider celui qui veut faire une étude de cet objet; elle peut négliger beaucoup de choses qui devraient trouver place même dans une simple esquisse.

Page 3. — Entité l'espiit et la matière.... interminable lutte. — Je félicite de tout mon cœur les nouveaux apôtres qui nous annoncent la bonne nouvelle d'une pacification prochaine. Mais j'ai peur que le traité n'aboutisse simplement à matérialiser l'espi'it. Le panthéisme industriel qui

croit commencer une religion ignore deux choses : d'abord, qu'une religion tant soit peu viable part toujours d'un élan de la liberté morale, sauf à finir dans le panthéisme, qui est le tombeau des religions; en second lieu, que le dernier peuple du monde chez lequel la personnalité humaine consentira à s'absorber dans le panthéisme, c'est la France. Le panthéisme est chez soi en Allemagne, mais ici I...

Page 3. — De la liberté et de la fatalité, — Je prends ce dernier mot au sens populaire, et je place sous cette dénomination générale tout ce qui fait obstacle à la liberté. — Comment coexistent-elles ? Demandez à la philosophie, qui, peutêtre, sur ce point, devrait avouer plus nettement son impuissance.

Page 3. — Dans la philosophie et dans Thistoire. Ce reproche ne peut être adressé à M. Guizot. Il a respecté la liberté morale, plus qu'aucun historien de notre époque; il n'asservit l'histoire ni au fatalisme de races, ni au fatalisme d'idées; un esprit aussi étendu repousse naturellement toute solution exclusive. ^ Le grand ouvrage que nous promet M. Villemain (Vie de Grégoire VU), sera de même, nous en sommes sûrs d'avance, éloigné d'une doctrine qui tend à pétrifier l'histoire. Un grand écrivain est incapable de fausser et

briser la vie pour la faire entrer, bon gré, mal gré, dans des formules.

Page 5. — Selon M. Ampère, ces courants magnétiques expliquent la chaleur de la superficie du globe mieux qu'aucune autre hypothèse; ils sont dirigés en général de l'est à l'ouest.

Page 6. — Puissants aromates. — Voyez dans Chardin (t. iv. p. 43, édit. deLanglès, 18H), avec quelle prodigalité on use des parfums aux Indes; aux noces d'une princesse de Golconde, en 1679, on en versait deux ou trois bouteilles surchacua des conviés.

Page 6. — Multiplié à l excès. — Laknot, ancienne capitale du Bengale, contenait, ea 1538, douze cent mille familles, d'après TAyen- Acbery.

Page 7. — Un troupeau d'éléphants sauvages vient en fureur, — Voir le drame de Sakontala.

Page 8. — Mille sou7res vives. — Un visir du Korazan (Bactriane) trouva, dans les registres de la province, qu'il y avait eu autrefois quarantedeux mille kerises ou canaux souterrains. — CÂa-

leur féconde et homicide.... J'ai vu dans un songe du malin lange de la mojH qui fuyait sans chaussure et des pieds et des mains, loin de la ville de Raga. Je lui dis : Et toi aussi, tu fuis ! Voir, pour cette citation d'un poète persan, et pour tous les détails qui suivent, Chardin, t. ii, p. 413; t. m, p. 405; t.iY, p. 57, 58, 1-25, i27. —Voir aussi le magnifique ouvrage de Porter (Ker Porter's travels, 1818, 2 vol. in-4°), le seul qui mérite de faire autorité sous le rapport de Tart.

Page 9. — En se tuanl sous ses yeux. — Asiatic Researches, m, 344 ; v. 26S.

Page 9. — Dans la fatalité même. — Das Heldenbuch von Iran ans dem Schah Nameh des Firdussi von J. Gœrres (1820). Einleitung.

Page 10c — Le don du Nil. — Hérod. ii, 5.

"Oti AiyuTiTOç... tzii Ar/uTiTictct £7:ixT7]Toç T£ yv] xat

Pvge 11. — Le grand Albuquerque.... — Gommentarios do grando Alfonso de Alboquerque, capitan gênerai dà India, elc , 1576. in-fol., par le fils même d'Albuquerque. — Voir aussi l'Asia Portugueza de Barros, et ses continuateurs.

Page 12. — Qui combat des deux mains.... qui n hésite point à manger les pains de proposition.- — Jnges,chap.iii, V. 15. — Rois, liv. i, chap. xxi.

Page 17. — Réclamant pour V homme auprès du père des Dieux...

