J. Renard. Journal inédit
tuel, dit Rimbaud, est aussi brutal que la bataille d'hommes... Dure nuit! le sang séché fume sur ma face! » La foi religieuse s’empara de lui si fortement qu'elle a marqué de son sceau toute son existence et toute son œuvre, qu’il est impossible d’en séparer.
M. Claudel fut, après un peu de temps passé en Amérique, nommé vice-consul, à divers postes de la Chine du Sud et du centre. De 1895 à 1909, il résida à Shanghaï, à Han-Kéou, à Fou-Tchéou, à Pékin, à Tien-Tsin. Dans le climat torride des étés du Sud, il se contraignait à l’énergie physique et intellectuelle. Chaque jour, il faisait de longues marches dans la campagne chinoise ; et chaque jour il lisait des livres de philosophie, et 1l étudiait notamment la Somme de Saint-Thomas. Dans ces premières années de solitude en Amérique et en Chine, il acheva de traduire l’Agammemnon d’Eschyle et le fit imprimer sur les presses Rosario à Fou-Tchéou, presses où il manquait des caractères. (Ceux qui manquaient, on les remplaçait par d’autres lettres.)
Il vécut ainsi quatorze ans «à la » Chine.
En 1906, il était revenu en France et avait épousé Mlle Reine Sainte-Marie Perrin, fille de l’architecte lyonnais. En 1909, 1l fut envoyé en Autriche, comme consul à Prague, de là à Francfort-sur-le-Mein, puis à Hambourg, où il était consul général en 1914. Pendant [a guerre, 1l passa une année et demie en Italie, comme attaché commercial à Rome ; puis entra dans la diplomatie par sa nomination de ministre plénipotentiaire au Brésil ; fut ministre au Danemark à l’armistice ; il est actuellement ambassadeur à Tokyo, (Japon) depuis 1921.
Une vie comme celle-là est une rencontre heureuse des dons et de la destinée, Si souvent, nos existences sont au delà ou en deçà de ce que nous sommes!
Devant ce poète, au contraire, se sont trouvées échelonnées toutes les occasions de spectacles,de connaissances et d’expériences qu’un homme peut rêver. Sa vie en partie double s’est réalisée sans conilit. Il se montre, d'une part, un grand agent français, entrant par une intel-
PAUL CLAUDBL 2
ligence exceptionnellement pénétrante, dans l’esprit des pays près desquels il représente le gouvernement, et ses rapports au Département des Affaires Etrangères ont la réputation d’être remarquablement précis, efficaces et documentés.
Pourtant il a, d'autre part, au cours de ces trente années, composé une vingtaine de livres, poèmes, théâtre, essais.
Cette vie changeante, ce perpétuel exil, cette abondance de visions nouvelles, enrichissent, nourrissent, mais en Îa compliquant, une œuvre pleine d'images exotiques ; nous n’avons pas tous la chance de voir ce qu’a vu ce poëte. Il l’a vu, d’ailleurs, parfois si vite, qu'il se plaint presque d’être trop souvent transplanté. Ainsi écrit-1l du Japon ce petit poème de paravent :
« Le sort, d’un point à l’autre me promène, sans aucune espèce d’égard ou de transition.
IT faut que je m’arrange comme je peux de ce Brésil qui se superpose au Japon. |
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+ Pons
La vie des autres va son pas dans le paysage continu,
La mienne suit sa ligne sur des feuilles interrompues,
Et parmi les circonstances, pour moi d’un seul coup qui se déplacent, comme des panneaux de papier,
Mon âme furtivement passe entre des mondes décollés. »
Cette âme, cet esprit, a pu Jouir passionnément des paysages traversés, et s’instruire de tout ce qu'ils lui enseignaient ; elle avait une si forte unité qu’elle ne s’y est pas dispersée. Son équihbre, sa cohésion, sa force, frappent tout homme qui entre en commerce avec M. Claudel. Il présente, est-il besoin de le dire, plusieurs aspects, soit que l’on rencontre l’ambassadeur, tout dévoué aux affaires ; soit que l’on rencontre l'écrivain. Celui-c1 est plus que discret, secret et muet sur ses travaux et ses goûts, sauf le cas où une discussion le force à entrer dans le vif de ce sujet. On voit alors se manifester en lui la passion qu’il nourrit
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pour la pensée ou pour l’art. Il parle a: avec
feu, et son immense culture lui fournit des ressources inépuisables de reports et de comparaisons. Tout livre qu’il aime, fût.il des plus connus de ceux qui l’écoutent, s’il en lit une page, semble avoir été jusque-là un livre inconnu,
Tout pays lui est neuf, toute ville même familière lui est riche, car il est un voyageur-né,
Enfin l’homme en lui réunit lescontrastes les plus violents. L'idée que l’on se formerait d'un arsenal tout bondé d'’armes et de poudre, dont les bâtiments seraient réunis par, des jardins et des cultures, évoquerait assez bien une nature ou à peu près toutes les facultés cohabitent.
Leur coordination, leur usage, leur lien, font de cette personnalité (toute œuvre d'écrivain même à part)une des plus puissantes et des plus complètes qui soient.
LS x +
Ce n’est pas mon dessein d'entreprendre une critique de l’œuvre de M. Claudel.
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Je n'ai pas un lel programme. Je ne chercherai pas même à en donner une description. Les beaux travaux de Jacques Rivière (Eludes) et de M. Georges Duhamel sur cette œuvre, sont là, et l'on devra toujours les consulter. Des livres comme ceux, plus récents, du R. P. J. de Tonquédec et de M. Gonzague Truc, sont pleins de jugements, de commentaires qui éclairent suffisamment l'œuvre claudélienne. M. J. de Tonquédec la juge au point de vue moral et religieux ; M. Duhamel en fait une profonde analyse philosophique et la commente avec un esprit généreux de sympathie ; Jacques Rivière a mis ses réflexions et ses intuitions à la base de toute étude critique de M. Claudel, par la richesse et la subtilité de son goût.
Mon but est autre que le leur. Je voudrais tenter d’abattre certaines barrières qui obstruent le chemin des lecteurs de M. Claudel, et dégager la vie qui, à travers son œuvre, enchante et touche tant d’esprits.
Esprits d'artistes, séduits par son ima-
rè INTRODUCTION A L'ŒUVRE DE
gination et son style; qui retiennent en leur mémoire de merveilleux vers créés par lui, cherchant en eux leur mélodie, se reportant à leur parole claire dans la
confusion de la vie. Esprits songeurs,con-
templatifs, qui trouvent chez lui toute une source de psychologie. Esprits religieux, catholiques, qui voient leur foi mêlée à une grande œuvre, et utilisée, si l'on peut ainsi dire, d’une manière si riche et si éclatante.
Mon but est de propager parmi d’autres esprits la même compréhension. Sans comparer M. Claudel à d’autres écrivains, sans engager de nouvelles discussions sur son esthétique! Sans essayer de le ljuger. N’avons-nous pas un grand homme parmi nous? Quelles que soient nos préférences théoriques, le voici tel qu'il vit et tel qu'il travaille...
Je m'appliquerai à amener le lecteur hésitant à s'emparer de l’œuvre claudélienne et à la faire sienne. Il ne s’étonnera donc pas si je recherche plus ici les agréments qu'elle peut avoir, et son accessibilité, que sa difficulté, plus ce qu’elle
contient d’émouvant que ce qu'elle exprime d’abstrait. Une fois amené à la letture de cette œuvre, le lecteur y trouvera seul tout le reste. Pour nous, si faire aimer, c’est faire comprendre, cela nous suffira comme but et comme chemin.