‹ Introduction à l'œuvre de Paul Claudel avec des textesChapitre 2 sur 38 · NUMÉROTÉS DE À A · texte numérisé non relu

NUMÉROTÉS DE À A

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De peu d’auteurs français peut-on dire ce que l’on constate de celui-là : un immense public connaît son nom et ne connaît pas son œuvre. Son nom est familier à tous lecteurs, en France comme à l'étranger, estimé et respecté comme celui d’un grand et important écrivain.

Mais, l’œuvre qu'il a faite, beaucoup s’interdisent de la lire. Les uns, par normale indolence, parce qu'elle est difficile ; les autres parce qu’elle est singulière, et que tout un appareil de principes conservateurs et soi-disant classiques leur déconseille d’être curieux de ce qui est original.

Et pourtant, ceux qui sont allés au delà des obstacles que toute hâtive lecture rencontre dans l’œuvre de M. Claudel, se rendent compte que la bien connaître est un enrichissement de l’esprit, une acquisition pour toujours, comme celle du beau voyage que fait un homme

heureux.Combien d’entre nous seraient tout ce qu'ils sont, si les Cing Grandes Odes ou Partage de Midi n’existaient pas?

À ces raisons subjectives, toute une classe d’esprits, souvent élégants et cultivés, oppose une vive résistance, bien pourvue de raisons.

Nous avons en France un goût que nos plus grands écrivains ont à la fois formé et ravi et qui consiste à aimer non pas du tout « ce que jamæs on ne verra deux.

fois » mais ce que nous connaissons de plus normal, de plus semblable à la commune mesure, exprimé par des mots attendus et doucement agencés. La litté- -rature pour nous est un plaisir délicat où nous ne voulons avoir aucun effort à faire.

Une œuvre qui heurte, une œuvre qui n’est pas claire, une œuvre quiest étrange recoit dès son abord la condamnation de ceux qui sont persuadés qu'une telle œuvre ne peut pas être « française. » C’est une exclusion, un bannissement. On l'ignorera !.

1.« Renoncez à ces nouveautés qui dépayseraient le génie français !» (L'éditeur D. à Lamartine, Raphaël, $ LXXXIII.

Je revois en écrivant ces lignes la physionomie d’un homme qui possède ces goûts absolus. Il a soixante ans, il est courtois et spirituel. Au xvrr® siècle, 1l eût été un des « honnêtes hommes » de son monde. Il a « tout lu ». Ce qu'il préfère, c’est, officiellement, dans la grande littérature, Racine ; dans l’intimité, Voltaire ; dans le secret, Brillat-Savarin et certains petits conteurs... Il est là, dans sa grande bibliothèque s1 claire, aux livres si bien reliés ; il lit en souriant, et son plaisir $’accorde aux courbes des beaux arbres sur les longs prés de la Basse-Bourgogne.

Il a chez lui les œuvres de Claudel, car 1l veut être moderne et informé. S'il en ouvre un volume, quelle tempête en lui, quelle indignation ! L'auteur lui en veut, le provoque, l’offense. « Je ne comprends pas, moi qui ai toujours tout compris ! Autant essayer de lire du chinois.

Pourquoi autorise-t-on les écrivains à publier des livres incompréhensibles ?

Rien ne pourra le consoler et le ramener à la paix, qu’un livre, peut-être, d’Anatole France. Voici l’antidote... Mon-

sieur Bergeret. Un peu rouge encore du feu sacré, le lecteur se calme à mesure que s’écoulent les pages limpides….

Je mesouviens, d’ailleurs, si clairement, des impressions qu’eut tout d’abord, à la lecture des premiers livres de M. Claudel, l’auteur de cette introduction. M. Paul Claudel revenait alors de la Chine. Nous ne le connaissions pas. Il allait entrer dans notre famille. Lorsqu’il repartit pour Pékin, il nous donna un petit ouvrage de lui, qui venait d’être imprimé. C'était L’Ode aux Muses. Un livre tout plat, d’une magnifique typographie, sous le signe de ce petit cyprèspeuplier, qui indique l'éditeur Occident.

Au cours des mois, des deux ou trois années qui suivirent, j'ai souvent ouvert ce poème. Il me semblait vide. Je n’y trouvais aucun sens. C'était des lettres plantées au hasard, de belles lettres sur du beau papier. Comme les pages étaient obscures, étrangères !

Lorsqu'un jour, je pus lier ensemble ces quatre phrases subitement illuminées : |

« Toi-même, amie, tes grands cheveux blonds, dans le vent de la mer

Tu n’as pas su les tenir bien serrés sur ta tête. Ils s’effondrent ! les lourds an neaux

Roulent sur tes épaules, la grande chose joconde

S’enlève, tout part dans le clair de la lune ! »

Restait encore cette coupure inexplicable et ce mot de joconde. (Je lui appliquai ce sens « la grande chose joyeuse »).