Zz\) Tràxrip, 7)8' à»,oi [j.àxape; ôeoi aîev éovxs:, MrjTi; Èirt upôçptov àyavo; xol yjTïto; earo) Zv.TiTixovyoz pao-O.eù:, p.v]5é çpecrlv ato-tjjia elôco:, '. )>X' alei xaÀSTïo; t' eiv], xat alauXa pc'^ot. 'Q; ouTi; [JLe[xvviTat OSuacryjo; ôétoto Aawv olcrtv àvaace, 7TaTï;p ô' w; rjnio; "^ôv...

Obyss. E.

Page 20. — Rome, etc. — Le développement et les preuves de tout ceci se placent plus naturellement dans mon Histoire Romaine.

Page 22. — Le monde sémitirjue résistait....— Voyez dans le i^"" vol. de V Histoire Romaine, liv. II, chap. 2, le tableau de la longue lutte du monde sémitique et du monde indo-germanique.

Page 25. — Relut le Phédon à U tique, mourut à Philippes en citant Euripide, ou s'éc?-ia en grec sous le poignard de Drutus. — Voyez dans Plutarque les vies de Caton et de Brutus, et dans Suétone celle de César.

Page 26. — Rome avait r^epoussé les Bacchanales, — Cette invasion de Rome par les idées de la Grèce et de l'Orient fait un des principaux objets du troisième livre de mon Histoire Romaine (in° liv. Dissolution de la Cité, ch. 2).

Page 26. — Le sombre Séî^apis, autre dieu de la vie et de la mort. — Adrien écrivait : « Ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens, et ceux qui se disent évoques du Christ sont consacrés à Sérapis... Ils (ceux d'Alexandrie) n'ont qu'un Dien, auquel rendent hommage les chrétiens, les juifs et toutes les nations. » Lettre d'Adrien dans Vopiscus. Saturnin, chap. 8. — Voyez la dissertation de M. Guignant, à la suite du t. v de la trad. de Tacite, par M. Burnouf.

Page 26. — Sous le Capitole... Le sangmnaire Mithra.., — Le fameux bas-relief mithriaque de la villa Borghèse, qui se trouve aujourd'hui au Louvre, avait été consacré dans le souterrain qui conduisait àtravers leiMont Capitolin du Champde-Mars au Forum. — Bu hideux taurobole... Voyez le mémoire de M. Lajart, et la Syinbolique de Creuzer, notes de M. Guignant.

Page 27. — La liberté^ affamée de douleur^ courut à rainphithéâtre, et savoura son supplice..,, — Nous

ET ECLAIRCISSEMENTS. i4t

avons entre autres lettres de saint Ignace, évoque d'Antioche, celle qu'il écrivit aux chrétiens de Rome qui voulaient le délivrer et le priver ainsi de la couronne du martyre : « J'ai l'espoir de vou s saluer bientôt sous les fers du Christ, pourvu que j'aie le bonheur de consommer ce que j'ai commencé si heureusement. Ce que je crains, c'est que votre charité ne me fasse tort. Je ne retrouverai jamais une occasion pareille d'arriver à Dieu; si vous me favorisez de votre silence, je

suis à lui Yous n'êtes point envieux; vous

enseignez les autres. Je ne veux qu'accomplir vos enseignements. Laissez-moi devenir la pâture des bêtes; je suis le froment de Dieu; que je puisse, broyé sous leurs dents, être trouvé le vrai pain de Dieu!... Ohl puissé-je jouir des bêtes qu'on me prépare..,. Je vous écris vivant, mais avide et amoureux de la mort (ovaijxyiv twv

6rjp(ojv TWV l(j(.ol iQT0t[xa(Tjji.£V03v... Çwv yàp Ypacfo) u(jlTv^ cpfov TouàTToÔaveiv). » Cette lettre, dont la critique a établi l'authenticité, n'est pas du nombre des lettres apocrypes du même père [SS. Patrumquitemporihiis a/)()Stolicis floruei^unt, Barnahœ^ Clementk^ Hermœ^ Ignatiiy Polycarpi opéra. Recensuit J. Clericus, Amstelsedami, 1724, in-fol. ; p. 25-30).

Page 28. — Je vois devant moi le gladiateur expirant... — Childe-Harold, iv, 191-2.

