‹ Introduction à l'œuvre de Paul Claudel avec des textesChapitre 20 sur 38 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

La cathédrale, toute rose entre les feuilles d’avril,commeun être que le sang anime, à demi humain,

Le grand Ange rose de Strasbourg qui est debout entre les Vosges et le Rhin,

Contient bien des mystères dans son livre et des choses qui ne sont pas racontées

Pour l'enfant qui vers ce frère géant lève les yeux avec bonne volonté.

Salut, Mères de la France là-bas, Paris et Chartres et Rouen,

Grandes Maries toutes usées et chenues, Ô Mères toutes noires de temps !

Mais qu'il est jeune ! qu'il est droit !

comme il tient fièrement la lance !

Qu'il fait de plaisir à voir dans le soleil, plein de menaces et d’élégances,

Tel que le bon écuyer qui soutient son maître face-à-face,

L'Ange de Strasbourg en fleur, rose comme une fille d'Alsace !

Dieu n’a point fermé les yeux de Ia mère pour qu'elle ignore

Ce Fils mystérieux au-dessus d'elle

et ce grand laurier dans l’aurore |

C’est aussi présent que moi ! c'est de la pierre, c’est aussi sain,

Aussi neuf, aussi vivant, aussi dru que la rose de ce matin,

Ce qui de toutes parts à moi s'ouvre et m’accueille et qui enfin

M'immerge, profond et divers, quand j'ai franchi le portail,

Asile comme le sein des mers, aussi vermeil que le corail !

De quel soleil au dehors ces feux sontils le reflet?

Comme la voix en dix mille syllabes qui devient un seul grand poème diapré,

Le jour, en ce silence hors du monde pour y pénétrer

Raconte à travers les vitraux tous les siècles, toute l’histoire profane et sacrée.

Les deux Testaments sont ici, la double table de pierre

Dieu est ici, et non seulement Dieu Île Fils, mais Dieu le Père,

Quatre piliers, quatre colosses comme des arbres sont ses témoins,

Dans la fosse fortifiée garde Île Saint des Saints.

Quelqu’ un est là, écoutant La vie et le cri que fait le sang d Abel

Dans le silence et le temps aveugle comme Samuel !

Le Père et le Fils qu'il engendre et l'Esprit qui en fait procession,

Résident là ! c’est là ! dans le mystère de la Circuminsession,

Cependant qu’un rayon suave et lent

indique

L'heure fausse que contredit [le coq astronomique.

Dieu est présent, et avec lui toute l'Eglise dans l’église,

Tout le passé! Mais autant que les histoires précises,

Autant que les Prophètes et les Vertus, et le séducteur de Ia Parabole

Qui avec un doux souris à reculons entraîne son troupeau de vierges folles,

M'attirent ces débris, et ces têtes sans corps, et la notice |

Sur une pierre déchue : Erwin Magisler Operts.

Et ces longs hommes tout travaillés par le temps, qu’on a retirés du Ciel,

Comme un plongeur, à grand coups de talon, de la mer extrait un mort plein de sel.

Qui n'a senti quelquefois, dans les tristes après-midi d’été,

Quelque chose vers nous languir cc comme une rose desséchée?

Ah ! de ceux ou de celles-là que nous étions faits pour as chu et pour aimer,

Ce n’est pas la distance seulement, c'est le temps qui nous tient séparés,

L'irréparable temps, la distance qui efface le nom et le visage :

Un regard seul pour nous survit et traverse tous les âges !

Dangereuse Nymphe d’autrefois ! ah !

qu’on lui bande les yeux,

Qu'on l’attache fortement à la tdi du Saint-Lieu

Comme cette figure sous le porche latéral qu’on appelle la Synagogue !

Ah ! qu'on lui rompe ce Tong dard pour notre perte, analogue

À l’aiguillon même de la mort dont l’Apôtre nous a parlé,

La grande femme folle et vague avec son visage de fée !

Plus vaine que l’eau qui fuit, plus que le Rhin flexueuse,

Elle ne laisse point tomber son arme tortueuse,

Et montre, les yeux bandés, sa charte où 1l n’y a rien écrit.

Mais de l’autre côté de la Porte est debout avec mépris,

Sans relâche la tenant sous ses yeux froids qui sont faits pour voir,

L'Eglise sans aucuns rêves qui ne pense qu’à son devoir,

L’'Eghse qui est appuyée sur la croix et non ce Jonc illusoire,

Héritière des Jours passés, forte maîtresse d'aujourd'hui :

Et anliquum doceumentum novo cedat

rilu..

Nous, dédaignant le jour d'hier, ré- Jouissons-nous dans le matin d’avril !

Laborieux présent, auteur des tâches difficiles, |

Moins tu nous laisses d'avenir, plus le passé fut cruel,

Plus grande en nous la douceur amère des choses réelles !

Plus l’œuvre est dure et plus elle est honorable pour nous.

Que le printemps est beau, cette année!

et qu'il est doux

De voir peu à peu dans le brouillard se découvrir et se dresser |

L'Ange de Strasbourg éternel, rose comme une fiancée !

(Corona benignitalis anni Dei, Nouvelle Revue française).

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