Chaque métier avait son auberge chez un vieux compagnon
der le signe au père des compagnons. Dis en entrant: Bonjour, bonne fortune, que Dieu protège rhonorable métier; maître et compagnons, je demande le père.
Si le père est au logis, dis-lui : Père, je voudrais vous prier de me donner le signe des compagnons pour prendre mon paquet à la porte de la ville. Alors le père te donnera pour signe un fer à cheval ou bien un grand anneau, et tu pourras faire entrer ton paquet. Dans ton chemin tu rencontreras un petit chien blanc avec une jolie queue frisée. — Eh ! diras-tu , j e voudrais bien attraper ce petit chien et lui couper la queue, ça me ferait un beau plumet. — Non, mon filleul, n'en fais rien, tu pourrais perdre ton signe en le lui jetant, ou bien le tuer, et tu perdrais un métier honorable... Quand tu seras revenu chez le père, à l'aubergC; dis-lui : Je voudrais vous prier, en l'honneur du métier, de m'héberger moi et mon paquet. Le père te dira : Pose ton paquet : mais prends bien garde et ne le pends pas au mur, comme les paysans pendent leurs paniers ; place-le joliment sous l'établi ; si le père ne perd pas ses marteaux, tu ne perdras pas non plus ton paquet...
Le soir, quand on va se mettre à table, reste près de la porte ; si le père compagnon te dit : Forgeron, viens et mange avec nous ; n'y vas pas si vite ; s'il t'invite une seconde fois, vas-y et
mange. Si tu coupes du pain, coupe d'abord doucement un petit morceau, qu'on s'aperçoive à peine de ta présence, et à la fin coupe un bon gros morceau, et rassasie-toi comme les autres...
Quand le père boira à ta santé, tu peux boire aussi. S'il y a beaucoup à boire, bois beaucoup ; s'il y a peu, bois peu ; mais si tu as beaucoup d'argent, bois tout et demande si l'on pourrait avoir un commissionnaire, dis que tu veux aussi payer une canette de bière... Quand viendra la nuit, demande si le bon père a besoin d'un forgeron qui dorme bien? Le père te répondra: Je dors bien moi-même; je n'ai pas besoin d'un forgeron pour cela. Le lendemain quand tu seras levé de bonne heure, le père te dira : Forgeron, que signifiait donc ce vacarme {au matin)! Réponds : Je n'en sais rien ; les chats s'y battent, et je n'ose rester au Ut.
L'ancien dira alors : Celui dont le nom ne se trouve point dans nos lettres, dans les registres de la société, celui-là doit se lever et comparaître devant la table des maîtres et compagnons ; qu'il donne un gros pour frais d'écriture, un bon pourôjwe au secrétaire, et on l'inscrira comme moi-même, comme tout autre bon compagnon, parce que tels sont les usages et les coutumes du métier, et que les usages et les coutumes du métier doivent être conservés, soit ici, soit ailleurs... Que personne ne parle des
coutumes et des histoires du métier, de ce qu'ont pu faire à l'auberge maîtres et compagnons, jeunes ou vieux.
RÉCEPTION d'un COMPAGNON TONNELIER. — On demande d'abord la permission d'introduire dans l'assemblée le jeune homme qui doit être reçu compagnon, et qu'on appelle Tablier de Peau de chèvre. Lorsqu'il est introduit, le compagnon qui doit le raboter, parle ainsi :
Que le bonheur soit parmi vous ! Que Dieu honore l'honorable compagnie, maîtres et compagnons : Je le déclare avec votre permission, quelqu'un, je ne sais qui, me suit avec une peau de chèvre, un meurtrier de cerceaux, un gâtebois, un batteur de pavés, un traître à la compagnie ; il avance sur le seuil de la porte, il recule, il dit qu'il n'est pas coupable, il entre avec moi, il dit qu'après avoir été rabotté, il sera bon compagnon comme un autre. Je le déclare donc, chers et gracieux maîtres et compagnons. Peau de chèvre ici présent est venu me trouver, et m'a prié de vouloir bien le raboter .selon les coutumes du métier, et de bénir son nom d'honneur, puisque c'est l'usage de la compagnie. J'ai bien pensé qu'il trouverait beaucoup de compagnons plus anciens qui ont plus oubUé dans les coutumes du métier, que moi, jeune compagnon, je ne puis avoir appris, mais je n'ai point
voulu le refuser. J'ai consenti, car ce r'efus eût été ridicule, et c'était lui faire commencer bien mal ses voyages. Je vais donc le raboter et l'instruire, comme mon parrain m'a instruit; ce que je ne saurai lui dire, il pourra l'apprendre dans ses voyages. Mais je vous prie, maîtres et compagnons, si je me trompais d'un ou plusieurs mots dans l'opération, de ne point m'en savoir mauvais gré, mais de bien vouloir me corriger et m'instruire.
Avec votre permission, je ferai trois questions: Je demande pour la première fois : S'il est un maître ou compagnon qui sache quelque chose sur moi, ou sur Peau de chèvre ici présent, ou sur son maître ? Que celui-là se lève et fasse maintenant sa déclaration... S'il sait quelque chose sur mon compte, je me soumettrai à la discipline de l'honorable compagnie, comme c'est la coutume ; s'il sait quelque chose sur Peau de chèvre ici présent, alors celui-ci ne s era pas tenu digne d'être reçu compagnon par moi et par toute l'honorable compagnie ; mais s'il s'agit de son maître, le maître se laissera punir aussi comme c'est la coutume ... Avec votre permission, je vais monter sur la table.
. L'apprenti entre alors dans la chambre avec son parrain, il porte un tabouret sur ses épaules,
et se place avec le tabouret sur la table ; les autres compagnons s'approchent l'un après l'autre, et lui retirent chacun trois fois le tabouret pour le faire tomber sur la table, mais le parrain lui prête secours et le retient en haut par les cheveux; c'est ce cju'on nomme raboter ; puis on le consacre à plusieurs reprises avec de la bière.
Le parrain dit: Vous le voyez, la tête que je tiens est creuse comme un sifflet ; elle a bien une bouche vermeille qui mange de bons morceaux, et boit de bons coups... C'est ici comme ailleurs l'usage et la coutume du métier, que celui qu'on rabote^ doit avoir, outre son parrain, deux autres compères raboteurs : regarde donc tous les compagnons et choisis-en deux qui te servent de compères... Gomment veux-tu t'appeler de ton nom de rabot? Choisis un joli nom, court et qui plaise aux jeunes filles. Celui qui porte un nom court plaît à tout le monde, et tout le monde boit à sa santé un verre de vin ou de bière... Maintenant donne pour l'argent de baptême ce qu'un autre a donné, et les maîtres et compagnons seront contents de toi.
— Avec votre permission, maître N je
vous demanderai si vous répondez que votre apprenti sache son métier A-t-il bien taillé, bien coupé le bois et les cerceaux? A-t-il été souvent
boire le vin et la bière, et courir les belles filles? A-t-il bien- joué et bien jouté (geturniret)? k-i-i\ dormi longtemps, peu travaillé, souvent mangé et allongé les dimancbes et fêtes ? A-t-il fait ses années d'apprentissage, comme il convient à un bon apprenti ? R. Oui. — As-tu tout appris ? R, Oui.
Eh ! ça n'est pas possible, regarde autour de toi ces maîtres et ces compagnons ; il y .en a de bien braves et de bien vieux, cependant aucun d'eux ne sait tout, et tu voudrais tout savoir? Tu es loin de ton compte. Prétends-tu passer maître? — Oui. — ïu dois d'abord être compagnon. Yeux-tu voyager? — Oui.
.. . Sur ton chemin tu verras d'abord un tas de fumier, et dessus, des corbeaux noirs qui crieront : Il part! Il part! Que faire? faudra-t-il reculer ou passer outre? Réponds oui ou non... Tu dois passer outre, et dire en toi-même: Noirs corbeaux, vous ne serez pas mes prophètes. Plus loin, devant un village, trois vieilles femmes te regarderont et diront : Ah ! jeune compagnon, retournez sur vos pas, car au bout d'un quart de mille vous arriverez dans une grande forêt oii vous vous perdrez, et l'on ne pourra savoir où vous êtes... . Retourneras-tu? R. Oui. — Eh ! non, n'en fais rien, il serait ridicule à toi de t'en laisser conter par trois vieilles femmes. Au bout du village tu passeras devant un moulin qui dira :
En arrière! en arrière ! Que feras-tu ! Voilà trois espèces de conseillers, d'abord les corbeaux; puis les trois vieilles femmes, et maintenant le moulin : il t'arrivera sans doute un grand malheur. Faut-il reculer ou passer outre? i?. Oui. -—Poursuis ta route et dis : Moulin, va ton train, et j'irai mon chemin... Plus loin, tu arriveras dans la grande et immense forêt dont les trois vieilles femmes t'ont parlé, forêt immense et sombre ; tu pâliras de crainte en la traversant, mais il n'y pas d'autre chemin ; les oiseaux chanteront, grands et petits, un vent piquant et glacial soufflera sur toi, les arbres s'agiteront, wink et luank, klink et klank, ils craqueront comme s'ils allaient tomber les uns sur les autres, et tu seras dans un grand danger : Ah ! diras-tu, si j'étais resté chez ma mère ! car enfm un arbre pourrait t'écraser en tombant, et tu en serais pour ta jeune vie, ta mère pour son fils, et moi pour mon filleul. Tu seras donc forcé de retourner ? ou bien veux-tu passer outre?., tu le dois.
Au sortir de la forêt, tu te trouveras dans une belle prairie, où tu verras s'élever un beau poirier couvert de belles poires jaunes, mais l'arbre sera bien haut.... Reste quelque temps dessous et tends la bouche ; s'il vient un vent frais, les poires tomberont dans ta bouche à foison. . . Est-ce là ce qu'il faut faire ? (L'apprenti répond oui, et
on le rabote en lui tirant les cheveux comme il faut.)... N'essaie pas de monter sur l'arbre, le paysan pourrait venir et te rouer de coups ; les paysans sont des gens grossiers qui frappent deux ou trois fois à la même place. Écoute, je vais te donner un conseil : Tu es un jeune compagnon robuste : prends le tronc de l'arbre et secoue- le fortement, les poires tomberont en grand nombre.... Yas-tu les ramasser toutes ? R. Oui. — Eh ! non pas, tu dois en laisser quelques-unes et te dire : Qui sait? peut-être à son tour un brave compagnon, traversant la forêt, viendra jusqu'à ce poirier; il voudrait bien manger des poires, mais il ne serait pas assez fort pour secouer l'arbrC; ce serait donc lui rendre un bon service que de lui préparer des provisions.
En continuant ton chemin, tu viendras près d'un ruisseau coupé par un pont fort étroit, et sur ce pont tu rencontreras une jeune fille et une chèvre ; mais le pont sera si étroit que vous ne pourrez manquer de vous heurter. Gomment feras-tu? Eh bien, pousse dans l'eau la jeune fille et la chèvre, et tu pourras passer à ton aise : Qu'en dis-tu? R. Oui. — Eh! non pas; je vais te donner un autre conseil; prends la chèvre sur tes épaules, la jeune fille dans tes bras, et passe avec ton fardeau ; vous arriverez tous trois de l'autre côté, tu pourras alors prendre la jeune fille pour ta femme, car il te faut une femme, et
ta pourras tuer la chèvre, sa chair est bonne pour le repas de noce; sa peau te fournira un bon tablier ou une musette pour réjouir ta femme.... (L'apprenti est raboté de nouveau.)
Plus loin tu verras la ville ; quand tu en seras près, arrête-toi quelques moments, mets des souliers et des bas propres.... Demande l'auberge tenue par un maître, vas-y tout droit, salue tout le monde, et dis : Père des compagnons, je voudrais vous prier de m'héberger en l'honneur du métier, moi et mon paquet, de souffrir que je m'asseye sur votre banc et que je mette mon paquet dessous; je vous prie, ne me faites pas asseoir devant la porte, je me conduirai selon les us;iges du métier, comme il convient à un honnête compagnon.
Le père te dira : Si tu veux être un bon fils, entre dans la chambre et dépose ton paquet au nom de Dieu. Si tu vois la mère en entrant dans la chambre, dis-lui : Bonsoir, bonne mère. Si le père a des filles, appelle-les sœurs, et les compagnons frères. En plusieurs endroits ils ont de belles chambres, avec des bois de cerfs attachés au mur ; pends ton paquet à l'un de ces bois ; s'il a plu, et que tu sois mouillé, pends ton manteau près du poêle, comme aussi tes souliers et tes bas, et fais-les bien sécher, pour être le lendemain frais et dispos, prêt à partir; le feras-tu?
R. Oui. — Eh! non pas ; si le père a bien voulu t'héberger, entre dans la chambre, dépose ton paquet sous le banc près de la porte, assieds-toi sur le banc, et te tiens coi.
Quand le soir viendra, le père te fera conduire à ton lit, mais si la sœur veut monter pour t'éclairer... afin que lu n'aies pas peur.... prends garde. Quand tu es arrivé en haut, et que tu vois ton lit, remercie-la, souhaite-lui une bonne nuit, et dis-lui qu'elle descende pour l'amour de Dieu, que tu seras bientôt couché.
Le matin, quand il fait jour et que les autres se lèvent, tu peux rester au lit, jusqu'à ce que le soleil t'éclaire, personne ne viendra te secouer, et tu peux dormir à ton aise; qu'en dis-tu ? R. Oui. -—Eh! non pas, mais si tu t'aperçois qu'il est temps de se lever, lève-toi, et quand tu entreras dans la chambre, souhaite le bonjour au père, à la mère, aux frères et aux sœurs; ils te demanderont peut-être comment tu as dormi ; raconteleur ton rêve pour les faire rire.
As-tu envie de travailler en ville tantôt
c'est l'ancien, tantôt c'est le frère, d'autres fois c'est toi-même qui dois te chercher de l'ouvage ; selon l'usage différent des lieux. Ya trouver l'ancien et dis : Compagnon, je voudrais vous prier, selon les usages et coutumes du métier, de vouloir bien me trouver de l'ouvrage, je désire travailler ici ; l'ancien répondra : Compagnon, je
m'en occuperai... Maintenant tu vas sortir pour boire de la bière, ou pour voiries belles maisons de la ville.... N'est-ce pas? II. Oui. — Eh ! non pas, tu dois retourner à l'auberge, jusqu'à ce que l'ancien revienne, car il vaut mieux que tu attendes, que de te faire attendre par lui. Mais, dans l'intervalle, tu verras sur ton chemin trois maîtres : le premier a beaucoup de bois et de cerceaux ; le second a trois belles filles, et donne de la bière et du vin ; le troisième est un pauvre maître; chez lequel travailleras -tu? Si tu travailles chez le premier, tu deviendras un vigoureux cercleur : chez le second qui donne de la bière et du vin, et qui a de belles filles, tu serais heureux, comme on dit ; on y fait de beaux cadeaux, on y boit bien, on saute avec les belles filles. Et chez le pauvre maître?.. J'entends, tu voudrais faire fortune. Chez lequel veux-tu travailler? Tu ne dois mépriser personne, tu dois travailler chez le pauvre comme chez le riche... L'ancien te dira à son retour : Compagnon, j'ai cherché de l'ouvrage et j'en ai trouvé. Réponds : Compagnon, attendez, je vais faire venir une canette de bière. Mais si tu n'as pas d'argent, dislui : Compagnon, pour le moment je ne suis pas en fonds, mais si nous nous retrouvons aujourd'hui ou demain, je saurai bien vous prouver ma reconnaissance.