I see before me tlie gladiator lie :

He leans upon his hand — liis raanly brow Consents to death ! but conquers agony. And bis droop'd head sinks gradually low — And tbrougb liis side tbe last drops, ebbing slow From the red gasb, fall heavy, one by one, Like tbe first of a tbunder-sbower; and now Tbe arena swims around bim — be is gone, - [won. Ere ceased tbe Inbuman sbout wbicb bail'd the wrctcb wbo

He beard it, but be beoded not — bis eyes Were witb bis beart, and tbat was far away He reck'd not of tbe life be lost nor prize, But wbere bis rude but by tbe Danube iay There were bis young barbarians ail at play, There was tbeir Dacianmotbcr — lie, tbeir sire, Butcber'd to make a Roman boliday — Ail tbis rusb'd witb bis blood — sball be expire, And unavenged ? — Arise ! ye Gotbs, and glut your ire !

Wbile stands tbe Coliseum, Rome sball stand; Wben falls tbe Coliseum, Rome sball fall ; And wben Rome' falls — tbe world

Pagi'] ho. — Bu Bosphore à la Balavie. — Sur l'établissement des Francs aux bords du Pont- Euxin, et leur retour dans le pays des Bataves, v. Panegyr. vd. y, 18, et Zozim. 1, p. G6.

Page 30. — Sous leur domination farouche et impitoyaile, l'esclavage... — U est visible que les

Francs n'accordèrent pas au propriétaire d'esclaves une protection aussi spéciale que les Bourguignons et les Visigoths. — Voyez dans le tome IV de la Collection des Historiens de France, lexBurgundionum, tit. xxxix; Qilex Visigo'horum, lib. m, tit. Il, § 3, 4, 3 ; tit. m, § 9. — Lib v, tit. JV, § 17, 18,21; tit. VII, §2, 3, 10, 11, 13, 14, 16, 17, 20, 21. — Lib. vi, tit. m, 6; tit. iv, 1, 9, 11; tit. V, 9, 20 — Lib, vu, tit. i, § 6 ; tit. ii, § 21 ; tit. m, § 1, 2, 4. —Lib. ix, tit. i.

Page 32. — N'est-ce pas là Jérusalem?... — Videres mirum quiddam ; ipsos infantulos, diim obviàm habent quœlibet castella vel urbes, si hsec esset Jérusalem ad quam tenderent, rogitare. Guibert^ lib. i.

Page 32. — Les arceaux sans nombre des cathédrales...— Vers l'an 1000, le monde du moyen âge, étonné d'avoir survécu à cette époque, pour laquelle on lui annonçait depuis si longtemps sa destruction [adventante mundt vespero, etc.), se mit à l'ouvrage avec une joie enfantine, et renouvela la plupart des édifices religieux. — C'était, dit un contemporain, comme si le monde, se secouant lui-même, et rejetant ses vieux lambeaux, eût revêtu la robe blanche des églises ; e7'at enim instar ac si mundus ipse excutiendo semet, rejecta,

f44 NOTES

vetustate passhu candidam ecclesiarum vestem indueret. Rad. Glaber, m. — 4.

Page 32. — Les cinq mille statues de mai^bre qui eouronnent celle de Milan. — Ce nombre étonnant m'a été garanti par le savant et exact écrivain auquel nous devons la description de cette ca- Ihédrale. — Storia e descrizione del Duomo di Milano, esposte da Gaetano Franchetti. Milano, i82I. In-folio. — Voyez aussi l'ouvrage colossal de Boisserée sur la cathédrale de Cologne. Pour que rien ne manquât à la ressemblance, la description est restée inachevée comme le monument.

Pa(îe33. — Un homme noir, un légiste contre l'aube dit prêtre. Cesi au milieu du treizième siècle que linfluence des hommes de loi éclate dans la législation j usque-là toute féodale et ecclésiastique. Saint Louis et Frédéric II donnent presque en même temps leurs codes, où le droit romain se montre, pour la première fois, ouvertement en fece du droit féodal. Dans les Établissements, les P^ndectes sont citées pédantesquement, et sourent mal comprises. C'est à ces légistes qu'il faut vraisemblablement attribuer la conduite ferme du pieux Louis IX à l'égard de la cour de Rome. Cependant, j'avoue que ce cortège de procureurs

me semble faire un peu ombre au poétique tableau du saint roi, rendant à ses sujets une justice patriarcale sous le chêne de Vincennes. Peu à peu ces légistes devinrent les maîtres, ils régnèrent au quatorzième siècle. Ce fut l'un de ces chevaliers en loi^ Guillaume de Nogaret,. qui se chargea de porter à Boniface A^III le soufflet de Philippe le Bel. Toute la chrétienté en fut indignée. «Je vois, s'écrie Dante, entrer dans Anagni l'homme des fleurs de lis [lo fiordaliso), et Christ captif dans son vicaire. Je le vois de nouveau insulté et moqué, je le vois abreuvé de fiel et de vinaigre, et mis à mort entre des brigands. » Purgat, xx, 86. J'ai rapporté plus bas toutle morceau dans l'italien.

