INTRODUCTION. XXXVII
Nous croyons avoir marqué d'une manière précise Tinfluence qu'exerça sur saint Auguslin la première connaissance qu'il eut des doctrine^ platoniciennes ; mais comment cette connaissance fut-elle acquise? quels sont ces livres platoniciens qui furent placés sous ses yeux par une main amie? et, pour généraliser la question, jusqu'où saint Augustin a-t-il poussé dans le cours de sa carrière l'étude des monuments du platonisme ? Ce problème difficile demande à être décomposé en plusieurs autres :
Saint Augustin savait-il le grec? A-t-il lu les dialogues de Platon dans le texte? S'il n'a pu aborder l'original, par quels moyens et jusqu'à quel point a-t-il connu les Dialogues? Quels sont, parmi les philosophes néoplatoniciens, ceux dont il a connu les écrits? Que savait-il de Plotin, de Porphyre, de Jamblique?
Un premier point^ à établir, c'est que saint Augustin savait très-imparfaitement le grec. Il s'accuse dans les Confessions j avec sa candeur ordinaire, d'avoir éprouvé de bonne heure, pour la langue de Démosthènes, une répugnance invincible \ et nous avoue tout net qu'il n'en entendait pas un mot : nulla enim verba illa noteram^. Son dégoût allait à ce point que les fictions
t Confessions, livre i, ch. 13.
* Môme livre, ch. 14.
XXXVill INTRODUCTION.
d*Homère lui paraissaient sans attrait, à lui si épris des touchantes actions de Virgile et qui donnait à la mort de Didon ces larmes plus lard regrettées par un christianisme jaloux. Toujours sévère pour la nature humaine, mais plus sévère pour lui-même que pour tout autre, saint Augustin attribue son peu de goût pour le grec à ce fonds de corruption, fatal héritage des enfants d*Adam; mais on en peut donner une explication plus douce et plus naturelle. A Tagaste et à Madaure, où saint Augustin commença ses études, avant de les compléter à Carthage, rien ne disposait un jeune homme à comprendre la langue des Grecs et à goûter leur littérature. Carthage était alors, ainsi qu'on Ta remarqué ^ une ville toute romaine, n'ayant été rebâtie que sous Auguste, Tan 29 avant Jésus-Christ. Les prédilectionsde saint Augustin furent doncpour les lettres latines, qu'il étudia avec passion. On en trouve, en effets dans ses écrits une connaissance étendue dont il étale volontiers les trésors, même parmi ces austères problèmes de la théologie, où le ressouvenir de Térence et de Virgile semble ob-
^ Nou8 empruntons cette remarque à M. Saint-Marc Girardin, qui a consacré à saint Augustin, non sans grand profit pour nouB; plus d'une étude approfondie. Voyez dans la Revue des Deux Mondes (1842, 16 septembre et 15 décembre) les piquants articles sur TAfrique et saint Augustin, et dans les Essais de littérature et de morale un morceau exquis sur les Ctinfessions.
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séder son imaginatioD en dépit de su foi*. Quand il se fit chrétien, on pourrait croire que le désir et le besoin de lire les Écritures en grec et de s*initier à la théologie des Athanase et des Origène lui fit essayer de nouvelles luttes contre son dégoût. Il n'en est rien. Nous le voyons presser saint Jérôme y avec une insistance qui n'est pas désintéressée, de traduire en latin les* interprètes grecs de l'Écriture, et particulièrement Origène. Nous savons qu'il ne lut l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe qu'après que Ruân l'eut mise en latin ^. Mais voici un témoignage décisif : saint Augustin, dans son traité de la Trinité j reconnaît expressément qu'il est incapable de lire et de comprendre les écrits publiés en grec sur ces hautes matières ^
* J'en citerai un exemple particulièrement curieux. Au chapitre 26 du livre XIV de la Cité de Dieu, saint Augustin , parlant de ce qu'auraient été les chastes embrassements de nos premiers parents dans le paradis , s'ils eussent persévéré dans Tinnocence, ne peut s'empêcher d'emprunter à Virgile les traits de sa peinture» charmante , il est vrai , mais bien profane, de la couche coi^ugale de Vénus.
' Voyez Lenain de Tillemont, Vie de saint Augustin, dans les Mémoires pour servir à Vhist, ecclés,, tome xin, art. 58, page 143.
* De Trinit,, lib. lu, cap. 1 , tome vm, page 1218. Voici le texte : « Grsdcx autem linguœ non est nobis tantus habitus ut taUum rerum libris legendis et intelligendis uUo modo reperiamuridonei, » — Si décisif que soit cet aveu, il n'a pu complètement persuader les Bénédictins, plus zélés pour la