Le maître te donnera ton ouvrage et tes ou tils.
Après avoir travaillé quelques moments, tes ou- Hils ne couperont plus. Maître, diras-tu, je ne sais pas si c'est que les outils ne veulent pas couper, ou que je n'ai pas de goût au travail; tournez-moi la meule pour que j'aiguise mes outils. Le feras-tu? //. Oui. — Eh! non pas. Si tu te mets à l'ouvrage, et qu'il y ait avec toi beaucoup de compagnons, tu ne dois pas être piqué de ce que le maître ne te met pas tout de suite audessus d'eux : si le maître voit que tu travailles bien, il saura bien te mettre à ta place.
Demande aux compagnons s'ils vont tous àl'auberge, et ce que le nouveau venu doit mettre à la masse : ils t'en instruiront.... L'ancien te dira : Un gros, ou bien neuf liards, selon la coutume. A l'auberge^ l'ancien dira : C'est ici comme ailleurs la coutume du métier qu'on se rassemble à l'auberge tous les quinze jours, et que chacun donne le denier de la semaine. Si la mère a bien garni ta bourse, prends de l'argent et jette-le sur la table, si bien qu'il saute à la figure de l'ancien, et dis : ^oilà pour moi, rendez-moi de la monnaie. Le feras-tu? II. Oui. — Eh ! non pas, prends l'argent dans ta main droite; place-le bien honnêtement devant l'ancien, et dis : Avec votre permission, voilà pour moi; ne demande pas ta monnaie, l'ancien saura bien te la rendre, si tu as donné plus qu'il ne te faut.... (Alors on le rabote pour la troisième fois.) •
ET ÉCLAIRCISSEMEINTS. 173
Si l'ancien te dit : Compagnon, fais plaisir aux maîtres et compagnons, et va chercher de la bière, tu ne dois pas refuser. Si tu rencontres une jeune fille ou un bon ami, tu lui donneras de ta bière, entends-tu? R. Oui.— Eh! non pas, si tu veux faire une honnêteté à quelqu'un, prends ton argent et dis : Va boire à ma santé ; quand les compagnons se seront séparés, j'irai te rejoindre ; autrement, tu serais puni. A la fin du repas, lève-toi de table et crie au feu ! les autres viendront l'éteindre.... —Le parrain rentre alors et dit : Je le déclare avec votre permission, maîtres et compagnons; tout à l'heure je vous amenais une Peau de chèvre, un meurtrier de cerceaux, un gâte-bois, un batteur de pavés, traître aux maîtres et compagnons ; maintenant j'espère vous amener un brave et honnête compagnon.... Mon filleul, je te souhaite bonheur et prospérité dans ton nouvel état et dans tes voyages; que Dieu te soit en aide sur la terre et sur l'eau. Si tu vas aujourd hui ou demain dans un endroit où les coutumes du métier ne soient pas en vigueur, travaille à les établir ; si tu n'as pas d'argent, tâche d'en gagner, fais respecter les coutumes du métier, ne souffre point qu'elles s'affaiblissent, fais plutôt recevoir dix braves compagnons qu'un mauvais, là oii tu pourras les trouver; si tu ne les trouves point, prends ton paquet et va plus loin.
Alors l'apprenti doit courir dans la rue en criant au feu! les compagnons viennent et lui font une aspersion d'eau froide assez abondante. Enfin vient le repas; on le couronne, on lui donne la place d'honneur, et l'on boit à sa santé.
Pour achever de faire connaître l'esprit des compagnons allemands, nous ferons connaître, d'après le bel ouvrage de Gœrres (Volksbucher), plusieurs de leurs livres populaires.
Couronne d'honneur des Meuniers^ revue et augmentée, ou Explication complète de la vraie nature du Cercle, dédiée à la compagnie des Meumh^s, par un garçon îneunier nommé Georges Bohrmann, donné en présent à ses compagnons pour quils conservent de lui un bon souvenir. On a fait imprimer ses vers et ses écrits parce que, comme le dit Sirak, à l œuvre on connaît V artisan. Imprimé dans cette année (ce titre est en vers). — Ecrit en Misnie. — Le meilleur livre qu'ait produit en Allemagne l'esprit de corporation. — Esprit de simplicité calme et digne ; versification facile. Une première gravure en bois représente un cercle avec des sentences mystiques; l'explication nous apprend ensuite que tout a été créé par le cercle. A la seconde figure, l'auteur essaie de nous montrer le monde dans la croix. Vient ensuite une histoire de la profession des meuniers d'après la sainte Écriture, puis un dialogue satirique, puis un
voyage poétique et une description des meilleurs moulins de Lusace, Silésie, Moravie, Hongrie Bohême, Thuringe, Franconie ; admiration et souhaits pour Nuremberg. — 11 place en forme de triangle les noms des trois meilleurs meuniers qui aient existé. Enfin il termine dévotement par Dieu, l'architecte du monde, et par une conclusion à la louange de l'état du meunier. — Livre connu seulement, à ce qu'il semble, dans le nord de l'Allemagne.
Quelques belles nouvelles formules de l'honorable corps des Charpentiers^ quils ont coutume de prononcer après avoir achevé U7i nouveau bâtiment^ en attachant le bouquet ou la couronne en présence d'un grand nombre de spectateurs. Publié pour la premièi^e fois en cette année. Cologne et Nuremberg. — La maison est considérée comme l'image mystique de l'église visible. — Cérémonie du bouquet placé sur la maison terminée. — Discours à prononcer du haut du toit.
• Coutumes de Ihonorable métier des Boulangers , comment chacun doit se conduire à ï auberge et à l'ouvrage. Imprimées pour le mieux, à l'usage de ceux qui se préparent aux voyages. Nuremberg .
Origine, antiquité et gloire de l'honorable compagnie des Pelletiers. Description exacte de toutes les formules observées depuis longtemps d' après les statuts de la corporation dans les eiigagemènts, initiations et •
réceptions de maître, comme aussi de la manière dont on examine les compagnons. Le tout fidèlement décrit par Jacob Wahrmund (bouche véridique), imprimé pr)ur la première fois. — Les pelletiers et les mégissiers se vantent d'avoir eu pour premier compagnon Dieu lui-même, attendu qu'il est dit dans l'Écriture sainte que Dieu fit à Adam et Eve un habit de peau, honneur que n'ont point les autres compagnies. Le candidat doit être enfant très légitime.
Le génie symbolique des livres de compagnonage forme un contraste avec VEulenspiegel^ le Hvre populaire des paysans allemands :
Eulenspiegel (miroir de hibou) ressuscité^ histoire surprenante et merveilleuse de Till Eulenspiegel, fils d'un paysan, natif du pays de Braunschweig, traduite du saxon en bon haut allemand, revue et augmentée de quelques figures; ouvrage très divertissant, suivi d'un appendice très gai; le tout bien rehaussé et bien recuit. Cologne et Nuremberg . — Esprit de grosse mahce. C'est l'esprit du paysan du Nord personnifié; Eulenspiegel fréquente toute lés classes, fait tous les métiers ; c'est le fou du peuple, par contraste avec les fous des princes. — La première édition parut en 1483. A la Réforme, l'Eulenspiegel de la quatrième édition de Strasbourg fut, comme l'Allemagne, moitié catholique et moitié protestant; en cette dernière qualité, il se moque des papes et des prêtres. Il fut
traduit en français, en vers iambiqnes latins, et plus tard en plusieurs autres langues. — Ce livre réussit auprès des paysans de l'intérieur de la Suisse, ces robustes montagnards chez qui la chair est si forte et si puissante, etqui s'accommodent assez des obscénités d'Eulenspiegel. — On dit que le héros du livre exista en effet, et mourut en 1350. On montrerait encore son tombeau sous les tilleuls à Mœllen, près Lubeck. La pierre porterait gravés une chouette et un miroir ; la chouette désigne le caractère malicieux, gourmand et voleur d'Eulenspiegel.
A côté de ce livre national se place V Histoire de Faust. Elle est tirée d'un ouvrage plus voluminieux, dont voici le titre : Première partie des péchés et des vices affreux et abominables, comme aussi des prodiges surprenants que le docteur Joannes Faustus, fameux magicien, archi-so?rier, a opérés par sa magie jusqu'à sa fin terrible. Hambourg, 1599. — Les dépositions d'une foule de témoins oculaires prouvent l'existence de Faust à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième. Contemporain et ami de Paracelse, de Cornélius Agrippa, Mélanchton (dans ses lettres), Conrad, Gessner, Manlius in Collectaneis locorum communium parlent de Faust. Vidmann cite les paroles de Luther à son sujet. L'abbé Tritheim, dans ses Lettres, familières, le traite de fat et d'imposteur.- N'a-t-il pas osé dire que si les volumes d^Aristote et
de Platon péin'ssaient tous avec leur philosophe, il les rendrait au monde par son génie, comme Esdras retrouva les livres saints dans sa mémoire! — Chaque époque avait eu son Faust, auquel les contemporains attribuaient toujours quelque chose de surnaturel; tous vinrent se réunir dans le véritable et dernier Faust, qui dès lors fut le chef de tous les sorciers précédents , perfectionna le grand œuvre et fît plus encore. Faust est donc plutôt un livre qu'une personne; tout ce que l'histoire de sa vie raconte de ses tours de sorcellerie était depuis des siècles dans la tradition, et l'image de Faust fut seulement imprimée comme un cachet sur le recueil universel. — L'écrit de Yidmann se fonde sur un manuscrit autographe de Faust, que les trois fils d'un docteur célèbre de Leipzig trouvèrent dans sa bibliothèque. Ce manuscrit pourrait bien être de Waiger ou Wagner, disciple de Faust à qui son maître rend témoignage en ces termes : « Discret, plein de malice et de omse, ayant assez d'esprit, passant pour muet à l'école avec les boulangers et les bouchers, mais parlant fort bien au logis ; bâtard au demeurant. » Il le fit son héritier, lui laissa tous ses livres, et lui dit avant sa mort : Je f en prie, ne révèle que longtemps après ma mort mon art et mes opérations; alors tu rassembleras les faits avec soin pour en composer une histoire; ton esprit familier, le coq de bruyère, f aidera dans ce travail, et te rappellera ce que tu aurais oublié;
car on voudra connaître mon histoire écrite de ta main.
Lalittérature populaire de l'Allemagne se ferme par la Réforme, ou plutôt elle se concentre alors dans le seul Luther, l'écrivain le plus populaire qui ait existé. Immédiatement avant cette époque (vers 1500), on distingue deux poètes, le cordonnier Hans Sachs, etle prédicateur impérialMurner. Je ne parle pas de Sébastian Brant, conseiller de Maximilien, l'auteur du Vaisseau des /b^^s(NarrenschifT), qui eut si peu de mérite et de succès, et qui, peut-être, servit de modèle slux Fînblemata d'Alciat" Brant place au premier rang, parmi les fous, les amis de l'imprimerie, qui, dit-il, doit tomber bientôt dans le mépris.
Hans Sachs est plus intéressant (Voyez ses œuvres, réimprimées à Nuremberg, i781, 5 vol. in-8^ sa vie par Ranisch, et les ouvrages de Wagenseil, Schœber, Hirsch, Dunkel, Will et Riederer). Sa vie, peu féconde en événements, n'en est pas moins propre à faire, connaître les mœurs et la singulière culture des artisans de l'Allemagne à cette époque. — Né en 1494 d'un tailleur de Nuremberg, envoyé à sept ans aux écoles latines, à quinze en apprentissage chez un cordonnier, à dix-sept en voyage à Ratisbonne, Passau, Salsbourg, ïnspruck, où il est employé comme chasseur de l'empereur Maximilien [Soin inutile de la femme, 1'^'' vol. de ses œuvres^ et
4^ vol, p. 294, éd. 1590). Puisil alla à Munich, s'arrêta à Wurtzbourg et à Francfort, puis àCoblentz, Cologne et Aix. — Son maître de poésie avait été Léonard Nunnenbek, tisserand de Nuremberg; sur sa route, il apprit un grand nombre de rhythmes, et, parvenu dans la Haute-Autriche, il embrassa la résolution de se dévouer aux lettres; et ^^me yQJ^ i^g Dons des Muses), il tint peu après à Francfort sa première école. Après avoir visité encore Leipzig, Lubeck, Osnabruck, Vienne, Erfurth, il revint à Nuremberg, âgé de 22 ans (1516), d'après le désir de son père. — Reçu maître cordonnier, il se maria en 1519, fit d'abord dans un faubourg un petit commerce, et retourna encore peu après à la foire de Francfort. Il vécut heureux avec sa Cunégonde plus de quarante ans, en eut deux fils et cinq filles^ qui moururent tous avant lui. Il se remaria en 1561 (5™® vol. Kunstlichen frauen lob). A l'âge de 76 ans, il perdit l'usage de ses facultés, et mourut à 82 ans, en 1576. En 1523, il donna un panégyrique de la Réforme, sous le titre suivant : Le rossignol de Witiemberg qu'on entend auj ourd'' hui partout . Dans la gravure en bois, on voit un rossignol entre le soleil, la lune et divers animaux; sur une montagne, un agneau avec un étendard de victoire. Tout à la fm : Christus amator. Papa peccator. Un père Spée en donna une réfutation sous le titre : A moi contre le rossignol! — Hans Sachs écrivit aussi
sur la Réforme des dialogues en prose, 1524. Le premier est intitulé : Dispute entre un chanoine et un cordonnier^ où l'on défend la parole de Dieu et une existence chrétienne. Bans Sachs. MDXXIIII. La gravure représente, entre autres personnages, un cordonnier qui tient une paire de pantoufles à la main.
Le plus curieux des ouvrages d'Hans est celui dont nous allons donner l'analyse. Voy. page 290 derin-8% 1781, et page 161 de rin-24, 1821. Une cowte et joyeuse pièce de carnaval^ à trois personnages, savoir : Un bourgeois, un paysan et unho^nme noble. Les Gâteaux creux. Le titre est vague, et la moralité, placée à la fin, n'a aucun rapport avec la pièce. L'auteur crut peut-être devoir entourer de ces précautions un ouvrage oii il donnait l'avantage au paysan sur les autres, en présence des bourgeois de Nuremberg; et cela à une époque où la révolte presque universelle des paysans d'Allemagne excitait contre eux la plus violente animosité. La pièce n'est point datée, contre l'usage de l'auteur; mais l'allusion au nom de Gœtz von Berlichingen, général des paysans soulevés, indique qu'elle fut probablement composée après 1525.