(Allemagne). Quelle que soit la sévérité du jugement que l'on va lire, le lecteur ne doit pas m'accuser de partialité contre la bonne et savante Allemagne, aux travaux de laquelle j'ai tant d'obligation, et OIT j'ai des amis si chers. Personne ne rend plus que moi justice à la touchante bonté, à la pureté adorable des mœurs de l'Allemagne, à l'omniscience de ses érudits, au vaste et profond génie de ses philosophes. Sous la restauration, le public français commençait à se faire leur disciple docile, et recevait patiemment ce qu'on daignait lui révéler de ce mystérieux

pays ; encore peu d'années, et peut-être la France était conquise par les idées de l'Allemagne du nord, comme l'Italie l'a été parles armes de l'Allemagne du midi. Cependant quelle que soit sa supériorité scientifique, ce pays a- t-il aujourd'hui assez d'élan et d'originalité pour prétendre entraîner la France? Le chef de sa littérature a quatre-vingts ans ; tout ce qui lui reste de ses grands hommes, Schelling et Hegel, Gœrres et Greuzer, sont des hommes déjà mûrs, et ont donné leur fruit. Si vous exceptez deux hommes jeunes et pleins d'espérances, Gans et Otfried Muller, l'Allemagne ne présente guère qu'un grand atelier d'érudition et de critique, un immense laboratoire d'éditions, de recensions, d'animadversions, etc. C'est un peuple d'érudits supérieurement dressés et disciplinés ; l'avenir décidera de ce que vaut cette supériorité de discipline en guerre et en littérature.

Page 37 . —Le plus hospûaîùr des hommes. — Au moyen âge, et dans la haute antiquité du Nord, l'hôte exige une condition du pèlerin, du chanteur, du messager, du mendiant (mots souvent synonymes), c'est qu'il réponde à quelque question énigmatique. Odin, déguisé en pèlerin, propose aussi des questions à ses hôtes ; il a voyagé quarante-deux fois parmi les peuples et sous au-

ET ÉCLAIKCISSEMENTS. 147

tant de noms différents. A /ors vint un pauvre voyageur, qui voulait aller au Saint- Sépulcre; il avait nom Tragemund, et connaissait soixante- douze royaumes (Chant allemand de l'Habit décousu ou durai Orendel). Voyez les questions du pèlerin dans le Tragemundedied^ et la dissertation de J. Grimm sur ce (ehant (Altdeutsche Wcelder 7 Heft. 1813).

La tradition de saint André, dont la Légende dorée fait mention, s'en rapproche parla forme. Le diable, sous la figure d'une jolie femme, s'était glissé chez un évêque, et voulait le séduire. Tout à coup un pèlerin se présente à la portC; frappe à coups redoublés et appelle à grands cris. L'évêque demande à la femme s'il faut recevoir l'étranger. Qu'on lui propose, répondit-elle, une question difficile : s'il sait y répondre, qu'il soit admis ; sinon, qu'il soit repoussé comme ignorant et indigne de paraître en présence de l'évoque. Qu'on lui demande ce que Dieu a fait de plus admirable dans les petites choses. Le pèlerin répond : L'excellence et la variété des figures. La femme dit alors : Qu'on lui propose une seconde question plus difficile. En quel point la terre est plus élevée que le ciel? Le pèlerin répond : Dans l'empyrée où repose le corps de Jésus-Christ [comme chair et par conséquent comme terre). Eh bien! dit la femme^ qu'on lui propose une troisième question très difficile et très obscure, afin

que l'on sache s'il est digne de s'asseoir à la table de l'évêque. Quelle est la distance de la terre au ciel? Alors le pèlerin au messager : Retourne à celui qui t'envoie, et fais-lui cette demande à luimême, car il s'y connait mieux que moi, il a mesuré l'espace quand il a été précipité dans l'abîme, et moi je ne suis jamais tombé du ciel. Le messager, saisi de frayeur, avait à peine apporté la réponse, que le malin disparut. — On retrouve une histoire toute semblable dans les Sagas du nord.

