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DIGRESSION SUR VICTOR HUGO

La gloire du musée de Copenhague est la collection de bustes de Rodin et de Carpeaux. Que de fois je suis allé les contempler par ces sombres après-midi de l'hiver scandinave ! Ils m'ont fait comprendre combien grosse et rudimentaire est la théorie des physiognomonistes qui affectent d’une manière définitive et rigide chaque trait de la figure physique à la traduction d’un autre trait de la figure morale (on pourrait dire la même chose de la graphologie). Notre âme est un ensemble de facultés solidaires reliées par des liens trop subtils pour se prêter ainsi complaisamment aux divisions scolastiques des manuels ; c’est ainsi qu’un grand front n’exprime pas toujours l'intelligence, mais bien des fois simplement la vacance et l’évaporation. Un nez rond ne signifie pas tou-

jours la bonté, un menton en galoche n’est pas toujours un indice de caractère :

le museau de carpe de la reine Victoria par exemple n’est pas dénué d’une énergle qui va jusqu'à la férocité. Aucun trait de la figure ne peut s’interprêter isolément comme un article de vocabulaire.

Il faut se rapporter au contexte tout entier et non seulement à la figure, mais au corps même que la tête récapitule, ses attitudes, ses mouvements, ses aplombs sa taille, son volume.

Ces réserves préalables une fois faites, on peut distinguer cependant dans le visage humain des fonctions et des régions différentes à la ressemblance des viscères que sépare le diaphragme. Au plan le plus élevé est le front qui est la citadelle de lapensée, le magasin des idées et des souvenirs, la « permanence », le secrétariat, l'atelier, la cuve chimique, le parc à pynamos. Au-dessous, dans la partie médiane, viennent déboucher les poumons et nos trois sens d’investigation lointaine, ouïe, vue, odorat. C'est par là que je prends la vie, c’est la partie inspi-

ratrice et acquisitive, notre proue à la découverte, manœuvrée par le cou. Au-

dessous enfin, il y a la bouche qui est

l'organe du goût et de la parole, pour savoir et pour expliquer, pour commander aussi, c’est elle qui est notre agence d'expression et qui livre la pensée façonnée, fabriquée et monnayée.

Le marbre de Victor Hugo au fond de ce sombre musée de Copenhague, auquel me ramenait toujours une espèce de fascination, fournissait un magnifique exemple de cette sorte d'architecture spirituelle. J’admirais ce front volumineux et massif, pareil à un bastion à trois pans, s'élevant sur de superbes assises et puissamment fretté, comme un cubilot tout rempli de métal en fusion.

Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume Jette le vers d’airain, qui bouillonne et qui fume!

Sous ce front olympien, la figure moyenne fait un étrange contraste. Je parlerai des yeux tout à l'heure. Mais tout l’ensemble de la figure n'avance pas :

il offre à la vie, sauf la courte saillie du

nez, une élévation verticale. Et ce nez même ne respire pas, dans certains portraits ce n’est qu'un trognon sensuel, sur le buste de Rodin, c’est le bec recourbé, dur et court, d’un petit rapace, émouchet ou buse. Ses joues ne sont pas de généreux soufflets, elles n’offrent pas une présentation magnanime de soimême à la vie. Le tout, sous le poids énorme du front, a je ne sais quoi de serré, de comprimé, de colérique, de bouché, de mesquin, d’hostile et de méchant. Que l’on compare cette physionomie maçonnée avec celle d’un intérieur, d’un pur pneumatique, Baudelaire, par exemple, ou Dalou, dont un autre buste à côté dessine le long nez délicat et ciselé. Ses oreilles creuses et sans pavillons sont comme incorporées au rocher pariétal et au-dessous du nez tout disparaît dans une barbe rude continuant une coiffure hérissée de prophète. Mais les images antérieures à 1861 montrent une large bouche aux bords minces d’acteur ou d'avocat, soutenue par cette lèvre inférieure fine et bien détachée qui permet

aux Français, m'a dit un musicien, d’être les meilleurs joueurs de clarinette. de l'univers. Les paroles doivent se détacher comme des pièces d’or de ce trébuchet excellent. À l’ensemble servant de base la volute assez courte, mais nettement accentuée, d’un menton égoïste et affirmatif ; la tendresse, la bonté, la sympathie, et surtout Ia Joie, ne rayonnent pas précisément de cette physionnomie imposante et sinistre.

Mais c’étaient les yeux que je ne me lassais pas d'interroger, ces petits yeux un peu asymétriques dont Rodin avec son instinct de coloriste a fait la base de son édifice de valeurs. Tandis que les peintres la plupart du temps allument un éclair dans la pupille de leurs modèles, les yeux de Hugo dans un ancien portrait que j'ai vu ne brillent d'aucun rayon, et, sur le visage qui s'offre à moi, ici, au Danemark, dans cette lugubre clarté diffuse dont on dirait de la nuit délayée dans de la neige, ces étroites ouvertures donnent une impression de noir absolu.

L'air hagard que donnent aux maisons

use E : aa tià nn. + ee améns. À

inhabitées (Cf. la maison sans porte des Travailleurs de la Mer) des fenêtres sans vitres, ouvertes sur une cavité insondable.