Le paysan veut s'asseoir avec le bourgeois pour prendre part à la joie de la fête; celui-ci le repousse avec insulte; et le paysan, après une gé-
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néalogie burlesque, ajoute : Du côté de ma mère jesuisunGœtz(GœlzpourKlotz, une souche, une bûche). C'est pourquoi, ceux qui me connaissent, me nomment Gœtz Tœlp Fritz. Maintenant que vous savez qui je suis, recevez-moi pour convive, et laissez-moi m'asseoir à table. — Le bourgeois : Hors d'ici, imbécile! ne vois-tu pas venir un noble? Que veux-tu faire ici avec nous? — Le noble: Que fais-tu ici, Tœlp Fritz? Ne peux-tu trouver une auberge dans le village sans venir ici avec les bourgeois ? — Le bourgeois : C'est ce que je lui disais, chevalier. — Le paysan : Dois-je vous dire à tous deux ce que j'ai dans l'âme? — Le noble : Parle, Tœlp, sans cela tu étoufferais. Tu es bien un vrai paysan. — Le paysan : Qui vous ouvrirait les veines de paysan que vous avez, pourrait bien saigner à mort. — Le noble : Entendez-vous ce cheval? Qu'on le jette du haut de l'escalier. — Le paysan : Comprenez du moins ma pensée. Adam, comme dit notre curé, a été notre père à tous; nous sommes tous ses enfants. — Le noble : Oui, mais il y a bien de la différence. Noé eut trois fils : l'un, qui était coquin, s'appelait Cham, et c'était un paysan. De Sem et de Japhet descendent les races de la bourgeoisie et de la noblesse. — Le paysan : J'avais encore entendu dire que la noblesse venait de la vertu, que jadis les nobles protégeaient les veuves, les orphelins, et défendaient les pauvres voyageurs.
ET EGLAIRCISSIÎMENTS. 183
Chevalier, est-ce eDcore votre usage ? — Le noble : Et toi, dis-moi, n'était-ce pas aussi le vôtre dans les temps anciens, à vous autres paysans, d'être simples, justes et pieux? Aujourd'hui vous n'êtes plus que des fripons, des scélérats ; vous avez la bouche dure, vous ne vous laissez pas conduire... Toi, tu n'es qu'un malotru ; moi, je suis noble de race. J'ai toujours des provisions sans travail, j'ai des revenus et des rentes. Je suis élégant et poli quand je vais à la cour des princes. — Le paysan: Ma politesse à moi, c'est de labourer, de semer, de moissonner, de battre le grain, de couper le foin, d'arracher les herbes, et tant d'autres travaux par lesquels je vous nourris tous deux... Oh! je sais bien comment vous vivez l'un et l'autre. Dites-moi, noble seigneur, votre cheval n'a-t-il jamais sur une route mordu la poche d'un marchand?
Le paysan provue ensuite par des raison burlesques qu'il est plus heureux que le noble et le bourgeois ; ce que sans doute les véritables paysans n'auraient point accordé. Suivent beaucoup de détails de mœurs assez curieux sur les costumes, les jeux du peuple et les aliments des différentes classes de la société. Le noble, convaincu, finit par dire : Morbleu, le paysan dit vrai. Viens, je veux faire le carnaval avec toi. Nous verserons bravement, nous boirons, nous jouerons à qui mieux mieux. — Le bourgeois con-
dut: Mes bons seigneurs, ne nous accusez point, si nous sommes restés longtemps avec ce paysan grossier : il ne pouvait être plus poli, comme dit le vieux proverbe : Mettez un paysan dans un sac, les bottes passeront toujours. En vivant avec les gens grossiers, on devient grossier comme eux; il faut donc que les jeunes gens, etc. Hans Sachs vous souhaite une bonne nuit.
Rien n'est plus opposé au génie d'Hans Sachs que celui de Murner. Le cordonnier de Nuremberg vise à l'élégance, parle toujours de fleurs et de bocages, et tombe souvent dans la fadeur. Murner, docteur, prédicateur, poète lauréat, affecte la grossièreté pour se faire entendre du peuple. Ses satires mordantes (la Compagnie des fripons, et la Conjuration des fous, Schelmenzunft, Narrenbeschwœrung), inspirées par la corruption mercantile de Strasbourg, n'ont rien qui fasse penser à la vieille Allemagne. Nous n'en citerons que les passages suivants.
(( Il y en a qui veulent décider de ce qui se fait dans l'Empire, juger oii l'Euipereur en est avec l'Allemagne ou l'Italie, et pourtant, à bien examiner, personne ne le leur commande. A qui les Vénitiens empruntent- ils ? Comment veulent-ils vendre ? Comment le pape tient-il maison ? Pourquoi le Français ne reste-il pas dans V alliance du roi des Romains? Que nous mangions ou nous buvions,
nous déplorons la puissance de ce rusé {Louis XII), qui veut nous faire la queue; le roi d'Aragon ne veut pas trop bien récompenser ceux de Venise; le Turc passe la mer, ce qui nous chagrine fort le cœur , sans parler des villes de V Empire qui nous ont fait ceci et cela, mais ce ne sera point sans vengeance !. . . Mon bon ami, songe à tes affaires; laisse les villes impériales pour villes impériales; bois plutôt de bon vin; l'Empire n'en perdra aucune ville. — .... Avoir peu et dépenser beaucoup, écarter les mouches des seigneurs, fourrer à la dérobée dans son manteau, jeter des pierres dans les fenêtres, écrire de petits libelles anonymes, pousser ensemble des mensonges, se grimer dans l'habit de prêtre... Est-ce ma faute, si je les place ici. Je suis pour cette année secrétaire de la Compagnie des fripons. Qu'ils en choisissent un autre. »
Page 39. — Se faire /'homme d'un autre.... Est-il permis à un vassal de cracher, tousser, éternuer ou se moucher en présence de son seigneur ? ne mérite-t-il pas punition pour ne pas s'être tenu droit, ou avoir chassé les mouches en sa présence ? Le Jus feudale Alemanicum pose ces deux questions. — Cette dépendance servile dans la forme était ordinairement anoblie par la sincérité du dévouement; il éclate d'une manière touchante dans ces vers d'Harmann de Ane : « Ma
18ti NOTES
joie ne fat jamais sans inquiétude, jusqu'au jour 011 je cueillis pour moi les fleurs du Christ que je porte aujourd'hui (les insignes de la croisade), depuis que la mort m'a privé de mon seigneur; il entre pour la meilleure part dans ma joie, et la moitié de mon pèlerinage est pour lui. » Gœrres. Recueil des Minnesinger. Citations de la préface.
Grimra {Ueher den alldeutschen Meistergesang, 1811) a fort bien établi que généralement le poète, comme le chevalier, était Vhomme du prince, et subsistait de ses présents. La poésie louangeuse était, à ce qu'il semble, un service féodal, comme celui de l'ost et du plaid. Voici des vers où un meistersinger s'efforce de provoquer par des louanges mêlées de reproche la générosité du pauvre et chevalereux empereur, Rodolphe de Habsbourg. « Le roi des Romains ne donne rien, et pourtant il est riche comme un roi ; il ne donne rien, mais il est brave comme un lion ; il ne donne rien, mais il est très chaste; il ne donne rien, mais sa vie est irréprochable ; il ne donne rien , mais il aime Dieu et respecte la vertu des femmes ; il ne donne rien^ mais jamais homme n'eut un plus beau corps ; il ne donne rien, mais il est sans tache; il ne donne rien, mais il est sage et pur ; il ne donne rien, mais il juge avec équité ; il ne donne rien, mais il aime Thon-
neur et la fidélité ; il ne donne rien, mais il est plein de vertus ; hélas ! il ne donne rien à personne ! Que dirai-je encore? il ne donne rien, mais c'est un héros plein de grâce et de prestesse : il ne donne rien, le roi Rodolphe, quoi qu'on puisse dire et chanter à sa louange. »
PaG!'] 40. — Frau la Vierge Il peut ôtre
curieux de mesurer tout le chemin qu'avait fait l'idéal de la femme germanique, depuis le paganisme du Nord jusqu'au temps du christianisme et de la chevalerie, qui la placèrent sur l'autel môme, et la montrèrent transfigurée à la droite de Dieu. D'abord dans le Nialsaga, la femme est belle d'une pureté farouche: elle est élevée par un guerrier qui veille sur elle toute sa vie, et qui tue sans pitié l'époux trop peu respectueuxpour sa fille d'adoption. Deux fois la vierge fatale coûte ainsi la vie à son époux. Dans les Nibelungen, la femme charme son barbare amant par sa force autant que par sa beauté. «Divers bruits s'élevaient sur le Rhin; sur le Rhin, disait-on, il y a plus d'une belle fille; Gunther le roi puissant voulut en obtenir une, et le désir s'accrut dans le cœur du héros. — Une reine avait son empire sur la mer ; de l'aveu commun, elle n'eut point de semblable; elle était d'une beauté démesurée [die was unmazen schœne), puissante était la force de ses membres ;
elle défiait au javelot les rapides guerriers qui briguaient son amour. — Elle lançait au loin la pierre, et la ramassait d'un seul bond. Celui qui la priait d'amour devait, sans pâlir, vaincre à trois jeux la noble femme; vaincu dans une joute, il payait de sa tête. — Mille fois elle était sortie vierge de ces combats. — Sur le Rhin un héros bien fait l'apprit, qui tourna tous ses pensers vers la belle femme; avec lui les héros payèrent de leur tête. — Un jour le roi était assis avec ses hommes; ils agitaient de quelle femme leur maître pourrait faire son épouse et la reine d'un beau pays. — Le chef du Rhin dit alors : « Je veux descendre jusqu'à la mer, jusqu'à Brunhild, quoiqu'il m'arrive; pour son amour je risquerai ma vie, et la perdrai si elle n'est ma femme. — Et moi je vous en détournerai, dit Sigfried. Cette reine a des mœurs si barbares ! qui prétend à son amour joue gros jeu ; et je vous donne sur ce voyage un avis franc et sincère. — Jamais, dit le roi Gunther, femme ne fut si forte et si hardie ; je voudrais de mes mains dompter son corps dans la lutte. — Doucement, vous ne connaissez pas sa force. Fussiez-vous quatre, vous ne sortiriez pas sains et saufs de sa terrible colère : renoncez à votre envie, je vous le conseille en ami, et, si vous ne voulez mourir, ne courez point, pour son amour, une chance si affreuse. — Quelle que soit sa force, je ne renonce pas à mon
voyage; allons chez Brunhild, quoi qu'il m'arrive; pour sa beauté prodigieuse, on doit tout oser, et, quoi que Dieu me réserve, suivez-moi sur le Rhin. » Dei' Nibelungen Lied^ éd. 1820.
Nous avons traduit le morceau dans toute sa naïveté barbare. M. le baron d'Eckstein, qui a donné dans le Catholique de belles et éloquentes traductions des Nibelungen, me semble en avoir adouci quelquefois le caractère rude et fruste, sans doute par ménagement pour la timidité du goût français.
Peu à peu l'idéal de la femme s'épure. La femme de la chair subsiste sous le nom de Weib, tandis que s'en dégage la femme de l'esprit, la femme morale, Frau. L'un des plus célèbres meistersinger,Frauenlob, reçut ce nom pour avoir dans maint combat poétique soutenu cette distinction, et ce-, lébré tour à tour dans des chants d'amour et dans des hymnes les dames de ce monde et les dames du paradis. Celles d'ici-bas témoignèrent au panégyriste de la femme une tendre reconnaissance; elles voulurent faire elles-mêmes les funérailles de leur poète. Xa pierre sépulcrale, que l'on voit encore dans la cathédrale de Mayence, les représente portant le cercueil de celui qu'elles avaient inspiré si longtemps et fait tant pleurer.
Page 40. — La Vierge... — Voy. Grimm, Alt. Î^F., introd. àla Forge cV Or (poème en l'honneur
de la Vierge), de Conrad de Wurtzburg, très curieux pour les mythes chrétiens du moyen âge. « Une des idées qui reviennent le plus dans nos meistersinger, dit le savant éditeur, c'est la comparaison de l'incarnation de Jésus-Christ avec rau7^ore d'un nouveau soleil. Toute religion avait eu son soleil-dieu, et, dès le quatrième siècle, l'Église occidentale célèbre la naissance de Jésus-Christ au jour où le soleil remonte, au 25 décembre, c'est-à-dire au jour oii l'on célébrait la naissance du soleil invincible. C'est un rapport évident avec le soleil-dieu Mithra (Creuzer, Symbolick, ii, 520; Jablonski, opus^ m, 546, seq.). — On lit encore dans nos poètes que Jésus à sa naissance reposait sur le sein de Marie, comme un oiseau qui, le soir, se réfugie dans une fleur de nuit éclose au milieu de la mer. Quel rapport remarquable avec le mythe de la naissance de Brama, enfermé dans le lis des eaux, le lotus, jusqu'au jour où la fleur fut ouverte par les rayons du soleil, c'est-à-dire par Vischnou lui-même, qui avait produit cette fleur (Voyez Mayer et Kanne)! Le Christ, le nouveau jour, est né de la nuit, c'est-à-dire de Marie la Noire, dont les pieds reposent sur la lune, et dont la tête est couronnée de planètes comme d'un brillant diadème (voyez les tableaux d'Albert Durer . Ainsi reparaît, comme dans l'ancien culte, cette grande divinité, appelée tour à tour
Maïa Bhawani, Isis, Gérés, Proserpine, Perséphoné. Reine du ciel, elle est la nuit d'oii sort la vie, et où toute vie se replonge; mystérieuse réunion de la vie et de la mort. Elle s'appelle aussi la rosée, et, dans les mythes allemands, la rosée est considérée comme le principe qui reproduit et redonne la vie. Elle n'est pas seulement la nuit, mais, comme mère du soleil, elle est aussi l'aurore devant qui les planètes brillent et s'empressent, comme pour Persephone. Lorsqu'elle signifie la terre comme Gérés, elle est représentée avec la gerbe de blé, de même que Gérés a sa couronne d'épis : elle est Perséphoné, la graine de semence ; comme cette déesse, elle a sa faucille; c'est la demi-lune qui repose sous ses pieds. Enfin, comme la déesse d'Éphèse, la triste Gérés et Proserpine, elle est belle et brillante^ et cependant sombre et noire, selon l'expression du Gantique des cantiques : Je suis noire, mais pleine de charmes; le soleil in a brûlée (le Ghrist). Encore aujourd'hui, l'image de la mère de Dieu est noire à Naples, comme à Einsiedeln en Suisse. Elle unit ainsi le jour et la nuit, la joie avec la tristesse, le soleil et la lune (chaleur, humidité), le terrestre et le céleste.
