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Fig. 1. — Rameau feuillé de Sapin.
au même niveau, les uns étalés horizontalement, les autres légèrement inclinés vers le sol ou redressés vers le ciel. Ceux du bas, très gros, atteignant parfois trois ou quatre mètres de long; tous d'autant plus courts qu'ils sont situés plus haut sur la tige et les plus éle-
î LE SAPIN
vés ayant à peine quelques centimètres de long. Ces derniers sont aussi beaucoup plus minces que tous les autres. De ces rameaux principaux, en partent d'autres plus grèles et plus courts, eux-mêmes ramifiés et, d'ordinaire, fortement inclinés vers le sol. Ces derniers sont couverts d'aiguilles vertes, que les botanistes nomment des feuilles, longues de deux à trois ou quatre centimètres, très rapprochées les unes des autres, disposées en apparence sans aucun ordre, mais, en réalité, fixées le long de lignes spirales très régulières. Dans l’aisselle de quelques-unes des feuilles, on voit de petits corps grisàtres, de la grosseur d’un pois, coniques, couverts de petites écailles brunes et sèches, au-dessous desquelles il est aisé de reconnaître de jeunes feuilles encore incolores ou à peine teintées de jaune verdâtre. Ces petits corps, auxquels les botanistes donnent le nom de bourgeons, représentent autant de branches en miniature. Au printemps, les écailles qui les couvrent s'écartent et se détachent, les jeunes feuilles s’étalent, acquièrent rapidement la couleur vert foncé, la dimension et la dureté des anciennes, tandis que le petit rameau qui les porte s'allonge et s'épaissit.
A l'extrémité des branches supérieures de l'arbre, pendent des cônes longs de cinq à dix, quinze et même vingt centimètres, épais de trois à cinq centimètres, formés d'écailles dures, ligneuses, étroitement recouvertes comme les tuiles d'un toit. Ces cônes sont les fruits du Sapin. Quand on écarte les écailles, on voit au-dessous de chacune d'elles un petit corps noirâtre, ovoïde, aplati, enveloppé d'une sorte d'aile membraneuse. Ce corps est la graine. I] contient sous son enveloppe noire, épaisse, dure et cassante, une plante minuscule, l'embryon, pourvu d'une petite racine /radicule), d'une petite tige (tigelle), de feuilles rudimentaires {cotylédons). Lorsque la graine est placée dans des conditions favorables, c'est-à-dire dans
un sol humide, l'embryon se développe en produisant un Sapin semblable à celui qui a donné la graine.
Au voisinage des fruits dont nous venons de parler, il est aisé de trouver, sur les branches supérieures du Sapin, d'autres cônes plus petits, organisés à peu près comme les premiers, mais formés d’écailles encore vertes, portant chacune deux petits corps blanchâtres, en forme de bouteilles. Ces cônes sont des fruits encore jeunes, ce que les botanistes nomment des fleurs femelles.
A l'extrémité des branches moyennes de l'arbre, se volent, au printemps, un grand nombre de petits cônes jaunes, d'abord presque arrondis et de la taille d’un gros pois, mais s’allongeant bientôt, en même temps qu'ils laissent tomber une grande quantité de poussière jaunâtre. Ces cônes sont des fleurs mâles ; la poussière jaune qu'ils répandent est formée de grains destinées à féconder les fleurs femelles, et désignés par les botanistes sous le nom de grains de pollen. ;
Ayant jeté ce premier coup d'œil sur toutes les parties du Sapin qui se montrent en dehors du sol, enlevons avec quelque soin la terre qui entoure le pied de l'arbre et nous verrons que ce dernier se ramifie dans la terre comme la tige dans l'air.
De la portion inférieure du tronc partent de grosses branches qui s'enfoncent dans le sol en émettant, de distance en distance, d'autres branches plus petites, jusqu'à une distance de cinq, six, dix et parfois même vingt mètres du pied de l'arbre. Toutes ces branches sont semblables, elles ne diffèrent que par la taille qui est d’autant moindre qu'elles sont plus éloignées de l'arbre. Elles ne portent ni fleurs mâles ni fleurs femelles, ni feuilles ni bourgeons et elles se terminent par des filaments aussi fins que des cheveux, épars dans le sol. Ces branches souterraines sont les racines du Sapin.