Mais la force que je confronte n’est pas inhabitée, il y a une grande âmesouffrante par derrière, et j’ai compris tout à coup !

J'ai compris ce qui regarde là-dedans de cet air menaçant et plein de nuit.

Dans l’œuvre d’un écrivain, tous les moyens et les procédés comme ceux dont je viens de tenter l’analyse, sous le masque et la draperie que l’homme de lettres, en parfait mime de soi-même, assume pour remplir le rôle que ses contemporains attendent de lui, il y a une espèce de tonalité essentielle, une note éclatante ou sourde, mais sensible et obsédante pourtant, une espèce de patrie intérieure et de climat vital où la pensée trouve refuge et réfection. Eh bien, cette vue directe sur l’âme de Victor Hugo, sans rhétorique, paraphrase ou traduction, ce qui nous la donne le mieux, le premier paysage qui nous attendrait si nous pouvions passer de l’autre côté de ces yeux sans espérance, ce sont les tragiques

dessins que nous avons tous regardés, cette chimie maléfique du noir avec le blanc, ces sites submergés où une lurnière livide et informe ne transvase, que pour faire paraître un bric-à-brac hérétoclite et confus d’objets désaffectés, un passé irrémédiable, des ruines échappart à l’opacité d’un monde maudit et que hantent les moristres et lés goules.

Où peut dire sans exagération que le sentimént le plus habituel à Victor Hugo, celui où il a trouvé ses inspirätions les plus pathétiques, celui auquel il n’a jamais recours en vain, et qui lui fournit un répertoire inépuisable de formes et de mouvements, sa chambre intérieure de torture et de création, c’est l’épouvante, unie espèce de contemplation panique.

Il n’est tout de même pas indifiérent, que les premiers fruits authentiques de ce génie apparaissant, en dehors d’exercices scolaires, furent les cauchemars hideux de Bug-Jargal, de Han d'Islande et du Dernier jour d’un condamné.

On dirait que Victor Hugo ne peut s’arracher à sa bataille contre les fan-

tômes. Je ne parle pas dans un esprit de dénigrement et de moquerie. Personne ne peut contester la sincérité du grand poète et qu’il fut vraiment et réellement un voyant, à la manière de l'Anglais Blake. Non pas un voyant des choses de Dieu. Il n’a pas vu Dieu, mais personne n’a tiré tant de choses de cette ombre que fait l’absence de Dieu. Ce n’est pas pour rien que Rodin au Palais-Royal l’a représenté, la main en pavillon autour de l'oreille et de l’autre bras essayant de repousser les formes voilées qui l’assiègent. De même qu’un vrai passionné,

comme le Dominique de Fromentin, a des accents qui trouvent l’âme et que ne pourront inciter de froids simulateurs dans le genre de Stendhal, de même ce n'est pas un amateur qui nous parle de la Brebis épouvanlée et qui a produit des vers comme Ceux-Ci :

Le dolmen monstrueux songe sur la colline L’obscure nuit l'ébauche en spectre ; et dans le bloc La lune blême fait apparaître Moloch.

Nous voyons fonctionner chez ce con-

temporain cet atelier obscur où se fabriquent les idoles. Nul doute qu’en d’autres temps un Victor Hugo aurait fait une belle sculpture de cette Brebis épouvaniée, fruit de ses communions avec le cauchemar. (Comme L’Homme-qui-bâtitles-Pyramides deBlake). Peut-être qu’une grande partie du succès de l’œuvre victorienne vient de ce qu’elle pourvoyait tant bien que mal aux besoins 1idolôtriques d’une multitude d’obscurcis. A défaut de sculpteurs, il y avait assez de nuit dans l’âme de ce terrifié pour encrer les innombrables feuilles d'images que nous admirons au cours des Travailleurs, de QOuaire-vingt-treize, de l'Homme qui rit et des Poèmes (où malheureusement les exigences de l'élaboration poétique gâtent souvent l’épreuve). Le Gouffre de Pascal est devenu un inépuisable négatif.

Et je pense à un autre grand poëête des temps anciens, à cette imagination ténébreuse où, chauves-souris menacées par le jour, étaient venues se réfugier comme dans un tombeau toutes les figures de l'antique fable enfin parvenues à leur

épanouissement vammpirique, à Ce contemporaih de Néron qui pataugeait dans des ténèbres abominables que n’éclairaient aucun espoir et aucuñ crépuscule, Sénèque le Tragique.

Et je pense aussi que Victor Hugo ne fut pas la séule âme en peine de cette lande pleine de ruines et de fouilles qu'est la littérature du xix® siècle. Dans cé cimetière bêché par lés lémures, titubent d’autres grands hallucinés, Blake, le Gœthe du Second Faust, Michelet, Ibsen, Wagner qui fut le premier éclairé d’un rayon rédemipteur, Nietzsche enfin qui fut dévoré tout vivant par le monstre dont les autres n’étaient que poursuivis.

(Nouvelle Révue française, du 15 octobre 1925).

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