Ce passage éclairait l’exclamation si incompréhensible qui marquait le souvenir d’une rencontre sur un navire « © idée chevelue à la proue ! » Il lait d’un lien humain, sensible, un fait, une image, et une figure tout abstraite. De la Victoire de Samothrace, elle aussi, on pouvait dire, d’une façon analogue, qu'elle est une idée ailée à la proue d’un navire...

Cette Ode aux Muses est un des poèmes les plus difficiles de M. Paul Claudel. Les œuvres que je lus, par la suite, du même écrivain, l’étaient beaucoup moins. Je me trouvai avoir franchi les étapes les

plus rudes de ce qu’on appellerait avec excès une Initiation.

La vie des écrivains aidant parfois à éclairer leur œuvre, rappelons d’abord ce qu'est celle de M. Claudel.

Il est né au mois d’août 1868, dans un village de l’Aisne, à Villeneuve-sur-Fère en Tardenois. Son père venait des Vosges; sa mère (Cerveaux) était originaire de Notre-Dame de Liesse, près de Laon, lieu d’antique pèlerinage. Ce pays de l’Aisne participe d’un double voisinage : celui de l’Ile-de-France, celui des Ardennes.

Il est modéré de relief, rude de climat et couvert de bois. On aime que les provinces de notre pays si varié, si richement divers, marquent ses artistes. Les . Ardennes, comme à Hippolyte Taine, ont donné à M. Claudel le sens et l’amour de l'arbre ; comme à Arthur Rimbaud, originaire de Charleville, le don d’une mystérieuse violence. Mais Racine, à la Ferté-

Milon, n’est pas si loin qu'il semble.

L’Ile-de-France lui a donné un ordre et un charme que toute notre étude aura pour objet de mettre en lumière.

Le Tardenois proprement dit n’est n1 Ile-de-France, ni Ardennais ; c’est un vieux et lourd pays français profondément paysan ; « lieu de rencontre, dit M. Claudel, entre la craie de Champagne et le grand labour soissonnais » idéalement dominé par les cathédrales de Reims et de Laon. Dans ce pays où il passa son enfance et ses vacances, où sa mère vit encore, il a situé l’Annonce faile à Marie comme la Jeune fille Violaine et emprunté à ses annales et à son cadastre la plupart des noms prepres de ses œuvres, noms de lieux et noms de personnes :. Il en a reçu aussi son esprit réaliste et terrien.

Il fit ses études au Lycée Louis-le- Grand à Paris où il eut Burdeau comme professeur de philosophie. Un jour, ce brillant élève fut couronné de la main

1. Jusqu'à ces noms qui paraissent fabriqués par l’auteur : Cœuvre (La Ville) Turelure (L'Ofage), et qui existent dans le Tardenois. |

d’Ernest Renan. Et Renan, ce jour-là, eut une singulière inspiration. Il parla, dans son discoùrs, de la vanité des gloires; et, se sentant peut-être moralement précaire au plus vif de sa grande célébrité, il dit à ces jeunes hommes : « qui sait? vous m'entourez aujourd’hui: 1l y en a peutêtre un parmi vous qui plus tard se lèvera pour dire que j'ai eu sur la jeunesse une ruineuse influence, moi qui ne cherche qu’à la diriger vers plus de sagesse et de vertu... » Et l’on sait quel mépris M. Claudel devait un Jour vouer à ce maître.

Sorti du lycée, Paul Claudel suivit les cours de l’Ecole des Sciences politiques, prépara l’examen du ministère des Affaires étrangères, et y fut reçu premier en 1890. De la carrière diplomatique qui lui était ainsi ouverte, il choisit de faire les débuts, non dans les ambassades, mais dans les consulats, et partit en 1893 pour son premier poste,qui était le vice-consulat de Boston, aux Etats-Unis.

Ce jeune homme de vingt-trois ans n’avait pas mené seulement la vie d’étudiant. Il avait participé à la vie litté-

raire. Jules Renard nous le montre dans son Journal, avec une « tête dorée », un visage « qui joue tout un orage. » « Il passe parmi nous, ajoute Renard, pour un homme de génie »:. Il avait déjà écrit deux drames. T'éle d'Or et La Ville, dans leur première version, avaient été composés par lui quand il avait dix-huit et dix-neuf ans et publiés un peu plus tard à la librarie de l'Art Indépendant. Un événement d’une autre sorte avait bouleversé sa vie. Ignorant de religion, tout enfoncé dans le rationalisme, il avait été amené au catholicisme, d’abord par un désir soudain, puis par une longue étude traversée de combats intérieurs. Il a expliqué, dans de nobles et lumineuses pages intitulées Ma Conversion quelles aversions le retenaient sur le chemin du catholicisme. Les livres d'Arthur Rimbaud, surtout Une Saison en Enfer avaient préparé son évolution, «ouvrant une fissure » dans son « bagne matérialiste » et lui donnant « l'impression vivante et presque physique du surnaturel ».« Le Combat spi-

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