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Introduction à la grammaire comparée des langues Indo-Européennes

En présentant au lecteur français une traduction de la Grammaire comparée de M. Bo-pp, il ne sera pas inutile de donner quelques explications sur la vie et sur les œuvres de l'auteur, sur la part qui lui revient dans le développement de la science du langage et sur les principes qui servent de fondement à ses observations. Mais, avant tout, nous demandons la permission de dire les motifs qui nous ont décidé à entreprendre cette traduction.

Quand la Grammaire comparée de M. Bopp parut en Allemagne , elle fut bientôt suivie d'un grand nombre de travaux, qui, prenant les choses au point où l'auteur les avait laissées, continuèrent ses recherches et complétèrent ses découvertes. Un ouvrage dont le plan est à la fois si étendu et si détaillé invitait à l'étude et fournissait pour une quantité de problèmes des points de repère commodes et sûrs : une fois l'impulsion donnée, cette activité ne s'est plus ralentie. Nous osons espérer que le même livre, singulièrement élargi dans sa seconde édition , produira des effets analogues en France, et que nous verrons se former

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également parmi nous une famille de linguistes qui poursuivra l'œuvre du maître et s'avancera dans les routes qu'il a frayées. Par le nombre d'idiomes qu'elle embrasse, la Grammaire comparée ouvre la carrière à des recherches fort diverses, et se trouve comme située à l'entrée des principales voies de la philologie indo-européenne : quelle que soit, parmi les langues de la famille, celle dont on entreprenne l'étude, on est sur de trouver dans M. Bopp un guide savant et ingénieux qui vous en montre les affinités et vous en découvre les origines. Non-seulement il replace tous les idiomes dans le milieu où ils ont pris naissance et il les fait mieux comprendre en les commentant l'un par l'autre, mais il soumet chacun d'entre eux à une analyse exacte et fine qui commence précisément au point où finissent les grammaires spéciales. Que nos philologues se proposent des recherches comparatives ou qu'ils veuillent approfondir la structure d'un seul idiome, le livre de M. Bopp les conduira jusqu'à la limite des connaissances actuelles et les mettra sur la route des découvertes.

Mais la traduction de cet ouvrage nous a encore paru désirable pour une autre raison. A vrai dire, les travaux de linguistique ne manquent pas en France , et notre goût pour ce genre d'investigation ne doit pas être médiocre, s'il est permis de mesurer la faveur dont jouit une science au nombre des livres qu'-elie suscite. Parmi ces travaux, nous en pourrions citer qui sont excellents et qui valent à tous égards les plus savants et les meilleurs de l'étranger. Mais, pour parler ici avec une pleine franchise, la plupart nous semblent loin de révéler cette série continue d'efforts

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et cette unité de direction qui sont la condition nécessaire du progrès d'une science. On serait tenté de croire que la linguistique n'a pas de règles fixes, lorsque, en parcourant le plus grand nombre de ces ouvrages, on voit chaque auteur poser des principes qui lui sont propres et expliquer la méthode qu'il a inventée. Très-différents par le but qu'ils ont en vue et par l'esprit qui les anime, les livres dont nous parlons offrent entre eux un seul point de ressemblance : c'est qu'ils s'ignorent les uns les autres, je veux dire qu'ils ne se continuent ni ne se répondent; chaque écrivain, prenant la science à son origine, s'en constitue le fondateur et en établit les premières assises. Par une conséquence naturelle, la science, qui change continuellement de terrain, de plan et d'architecte, reste toujours à ses fondations. Ce n'est pas de tel ou tel idiome, encore moins d'un point spécial de philologie que traitent ces ouvrages à vaste portée : leur objet habituel est de rapprocher des familles de langues dont rien jusque-là ne faisait pressentir l'affinité, ou bien de se prononcer sur l'unité ou la pluralité des races du globe, ou de remonter jusqu'à la langue primitive et de décrire les origines de la parole humaine, ou enfin de tracer un de ces projets de langue unique et universelle dont chaque année voit augmenter le nombre. A la vue de tant d'efforts incohérents, le lecteur est tenté de supposer que la linguistique est encore dans son enfance , et il est pris du même scepticisme qu'exprimait saint Augustin, il y a près de quinze siècles, quand il disait, à propos d'ouvrages analogues, que l'explication des mots dépend de la fantaisie de chacun, comme l'interprétation des songes.