Page 40. — Les fleurs Les minnesinger
chantent les fleurs sans jamais se lasser, et com-
mencent toujours par parler de la beauté des forêts et de leurs joyeux concerts. On pourrait, à l'exemple de l'Edda, qui appelle avec tant de grâce l'hiver le deuil, la souffrance et la misère des oiseaux, comprendre les sujets de la plupart des chants d'amour en deux classes, l'été et l'hiver : la joie, le réveil, la vie des oiseaux et des fleurs; et le deuil, la langueur, le sommeil et la mort des fleurs et des oiseaux. — Sur la signiflcation des fleurs et des feuilles, voy. Grimm., Al/d. W, 4Heft, d'après un manuscrit du quinzième siècle, dontl'auteur était peut-être dupays de Cologne, des bords de la Moselle, ou bien encore de la Flandre, de la Champagne, de la Picardie, patrie des Rederiker ou Rhétorkiens du moyen âge, qui parlaient aussi beaucoup des fleurs. Nous trouvons ici des règles flxes et positives sur la manière dont les amants portaient les feuilles et les fleurs, par leur choix, ou par l'ordre de leurs dames. — « Chêne. Celui qui porte des feuilles de chêne annonce parla sa force, et fait entendre que rien ne peut rompre sa volonté. Mais s'il les porte par l'ordre de sa dame, c'est un signe qu'il ne faut point s'attaquer à lui, car le bois de chêne est plus dur que tout autre bois. — Bouleau. Celui qui se choisit de lui-même un seul maître, et souffre volontiers les châtiments qu'il lui impose, qu'ils soient doux ou rigoureux, celui-là doit porter le bouleau sans feuilles; celui à qui
Ton ordonne de les porter doit comprendre par là qu'on ne veut lui pas montrer trop de rigueur, et que cependant on veut toujours le tenir sous la verge. — Châtaignier. Celui à qui son amour devient de jour en jour plus cher et qui plaît à sa dame, celui-là doit porter des châtaignes qui sont piquantes, et plus elles sont piquantes , mieux elles valent. — La bruyère. Celui qui choisit la bruyère avec ses feuilles, et ses fleurs, montre que son cœur aime la solitude comme la bruyère c[ui naît volontiers dans les lieux déserts, et n'habite point dans le voisinage des autres plantes. S'il reçoit l'ordre de la porter, c'est un avis pour lui de n'avoir des sentiments que pour sa belle, de bien veiller sur lui, et de placer en haut lieu son amour et sa joie, comme la bruyère qui s'élève avec ses semblables sur les montagnes et sur les rochers, quoique peu noble par elle-même. — Bluet. Celui dont le cœur volage ne sait point lui-même oii il doit s'arrêter et fixer son inconstance, celui-là doit porter des bluets, jolie fleur bleue, mais qui blanchit et ne sait point conserver sa couleur. — Rose. Celui qui aime en son amie la crainte du péché et l'innocence, et qui la défend contre lui-même, celuilà doit porter la rose avec ses épines.
Page 40. — Puérile et profonde.., — Yoyez le charmant recueil intitulé : des Knahen Wunder-
horn^ le Cor merveilleux de l'enfant. La plupart de ces chants populaires, si doux, si inspirés de calme et de solitude, me restent dans le cœur et dans Toreille, à l'égal des plus délicieux chants de berceau que j'aie entendus jamais sur les genoux de ma mère. Je n'ose en rien traduire.
Page 40. — Le Parceval (TEschenbach.... — Dût le lecteur en sourire, je citerai tout au long le morceau de Grim {Alt. W. 1 H.) sur le Parceval. «Le noble héros, dont la jeunesse simple et naïve comme l'enfance, sans cesse enfermée et tenue sous les yeux d'une mère trop craintive, résiste encore à la voix secrète qui l'appelle tous les jours plus fortement au service de Dieu; Parceval est piqué des reproches de Sigunen, et se rend dans la ville des miracles à travers les forêts et les déserts. Un matin, au point du jour, la neige lui cache son chemin ; il dirige son cheval à travers les buissons et les pierres; bientôt la blanche forêt brille aux rayons du soleil, il approche d'une plaine oii venait de s'abattre une troupe d'oies sauvages : un faucon fond sur elles et en blesse une; elle s'élève dans les airs, mais de ses blessures tombent sur la neige trois larmes de sang; objet de douleur pour Parceval et pour son amour. — Lorsqu'il vit sur la neige toute blanche ces gouttes de sang, il se dit ; Qui donc avec tant d'art a peint ces vives couleurs? Gond-
viramurs, cette couleur peut se comparer à la tienne. Dieu me protège, il veut que je trouve ici ton image. Dieu soit loué, et toutes ces créatures ! Gondviramurs, voilà ton incarnat! La neige prête au sang sa blancheur, et le sang rougit la neige. C'est l'image de ton beau corps. Les yeux du héros sont humides de pleurs, il songe au jour 011 deux larmes coulaient sur les joues de Gondviramurs, et la troisième sur son menton. — Cette comparaison secrète l'occupe et l'absorbe tout entier, il ne sait plus ce qui se passe autour de lui, il reste immobile dans son attitude rêveuse, comme s'il dormait. Un chevalier envoyé vers lui l'appelle, il ne répond point, ne bouge pas ; enfin celui-ci le pousse rudement en bas de son cheval. En se relevant, il marche sur les gouttes de sang et ne les voit plus ; alors il revient à lui-même, renverse le chevalier importun, puis, sans perdre une seule parole, il retourne vers les gouttes de sang, et les contemple de nouveau.
» Un second chevalier n'est pas plus heureux.
)) Le troisième est plus sage ; voyant que Parceval ne répond pas à son salut poli et discret, il comprend qu'il est sous le charme de l'amour, et cherche sur quel objet sont arrêtés ses regards immobiles. 11 prend alors une fleur sauvage et la laisse tomber sur les gouttes de sang. A peine la fleur les a-t-elle couvertes et cachées, que le
héros revient à lui-même, et demande seulement avec douleur qui lui a ravi sa dame.
» C'est nous montrer d'une manière à la fois touchante et singulière combien il aime la femme qu'il a voulu quitter lui-même, pour Dieu et la chevalerie. Dans un monde désert et lointain, un souvenir d'elle le surprend tout à coup comme un songe pénible auquel la force seul peut l'arracher. A la même place oii il a vu les gouttes sur la neige, s'élève la tente où il revoit cinq ans après son épouse chérie, dormant dans sa couche avec deux enfants jumeaux qu'il ne connaissait pas encore. Sous les trois gouttes de sang il reconnaît les trois larmes qu'il avait vues un jour sur le visage de Gondviramurs; il ne savait pas qu'elles lui prédisaient ainsi sa femme avec deux enfants dans ses bras, comme trois perles brillantes....
» Dans l'ancien poème français de Chrétien de Troyes, Gauvin, l'ami du héros, ne jette pas de fleurs sur les gouttes de sang. La neige se fond insensiblement aux rayons du soleil; déjà deux gouttes se sont effacées, et Parceval est moins rêveur : la troisième disparaît peu à peu, et Gauvin croit qu'il est temps de le saluer. C'est l'image du temps, à la fois cruel et bienfaisant, qui, paisible comme le soleil, dissipe comme lui les joies et les douleurs de l'homme. »
Suit l'indication d'une foule de passages relatifs à l'opposition du rouge (naissance), du blanc (vie, pureté), et du noir (mort).
Page -42. — Avec ses conséquences immo?'aIes. — En attaquant ces conséquences et le danger de cette doctrine pour la liberté, je ne m'en dissimule point le caractère profondément poétique. Il faut le dire, cet hymen de l'esprit et de la matière, de l'homme et de la nature, les agrandit et les enchante l'un par l'autre. Lesprit divin, dit Schelling, dort dans la jmrre, rêve d'ins V animal, est éveillé dans V homme. L'homme est le verbe du monde; la nature ayant conscience d'elle-même et reconnaissant son identité, il s'y retrouve en toute chose, et sent à son tour respirer en lui l'univers ; partout la vie réfléchit la vie. Ne viventils pas ces monts et ces étoiles? Les ondes, 7i' est-il pas en elles un esprit ? Et ces grottes en pleurs, n'ont-elles pas un sentiment dans leurs larmes silencieuses? (Byron.) Lorsque, préoccupé de ces idées, on parcourt les forêts et les vallées désertes, c'est je ne sais quelle douceur, quelle sensualité mystique d'ajouter à son être l'air, les eaux et la verdure, ou plutôt de laisser aller sa personnalité à cette avide nature qui l'attire et qui semble vouloir l'absorber. La voix de la sirène est si douce, que vous la suivriez, comme le pêcheur de Gœthe, dans la source limpide et profonde, ou, comme Empé-
docle, au fond de l'Etna. 0 mihitwn quàm molliter os sa qmescantl
C'est une chose merveilleuse à quel point cette doctrine s'est emparée de la rêveuse Allemagne, et infiltrée dans toute sa littérature. Vous en retrouverez rinfluence dans presque tous les livres, dans l'art, dans la critique, dans la philosophie, dans les chansons. J'en connais une d'étudiants qui est fort belle ; maisj'aime encore mieux citer la suivante composée en France dans la guerre de 1815. Au milieu de l'ardeur de la jeunesse, et de l'ivresse des combats, la pensée philosophique arrive bon gré, malgré. «Rien au monde de plus gai, de plus rapide, que nous autres hussards sur le champ de bataille. L'éclair brille, le tonnerre gronde ; rouges comme la flamme, nous tirons sur l'ennemi ; le sang roule dans nos yeux, nous faisons tomber la grêle. — On nous crie : Hussards, tirez tous vos pistolets, frappez, le sabre à la main, fendez celui qui se trouve là. Vous ne comprenez pas le français! que ça ne vous inquiète pas ! il ne parle plus sa langue quand vous lui coupez la tête. — Si le fidèle camarade restait sur le champ de bataille, les hussards ne s'en plaindraient pas. Le corps pourrit au tombeau, l'habit reste au monde, l'âme s'exhale dans l'air, sous la voûte azurée. »
Page 42. — Un bois^ unpré^ une fontaine . — Ne
pati quidem in ter se junctas sedes. Colunt discreti ac divers!; ut fons, ut campus, ut nemus placuit, etc. ïaciti Germ. xyi.
Page 43. — La bonne Nuremberg... — Cette coutume d'orner les maisons de belles sentences tirées de l'Écriture est répandue par toute l'Allemagne. J'ai cité Nuremberg, parce que nulle ville n'a mieux conservé son aspect antique. C'est le Pompéi du moyen âge.
Page M. — Les cerfs venant boire sous le balcon des électeurs. — J'ai cédé ici à une double tentation , au plaisir de parler de cette charmante petite ville d'Heidelberg, qui laisse à tous ceux qui l'ont visitée tant de souvenirs et de regrets, et d'en parler dans les termes mêmes d'un grand écrivain qui m'est bien cher, le traducteur d'Herder, l'auteur du Vo?/oge en Grèce, Edgar Quinet.
Page 44. — Que de fois T Allemagne s'est soulevée! mais c était pour retomber bitmlô'.... — Si l'on veut une image de ceci, il n'en est pas- de plus fidèle que le Rhin. Vrai symbole du génie de la contrée, il en réfléchit 1 histoire, tout aussi bien que les arbres etles rochers de ses rives. Sorti comme un torrent de la nuit des Alpes, il s'endort dès le lac de Constance. 11 s'élance de nouveau par un lit déchiré de rochers, s'emporte et tombe furieux
à SchafFouse ; sa chute fait trembler la Souabe et la Suisse. Ne craignez rien; il est déjà calmé. 11 roule alors, large et profond comme les Nibelungen dont il traverse le théâtre. Resserré à Bingen, le fleuve héroïque perce sa route entre des géants de basalte, à travers tous les châteaux qui dominent ses rives, et qui quelquefois semblent être descendus armés de toutes pièces pour lui défendre le passage {à Pfalz).
Enfin, quand il a salué l'inachevable cathédrale de Cologne, las et désabusé des nobles efforts, il se laisse aller le long des plaines prosaïques des Pays-Bas, et, si ses rives retentissent encore, c'est d'une déclamation de quelque Rederiker flamand, du chant uniforme d'un Baenkelsœnger, d'un poète charpentier ou forgeron, qui va martelant son œuvre de Cologne jusqu'à la Hollande. Le Rhin arrive ainsi en face de l'Océan, et s'y évanouit sans regret. C'est encore ici l'image de l'Allemagne se résignant à s'absorber dans l'unité absolue de Schelling. Heureuse de se reposer dans linflni, elle fait entendre en Goethe et Gœrres un dernier son poétique.
Page 45. En Islande, les dieux mourront nomme nous... — Voy. Geïers Schewedens Geschichte. H n'existe encore qu'un volume de la traduction allemande. J'attends aussi avec une vive impatience la publication de l'important ouvrage de M. J.-J.
ET ÉCLAmCISSEMENTS. 201
Ampère ?>\xv\2i Littérature du Nord, Gelivrepréparé par tant de voyages et d'études variées et profondes, va révéler tout un monde au public français.
Page 51 . — Du vivant de Luther, à sa table même, commença le mysticisme.... — On connaît peu Luther. Avec ce col de taureau, cette face colérique (voyezles beaux portraits deLucas Granach), et cette violence furieuse dans le style, c'était une âme tendre, très sensible à la musique, aussi accessible à l'amitié qu'à l'amour. Rien ne lui fut plus douloureux que de voir jusque dans sa maison ses disciples les plus chéris abandonner sa doctrine, ou plutôt la pousser à ses conséquences extrêmes avec une inflexible logique. Dans ses attaques contre Rome, il avait écrit: Périsse lu loi! vive la ^r«ce/ Pouvait-il se plaindre après cela que les luthériens inclinassent au mysticisme ? Lui-même, dans la première moitié de sa vie, avait été prodigieusement mystique.
Page 45, ~ Qui devait triompher en Bœhm...— Cordonnier à Gœrlitz, mort en 1624. Saint-Martin a traduit trois de ses ouvrages : L'Aurore naissante, les Trois Principes, et la Triple Vie ou V Éternel Engendrement sans origine. 1802. Il se proposait de traduire les cinquante volumes de Bœhm. Plusieurs passages de ce théosophe sont de la plus haute poésie ; par exemple, tout le
commencement du deuxième volume des Trois Principes.