Toutes les parties dont nous venons de constater
l'existence ont des rôles différents. Les racines ont pour fonction de puiser dans le sol l’eau et les matières qu'elle tient en dissolution et de les conduire jusqu'à la tige. Celle-ci, avec les rameaux qu'elle porte, sert, à la fois, de conducteur pour l'eau que les racines ont empruntée au sol, de support pour les feuilles, les fleurs et les fruits, et de conducteur pour des matériaux très divers que les feuilles ont la mission de fabriquer sous l'influence de la lumière du soleil avec les gaz qu'elles aspirent dans l'atmosphère et les matériaux solubles que l'eau venue des racines leur apporte. Quant aux fleurs mâles et femelles et aux fruits, leur fonction est d'assurer la reproduction du végétal. Je ne parle pas des bourgeons qui ne sont que des rameaux en voie de formation.
Si nous comparons les diverses parties du Sapin à celles d'un animal ou d'un homme, nous dirons que les racines, les rameaux, les feuilles, les fleurs et les fruits sont les membres, et que la tige est le tronc de cet individu : le Sapin. Mais, de même que les différentes parties du corps d'un animal, ses jambes, ses bras, ses mains, ses pieds, ses yeux, son estomac, ses reins, etc., ayant des fonctions différentes, sont décrits comme des organes distincts, de même les différents membres du Sapin ayant des fonctions distinctes doivent être considérés comme des organes différents.
Il faut, en effet, dans la description et l'étude des animaux et des végétaux, distinguer soigneusement les termes membre et organe. Le premier n’entraine aucune idée relative à la fonction. Les membres ne sont que des parties différentes par leur forme, leur configuration, leur couleur; les organes sont des parties jouissant de propriétés spéciales. Les bras et les jambes de Fhomme, par exemple, sont des membres analogues ; ils sont formés, en effet, des mêmes parties essentielles ; cependant, on doit les considérer comme des
organes distincts, parce qu'ils servent à des fonctions différentes : les jambes n'étant utilisées qu'à la locomotion, au déplacement du corps, tandis que les bras n'ont aucun rôle dans la locomotion, et servent exclusivement à la préhension des objets. On doit encore pousser plus loin la division et considérer le bras, par exemple, comme un membre formé de plusieurs organes, car il sert à la fois à la préhension des objets par toutes ses parties et au toucher par l'extrémité pulpeuse et très riche en nerfs des doigts qui le terminent.
Une autre considération trouve ici sa place : tandis que, dans l'homme, le bras et la jambe sont des membres semblables mais des organes distincts, chez les quadrupèdes le membre antérieur et le membre postérieur, qui représentent le bras et la jambe de l'homme, sont à la fois des membres analogues et des organes identiques, car l’un et l'autre sont composés des mêmes parties et servent aux mêmes usages : la locomotion. Chez les Singes, le membre antérieur se distingue déjà, dans une certaine mesure, par la fonction, du membre postérieur, car il sert de préférence à la préhension. Chez l'homme, la différenciation est encore plus parfaite, ainsique nous l'avons vu plus haut, puisque le membre postérieur ne joue aucun rôle dans la préhension, tandis que le membre antérieur est exclusivement réservé à cette fonction.
Dans un même groupe animal, il peut y avoir des différences considérables dans la fonction d'un même membre. Voyons ce qui se passe, notamment, chez les Rongeurs. Chez le Lièvre, les membres antérieurs et les membres postérieurs ont exactement la même fonction : l'un et l'autre ne servent qu'à la locomotion. Chez le Lapin, il existe une différence assez notable, au point de vue de la fonction, entre les membres antérieurs et les membres postérieurs : ceux-ci ne sont utilisés que pour la locomotion, tandis que ceux-là servent à creuser les terriers.
