CHAPITRE PREMIER
Ornement de nos parcs, habitant de prédilection de nos montagnes, depuis la zone forestière la plus rapprochée du pôle nord jusqu'au sud des Pyrénées, le Sapin offre à l'admiration du peintre l'élégance de son port, la hardiesse de son élancement vers le ciel, la beauté de son feuillage vert sombre, sur le fond duquel se détachent, au printemps, les pointes vert clair de ses jeunes rameaux et les épis jaunes de ses fleurs mâles. Le promeneur recherche ses forêts exemptes de broussailles, tapissées de mousses épaisses et molles qui s'étalent, serrées, sur la terre maintenue constamment humide. Les poètes ont répété les monotones chansons que le vent murmure dans ses lourds et pliants rameaux; le forestier entoure de soins son bois propre à mille usages, tandis que le résinier entaille son écorce d'où coule un
utile et abondant produit. Quant au naturaliste, il admire, dans ce géant, l’un des arbres les plus vieux de notre monde, l'un des témoins les plus anciens des transformations subies par la surface de la terre pendant les âges reculés dont nous ne pouvons écrire l'histoire hypothétique qu'à l’aide de monuments arrachés aux entrailles du globe. Il voit en cet arbre superbe une des formes de transition qui rattachent le présent au passé, les végétaux supérieurs aux inférieurs, l’'élégante fleur de nos parterres aux modestes Lichens qui rongent les flancs de nos rochers.
C'est à ce dernier titre que j'ai choisi le Sapin pour servir de base à l'étude générale, sur l’organisation, la manière de vivre et l'évolution des végétaux, qui fait l’objet de ce livre.
Placé sur les confins des deux grandes provinces dans lesquelles les botanistes ont coutume de distribuer tous les végétaux, le Sapin nous permettra de saisir les analogies qui rapprochent et les différences qui éloignent les deux grands embranchements du règne végétal : celui des Phanérogames, auquel appartiennent les herbes de nos prairies, les arbres de nos forêts, les arbrisseaux et les innombrables plantes que nous cultivons pour leurs fleurs, leurs fruits ou leur feuillage, embranchement qui tire son nom de ce que tous les végétaux qui le composent ont des organes reproducteurs aisément visibles, souvent même des fleurs à coloration brillante et à odeur suave. C’est dans la portion la plus basse de cet embranchement que se trouve le Sapin. Il sert à relier les Phanérogames aux Cryptogames qui forment la deuxième grande division du règne végétal, division ainsi nommée par Linné parce que les plantes qui la forment n'ont jamais de fleurs capables d'attirer le regard et ne possèdent que des organes reproducteurs plus ou moins cachés aux yeux du vulgaire. A cet embran-
LES ORGANES ET LES MEMBRES DES VÉGÉTAUX 3 chement appartiennent les Algues, parfois si brillamment colorés, qui tapissent les rochers de nos côtes ou les pierres de nos ruisseaux, les Lichens qui imcrustent les écorces de nos arbres, les Champignons qui croissent parmi les feuilles et les bois pourris de nos forêts, les Mousses qui tapissent le sol de nos bois, les bords de nos routes et les pieds de nos murailles, etc.
L'examen le plus superficiel d'un Sapin permet d'y distinguer des parties très différentes les unes des autres, par leur forme, leur disposition et leur coloration. Du sol s'élève un tronc droit, très rigide, atteignant dans le bas un ou deux mètres de circonférence tandis qu'au sommet il est à peine gros comme le doigt ; cette partie est celle que les botanistes désignent sous le nom de tige. Il en part, à différentes hauteurs, des rameaux ordinairement disposés par trois ou quatre