Je ne puis m'empêcher de terminer ces notes sur l'Allemagne, sans citer quelques vues de madame de Staël, toutes frappantes de sagacité et de justesse. Ces observations sur la société allemande d'aujourd'hui reçoivent une merveilleuse confirmation de l'ancienne littérature de ce peuple, que l'auteur n'a pas connue. — « C'est un certain bien-être physique, qui, dans le midi de l'Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées. L'existence végétative du midi de l'Allemagne a quelques rapports avec l'existence comtemplative du nord : ily a du repos, de la paresse etdela réflexion dansl'une etl'autre. — Les farces tyroliennes, qui amusent à Vienne les grands seigneurs comme le peuple, ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu'à la moquerie des Français. — Celui qui ne s'occupe pas de l'univers, en Allemagne, n'a vraiment rien à faire. — Il faut, pour que les hommes supérieurs de l'un et de l'autre pays atteignent au plus haut point de perfection, que le Français soit religieux, et que l'Allemand soit un peu mondain. — Il y a plus de sensibilité dans la poésie anglaise, et plus d'imagination dans la poésie allemande. Les Allemands, plus indépendants en tout, parce qu'ils ne portent l'empreinte d'aucune insti-
tution politique, peignent les sentiments comme les idées, à travers des nuages : on dirait que l'univers vacille devant leurs yeux, et l'incertitude même de leurs regards multiplie les objets dont leur talent peut se servir. — On a vu souvent, chez les nations latines, une politique singulièrement adroite dans l'art de s'affranchir de tous les devoirs ; mais, on peut le dire à la gloire de la nation allemande, elle a presque l'incapacité de cette souplesse hardie, qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifie tous les engagements à tous les calculs. — Les poêles, la bière et la fumée de tabac, forment autour des gens du peuple, en Allemagne, une sorte d'atmosphère lourde et chaude dont ils n'aiment pas à sortir. Quand le climat n'est qu'à demi rigoureux, et qu'il est encore possible d'échapper aux injures du cielpar des précautions domestiques, ces précautions mêmes rendent les hommes plus sensibles aux souffrances physiques de la guerre. — L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne, artiste et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation de l'honneur. — Les Français, opposés en ceci aux Allemands, considèrent les actions avec la liberté de l'art, et les idées avec l'asservissement de l'usage. — Gomme il y a chez les Allemands plus d'imagination que de vraie passion
(dans l'amour), les événements les plus bizarres s'y passent avec une tranquillité singulière ; cependant, c'est ainsi que les mœurs et le caractère perdent toute consistance; l'esprit paradoxal ébranle les institutions les plus sacrées et l'on n'y a sur aucun sujet des règles assez fixes. »
Page 46. — Italie. — Celle-ci peut alléguer la langueur du climat^ les forces disproportionnées des conquérants, etc. — Mais la meilleure excuse de cette malheureuse contrée, c'est que sa fatale beauté a toujours irrité les désirs et le brutal amour de tous les peuples barbares. Les géants de glace que la nature a placés à ses portes, comme pour la défendre, ne lui ont servi de rien. Les conquérants n'ont jamais été rebutés par l'extrême difficulté du passage. Naguère encore, on descendait le mont Genis par une pente si rapide, qu'elle portait le traîneau du voyageur à deux lieues en dix minutes.
On peut franchir les Alpes de côté, par la Savoie et par l'Allemagne, ou au centre de la Suisse. Ce dernier passage, celui du Simplon, est court et brusque. Du triste Valais oii vous laissez les hommes du Nord, les chalets de bois bariolés, vous tombez à Milan, au milieu du bruit, de la brillante lumière, de l'agitation italienne, au milieu des orangers et des maisons de marbre. Le Simplon est la porte triomphale de l'Italie.
L'artiste et le poète choisiront ce passage. L'historien entrera plutôt par l'orient ou l'occident; ce sont en effet les deux routes que les armées et les grandes émigrations ont suivies. Les Gaulois, Hannibal, Bonaparte; une foule d'armées françaises passèrent par le mont Genis ou le Saint- Bernard ; les Goths d'Alaric et de Théodoric, les Allemands d'Othon le Grand, de Frédéric Barberousse, et de tant d'empereurs, entrèrent par les défilés du ïyrol.
Aujourd'hui encore, lorsqu'on voit cette terrible barrière des Alpes, on frémit en songeant h ce que les hommes ont autrefois osé et souffert pour pénétrer dans ce jardin des Hespérides. Hannibal, entré dans les Alpes avec cinquante mille hommes, en sortit avec vingt-cinq mille. N'importe, toutes les nations du monde ont voulu camper à leur tour sur cette terre, jouir de ses fruits et de son ciel, sauf à y trouver leur tombeau. Les Gaulois y cherchaient la vigne, les Normands le citronnier. Louis XII et François l'"' y usèrent leur vie et leur peuple pour recouvrer leur belle fiancée, comme ils appelaient Naples ou Milan. Les Goths croyaient y retrouver leur Asgard, la cité mystérieuse et fortunée d'oii, selon eux, leurs ancêtres avaient été exilés, Alaric assurait qu'une invisible fatalité l'entraînait vers Rome, en sortant de laquelle il devait mourir.
C'est qu'en effet la nature a placé sur cette
terre d'invincibles séductions : Je me persuade, dit Goethe (Mémoires), que fy suis né, et que je reviens après un voyage en Groenland pour la pêche de la baleine. — Kennst du das Land, etc.,
Connais tu le pays où sous un noir feuillage
Brille comme un fruit d'or le fruit du citronnier ? etc.
{Goethe, Weilhelm Meister. Dans l'élégante traduction de M. Toussenel.)
C'est encore une des séductions de l'Italie, que presque partout le péril s'y trouve à côté du plaisir. A peine échappé aux glaciers et aux avalanches, vous rencontrez les îles Borromées et les enchantements du lac Majeur. Les riches plaines du Pô sont à peine protégées par des digues contre les envahissements du plus fougueux des fleuves. La maremme de Toscane, la campagne de Rome sont aussi remarquables par leur fertilité que par leur insalubrité meurtrière. Batis la inaremme, dit le proverbe toscan, on s'enrichit en un an, et Von meurt en six mois. — Le Vésuve... (Voy. mon Histoire Romaine^ chap. 2 )
Page 47. — L Italien fait descendre Dieu à lui, y cherche un objet d'art... et dans les cérémonies même du culte, il y réussit souvent avec un gé-
nie admirablement dramatique. A Messine, le jour de l'Assomption, la Yierge, portée par toute la ville, cherche son fils, comme la déesse de la Sicile antique cherchaitProserpine. Enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur. Elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle. — Gomment le cruel M. Blunt n'a-t-il va là qu'une momerie ridicule? (Vestiges of ancient manners and customs discoverable in modem Ilaly and Sicily, by the révèrent John James Blunt, fellow of John's collège, Cambridge, and late one of the travelling bachelors of that university. London. J. Murray, 1823; in-8°, pag. 158.)
Page 48. — Les prières et les formules augurales sont de véritables contrats avec les Dieux... — On lit dans les inscriptions : ^Edem tcmpestatibus dQàiimerità.,. Pompeius votum wzmVo Minervœ. — Solvere vota indique l'accomplissement d'un contrat. — La formule du vœu d'un Ver sacrum (Tit. Liv., lib. XXII), et celle du consul Licinius contre Antiochus (T. L. XXXYI), sont de véritables contrats avec Jupiter. — Servius ad .En. lll [ad versum .'Da, pater, augurium).— Ze^wm dictio appellatur, cùm condictio ipsiiis augurii certâ nuncupalione verborum dicitur, quali condition©
aiigurium peracturus sit... tune enim quasi légitima }\ive legem adscribit. — Varron nous a conservé la formule augurale par laquelle on choisit l'emplacement du Gapitole (dans mon Histoire Momaine, liv. V).
Page 48. — Poio^ ti'ouver les plus beaux raisins,
pour rattraper un oiseau perdu Cic, de Divi-
naiione. — Ainsi, chez ces Romains dont on vante la gravité, la religion fut souvent un objet aussi peu sérieux qu'elle l'est pour les Italiens d'aujourd'hui.
Page 48. — Les papes furent des légistes... mieux que vous autres gens de loi. — Ce mot est de Philippe de Yalois qui, en 1333, envoyait au pape Jean XXIl la décision de l'Université de Paris, sur une question de dogme : Mandans sibi a latere, quatenùs sententiam magistrorum de Parisiis, qui melius sciunt quid débet teneri et credi in fide quam juristae et alii clerici, qui parùm aut nihil sciunt de theologiâ, approbaret, etc. Cont. chron. Guil. de Nangis, p. 97. Le roi alla plus loin, selon Pierre d'Ailly (Goncil, eccl. Gall. 1406) ; il fit dire au pape qui favorisait l'opinion condamnée par l'Université : a qu'il se révoquast, ou qu'il le feroit ardre. »
Page 48. — Pontifcx... Pontifices ego à ponte
arbitrer; nani ab iis Sublicius est factus primùm, et restitutus saspe, cum ideo sacra et utlra et cis Tiberim non mediocri ritu fiant. (Varro, de Linguâ lat.^ IV, 15.)
Page 49. — Les monuments étrusques... Voyez le grand ouvrage d'Inghirami, l'Atlas de Micali {Vltalia avnntl, etc.), Die Etruskei\ von Otfried Millier, etc.
Page 49. — ...Beaucoup d'é g Uses, mais c'étaient les lieux ou se tenaient les assemblées..., et le théâtre d'une foule de crises politiques, Julien deMédicis et Jean Galeas Sforza furent poignardés dans des églises. —Entre autres passages qui font vivement sentir ce caractère politique des églises du moyen âge, voyez dans notre Ville-Hardoin l'admirable scène oii les envoyés des croisés implorent à genoux, et avec larmes, le secours du peuple de Venise assemblé dans Saint-Marc. On pourrait citer aussi une foule de passages de Villani. — 'Le Duomo de Pise, Santa-Maria del Fiore à Florence, et toutes les vieilles églises italiennes dont je me souviens, n'ont pas de tribunes : c'est que de là on eût dominé l'assemblée du peuple souverain.
Page 49. — Architectes de Strasbourg, pour fer^ merles voûtes de la cathédrale de Milan. — La lettre
autographe existe, datée de i481. Yoy. Fiorillo, t. I.
Page 49. — Jamais ce qui constitue la féodalité elle-même, la foi de l'homme en Vhomme. — Voyez, dans l'histoire romaine et au moyen âge, avec quelle facilité les clients et les vassaux se tournent contre leurs patrons et leurs seigneurs.
Page 50. — // sait mourir. . . mais mourir pour une
idée — Je ne puis m'empêcher de rapporter
ici (Voy. Sismondi, Rép. it., t. XI, ch. Lxxxn, 1476) l'admirable récit du meurtre de Galeas Sforza , qui a été dicté entre la question et le supplice, par le jeune Girolamo Olgiati, l'un de ceux qui avaient fait le coup. Les Milanais ne pouvaient plus endurer cet exécrable tyran qui se plaisait à faire enterrer ses victimes toutes vivantes, ou à les faire mourir lentement en les nourrissant d'excréments humains. Trois jeunes gens, Olgiati, Lampugnani et Visconti (celui-ci était prêtre), jurèrent de venger leurs injures et de délivrer la patrie. Leur première conférence eut lieu dans le jardin de la basilique de Saint- Ambroise : « J'entrai ensuite dans le temple; je me jetai aux pieds de la statue du saint pontife, et lui adressai cette prière : Grand saint Ambroise, soutien de cette ville, espérance et gardien du peuple de Milan, si le projet quêtes concitoyens
ont formé, pour repousser d'ici la tyrannie, Timpureté et les débauches monstrueuses, est digne de ton approbation, sois-nous favorable au milieu des dangers que nous courons pour délivrer notre pays. Après avoir prié, je retournai auprès de mes compagnons, et je les exhortai à prendre courage, les assurant que je me sentais rempli d'espérance et de force, depuis que j'avais invoqué le saint protecteur de notre patrie. Pendant les jours qui suivaient nous nous exerçâmes à l'escrime avec des poignards, pour acquérir plus d'agilité, et nous accoutumer à l'image du péril que nous allions braver... La sixième heure de la nuit avant le jour de saint Etienne, désigné pour l'exécution, nous nous rassemblâmes encore une fois/ comme, pouvant ne plus nous revoir. Nous arrêtâmes l'heure, le rôle de chacun, et tous les détails de l'exécution, autant qu'on pouvait prévoir. Le lendemain, de grand matin, nous nous rendîmes dans le temple de Saint-Etienne; nous suppliâmes ce saint de favoriser la grande action que nous devions accomplir dans son sanctuaire, et de ne point s'indigner si nous souillions de sang ses autels, puisque ce sang devait accomplir la délivrance de la ville et de la patrie. A la suite des prières qui sont contenues dans le rituaire de ce premier des martyrs, nous en récitâmes une autre qu'avait composée Charles Visconti; enfin, nous assistâmes au service de la messe,
célébrée parl'archiprêtre de cette basilique ; puis je me fis donner les clefs de la maison de cet archiprôtre pour nous y retirer. » Les conjurés étaient dans cette maison auprès du feu, car un froid violent les avait fait sortir de l'église, lorsque le bruit de la foule les avertit de l'approche du prince. C'était le lendemain de Noël, 26 décembre 1476. Galeas, qui semblait retenu par des pressentiments, ne s'était déterminé qu'à regret h sortir de chez lui. Il marchait cependant à la fête, entre l'ambassadeur de Ferrare et celui de Mantoue. Jean-André Lampugnani s'avança au-devant de lui, dans Tintérieur môme du temple, jusqu'à la pierre des Innocents. De la main et de la voix il écartait la foule. Quand il fut tout près de lui, il porta la main gauche, comme par respect, à la toque que Galeas tenait à la main ; il mit nn genou en terre, comme s'il voulait lui présenter une requête, et en même temps de la droite, dans laquelle il tenait un court poignard caché dans sa manche, il le frappa au ventre de bas en haut. Ôlgiati, au même instant, le frappa à la gorge et à la poitrine, Yisconti à l'épaule et au milieu du dos. Sforza tomba entre les bras des deux ambassadeurs qui marchaient à ses côtés, en criant : Ah Bien! Les coups avaient été si prompts, que ces ambassadeurs eux-mêmes ne savaient pas encore ce qui s'était passé. Au moment où le duc fut
tué, un violent tumulte s'éleva dans le temple ; plusieurs tirèrent leurs épées; les uns fuyaient, d'autres accouraient, personne ne connaissait encore le but ni les forces des conjurés. Mais les gardes et les courtisans, ciui avaient reconnu les meurtriers, s'animèrent bientôt à leur poursuite. Lampugnani, en voulant sortir de l'église, se jeta dans un groupe de femmes qui étaient à genoux ; leui^s habits s'engagèrent dans ses éperons : il tomba, et un écuyer maure du duc l'atteignit et le tua. Yisconti fat arrêté un peu plus tard, et fut aussi tué par les gardes. Olgiati sortit de réglise et se présenta chez lui ; mais son père ne voulut pas le recevoir, et lui ferma les portes de sa maison. Un ami lui donna une retraite, où il ne fut pas longtemps en sûreté. Il était, dit-il lui-même, sur le point d'en sortir, et d'appeler le peuple à une liberté que les Milanais ne connaissaient plus, lorsqu'il entendit les vociférations de la populace, qui traînait dans la boue le corps déchiré de son ami Lampugnani ; glacé d'horreur et perdant courage, il attendit le moment fatal où il fut découvert. Il fut soumis à une effroyable torture ; et c'était avec le corps déchiré et les os disloqués, qu il composa la relation circonstanciée de sa conspiration qu'on lui demandait, et qui nous est restée. Il la termine en ces termes : « A présent, sainte mère de notre Seigneur, et vous, ô princesse Bonne [la veuve de Galeas)\]Q
VOUS implore pour que votre clémence et votre bonté pourvoient au salut de mon âme. Je demande seulement qu'on laisse à ce corps misérable assez de vigueur pour que je puisse confesser mes péchés suivant les rites de l'Église, et subir ensuite mon sort. »
Olgiati était alors âgé de vingt-deux ans; il fut condamné à être tenaillé et coupé, vivant, en morceaux. Au milieu de ces atroces douleurs, un prêtre l'exhortait à se repentir. «Je sais, reprit Olgiati, que j'ai mérité, par beaucoup de fautes, ces tourments, et de plus grands encore, si mon faible corps pouvait les supporter. Mais quant à la belle action pour laquelle je meurs, c'est elle qui soulage ma conscience : loin de croire que j'ai par elle mérité ma peine, c'est en elle que je me confie pour espérer que le juge suprême me pardonnera mes autres péchés. Ce n'est point une cupidité coupable qui m'a porté à cette action, c'est le seul désir d'ôter du milieu de nous un tyran que nous ne pouvions plus supporter. Si je devais dix fois revivre pour périr dix fois dans les mêmes tourments, je n'en consacrerais pas moins tout ce que j'ai de sang et de forces à un si noble but. » Le bourreau, en lui arrachant la peau de dessus la poitrine, lui fit pousser un cri, mais il se reprit aussitôt. Cette mort est dure, dit-il en latin, mais la gloire en est éternelle ! Mors acerba^ fama jjerpetua ; stabit
vêtus wemoria facii. » (Confessio Hieronymi 01giati morientis, apud Ripamontiam, Hist. mediol, 1. YI, p. 649.)