Page. 38. — La table commune est un autel. — La table a aussi un caractère sacré chez les peuples celtiques, témoin la fameuse table ronde d'Arthur. Mais c'est surtout dans l'Allemagne et le Nord, que l'homme se livre avec un abandon irréfléchi à ces agapes barbares, oii, désarmé par l'ivresse, il se remet sans défense à la foi de ses compagnons. Ces habitudes intempérantes sont constatées dans les lois de Norwège : Les chefs de famille doivent juger àjeun; siVun d'eux a trop mangé ou trop bu, jyoitit de jugement pour ce jour. (Magnusar Konongs laga-baetirs guîa-things-lang, sive jus commune Norvegicum. Havniœ ; 1817 in-4°. C'est une réforme des lois antiques donnée par le roi Magnus, en 1274, dans l'île Guley. La Norwège a suivi ce Gode pendant cinq siècles).

Page 38. — Baptême de la bière... Rhibles et tou' chants mystères de la vieille Allemagne... Symbolisme sacré... Graves initiations... — Ce sujet si peu connu mérite d'être traité avec cjuelque détail. J'insisterai particulièrement sur les associations des chasseurs, et sur celles des artisans.

Grimm a recueilli deux cent cinq cris de chasse (Alt. Weelder, m, 3, 4, ^^ Waidsprliche und Jsegerschreie). Mœser prétend en avoir connu plus de sept cent cinquante. La langue de la chasse, telle que ces cris et chants nous l'ont conservée, est infiniment variée et poétique. Les chasseurs reconnaissent à la trace, non seulement l'espèce, mais aussi le sexe, l'âge, la fécondité des animaux, avec une précision c[ui nous étonne. Ils avaient soixante-douze signes pour distinguer les traces d'un cerf; la plupart de ces signes avaient un nom. Sous ce rapport extérieur, la langue des chasseurs et des bergers all-emands est déjà une langue poétique, puisqu'elle a une foule de mots qui sont autant d'images. Les contrées montagneuses du Tyrol, de la Suisse, du Palatinat et de la Souabe, sont les plus riches en pareilles expressions.

Les demandes et les réponses des ouvriers voyageurs ont, avec celles des chasseurs, une ressemblance intime et incontestable ; vous y

retrouvez les couleurs et les nombres symboliques (3, 7). A son langage, à ses répliques sages, prudentes et précises, l'hôte, le compagnon ouvrier ou chasseur, reconnaît son confrère, voit qu'il est avec son semblable, et qu'il peut se fier à lai; les bandes de brigands même qui, par le braconnage, ont un rapport avec les chasseurs, se sont fait une langue pleine de mots poétiques, qu'ils ont su conserver depuis un temps infini. Les anciens joete, héros et nains, échangent des questions et se demandent des signes. De même, les compagnons voyageurs et chasseurs ont représenté tout le côté poétique et joyeux de leur genre de vie par des formules régulières, tour à tour instructives et plaisantes, dont le sens profond et sérieux est déguisé par la bonne humeur.

— Bon chasseur, qu'as-tu senti aujourd'hui ?^. Un noble cerf et un sanglier; que puis-je désirer de mieux? — Bon chasseur, dis-moi : quel est le meilleur temps pour toi? R. La neige et le dégel, c'est le meilleur temps. — Dis-moi, bon chasseur, que doit faire le chasseur de bon matin quand il se lève? R. Il doit prier Dieu pour que la journée soit heureuse et plus heureuse que jamais; il doit prendre son limier par la laisse, pour découvrir les meilleures traces, il doit vivre selon Dieu, et jamais il n'aura de malheur. — Bon chasseur, dis-moi pourquoi le chasseur est

appelé maître chasseur? R. Un chasseur adroit et sûr de son coup, obtient, des princes et des seigneurs, la faveur d'être appelé maître dans les sept arts libéraux [Freien Kunst).

— Dis-moi, mon bon chasseur, où donc as-tu laissé ta belle et gentille demoiselle? R. Je l'ai laissée sous un arbre majestueux, sous le vert feuillage, et j'irai l'y rejoindre. Vive la jeune fille à la robe blanche, qui me souhaite tous les jours bonheur et prospérité! Tous les jours, avec la rosée, je la revois à la même place; quand je suis blessé, c'est la belle fille qui me guérit. Je souhaite au chasseur [dit-elle) bonheur et santé : puisse-t- il trouver un bon cerf!

-— Dis-moi, bon chasseur, comment le loup parle au cerf en hiver. R. Sus, sus, enfant sec et maigre, tu passeras par mon gosier ; je vais Remporter dans la forêt sauvage.

— Bon chasseur, dis-moi gentiment ce qui fait rentrer le noble cerf de la plaine dans la forêt?^. La lumière du jour et la clarté de l'aurore. — Bon chasseur, dis-moi^ qu'a fait le noble cerf sorti du bois dans la plaine? /?. Il a foulé l'avoine et le seigle, et les paysans sont furieux.

