‹ Introduction à l'œuvre de Paul Claudel avec des textesChapitre 19 sur 38 · POÈMES JAPONAIS · texte numérisé non relu

POÈMES JAPONAIS

La muraille intérieure de Tokyo.

Non point la forêt ni la grève, chaque jour le site de ma promenade est un mur,

Il y a toujours un mur à ma droite.

Un mur que je suis et qui me suitetque je déroule derrière moi en marchant et devant moi il y a encore provision et fourniture.

Un mur continuellement à ma droite.

À ma gauche 1l y a la ville et les grandes avenues en partance vers toute la terre, . Mais il y a un mur à ma droite.

Je tourne (à cette station du tram) et je sais que c’est par là la mer,

(mais le mur est indécollable à ma droite), :

Il y a toute la ville sous mes pieds

tout un monde fragile dans le soir qui s'allume et qui s'éteint,

Mais cela n’empêche pas ce mur à ma droite,

Un mur qui ne me conduit ailleurs que pour me ramener au même point,

Et quand je fermerais les yeux je n’ai qu’à tendre la main, |

Pour vérifier cette présence à ma droite.

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Comme un homme qui par transparence au soleil interroge une feuille de papier |

Les yeux voient ce texte au recto, mais il devine en même temps le paysage peint de l’autre côté,

Ainsi quand au Brésil devant moi Geneviève passait d’une page à l’autre page,

(Cependant que les ponts sur la Marne fondaient et que les obus tombaient sur mon village)

Déjà de l’autre côté du papier où

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les mots d'avance dessinent une ombre étrange,

Le paysage futur se levait à travers une vapeur blanche.

Le sort d’un point à un autre me promène sans aucune espèce d’égard ou de transition.

Il faut que je m’arrange comme je peux de ce Brésil qui se superpose au Japon. | La vie des autres va son pas dans un paysage continu ;

La mienne suit sa ligne sur des feuilles interrompues.

Et parmi les circonstances pour moi d’un seul coup que l’on déplace comme des panneaux de papier,

Mon âme iurtivement passe entre des mondes décollés.

Le pêcheur attrape les poissons avec ce panier profondément enfoui au-dessous des vagues.

Le chasseur avec cet invisible lacs entre deux branches attrape les petits oiseaux.

Et moi, dit le jardinier, pour attraper la lune et les étoiles 1l me suffit d’un peu d’eau, — et les cerisiers en fleurs et les érables en feu, il me suffit de ce ruban d’eau que je déroule.

Et moi, dit le poète, pour attraper les images et les idées il me suffit de cet appât de papier blanc, les dieux n’y passeront point sans y laisser leurs traces comme Îles oiseaux sur [a neige.

Pour tenter les pas de l’Impératrice de Ja Mer il me suffit de ce tapis de papier que je déroule ; pour faire descendre l'Empereur du Ciel il me suffit de ce rayon de lune, il me suffit de cet escalier de papier blanc.

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Je veux écrire un poème qui invite l'esprit à la fois sur une triple route.

La première en haut celle des Saints au-dessus de nous, reprenant, recomposant chacun de nos mouvements en une offrande solennelle, leur procession audessus de notre histoire.

La seconde est le poème lui-même comme un torrent de mots, comme une grande rue moderne tout emplie d’une grande masse de peuple qui marche dans le même sens, chacun libre entre ses VoIsins.

La troisième de l’autre côté du papier est ce grand fleuve la nuit qu'on ne voit pas.

Il faut pour le révéler cette poignée de roseaux tout à coup qui interrompt le courant, ce pétillement de la lune sous le ventre d’une sarcelle,

Ou simplement une mouche à feu et son reflet, cette unique paillette de feu qui révèle l'énorme coulée invisible.

Autour de mon palais, dit le roi, J'ai mis un anneau de ciel, déjà il me semble que je ne tiens plus à la terre,

L'heure du sommeil est venue, déjà il me semble que ça commence à être libre sous moi, comme Île ponton à Ia mer de minuit qui commence à se plaindre et à souffrir.

Que mes derniers hôtes se hâtent ! (je vois deux ou trois petites voitures là-bas avec leurs lampions qui se hâtent à travers le désert de gravier)

Nous allons couper le dernier pont.

: Dans l’eau de l’antique fossé toutes les choses se reflètent pêle-mêle, il n’y a aucune différence de près ou de loin. J'y vois la chandelle du marchand de nouilles, une grosse étoile lui tient com-

pagnie entre ces deux feuilles de nénuphar.

La passoire du marchand de beignets y est devenue éternelle et à côté j’y vois la navette de la Tisseuse-Céleste : sa main pourrait aller de l’une à l’autre.

Ainsi dans le poème que je n’ai pas écrit il n’y a aucune différence de temps ou de lieu, toutes choses y sont réunies par une secrète intimité. La feuille qui a bougé, c’est pour qu’une étoile brille.

Tout a cessé de mourir.

Lecteur, suspends ton souffle de peur qu'une haleine profane ne détruise la surface magique.

Le vent de la mer a soufflé, en une seconde la page étendue devant soi fourmille d’une innombrable écriture.

Un seul grattement de l’ongle et la cloche de Nara se met à gronder et à raisonner.

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Un mot rond sans aucune tige qui s’épanouit tout seul en plein papier, un seul caractère que le doigt n'achève pèe sur le sable,

Et l’âme tout entière s’émeut us les profondeurs superposées de son intelligence.

Une seule feuille de saule sur le verre de l’étang, et le ciel tout entier avec ses étoiles et la terre et le Palais des Rois et la ville que la vie a quittée | D'un bout à l’autre de cette étoffe de Sommeil se mettent à trembler et à ne mir.

La lune au Septième étage du Ciel est atteinte par la ride imperceptible.

Une pensée et sa réflexion.

Une branche et son reflet, cette branche particulière avec ses feuilles au milieu des autres feuilles.

Et tantôt le vent l’agite au-dessus de l’eau en extase, patiente et toujours

recommençant le même signe, étudiant lentement la réponse,

Et tantôt c’est elle qui reste immobile et c’est l’eau paresseusement qui s’émeut et désagrège le reflet,

Répondant à ce choc inconnu ailleurs là-bas.

Je regarde à mes pieds pour y trouver le soleil |

Je n’ai qu’à baisser les yeux et tout ce qui était confusion est devenu image dans un cadre, le mouvement lui-même est incorporé à la durée de l’eau immobile.

À ce caractère qui veut dire « l’eau»

un point rouge a été mis qui l’arrête pour toujours.

Comme l'artiste sur une feuille de papier de la pointe de son pinceau a fait un point n'importe où,

Il rêve et ne sait ce qu’il y ajoutera, femme, pin, la mer,

Ainsi mon regard s’attache à cette marque rouge aux trois quarts de l'étang,

Non point le soleil d'aujourd'hui, mais témoin submergé et œil de beaucoup de spectacles consumés, |

Comme la braise d’un hibachi qui n’attendait que moi pour s’éteindre.

J'habite l'extérieur d’un anneau.

J’ai appris que ce n’est point dehors, c'est dedans qu'est le mur dont je suis prisonnier.

J’ai appris que pour aller d’un point à un autre 1l est possible de passer PR tout excepté par le centre.

(Revue JInlentions).

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