Page 50. — Génie passionné, mais sévère.,, monde artificiel de la cité... — Je n'ignore pas les objections qu'on peut tirer de l'état actuel de l'Italie; mais je dois ici caractériser chaque peuple par Fensemble de son développement et de son histoire. Aujourd'hui même tout ce que j'ai dit subsiste pour qui ne voit pas toute l'Italie dans la douceur florentine, la sensualité milanaise, et la langueur de la baie de Naples.
Page 51. — Tindestructible droit romain... — Voyez dans le 3^ vol. de Gans (Erbrecht), avec quelle puissance ce droit a lutté contre l'esprit des Goths, des Lombards et des Francs. L'influence même des papes l'a moins modifié qu'on ne serait tenté de le croire. Le catholicisme, dit l'ingénieux auteur, est en Italie comme un dôme vu de tout le pays, vers lequel on se tourne quand on veut prier, et qu'on ne remarque plus quand on fait autre chose. — L'ouvrage que prépare M.Forti (de Florence) nous fera connaître d'une manière plus complète encore le curieux développement du droit romain sous la forme italienne du moyen âge. Je place la plus grande espérance dans les travaux de ce jeune et savant
jurisconsulte. Ce n'est pas en vain qu'on porte dans ses veines le sang des Sismondi.
Page 51. — Cardan et Tartaglia..., et page 56, Cawpanella et Tin fortuné Bruno. — Nulle part la destinée n'a été plus cruelle pour le génie qu'en Italie. Gela s'explique parla contradiction d'une forte personnalité, froissée et brisée sous le joug de la cité ou de l'Église. On sait les infortunes de Dante, et l'inélégante et douloureuse épitaphe qu'il s'est faite lui-même pour son tombeau de Ravenne :
Hic condor Dantes, patriis extorris ab cris, Quem genuit parvi Florentia mater amoris.
Tousles grands homme de l'Italie ont SU, comme lui, ce que c'est que de monter et descendre C escalier de rétranger, et goûter combien il y a de sel dans le pain d' autrui. — Gampanella, ce moine héroïque qui voulait armer tous les couvents de la Calabre, et traitait avec les Turcs pour délivrer son pays des Espagnols, passa vingt-sept ans dans un cachot. Les sonnets qu'il y composa, et que nous avons encore, montrent combien la captivité avait été impuissante pour briser cette âme forte. Il parvint enfin à en sortir, se réfugia en Frince, €t y mourut ami du cardinal de RicheHeu, qui le
consultait souvent dans son couvent de la rue Saint-Honoré.
Tartaglia reçut ce nom ridicule [tarlaglia^ qui bégaie), parce qu'à l'âge de douze ans, il fut sabré par les Français au sac de Brescia, dans une église oii sa mère avait cru trouver un asile. Le coup fendit la lèvre ; s'il eût porté plus haut, c'était fait du restaurateur des mathématiques.
Cardan, entre autres infortunes, eut celle de voir son fils exécuté comme empoisonneur. La vie de cet homme extraordinaire, écrite par luimême, est inférieure pour le style, mais non pour l'intérêt des observations psychologiques, aux Confessions de saint Augustin, de Montaigne et de Rousseau.
Que dire de l'existence douloureuse et de la mort horrible du pauvre Giordano Bruno ? On ne peut voir sans émotion, dans un portrait contemporain, la douce et souffrante figure (Yoy. en tête de sa Vie, par Silber et Rixner) de cet homme que l'on traqua par - toute l'Europe comme une bête sauvage. Après avoir erré de Genève à Wittemberg, et de Paris à Londres, le pauvre Italien voulut encore revoir le soleil de sa patrie, et se fit prendre à Venise. On sait qu'il fut condamné comme athée à Rome, et périt sur le bûcher. On pouvait blâmer dans sa doctrine une tendance immorale ; mais comment l'ac-
cuser d'athéisme? Cet athée nous a laissé une foule de poésies religieuses, entre autres un beau sonnet dans le genre de Pétarque, à l'amour. Par ce mot il entend toujours l'amour divin.
Page 51. — Coloris vénitien, grâce lombarde... — La Lombardie, celtique d'origine, placée entre la France et l'Italie, entre le mouvement et la beauté, s'exprime en peinture par la beauté du mouvement^ par la grâce. — L'école vénitienne se distingue par le coloris, les écoles florentine et romaine par le dessin ; ainsi la peinture va de Venise à Naples perdant de son caractère concret et se spiritualisantpour ainsi dire; elle atteint dans Salvator Rosa le plus haut degré d'abstraction et de spiritualisation. Les tableaux de ce grand artiste n'ont ni l'éclat du coloris, ni la sévérité du dessin, mais ils sont pleins de vie et de traits ingénieux. — L'école de Bologne, venue après toutes les autres, est un admirable éclectisme.
L'art italien a perdu de bonne heure le génie symbolique, étoufTé presqu'à sa naissance par le sentiment de la forme, par l'adoration de la beauté physique. L'Allemagne, au contraire, ne voit dans l'art qu'un symbolisme ; tout entière à l'idée, elle traite la forme comme un accessoire. De là cette honnête laideur répandue près-
que partout dans l'art allemand ; mais le charme de la beauté morale y est souvent si pénétrant, que l'âme dément le jugement des yeux. Quand l'Allemagne unit la forme et l'idée, elle égale alors ou surpasse l'Italie. Qui décidera entre les vierges de Cologne et celles du Campo-Santo de Pise?
Je n'ai conservé de l'Italie aucun souvenir, aucun regret plus vif que de cette ville de Pise. Florence est bien splendide, Rome bien majestueuse et bien tragique; mais avec tout cela il me semble qu'il serait doux de vivre et de mourir à Pise, et de dormir au Gampo-Santo. Ge n'est pas seulement, je l'avoue, parce que la terre en a été apportée de Jérusalem sur je ne sais combien de galères ; mais cette architecture arabe est si légère, ces marbres noirs et blancs s'harmonisent si doucement par leurs belles teintes jaunâtres avec le ciel et la verdure; et cette tour de marbre se penche avec un air si compatissant sur la pauvre vieille ville qui n'a conservé rien autre de sa splendeur. Ah 1 les pierres ont là un sentiment et une vie. Dans ce cloître, où tant de figures mystiques me regardaient d'un œil scrutateur, je remarquai, entre les antiques tombeaux étrusques et ceux des croisés italiens, la statue pensive de l'Allemand Henri VII, le chevaleresque et religieux empereur qui fut empoi-
sonné dans la communion, et mourut plutôt que de rejeter l'hostie.
Page 53. — V agrimemoi' et V augure mesuraient et orientaient les champs... le juriste et le stratégiste... — YoY. mon Histoire, et le Recueil de Gnesius. — Au jugement de Sylla lui-même, IV^arius était un des plus habiles agriculteurs du monde.
Page 53. — L'Italien domine son nom à sa terre. — Villse Tullianse à Tusculum, Formies, Arpinum, Calvi, Puteoli, Pompeii, etc. Aujourd'hui l'on recherche curieusement les ruines de ces villas de Gicéron. La villa Nanzoni n'excitera pas moins l 'intérêt des voyageurs à venir.
Page 53. — Les fondateurs de V architecture militaire... — Gastriotto et Félix Paciotto, du duché d'Urbin, qui construisirent les fameuses citadelles d'Anvers et de Turin. — On connaît le grand ouvrage classique sur l'architecture militaire du Bolonais Marchi. — Un autre Bolonais, Ant. Alberti, donna la première idée des cadastres.
Page 54. — Jugez donc aussi la France ]jar les canuts de Lyon. — G'est le nom qu'on donne dans cette ville à cette race dégénérée qui
végète dans les manufactures, surtout dans celles de soie.
Page 55. — La perpétuité du génie italien des temps anciens aux temps modei^nes,,. — Voy. sur ce sujet l'ouvrage de Blunt, cité plus haut, et celui de Carlo Démina (in-8% d807. Milan). — On peut consulter aussi la lettre du docteur Middleton, à la suite de la Conformité des cérémonies du P. Mussard. (Amsterdam, 1744, 2 vol. in- 12.)
Page 55. — Le costume est presque le ihême... — Juv., Sat. Xiv, 186; m, 170. — Plin., Hist. N. ix, p. XXIII, 1. — Rues étroites... Juv., m, 536.— l*randium à midi, la sieste et la promenade du soir... Suet., 78. — Plin., Jun., ep. ni, 5. — Plin., Hist. N. VII, 44; x, 8.— Mart., vi, 77, 10. — Suet. Aug. 43. — Golum. prsef .
Pagk 55. — L'improvisateur. . . qu il s'appelle S tace, Dante ou Sgricci... Juven., vu, 85. — On montre encore, en face de la cathédrale de Florence, la pierre oii s'asseyait Dante au milieu du peuple {Sasso di Dante). J'en veux à ceux qui ont mis cette pierre vénérable parmi les dalles d'un trottoir : il faut se détourner pour ne pas marcher dessus. Dante déclamait encore ses vers, ainsi que Pétrarque, auPoggio impériale, à la porte de la ville, du côté de Rome.
Page 55. — Les fîXo'ao^ide Naples... /eslitterati en plein vent... F. J. L. Meyer. Darstellungen aus italien, 1784-5? — Suet. deill. gr. — Aul. G. ii, 5.
Page 56. — La charrue est celle que décrit Virgile... — h' imcumbere aratro a toujours été mis en pratique. Une médaille d'Enna représente le laboureur monté sur une plaache au-dessus du soc pour l'enfoncer par son poids. (Hunter's medals, plat. 25 )
Page 56. — Le type sauvage des Brutiens... — Séjour d'un officier français en Galabre, 1820, p. 242. — Si l'on en croyait le témoignage du comte de Zurlo, cité par Niebuhr, le grec serait encore parlé aujourd'hui aux environs deLocres. Il est bien entendu qu'il ne s'agit point des colonies albanaises.
Page 56. — Aa 7nidi, V idéalisme, la spéculation et les Grecs ; au nord, le sensualisme^ l action et les Celtes... — Voy. plus bas une des notes relatives à la France. — On reproche entre autres choses aux Italiens d'être bruyants et grands parleurs; ceci ne peut guère s'appliquer qu'aux Italiens du nord et du midi, c'est-à-dire aux Celtes de la Lombardie, et aux Grecs du royaume de Naples.
Page 56. — Bergame, patrie d'^ Arlequin,.. —
Arlequin et Polichinelle peuvent prétendre à une antiquité bien autrement reculée, s'il est vrai qu'on a trouvé des figurines tout à fait analogues dans les hypogées étrusques.
Page 57. — Le nom mystérieux de Rome.... — Le nom mystérieux de Rome était Eros owAmo)'; le nom sacerdotal, Flora ou Anthusa; le nom civil, Roma. Voy. Plin., H. N. m, 5; Miinter, De occulto urbis Romse nomine, n° 1 de ses Mémoires sur les antiquités.
Page 58. — Questa provincia pare nata a risuscitare le cose morle... — Machiav. Arte délia guerra. L. viii, subfin.
Page 59. — La seule exportation de Rome, c'est la terre ^ les haillons et les antiquités... — Je parle de la pouzzolane qu'on vient chercher de loin à Rome, et dont on fait un ciment inaltérable. On exporte aussi beaucoup de chiffons, qui servent à envelopper pendant l'hiver les arbres délicats, vignes et orangers. — Quant aux antiquités, il y a à Rome un marché où les paysans viennent à jour fixe vendre ce qu'ils ont trouvé en fouillant la terre pendant la semaine. Les médailles, figurines, etc., s'y vendent comme les fruits, les légumes et autres produits du sol.
Page 59. — Le préteur et le tribun recueillant la
sportula de porte e7i porte... — On sait que c'était la corbeille d'aliments que les grands de Rome faisaient distribuer à leur porte aux clients qui venaient les saluer... Voy. Martial, ni, 7, 2. Suet. Claud. 32, et le beau passage de Juvénal :
Nunc sportula primo Limine parva sedet, turbîB rapienda togatse. Ille tamen faciem priùs inspicit, et trépidât ne Suppositus venias, ac falso nomine poscas. Agnitus accipies ; jubet a pra9Cone vocari Ipsos Trojugenas, nam vexant limen et ipsi Nobiscum : da Prastori, dadeinde Tribune. Sed libertinus prier est : prier, inquit, ego adsum, etc.
Page 59. — Toujours le porc... — Polybe parle déjà du grand nombre de porcs qu'on élevait en Italie, soit pour la consommation journalière, soit pour les provisions de guerre (lib. ii). — La viande dont on faisait plus tard des distributions au peuple, était fournie par les troupeaux de porcs à l'entretien desquels les empereurs réservaient les forêts de chênes de la Lucanie.
Page 59. — De combats de taureaux. — Ce n'est guère qu'à Rome, à Spolète et danslaRomagne, que le peuple prend plaisir à ces combats. Ils sont inconnus à Naples, malgré le long séjour des Espagnols. Remarquons en passant que, dans cette dernière ville, toute corrompue qu'elle est,
le meurtre est aussi rare qu'il est commun à Rome. Naples a toujours quelque chose de la douceur du sang grec.
Page 60. — Le coup de couteau est un geste naturel à Rome... — Un abbé tue un homme ; le peuple s'écrie : Poverino! ha ammazzato un uomo! la compassion est pour le meurtrier. Après une fête, Meyer trouva à l'hôpital de la Consolation cent soixante hommes blessés de coups de couteau.