— Bon valet de chasse, fais ton devoir, et je te donnerai ton droit de chasseur; sois actif et alerte, tu seras mon valet favori. — Debout, traînards et paresseux, qui voudriez vous reposer encore. Toi, chasseur prudent, arrange les instruments, fais

l'ouvrage de ton père ; toi, fier chasseur, tu conduiras ma meute au bois ;et toi, jeune piqueur, qu'as-tu senti? /?. Bonheur et santé seront notre partage. Je sens un cerf et un sanglier ; il vient de passer devant moi : mieux vaudrait l'avoir pris.

— Bon chasseur, sans te fâcher, où courent-ils donc maintenant? R. Ils courent par la plaine et par les chemins; tant mieux pour le commun gibier; malheur au noble cerf. Entends-tu la réponse de mon chien ; ils chassent par monts et par vaux. Ils sont sur la bonne voie; je les entends donner du cor ; ils vont tuer le noble cerf. Oui, que Dieu nous favorise; que le noble cerf soit couché sur son flanc; que leur cor nous annonce la prise du cerf, et nous allons y courir à grands cris : que Dieu nous prête vie à tous.

Debout, debout, cellerier et cuisinier; préparez aujourd'hui encore une bonne soupe et un baril de vin, afin que nous puissions tous vivre en joie.

— Dis-moi, gentil chasseur, oii trouves-tu la première trace du noble cerf? R. Quand le noble cerf quitte le corps de sa mère et s'élance dans la feuillée et sur le gazon. — Dis-moi, gentil chasseur, quelle est la plus haute trace?/?. Quand le noble cerf équarrit sa noble ramure, et qu'il en frappe les branches, quand il a renversé le feuillage avec sa noble couronne.

— Dis-moi, d'une façon gentille et polie, quel

est le plus fier, le plus élevé, et le plus noble des animaux? — Je vais te le dire : le noble cerf est le plus fier, l'écureuil est le plus haut, et le lièvre est regardé comme le plus noble ; on le reconnaît h sa trace. — Bon chasseur, dis-moi bien vite quel est le salaire du chasseur? R. Je vais te le dire tout de suite ; le temps est beau, alors tous les chasseurs sont gais et contents ; le temps est clair et serein, alors tous les chasseurs boivent du bon vin : ainsi je reste avec eux aujourd'hui et toujours. — Dis-moi bien, bon chasseur, quels seraient, pour mon prince ou mon seigneur, les gens les plus inutiles. R. Un chasseur bien mis qui ne rit pas, un limier qui trotte et ne prend rien, un lévrier qui se repose, ce sont-là les gens inutiles. — Dis-moi, bon chasseur, ce qui précède le noble cerf dans le bois? B. Son haleine brûlante va devant lui dans le bois. — ■ Dis-moi ce que le noble cerf a fait dans cette eau limpide et courante? lî. Il s'est rafraîchi, il a ranimé son jeune cœur. — Bon chasseur, dis-moi, que fait au noble cerf sa corne si jolie ? I{. Ce sont les petits vers qui font au noble cerf sa corne si jolie. — Dis-moi, bon chasseur, ce qui rend la forêt blanche, le loup blanc, la mer large, et d'où vient toute sagesse. B. Je vais le dire: la vieillesse blanchit le loup, et la neige les forêts, l'eau agrandit la mer, et toute sagesse vient des belles filles.

Debout, debout, seigneurs et dames {et plus loin .'VOUS toutes, jolies demoiselles), allons voir un noble cerf. Debout, seigneurs et dames, comtes et barons, chevaliers, pages, et vous aussi bons compagnons qui voulez avec moi aller dans la forêt. Debout, au nom de celui qui créa la bête sauvage et l'animal domestique. Debout, debout, frais et bien dispos comme le noble cerf; debout, frais et contents comme des chasseurs. Debout, sommelier, cuisinier.

Yoyez-le courir, chasseurs, c'est un noble cerf, j'en réponds. 11 court, il hésite (ivanks und schiuanks), le pauvre enfant ne songe plus à sa mère; il court au delà des chemins et des pâturages; Dieu conserve ma belle amie. Le noble cerf traverse le fleuve et la vallée ; que j'aime la bouche vermeille de mon amie. Voyez, le noble cerf fait un détour ; je voudrais tenir par la main ma belle amie. Le noble cerf court au delà des chemins; je voudrais reposer sur le sein de ma belle amie. Le noble cerf franchit la bruyère; que Dieu protège ma belle amie à la robe blanche. Le noble cerf court sur la rosée; que j'aime à voir ma belle amie.