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La plupart des sciences expérimentales ont traversé une période d'anarchie, et c'est ordinairement au défaut de suite, à l'amour exclusif des questions générales, à l'absence de progrès qu'on reconnaît qu'elles ne sont pas constituées. La grammaire comparée en serait-elle encore là? Faut-il croire qu'elle attend son législateur? Pour nous convaincre du contraire, il suffit de jeter les yeux sur ce qui se passe à l'étranger. Tandis que nous multiplions les projets ambitieux que l'instant d'après change en ruines, ailleurs l'édifice se construit peu à peu. Cette terre inconnue, ce continent nouveau dont tant de navigateurs nous parlent en termes vagues, comme s'ils venaient tous d"y débarquer les premiers , d'exacts et patients voyageurs l'explorent en divers sens depuis cinquante ans. Les ouvrages de grammaire comparée se succèdent en Allemagne, en se contrôlant et en se complétant les uns les autres, ainsi que font chez nous les livres de physiologie ou de botanique; les questions générales sont mises à l'écart ou discrètement touchées, comme étant les dernières et non les premières que doive résoudre une science; les observations de détail s'accumulent, conduisant à des lois qui servent à leur tour à des découvertes nouvelles. Comme dans un atelier bien ordonné, chacun a sa place et sa tâche, et l'œuvre, commencée sur vingt points à la fois, s'avance d'autant plus rapidement que la même méthode, employée par tous, devient chaque jour plus pénétrante et plus sûre.

De tous les livres de linguistique, l'ouvrage de M. Bopp est celui où la méthode comparative peut être apprise avec le plus de facilité. Non-seulement l'auteur l'applique avec

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beaucoup de précision et de délicatesse, mais il en met à nu les procédés et il permet au lecteur de suivre le progrès de ses observations et d'assister à ses découvertes. Avec une bonne foi scientifique plus rare qu'on ne pense, il dit par quelle conjecture il est arrivé à remarquer telle identité, par quel rapprochement il a constaté telle loi; si la suite de ses recherches n'a pas confirmé une de ses hypothèses, il ne fait point difficulté de le dire et de se corriger. L'école des linguistes allemands s'est principalement formée à la lecture des ouvrages de M. Bopp : elle a grandi dans cette salle d'expériences qui lui était sans cesse ouverte et où les pesées et les analyses se faisaient devant ses yeux. Ceux mêmes qui contestent quelquesunes des théories de l'illustre grammairien se regardent comme ses disciples, et sont d'accord pour voir en lui, non-seulement le créateur de la philologie comparative, mais le maître qui l'a enseignée, à ses continuateurs et à ses émules.

Tels sont les motifs qui nous ont décidé à traduire l'ouvrage de M. Bopp : nous avons voulu rendre plus accessible un livre qui est à la fois un trésor de connaissances nouvelles et un cours pratique de méthode grammaticale. Il est à peine nécessaire d'ajouter que nous ne songions pas aux seuls linguistes de profession, en entreprenant une traduction qui sans doute ne leur eût pas été nécessaire. Il y a parmi nous un grand nombre d'hommes voués par état et par goût à l'enseignement et à la culture des langues anciennes : ils ne veulent ni ne doivent rester étrangers à des recherches qui touchent de si près à leurs travaux. C'est à eux surtout que, dans notre pensée, nous

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destinons le présent ouvrage, pour qu'ils apprécient. la valeur de cette science nouvelle et pour qu'ils s'en approprient les parties les plus utiles. Si les études historiques ne sont plus aujourd'hui en France ce qu'elles étaient il y a cinquante ans, si les leçons de littérature données dans nos écoles ne ressemblent pas aux leçons littéraires qu'ont reçues nos pères et nos aïeux, pourquoi la grammaire seule resterait-elle au même point qu'au commencement du siècle? De grandes découvertes ont été faites : les idiomes que l'on considérait autrefois isolément, comme s'ils étaient nés tout à coup sous la plume des écrivains classiques de chaque pays, ont été replacés à leur rang dans l'histoire, entourés des dialectes et des langues congénères qui les expliquent, et étudiés dans leur développement et leurs transformations. La grammaire, ainsi comprise, est devenue à la fois plus rationnelle et plus intéressante : il est juste que notre enseignement profite de ces connaissances nouvelles qui, loin de le compliquer et de l'obscurcir, y apporteront l'ordre, la lumière et la vie.