Chez les Gerboises, la différenciation est plus grande encore : les membres postérieurs seuls sont mis en jeu dans la locomotion ; les membres antérieurs, très réduits en dimension, ne servent qu'à la préhension des aliments.
Faut-il citer d'autres exemples de membres semblables, identiques même, qui, chez les animaux, deviennent des organes tout à fait différents? Rappellerai-je que, chez les Éléphants, le nez, utilisé par les Mammifères voisins à la seule fonction de l'odorat, se transforme en organe de préhension? Noterai-je encore la queue des Singes d'Amérique, devenue un organe de préhension aussi souvent utilisé par eux que les mains, tandis que chez d'autres Singes, où elle n’est pas moins développée, elle n'est à peu près d'aucun usage.
Mais c'est surtout quand on compare le même membre chez des animaux appartenant à des groupes très différents qu'on observe des transformations fréquentes en organes parfois absolument distincts. On sait, par exemple, que les opercules des Poissons, dont le rôle est de faciliter la sortie de l'eau qui a servi à la respiration, représentent les osselets de l’ouie des Mammifères. Les pattes des Crustacés subissent, dans les différents ordres de cette vaste classe, les transformations les plus inattendues et les plus singulières. Chez les mâles des Écrevisses, les pattes de la première paire abdominale deviennent des organes de copulation ; devenues inutiles pour la locomotion, elles servent à recueillir le sperme au moment, de - Son émission et à le transporter dans les organes sexuels de la femelle.
Ces exemples, bien connus de tout le monde, suffisent, sans doute, pour montrer l'importance de la distinction que je m'efforce d'établir, dès le début de cet ouvrage, entre les membres et les organes. Ainsi que je l’ai dit plus haut, il ne faut attacher au terme « membres » que l'idée de « parties » du corps d’un animal ou d'un végétal.
Je m'empresse d'ajouter que toute «partie » du corps d'un animal ou d'un végétal quelconque occupe une position fixe, invariable, non seulement chez tous les individus d'une même espèce , mais encore dans toutes les espèces d'un même genre, d'une même famille, d'une même classe, je vais plus loin, d'un même embranchement. Envisagez, par exemple, les membres antérieurs et les membres postérieurs d'un homme, étudiez avec soin leurs connexions avec la colonne vertébrale, puis, descendez de l'homme au singe, du singe au chien, de celui-ci à n'importe quel autre mamnufère, chez tous vous constaterez que les membres antérieurs et les membres postérieurs occupent les mêmes positions, sont en connexion avec les mêmes parties. Descendez des Mammifères aux Oiseaux, aux Reptiles, aux Batraciens et même aux Poissons; étudiez dans ces différents groupes la position des membres antérieurs et postérieurs, leur connexion avec les autres parties et partout, d’un bout à l'autre de la classe des Vertébrés, vous retrouverez ces membres dans la même position, ayant les mêmes connexions. Cependant leurs formes, leurs dimensions, leurs fonctions sont loin d'être partout les mêmes; elles varient pour ainsi dire à l'infini; leurs parties se réduisent ou s'accroissent; ils disparaissent même parfois presque complètement ou en totalité; mais, dès lors qu'ils existent, ils affectent les mêmes rapports de position avec les autres parties du corps. Ainsi que le disait avec raison Geoffroy Saint-Hilaire : « Un organe est plutôt détruit, entièrement disparu que transposé. » Il employait dans cette phrase le mot « organe » en y attachant le sens que je donne ici au mot « membre ».