(Les chasseurs boivent après avoir atteint le cerf.) — Chasseur, dis-moi, bon chasseur, de quoi le chasseur doit se garder? R. De parler et de babiller; c'est la perte du chasseur.

— Bon chasseur, gentil chasseur, dis-moi quand le noble cerf se porte le mieux? R. Quand les chasseurs sont assis et boivent la bière et le vin, le cerf a coutume de très bien se porter.

Quand les chasseurs s" informent de leurs chiens : Pourrais-tu me dire, bon chasseur, si tu as vu courir ou entendu aboyer mes chiens?^. Oui, bon chasseur, ils sont sur la bonne voie, je t'en réponds; ils étaient trois chiens, l'un était blanc, blanc, blanc, et poursuivait le cerf de toutes ses forces ; l'autre était fauve, fauve, fauve, et chassait le cerf par monts et par vaux ; le troisième était rouge, rouge, rouge, et chassait le noble cerf jusqu'à la mort.

Quand on donne la curée au chien ^ le chasseur lui dit: Compagnon, brave compagnon, tu chassais bien le cerf aujourd'hui, quand il franchissait la plaine et les chemins, aussi nous a-t-il cédé les droits du chasseur. Oh ! oh ! compagnon, honneur et merci ! N'est-ce pas un beau début? Les chasseurs peuvent maintenant se réjouir, ils boivent le vin du Rhin et du Necker. Grand merci, mon fidèle compagnon, honneur et merci.

Les artisans, beaucoup plus étroitement liés que les chasseurs, n'admettaient de nouveaux membres dans leurs corporations qu'en leur faisant subir des initiations solennelles dont on aimera

peut-être à trouver ici la forme: Extrait du livre cleFrishis^ correcteur à Altenburg, versilOO. (Altdeutsche Wselder, durch die Brûder Grimm., 3 Heft. Cassel 1813.)

Réception d'un compagnon forgeron. — L'apprenti doit paraître devant les compagnons le jour où ils se réunissent à l'auberge. Les discours et les opérations qui ont lieu sont de trois sortes : 1° souffler le feu ; 2° ranimer le feu ; 3° instruire.

On place une chaise au milieu de la chambre, un ancien se passe autour du cou un essuie-main, dont les bouts retombent dans une cuvette placée sur la table. Celui qui veut souffler le feu, se lève et dit: Qu'il me soit permis d'aller chercher ce qu'il faut pour souffler le feu.... Une fois, deux fois, trois fois, qu'il me soit permis d'ôter aux compagnons leurs cuvettes.... Compagnons, que me reprochez-vous?

Réponse : Les compagnons te reprochent beaucoup de choses, tu boites, tupues^ ; si tu peux trou-

U Deux mots allemands qui sonnent à peu près de môme, et qu'on retrouve toujours ensemble dans les vieilles chansons pour designer en général ce qui est déplaisant. Ainsi dans un rans [Recueil de J.-R. Wyss. Berne, 182G) :

Tryli yha allsamma :

Die liinket, die stinket, etc.

ver quelqu'un qui boite et ^^^^■7:»?/e davantage, lèvetoi et pends-lui au cou tes sales lambeaux.

Le compagnon fait semblant de chercher, et Ton introduit celui qui veut se faire recevoir. Dès que Tautre l'aperçoit, il lui pend sa serviette au cou et le place sur une chaise. L'ancien dit alors à l'apprenti: Cherche trois parrains qui te fassent compagnon.... Alors on ranime le feu. Le filleul dit à son parrain : « Mon parrain, combien veuxtu me vendre l'honneur de porter ton nom? R. Un panier d'écrevisses, un morceau de bouilli une mesure de vin, une tranche de jambon, moyennant quoi nous pourrons nous réjouir....