Ce serait, du reste, une erreur de croire que toutes les recherches grammaticales doivent nécessairement embrasser à l'avenir l'immense champ d'étude parcouru par M. Bopp. H y a plus dune manière de contribuer aux progrès de la philologie comparative. La méthode qui a servi pour l'ensemble de la famille indo-européenne sera appliquée avec non moins de succès aux diverses subdivisions de chaque groupe. Quelques travaux remarquables peuvent servir de modèle en ce genre. Un des plus solides esprits de l' Allemagne, M. Corssen, en rapprochant le la-

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tin de ses frères, l'ombrien et l'osque, et en comparant le latin à lui-même, c'est-à-dire en suivant ses transformations d'âge en âge, a renouvelé en partie l'étude d'une langue sur laquelle il semblait qu'après tant de siècles d'enseignement il ne restât plus rien à dire. La science du langage peut encore être abordée par d'autres côtés. Les recherches d'épigraphie, de critique verbale, de métrique, les études sur le vocabulaire d'un auteur ou d'une période littéraire, sont autant de sources d'information qui doivent fournir à la philologie comparée leur contingent de faits et de renseignements. Aujourd'hui que les grandes lignes de la science ont été marquées, ces travaux de détail viendront à propos pour déterminer et, au besoin, pour rectifier ce qui ne pouvait, dès le début, être tracé d'une façon définitive.

Ce ne sont ni les sujets, ni les moyens de travail qui feront défaut à nos philologues. Mais en cherchant à provoquer leur concours, nous ne songeons pas seulement à l'intérêt et à l'honneur des études françaises. Il faut souhaiter pour la philologie comparée elle-même qu'elle soit bientôt adoptée et cultivée parmi nous. On a dit que la France donnait aux idées le tour qui les achevé et l'empreinte qui les fait partout accueillir. Pour que la grammaire comparative prenne la place qui lui est due dans toute éducation libérale, pour qu'elle trouve accès auprès des intelligences éclairées de tous pays, il faut que l'esprit français y applique ces rares et précieuses qualités qui, depuis Henri Estiennc jusqu'à Eugène Burnouf, ont été l'accompagnement obligé et la marque distinclive de l'érudition dans notre contrée. La France, en prenant part à

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ces études, les répandra dans le monde entier. En même temps, avec ce coup d'œil pratique et avec cet art de classer et de disposer les matières que l'étranger ne nous conteste pas, nous ferons sortir de la grammaire comparée et nous mettrons en pleine lumière les enseignements multiples quelle tient en réserve. Une fois que la science du langage aura pris racine parmi nous, aux fruits qu'elle donnera, on reconnaîtra le sol généreux où elle a été transplantée.

L'auteur de la Grammaire comparée, M. François Bopp. est né à Mayence, le 1 h septembre 1791. Il fit ses classes à Aschaffenbourg, où sa famille, à la suite des événements militaires de cette époque, avait suivi l'Electeur. On remarqua de bonne heure la sagacité de son esprit, ses goûts sérieux et réfléchis, ainsi que sa prédilection pour l'étude des langues : non pas qu'il eût une aptitude particulière à les parler ou à les écrire; mais son intention, en les apprenant, était de pénétrer par cette voie dans une connaissance plus intime de la nature et des lois de l'esprit humain. Après Leibnitz, qui eut sur ce sujet tant de vues profondes et justes1, Herder avait appris à l'Allemagne à considérer les langues autrement que comme

1 On trouvera des détails intéressants sur la part que prit Leibnitz au développement de la linguistique, dans le bel ouvrage de M. Max Mùller : La science du langage. T. I, leçon quatrième. Le premier volume de cet ouvrage a été traduit en français par MM. Harris et Perrot. La traduction du second volume doit paraître prochainement.