C’est précisément grâce à cette fixité des connexions que l'on à pu, chez les animaux, comme chez les végétaux, déterminer les analogies existantes entre des membres en apparence essentiellement différents, parce qu'ils jouissent
de fonctions très distinctes, parce qu'en d'autres termes ils sont devenus des organes différents. C’est en s'appuyant sur cette loi des connexions, formulée par Geoffroy Saint-Hilaire,au commencement de ce siècle,entrevue déjà cinquante ans auparavant par Buffon, que Savigny a pu débrouiller l'organisation, en apparence si compliquée, de la bouche des insectes des différents ordres. Chez tous, en effet, les parties qui entrent dans la composition de l'organe buccal conservent la même position, les mêmes relations entre elles, les mêmes connexions: mais elles varient de taille, de forme, de rôle, affectant ici la forme de cisailles qui broient des aliments durs, là celle de dars et de lancettes qui percent la peau; ailleurs, celle de languettes qui lèchent des liquides, de pompes qui les aspirent, etc. Grâce encore à ce fait de la constance de connexion des membres, on a pu comparer les membres et les organes des embryons à ceux des adultes, suivre depuis le premier moment de leur apparition jusqu'à celui de leur état le plus parfait de développement les transformations graduelles des différents membres d'un même animal; enfin, et c'était là le but qu'il importait d'atteindre, on a pu, en s'appuyant sur la fixité des connexions, comparer les organes et les membres des différents animaux et des différents végétaux, signaler chez tel groupe l'apparition de membres qui n'existent pas chez tel autre, ou, au contraire, la disparition de membres qui, ailleurs, atteignent de grandes dimensions et constituent des organes de premier ordre. Par exemple, grâce à la loi des connexions, on a pu constater l'existence d’une corde dorsale chez les Ascidiens, et montrer ainsi que ces êtres sont, ou des Vertébrés dégénérés, ou des Invertébrés passant à l’état de Vertébrés.
Dans l'étude des végétaux, qui seuls nous intéressent ici, la connaissance des connexions des membres n’a pas rendu moins de services que dans celle des animaux.
LES ORGANES ET LES MEMBRES DES VÉGÉTAUX ll
Jusque vers la fin du siècle dernier, les botanistes, imitant en cela les zoologistes, se bornaient à la simple reconnaissance des formes et des fonctions, et considéraient comme distinctes toutes les parties qui différaient par la forme, la coloration ou le rôle physiologique. Ils ne voyaient, par exemple, aucun rapport entre les feuilles et les fleurs, entre les sépales ou les pétales et les étamines, entre les carpelles et les autres parties de la fleur, entre les poils et les aiguillons, etc. Toutes ces parties leur paraissaient essentiellement distinctes; les noms divers qu'ils leur donnaient exprimaient, dans leur pensée, des natures non moins diverses.
Gœthe est, à ma connaissance, le premier qui ait réagi contre cette fâcheuse habitude d'esprit, en montrant queles diverses parties de la fleur ne sont que des feuilles modifiées. Le mouvement imprimé dans cette direction ne fit que s’accentuer avec les progrès de la science des plantes et il n'y a pas aujourd'hui un naturaliste qui oserait, dans cette lutte de la synthèse contre l'analyse, dans cette tendance à rapprocher les êtres et les organes au lieu de les diviser, prendre le parti de l'analyse et de la division, comme le faisait encore, en 1830, Cuvier contre Geoffroy Saint-Hilaire (1).
Il m'a paru nécessaire de placer ces considérations générales avant l'étude morphologique, physiologique et anatomique que nous devons faire ici des différents membres et organes du Sapin. Elles nous serviront de guide dans cette étude, en même temps qu’elles ajouteront aux détails, forcément un peu arides, des questions que nous devrons résoudre, un intérêt général et philosophique de nature à en atténuer les aspérités.
(1) La discussion qui eut lieu, devant l’Académie des sciences, en 1830, entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier est l’un des incidents les plus curieux de l'histoire scientifique de ce siècle. Voyez mon Introduction aux Œuvres complètes de Buffon.
Nous avons distingué dans le Sapin les membres et les organes suivants : la tige et les rameaux, les racines, les feuilles, les fleurs et les fruits. Nous allons examiner successivement les formes, la coloration, et tous les autres caractères extérieurs de ces diverses parties, ainsi que les fonctions dont elles sont revêtues ; après quoi, il nous sera possible de les comparer les unes aux autres, de déterminer les différences qui les éloignent, les analogies qui les rapprochent et la marche qu'elles ont suivie dans leurs transformations et leur différenciation.