Page 60. — Mort au seigneur abbé... — Ghe la bella principezza sia ammazàta! che il signore abate sia ammazzato ! — Et des rois dans la foule. . . Je ne parle pas seulement d'illustres voyageurs, comme le roi actuel de Bavière et tant d'autres ; mais des rois habitants de Rome, de Christine, des Stuarts, du prince Henri de Prusse, des Napoléons, etc. — Rome est toujours un lieu de refuge. — Ses églises sont ouvertes aux brigands, comme l'asile de Romulus. — La rencontre d'un cardinal sauve un condamné du supplice, comme autrefois celle d'une Yestale... — Quily a dans l'air de cette ville quelque chose d'orageux, d'immoral et de frénétique. . . Hoffmann a placé à Rome le théâtre de quelques-uns de ses contes fantastiques.
Page 61. — Urbanitas... Solitude des envi)
de Rome... La gueii^e vivant d'elle-même. Voy. sur tout ceci mon Histoire Romaine. — César fut déjà chargé de dessécher les marais Pontins. (Dion. Plut. Suet. 44. Gicéron se moque de l'entreprise, Philipp. 3.)
Pour terminer ces rapprochements entre l'Italie ancienne et celle des temps modernes, nous ajouterons quelques détails sur certaines croyances qui se sont perpétuées. — Les gens de la campagne de Rome craignent toujours la magicienne Gircé, et ne risquent guère de pénétrer dans l'antre du Girceio (Bonstetten, Voyage sur le théâtre de l'Énéïde). — Les Romains savent bien que la belle Tarpéïa est au fond d'un vieux puits du Gapitole, assise et toute couverte de diamants (Niebuhr). J'avoue que j'ai cherché inutilement sur les lieux le puits et la tradition. — Tous les Sabelliens, et surtout les Marses, interprétaient les présages, en consultant particulièrement le vol des oiseaux. Les Marses charmaient les serpents et guérissaient leurs morsures. Aujourd'hui les jongleurs viennent encore des mêmes contrées à Rome et à Naples. — Les Giravolides environs de Syracuse prétendent, comme les anciens Psylles, guérir la morsure des serpents parleur salive. Ils portent un serpent dans leurs mains comme les statues d'Esculape et d'Hygie. — Le peuple du royaume de Naples attribue aujourd'hui à SanDomenico di GuUino, ce
que ses ancêtres attribuaient à Médée. (Micali, Italia, etc., et Grimaldi; Annali del R. di Napoli, t. IV, p. 328. 38.)
Dans l'ancienne Rome, quatre cent vingt temples; dans la moderne, plus de cent cinquante églises. Le temple de Vesta est maintenant l'église de la Madone du soleil; celui de Romulus et Remus est devenu l'église de Gôme et Damien, frères jumeaux. On croit que le temple de Salus a fait place à l'église de San Vitale. Près de Lavinium (Pratica), est la chapelle de S. Anna Petronilla, sur le même bord du Nimicius, où se précipita Anna Perenna, sœur de Didon, qui revint, sous la forme d'une vieille femme, nourrir le peuple romain sur le mont Sacré. Dans le Forum Boarium, près de la place de l'Ara Maxima, où l'on jurait (Mehercle), se trouve l'église de Santa Maria in Gosmedin, mieux connue du peuple sous le nom deBocca délia Verità.
Page 63. — Le parti allemand ou gibelin.., — Si un guelfe veut se faire tyran, dit Matteo Villani il faut qu'il change et se fasse gibelin.
Page 63. — Le radicalisme de V Eglise romaine.., — J'espère un jour prouver et éclaircir ce que je me contente d'énoncer ici.
Page 64. — Fatalités locales de races et de cli-
i28 NOTES
mats, ... — Le principe si fécond de la persistance des races a été, je crois, mis pour la première fois dans tout son jour, par le D. Ed\Yards. J'espère que, tôt ou tard, cet illustre physiologiste exposera avec plus d'étendue ses idées sur le croisement des races. Lui seul peut-être est capable d'élever cette partie de la physiologie à une forme scientifique, parce que seul il tiendra compte d'un élément trop négligé de ceux qui se livrent à ces études. L'anatomie et la chimie combinées ne sont pas encore la physiologie. D'éléments identiques sortent des produits divers, le mystère de la vie propre et originale varie les résultantes à l'infini. De la combinaison de l'hydrogène et du carbone résultent l'huile et le sucre. Du mélange celto-latino-germanique sortent la France et l'Angleterre.
Frange. Page 69. — Originalités provinciales... — J'ai toujours trouvé un spectacle attachant dans ces générations incessamment renouvelées, que l'enseignement fait comparaître chaque année devant mes yeux, qui bientôt m'échappent et s'écoulent, et pourtant me laissent chacune quelque intéressant souvenir. A l'École Normale surtout ce spectacle me frappait vivement. Les élèves qui nous venaient de toutes les provinces, et qui en représentaient si naïvement les tj^pes, offraient dans leur réunion un abrégé
de la France. C'est alors que j'ai commencé à mieux comprendre les nationalités diverses dont se compose celle de mon pays. Pendant que je contais à mes jeunes auditeurs les histoires du temps passé, leurs traits, leurs gestes, les formes de leur langage, me représentaient à leur insu une autre histoire bien autrement vraie et profonde. Dans les uns je reconnaissais les races ingénieuses du Midi, ce sang romain ou ibérien de la Provence et du Languedoc, par lequel la France se lie à l'Italie et à l'Espagne, et qui doit un jour réunir sous son influence tous les peuples de langue latine. D'autres me représentaient cette dure race celtique, l'élément résistant de l'ancien monde, ces têtes de fer avec leur poésie vivace et leur nationalité insulaire sur le continent. Ailleurs je retrouvais ce peuple conquérant et disputeur de la Normandie, le plus héroïque des temps héroïques, le plus industrieux de l'époque industrielle. Quelques-uns, dans leur instinct historique, caractérisaient la bonne et forte Flandre^ pays de beaux faits et de beaux récits, qui donnait tour à tour à Gonstantinople des historiens et des empereurs. D'autre part, les yeux bleus et les têtes blondes me faisaient songer avec espoir à cette Allemagne française, jetée comme un pont entre deux civilisations et deux races. Enfin l'absence de caractère indigène, les traits indécis, la prompte aptitude, la capa-
cité universelle, me signalaient Paris, la tête et la pensée de la France.
Page 37. — Lépée rapide... — C'est le Gernot des Nibelungen. — Partout où il y a des coups d'épée à donner et à recevoir, je parierais qu'il y a un Français. A la bataille de Nicopolis, les croisés prisonniers trouvèrent près de Bajazet un Picard, qui, avant d'être avec les Turcs, avait servi Tamerlan. Aujourd'hui, le général des armées de la Gochinchine est un de nos compatriotes. — Le Français est ce méùhant enfant que caractérisait la bonne mère de Duguesclin, celui qui bat toujours les autres. Dans l'histoire de nos mouvements populaires, on a oublié un élément essentiel qui n'appartient qu'à ce pays, le gamin. Laissez grandir cet enfant insouciant et intrépide; s'il n'est énervé de trop bonne heure, ce polisson pourra sauver la patrie. — A une époque militaire, formé, discipliné, trempé comme l'acier, par la fatigue et par l'action de tous les climats, le gamin finit par devenir le terrible soldat de la garde, le grognard de Bonaparte, jugeant son chef et le suivant toujours. Dans les deux types du gamin et du grognard est tout le génie militaire de la France.
Page 80. — Cest le peuple législateur des temps modernes.... — La science du droit a deux patries,
Rome et la France; deux époques, le second siècle et le seizième ; deux maîtres, Papinien et Gujas. Du temps de ce dernier, les Allemands se découvraient quand on prononçait son nom (Yoy . saviepar Berryat-Saint-Prix). De nos jours, chez le même peuple, Cécole historique a relevé les autels de Gujas. — Dès le treizième siècle, la France était regardée, avec l'Italie, comme le pays du droit. Un vieux poète allemand qui a parcouru tous les pays welches et infidèles, énumère les singularités de chaque contrée : Jen ai pas voulu, dit-il, étudier la magie sous les néa^omanciens de Dol; mais pour Vienne en Dauphiné, je dirais combien il y a de légistes, (Le Tanhuser, cité par Gœrres. Alt. Volks-Und-Meisterlieder, aus den H. der Heidelberger Bibliothek. 1817.)
Page 75. — // faut voir dans les vieilles chroniques tout ce que font nos gens... Voy. par exemple l'Histoire Je Jean de Paris^ roi de France^ imprimée à Tioyes, ainsi que tant d'autres livres populaires. G'est probablement la plus forte gasconnade que possède aucun peuple.
Page 7o. — La littérature de la France est Véloquence et la rhétorique... Peuple rhéteur et prosateur. — Tout cela est vrai en général. La poésie d'images manque à la France ; mais je suis loin
de lui refuser la poésie de mouvements qui est encore de l'éloquence.
Je ne puis quitter ce sujet sans remarquer combien les anciens avaient été frappés de l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des Gaulois. Nata in vnnos tumvltus gens (Tit. Liv. à la prise de Rome). Les crieurs publics, les trompettes, les avocats, étaient souvent Gaulois. Insuber^ ici est, mercator et prseco (Gic. fragm. or. in Pisonem). Voyez aussi tout le discours p7^o Fonteio. Pleraque Gallia duas res industriosissimè persequitur, virtutem bellicam et argute loqui (Cato in Charisio ? Je cite de mémoire). 'ATrstXyixai, xal àvaTatixot, xai TSTpayco^'/ip-évot. Diod. Sic, lib. IV. — Dans les assemblées politiques des Gaulois, les orateurs s'obstinaient souvent à ne point céder la parole. Alors, un huissier, après avoir deux fois commandé le silence, s'approchait du récalcitrant l'épée à la main, et lui coupait un pan de sa saie, assez grand pour que le reste devînt
inutile — (ôVov a/pyjaTOV TTOt^aat to 'komov. Strab., vr, p. 197).
Les liederiker ou rhétoriciens des Pays-Bas imitaient la France, et non l'Allemagne (Grimm. liber dieMeistergesang).La Belgique avoua par ce mot même ce que la France pensait, sans se l'expliquer : la littérature, c'est la rhétorique. Dans les chambres des rhétoriciens, le poète était mis à genoux, et devait terminer son œuvre avant de
se relever. Ces conditions ridicules montrent^ ainsi que la métrique prodigieusement compliquée des troubadours, que les uns et les autres étaient, avant tout, préoccupés du mérite de la difficulté vaincue.
■ Page 78. — Louis le Débonnaire... — « Encore,, écrivait Charles le Chauve en parlant de ses frères, s'ils m'avaient cité au tribunal des évoques, mes jugesnaturels. » Sans les invasions des Normands qui obligèrent la France de prendre un caractère militaire et féodal, la domination des évoques continuait.
Page 78. — Prêtres et rois s'avisent de créer les communes, et de c/ierchtr en elles une armée antiféodale.... — Tùm communitas in Franciâ popularis statuta est aprsesulibus, utpresbyteri comitarentur régi ad obsidionem vel pugnam, cum vexiliis et parochianis omnibus. Orderic. Vital. ^ pag. 836, éd. Duchesne.
PAGii 79. — En même temps que tombent les privilèges locaux des communes^ commencent les Étatsgéyiéraux... — Députés du tiers-état appelés à l'assemblée des barons, en 1302. De 1320 à 1375, suppression des communes de Laon, Soissons, Meulan, Tournai, Douai,, Péronne, Neuville, Roye, etc.
Page 81. — Pour adversaire du chef de la féodalité^ de r Empereur^ la France élève et soutient le pontife de Rome... — En 1162, l'archevêque de Cologne, chancelier de Frédéric Barberousse, haranguant la diète assemblée à Besançon, appelait les rois de France et d'Angleterre, rois provinciaux. Saxo Gramm. 1. 14. — L'empereur Henri YI eût voulu exiger du roi de France un serment de fidélité. Innoc, m, ep. 64. — Les moitiés d'Allemagne jouaient dans les couvents une pièce 011 tous les rois de la terre se soumettaient à l'Empereur ; le roi de France résistait avec le secours de l'antéchrist. Thesaur. Anecdot., t. II, p. m, p. 187.
Page 81 . — Confisquer le pontificat.... — Voyez plus haut, dans une des notes relatives à l'Italie, quelle tyrannie Philippe le Bel et Philippe de Yalois exercèrent sur les papes, pendant leur séjour à Avignon. La maison de France qui disposait de Tautoriti du Saint-Siège, qui possédait le royaume de Naples, et réclamait celui d'Aragon, excitait alors la haine et la jalousie de toute l'Europe. Edouard I" et Edouard III furent regardés comme les vengeurs de la chrétienté. On peut juger de l'animosité des Italiens par le fameux morceau de Dante où il fait parler Hugues Capet. Le poète pousse la violence aveugle de l'invective jusqu'à faire dire au fondateur de la troi-
sième race qu'il élait fils d'un boucher de Paris.
lo fui radice délia mala planta Che la terra Cristiana tutta aduggia, Si che buon frutto rado se ne schianta.
Ma se Doaggio, Guanto, Lilla et Bruggia Potesser, tosto ne saria vendetta :
Ed io la cheggio a Lui clie tutto giuggia.
Chiamato fui di là Ugo Ciapetta :
Di me son nati i Filippi, et i Luigi, Per cui novellamente è Francia retta :
Figliuol fui d'un beccajo di Parigi, Quando li régi antichi venner mono Tutti, fuor ch'un renduto in panni bigi.
Trovami stretto nelle mani il frcno Del governo del regno e tanta possa Di nuovo acquisto, e più d'amici pieno,
Ch'alla corona vedova proraossa La testa di mio figlio fu, dal quale Cominciar di costor le sacrate ossa,
Mentre che la gran dote Prove nzale Al sangue mio non toise la vergogna, Poco valea, ma pur non facea maie.
Li coniinciù con forza et con menzogn< La sua rapina; et poscia per ammenda Ponti et Normandi prese e Guascogna.
Carlo venue in Italia e per ammenda Vittima fe' di Corradino, e poi Ripinse al ciel Tommaso per ammenda.
Tempo vegg'io non molto dopo ancoi, Che tragge un altro Carlo fuor di Francia Per far conoscer meglio e se e i suoi.
Senz'arme n'esce, e solo con la lancia Con la quai giostrô Giuda, e quella ponta, Si, ch'a Fiorenza fa scoppiar la pancia.
Quindi non terra, ma peccato e onta Guadagnerà per se, tanto più grave Quanto più lieve simil danno conta.
L'altro che ci già usa, presso di nave. Veggio vender sua figlia e pattéggiarne, Come fan li Corsar dell' altre schiave.
0 avarizia^ che puoi tu più farne, Poi c' hai il sangue mio a te si tratto, Che non si cura délia propria carne?
Perché men paja il mal faturo, e'I fatto, Veggio in Alagna entrar lo fiorJaliso, E nel vicario suo Cristo esser catto.
