XVI INTRODUCTION
Saint Augustin écrit sous Vimpression du gvmà désastre qui occupait alors toutes les imaginations , la prise de Rome par Alaric , et il s'adresse à cette foule , très-nombreuse encore, qui regrettait les anciens dieux et voyait dans Tabolition de leur culte la cause des malheurs deTempire*.
Il s'attache à montrer, par l'histoire de Rome, l'impuissance et le néant de ces divinités fantastiques^, et, à travers mille aperçus où son géuie inégal, tantôt fait pressentir la hauteur et la majesté du livre de Bossuet ou la sagacité profonde de celui de Montesquieu, et* tantôt se laisse emprisonner dans l'étroit horizon de l'homme d'église % parmi d'innomhrables arguments de détail qui paraissent quelquefois plus ingénieux que solides, frappant fort plutôt que juste, plus étincelants de malice et je dirais presque d'ironie voltairienne*, que véritahlement lumineux et décisifs, saint Augustin s'adresse enfin à ses véritables adversaires, les grands théologiens du paganisme, un Scévola, unVarron, un Antistius Labéon,et réfute solidement le paganisme^ en le ramenant à son vrai principe, qui est le pan-
* Livre I , ch. l .
* Livres i-v.
' Livre III, ch. 9 et 23.
* Livre m, ch. 19; livre iv, ch. 32; livre vu, ch. 24 et 27. ' Livre vu, ch. 6, 6, 9, U, 27 et ailleurs.
INTRODUCTION. XVll
théisme matérialiste , en d'autres termes, Tadoralion de la nature, l'idolâtrie de la chair.
1} se tourne alors vers les disciples de Plotin et de Porphyre, et, distinguant profondément deux sortes de philosophies ^ , 1 a philosophie des sens, qu'il répudie, et la philosophie de l'esprit, qu'il honore et qu'il accepte, il presse avec une vigueur extraordinaire ses anciens amis les platoniciens. Il leur démontre que la vraie religion , celle qui s'accorde avec leurs principes, ce n'est pas la religion païenne, fille de la chair et des sens, mais celle qui adore Dieu en esprit et en vérité \ Cette polémique, tour à tour pleine d'insinuation et de véhémence, subtile, passionnée, mais toujours loyale , bien loin d'ôter au livre son unité , la fait ressortir davantage, et cette unité, c'est l'alliance nécessaire de la philosophie spiritualiste et du christianisme.
Cherchons donc comment s'est formée par degrés dans l'esprit de saint Augustin cette grande pensée qui domine toute sa vie, et qui, ébauchée dans plusieurs de ses ouvrages , se développe enfin sur une vaste échelle dans le plus considérable de tous.
1 Livre yiii, ch. 1,2, 6.
' Livres yiii, ix et x.
XVI Jl INTRODUCTION.
Gomment l'idée d'une alliance entre la philosophie platonicienne et le christianisme s'est formée dans Tesprit de saint Augustin.
Personne n'ignore que saint Augustin y avant d'embrasser le christianisme, avait été manichéen, et on sait aussi que la lecture des philosophes platoniciens contribua fortement à l'arracher aux illusions et aux erreurs de sa jeunesse pour le placer dans une voie meilleure; mais à quel momentprécis et dansquelle mesure s'exerça cette influence du platonisme sur le cours de ses pensées et sur le grand événement de sa vie, je yeux dire sa conversion définitive à la religion chrétienne? Puis, quels furent, parmi les monuments très-nombreux et très-divers des deux platonismes, l'ancien et le nouveau, ceux que saint Augustin eut sous les yeux, et en général, jusqu'où s'étendit, à l'origine et plus tard, sa connaissance des livres platoniciens? Voilà des questions que nous voudrions résoudre, en donnant à nos recherches, s'il était possible, un caractère particulier d'exactitude et de précision. Le livre de la Cité de Dieu y complété au besoin par les autres écrits de saint Augustin , et avant tous par les Confessions^ va nous fournir sur ces problèmes délicats les plus vives lumières.
INTRODUCrKHf. XIX
Augustin avait dix-neuf ans, quand, pour la première fois, la philosophie toucha son cœur, n était à Carthage, dévoré de passions, donnant une moitié de sa vie à l'ardeur des sens, et Tautre à l'étude des lettres dont le goût s'unissait en lui à un« violent amour de la gloire. Il ne voyait alors dans l'éloquence qu'un moyen de paraître, l'art de séduire l'imagination et de charmer l'oreille par un brillant étalage de mots harmonieux. Un livre de philosophie tomba sous sa main : c'était Yfforiermus de Cicéron. (1 le lut, et sentit une révolution s'opérer en lui : « Ce livre , nous ditil S qui est une exhortation à la philosophie, me changea le cœur ; il m'inspira d'autres vœux et d'autres désirs, et fit que je commençai de vous adresser, ô mon Dieu ! des prières toutes nouvelles. Je me trouvai tout d'un coup plein de mépris pour les vaines espérances du siècle , et embrasé d'un amour incroyable pour la beauté incorruptible de la sagesse. Enfin je commençai à me lever pour retourner à vous [Luc^ xv, 18) ; car ce n'était plus à aiguiser ma langue que j'applicpiais les libéralités maternelles. Le fond des choses l'avait emporté sur la forme ; et j'étais si occupé de ce qu'il faut penser que je ne regardais plus à ce qu'il faut dire... Quelle ardeur ne sentais-je point, ô mon Dieu! de me dégager de.
* (knfemom, livre m, eh. 4.