Instruction : Mon cher filleul, je vais t'apprendre bien des coutumes du métier, mais tu pourrais bien savoir déjà plus que je n'ai moi-même appris et oublié. Je vais te dire en tout cas quand il fait bon voyager. Entre Pâques et Pentecôte, quand les souliers sont bien cousus et la bourse bien garnie, on peut se mettre en route. Prends honnêtement congé de ton maître, le dimanche à midi après le dîner ; jamais dans la semaine ; ce n'est pas la coutume du métier qu'on quitte l'ouvrage au milieu d'une semaine. Dis-lui : Maître, je vous remercie de m'avoir appris un métier honorable; Dieu veuille que je vous le rende à vous ou aux vôtres, un jour ou l'autre. Dis à la maîtresse : Maîtresse, je vous remercie de m'a-

voir blanchi gratis; si je reviens un jour ou l'autre, je vous paierai de vos peines.... Va trouver ensuite tes amis et tes confrères, et dis-leur : Dieu vous garde ; ne me dites point de mauvaises paroles. Si tu as de l'argent, fais venir un quart de bière, et invite tes amis et tes confrères.... Quand tu seras à la porte de la ville, prends trois plumes dans ta main et souffle-les en l'air. L'une s'envolera par-dessus les remparts, l'autre sur l'eau, la troisième devant toi. Laquelle suivras-tu?

Si tu suivais la première par-delà les remparts, tu pourrais bien tomber, et tu en serais pour ta jeune vie, ta bonne mère en serait pour son fils, et nous pour notre filleul ; ça ferait donc trois malheurs. Si tu suivais la seconde au-dessus de l'eau, tu pourrais te noyer, etc.. Non, ne sois pas imprudent, suis celle qui volera tout droit, et tu arriveras devant un étang oii tu verras une foule d'hommes verts assis sur le rivage, qui te crieront : Malheur ! malheur !

Passe outre; tu entendras un moulin qui te dira sans s'arrêter: En arrière, en arrière! Vas toujours jusqu'à ce que tu sois au moulin. As-tu faim, entre dans le moulin et dis : Bonjour, bonne mère, le veau a-t-il encore du foin? Gomment va votre chien ? La chatte est-elle en bonne santé ? Les poules pondent-elles beaucoup ? Quefontles filles, ont-elles beaucoup d'amoureux? Si elles

sont toujours honnêtes, tous les hommes les rechercheront. — Eh ! dira la bonne mère, c'est un beau fils bien élevé ; il s'inquiète de mon bétail et de mes filles ! Elle ira chercher une échelle pour monter dans la cheminée et te décrocher un saucisson ; mais ne la laisse pas monter, monte toi-même, et descends-lui la perche. Ne sois pas assez grossier pour prendre le plus long etle fourrer dans ton sac; attends qu'elle te le donne. Quand tu l'auras reçu, remercie et va-t'en. 11 pourrait se trouver là une hache de meunier, que tu regarderais en pensant que tu voudrais bien faire un pareil outil, mais le meunier penserait que tu veux la prendre : ne regarde pas plus longtemps, car les meuniers sont gens inhospitaliers. Ils ont de longs cure-oreilles ; s'ils t'en donnaient sur les oreilles, tu en serais pour ta jeune vie, ta bonne mère, etc.

En allant plus loin tu te trouveras dans une forêt épaisse, où les oiseaux chanteront, petits et grands, et tu voudras t'égayer comme eux; alors tu verras venir à cheval un brave marchand habillé de velours rouge, qui te dira : Bonne fortune, camarade ! pourquoi si gai ? — Eh ! dirastu, comment ne serais-je pas gai, puisque j'ai sur moi tout le bien de mon père ? -— 11 pensera que tu as dans tes poches quelque deux mille tha- 1ers, et te proposera un échange. N'en fais rien, ni la première, ni la seconde fois. S'il insiste

IGO NOTES

une troisième fois, alors change avec lui, mais fais bien attention, ne lui donne pas ton habit le premier, laisse-le donner le sien. Car si tu lui donnais le tien d'abord, il pourrait se sauver au galop; il a quatre pieds, tu n'en as que deux, et tu ne pourrais l'attraper. Après l'échange, va toujours et ne regarde point derrière toi. Si tu regardais et qu'il s'en aperçût, il pourrait penser que tu l'as trompé, il pourrait revenir, te poursuivre, et mettre ta vie en danger : continue ton chemin.

Plus loin tu verras une fontaine ... bois et ne salis point l'eau, car un autre bon compagnon porrait venir qui ne serait point fâché de boire... Plus loin tu verras une potence: seras-tu triste ou gai ?

Mon filleul, tu ne dois être ni gai ni triste^ ni craindre d'être pendu, mais tu dois te réjouir d'être arrivé dans une ville ou dans un village. Si c'est dans une ville, et que l'on te demande aux portes d'où tu viens, ne dis pas que tu viens de loin ; dis toujours d'ici près, et nomme le plus prochain village. C'est l'usage en beaucoup d'endroits que les gardes ne laissent entrerpersonne ; on dépose son paquet à la porte et l'on va chercher le signe. — Vas donc à l'auberge ^deman-

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