Veggiolo un altra volta esser deriso :
Veggio rinnovellar l'aceto e'I felc, E ira vivi ladroni essere anciso.
Veggio'l nuovo Pilato si crudele, Che cio nol sazia, ma senza decreto Porta nol tcmpio le cupide vêle.
0 signoi' mio, quanUo sarô io lieto, A veder la vendetta, que nascosa Fa dolce Tira tua nel tuo segreto ?
(Dante, Purg. xx.)
Page 81. — C'était au douzième siècle un dicton en Provence... — Voy. Sismondi, Littératures du midi de l'Europe.
Page 81 . — Le roi de France est présenté comme un roi citoyen. — « En France, dit Fleury, tous les particuliers sont libres (il veut dire, sans doute, en comparaison du reste de V Europe) ; point d'esclavage; liberté pour domicile, voyages, commerce, mariages, choix de profession, acquisitions, dispositions de biens, successions. » — Yoici un passage très singulier de Machiavel, oii il juge de même : « Il y a eu beaucoup de rois et très peu de bons rois : j'entends parmi les souverains absolus, au nombre desquels on ne doit point compter les rois d'Egypte, lorsque ce pays dans les temps les plus reculés se gouvernait par les lois; ni ceux de Sparte; ni ceux de France, dans nos temps modernes, le gouvernement de ce royaume étant de notre connaissance le plustempéré parles lois.» Disc. sopr.Tit. Liv.i, c. 8. — « Le royaume de France, dit-il ailleurs est heureux et tranquille, parce que le roi est soumis à une infinité de lois qui font la sûreté
des peuples. Celui qui constitua ce gouvejmement Toulut que les rois disposassent à leur gré des armes et des trésors ; mais, pour le reste, ils les soumit à l'empire des lois. » Disc, i, IG. — Gomines^ liv. Y, c. 19. « Y a-t-il roi ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses sujets, sans octroi et consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence?... Notre roi est le seigneur du monde, qui le moins a cause d'user de ce mot : T ai iwwdege de lever sur mes sujets ce quimei^laît, car ni lui ni autre Fa : et ne lui font nul honneur ceux qui ainsi le disent, pour le faire estimer plus grand. »
Page 81. — De désobéir sous j)eine de désobéis- $ance... — Cet ordre, donné par Louis XII au parlement, a été renouvelé plus d'une fois en d'autres termes. Cela n'est point contradictoire. 11 y a, dans un même prince, deux personnes : le roi et l'homme. Le premier défendait d'obéir au second.
Page 81. — L Angleterre explique la France^ mais par opposition .. — Voy. dans V Histoire de la Guei^re de la Péninsule, par le général Foy, tom. P'", un tableau admirablement contrasté des armées française et anglaise.
Page 82. — L orgueil humain personnifié... les races n'y sont pas mêlées^ ni les conditions rapprochées... i école satanique... — La formule la plus vraie d'un objet très complexe doit négliger de nombreuses exceptions ; c'est parce qu'elle néglige les exceptions, qu'elle est une formule et une formule vraie. L'Angleterre s'efforce certainement de sortir de l'état que j'ai décrit; mais la peine qu'elle a pour y parvenir prouve mes assertions. La prise en considération du bill de réforme a été décidée par la majorité cVune seule voix... En religion, je vois bien que l'Angleterre fait d'incroyables efforts pour croire. Les uns se cramponnent à la lettre, à la Bible ; les autres se laissent conduire à l'esprit, au travers des déserts et des précipices. Les nations elles-mêmes se trompent souvent sur l'état de leur foi religieuse. A coup sûr, le siècle de Louis XIV croyait croire ; Bossuet triomphait dans la chaire, mais derrière le triomphateur murmurait le triste Pascal qui seul avait la pensée du temps, et voyait toujours l'abîme, entre Montaigne et Voltaire.— Pour l'Angleterre, sa pensée est constatée par son invariable prédilection pour les trois poètes que j'ai nommés. Sa poésie a trois actes : le doute, le mal et le désespoir. Shakspeare ouvre la terrible trilogie. Dès que l'Angleterre se reconnaît, après les guerres de France, celles des Roses, et la Ré-
forme, son premier cri est une amère ironie sur ce monde. Shakspeare réfléchit l'univers, moins Dieu. Placée aux extrémités de l'Occident, l'Angleterre a moins ressenti qu'aucun peuple le souffle oriental. Sa littérature est la plus occidentale, la plus héroïque, c'est-à-dire la plus vouée à l'orgueil du moi. Le développement occidental a atteint son terme dans Fichte, Byron, et la révolution française. Le moment du retour va commencer. Déjà la race germanique, venue de l'Inde, y est retournée sur les vaisseaux de l'Angleterre. Bonaparte, si Français, si Italien, sympathise pourtant déjà avec l'Orient, surtout avec le radicalisme mahométan. ~ La fatalité a poussé l'humanité d'Orient en Occident; aujourd'hui nous revenons par notre volonté vers l'Orient. L'Inde anglaise fera, pour l'Asie, ce que l'Inde antique a fait pour l'Europe.
Page 82. — Cette vie effrénée de courses et d'aventures.,, rois de la mer, du monde sans lois et sans limites... — La possession de l'élément aride (arpuysToto ÔàXacraïiç) a toujours donné cet orgueil farouche. Il éclate dans Eschyle; mais l'individu était trop serré dans la cité grecque pour qu'il atteignît tout son développement. Ajoutez que la marine grecque était fort timide; ceux qui ne perdaient guère la terre de vue, qui aperce-
vaient un beau temple à chaque promontoire, étaient sans cesse avertis des dieux. Au contraire, sur l'Océan sans bornes, sans témoin... Le Corsaire de Byron, et le premier volume de Thierry [Conquête de V Angleterre, etc.), sont le vrai commentaire de tout ceci.
Page 83. — Légoïsme,.. — L'égoïsme se produit tantôt par l'avidité des jouissances, tantôt par l'orgueil qui les dédaigne. De là la tendance si prosaïque de Tindustrialisme anglais, à côté d'une poésie si sublime. — Ceci explique pourquoi dans la molle Toscane, dans l'industrielle Florence, s'éleva Michel-Ange^ dont l'inspiration semble avoir été la colère et le dédain.
Page 83. — Mal, sois mon bien...
Evil, be thou my good!....
Down to bottomless perdition
(MiLTON, Paradise lost. B. iv, v. 110; B. 1, v. 17.)
Page 84. — Le Gallois chante avec le retour d'Arthur et de Bonaparte... — Voy. Thierry, Conquête de VAngleterj^e, 4° vol.
Page 85. — Les aristocraties guerrières et inconoclastes de la Perse et de Borne... — Plutarque (Vie
de Numa) nous apprend que les Romains n'adorèrent point d'images dans les premiers siècles. — J'ai indiqué ailleurs quelques autres analogies de la Perse et de Rome.
Page 85. — Celui qui dit toujours^ non... — Voy. le discours du Schah?... dans Saint-Martin, Histoire d'Arménie.
Page 88. — Vulgaire, prosaïque. ..je m'appelle légion... — Ceux qui trouveront ceci un peu dur doivent se rappeler que, dans notre langue et dans nos mœurs, c'est un ridicule inexpiable d'être ce qu'on appelle original.
Page 89. — Comme les races non mélangées boivent avidement la conmption... — Pour ne citer qu'un exemple, voyez comme nos Mérovingiens s'abâtardissent en peu de temps. Ils en viennent au point que les derniers meurent presque tous à vingt ans.
Page 91 . — Et puisse ce mot s'entendre en Italie. . . — Il y a été trop entendu peut-être. Infortunée Bologne ! dans quel état ce livre va-t-il vous trouver en passant les Alpes ? Hélas ! une ville française de cœur ! pour qui Dante rêvait
la suprématie de l'esprit et du langage dans l'Italie!
Page 94. — Que V enfant quitte sa mère... — Voici le sombre et décourageant tableau que trace de ce moment solennel l'Ossian de la philosophie allemande :
<( Après le dernier éclat jeté par la peinture, » après que Shakspeare eut fermé la porte du » ciel, vint pour longtemps le repos des morts. » L'Antéchrist était né... La terre s'était sus- » pendue au ciel comme le nourrisson au sein de M sa mère ; devenue forte, il était temps qu'elle » s'en séparât; la réformation se chargea de la » sevrer. L'esprit de la terre en fouille aujourd'hui » les entrailles partagées entre l'or et le fer ; il y » cherche le bézoard qui doit le guérir ; la pâleur » de la mort est sur son visage; les douleurs » travaillent ses os ; comment songerait-il aux )) chants et aux sons de la lyre ?... Il est touchant » de voir que les poètes ne veulent point céder ; » toute feuille a jauni ; chaque souffle des vents » en jonche la terre, et l'enfant de la poésie, » s'obstinant sur son rameau, chante toujours « ses plaintes, ses espérances ; et le soleil s'a- » baisse toujours davantage, et les nuits devien- « nent de plus en plus longues, et les froides et » sombres puissances entrent de plus en plus » dans la vie,.. »
Page 94. — Comme Werner... — C'est plutôt, je crois, Jean-Paul (Richter).
Page 95. — Voilà quarante ans qu'il a commencé... — Il faut croire que, pendant cette période si agitée, le temps n'a pas élé perdu, même pour le bien-être. En 1789, la vie moyenne était de 28 ans et 3/4; en 1831, elle est de 31 ans et demi {Annuaire du bureau des Longitudes, 1831).
Page 96. — L'ordre reviendra... — Nulle part plus de propriétaires qu'ici ; nulle part des prolétaires plus libres dans leur activité, et par conséquentplus à même de cesser d'être prolétaires ; nulle part le besoin et l'instinct de la centralisation à un si haut degré. Faite pour agir sur le monde, la France aura plus longtemps qu'aucun peuple un pouvoir central ; plus qu'aucun autre, elle est une personne politique ; l'action exige la personnalité; la personnalité n'existe pas sans l'unité ; nouvelle garantie pour l'ordre public.
Page 96. — L Athénien disait : Salut! cité de Cécropsf... — Je restitue ici le passage dans son entier. C'est peut-être le plus beau de Marc-Aurèle : Ilav [xot auvap^aoCsi, o <J0t euapfjt-oaov lort, o> xoa(x£ • ou§tv [i.01 Tupoojpov, oùSe o'j»t(jLOv, to cjoi euxaipov • ttScv xapTTOç, 0 cpspcuaiv aï aal wpat, co cpuatç* ex aou
TTotvTa, £v COI TTocvra, £tç csTravra. 'ExeTvo; ji,£v cpviai, TioOa cpiX:^ KsxpOTTo;' eu Se oùit epeiç, (î) TioXi cpiXvi Aïoç ; — ■
0 monde, tout ce qui s'harmonise avec toi s'harmonise avec moi ! Pour moi, rien trop tôt, rien trop tard, qui soit à temps pour toi. 0 nature, quoi qu'apportent tes saisons, c'est toujours ua fruit. Tout de toi, tout en toi, tout pour toi! L'autre disait: Chère cité de Cécrops/ et toi, ne diras-tu pas : 0 chère cité de Jupiter! (Lib. iv, 23)-
Page 98. — Le verbe social.... — Le monde ancien avait légué pour testament au monde moderne deux mots dune admirable profondeur : La science est la démonstration de la foi (Saint Clément d'Alexandrie). — Lhowme, ceU la liberté (Proclus). La destinée de l'homme fuÉ d'aller par la liberté de la foi à la science. Or la science elle-même, c'est le plus puissant moyen de la liberté ; la science popularisée est le moyen de la liberté égale, de l'égalité libre, idéa:! dont le genre humain approchera de plus eii plus, mais qu'il n'atteindra jamais ; de sorte qu'une autre vie soit toujours nécessaire pour achever le développement de l'homme.
Page 103. — Cest en nous plaçant au sommet du C apitoie... — Cette belle image appartient à l'éloquent et ingénieux auteur de V Histoire du Droit
de succession^ que j'ai déjà citée. [Gans.Erbj^echt^ 1" vol.) '
Page 1 03. — Le génie de V Italie et de la France... Rome est le nœud du drame.... Cette publication sera immédiatement suivie de celle de mon histoire d'Italie (première partie, République romaine). Qu'on me permette à cette occasion de faire connaître l'unité d'esprit qui a présidé jusqu'ici à mes travaux, et qu'on me pardonne si je suis obligé de dire un mot de moi. Dès qu'il s'agit de méthode, les questions s'agrandissent. Peu importent les individus.
Entré de bonne heure dans l'Enseignement (dès 1817) sans avoir eu l'avantage de suivre les cours del'licole Normale, il m'a bien fallu choisir moi-même une route. Bonne ou mauvaise, ma direction m'appartient. La nécessité oii je me trouvai d'enseigner successivement, et souvent à la fois, la philosophie, l'histoire et les langues, me rendit sensible et toujours présente l'union intime des études d'idées et des études de faits, de l'idéal et du réel. Dans le premier enthousiasme que ce point de vue ne pouvait manquer d'inspirer à un jeune homme, j'avais conçu et préparé un Essai sur l'histoire de la civilisation trouvée dans les langues. Mais mes travaux sérieux et suivis n'ont commencé qu'en 1824 , par un discours sur V Unité des sciences qui font l'objet de
Ceji^eignement classique (imprimé, mais non pu- 1 blié). — En i827, je donnai en même temps un travail sur la philosophie de l'histoire, et quelques essais d'histoire ou de critique [Principesde la philosophie de Vh\sloire^ traduits de la Scienza Nuova ^/e Vico; Précis de V Histoire moderne; Vie de Zénobie, dans la Biographie universelle, etc.) ; j'en fis autant en 1831 : le petit essai philosophique que termine cette note, sera suivi de divers travaux historiques d'une plus grande étendue, i^j Histoire de la République ramainc^ le Précis d'Histoire de France, et les deux premiers volumes de V Histoire de France, ont paru depuis.)
Personne ne méconnaîtra la liaison qui existe entre la publication du Yico et celle-ci. Dans la ' philosophie de l'histoire, Yico s'est placé entre Bossuet et Voltaire qu'il domine également. Bossuet avait resserré dans un cadre étroit l'histoire universelle, et posé une borne immuable au développement du genre humain. Voltaire avait nié ce développement, et dissipé l'histoire comme la poussière au vent, en la livrant à l'aveugle hasard. Dans l'ouvrage du philosophe italien, a lui pour la première fois sur l'histoire le dieu de tous les siècles et de tous les peuples, la Providence. Viro est supérieur môme à Herder. L'humanité lui apparaît, non sous l'aspect d'une plante qui, par un développement organique.
fleurit de la terre sous la rosée du ciel, mais comme système harmonique du monde civil. Pour voir l'homme, Herder s'est placé dans la nature ; Vico dans l'homme même, dans l'homme s'humanisant par la société. C'est encore par là que mon vieux Vico est le véritable prophète de l'ordre nouveau qui commence, et que son livre mérite le nom qu'il osa lui donner : Scienza IWiova.