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de simples instruments destinés à l'échange des idées : il avait montré qu'elles renferment aussi, pour qui sait les interroger, les témoignages les plus anciens et les plus authentiques sur la façon de penser et de sentir des peuples. Au lycée d'Aschaflenbourg, qui avait, en partie, recueilli les professeurs de l'Université de Mayence, M. Bopp eut pour maître un admirateur de Herder, Charles Windischmann, à la fois médecin, historien et philosophe, dont les nombreux écrits sont presque oubliés aujourd'hui, mais qui joignait à des connaissances étendues un grand enthousiasme pour la science. Les religions et les langues de l'Orient étaient pour Windischmann un objet de vive curiosité : comme les deux Schlegel, comme Creuzer et Gœrres, avec lesquels il était en communauté d'idées, il attendait d'une connaissance plus complète de la Perse et de l'Inde des révélations sur les commencements du genre humain. C'est un trait remarquable de la vie de M. Bopp que celui dont les observations grammaticales devaient porter un si rude coup à l'une des théories fondamentales du symbolisme ait eu pour premiers maîtres et pour premiers patrons les principaux représentants de l'école symbolique. La simplicité un peu nue, l'abstraction un peu sèche de nos encyclopédistes du xvme siècle avaient suscité par contre-coup les Creuzer et les Windischmann; mais si M. Bopp a ressenti la généreuse ardeur de cette école, et si la parole de ses maîtres l'a poussé à scruter les mêmes problèmes qui les occupaient, il sut garder, en dépit des premières impressions de sa jeunesse, sur le terrain spécial qu'il choisit, toute la liberté d'esprit de l'observateur. Les doctrines de Heidelberg ne trou-

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blèrenl point la clarté de son coup d'œil, et sans lavoir cherché, il contribua plus que personne à dissiper le mystère dont ces intelligences élevées, mais amies du demijour, se plaisaient à envelopper les premières productions de la pensée humaine.

Après avoir appris les langues classiques et les principaux idiomes modernes de l'Europe, M. Bopp se tourna vers l'étude des langues orientales. Ce qu'on entendait par ce dernier mot, au commencement du siècle, c'étaient les langues sémitiques, le turc et le persan. On savait touteibis, grâce aux publications de la Société asiatique de Calcutta et aux livres de quelques missionnaires ou voyageurs, qu'il s'était conservé dans l'Inde un idiome sacré dont l'antiquité dépassait, disait-on, l'âge de toutes les langues connues jusqu'alors. On ajoutait que la perfection de cet idiome était égale, sinon supérieure, à celle des langues classiques de l'Europe. Quant à la littérature de l'Inde, elle se composait de chefs-d'œuvre de poésie tels que Sacountalà, récemment traduite par William Jones, d'immenses épopées remplies de légendes vieilles comme le monde et de trésors de sagesse comme la philosophie du Védanta. Le jeune étudiant prêtait l'oreille à ces renseignements dont le caractère vague était un aiguillon de plus. Il résolut d'aller à Paris pour y étudier les idiomes de l'Orient et particulièrement le sanscrit.

Un ouvrage resté célèbre, qui se perd, après les premiers chapitres, dans un épais brouillard d'hypothèses, mais dont le commencement devait offrir le plus vif intérêt à l'esprit d'un linguiste, ne fut sans doute pas étranger à cette décision. Nous voulons parler du livre de Frédéric

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Schlegel te Sur la langue et la sagesse des Indous l. v Malgré de nombreuses erreurs, on peut dire que ce travail ouvrait dignement, par l'élévation et la noblesse des sentiments, l'ère des études sanscrites en Europe. Il eut surtout un grand mérite, celui de pressentir l'importance de ces recherches et d'y appeler sans retard l'effort de la critique.

tr Puissent seulement les études indiennes, écrivait « Schlegel à la fin de sa préface, trouver quelques-uns de «ces disciples et de ces protecteurs, comme l'Italie et ce l'Allemagne en virent, au xve et au xvie siècle, se lever ce subitement un si grand nombre pour les études grecques rr et faire en peu de temps de si grandes choses! La renais- « sance de la connaissance de l'antiquité transforma et rate jeunit promptement toutes les sciences : on peut ajouter rr qu'elle rajeunit et transforma le monde. Les effets des rr études indiennes, nous osons l'affirmer, ne seraient pas rr aujourd'hui moins grands ni d'une portée moins génère raie, si elles étaient entreprises avec la même énergie et rr introduites dans le cercle des connaissances européennes. ce Et pourquoi ne le seraient-elles pas? Ces temps des Mérrdicis, si glorieux pour la science, étaient aussi des temps rrde troubles et de guerres, et précisément pour l'Italie rr ce fut l'époque d'une dissolution partielle. Néanmoins il rrfut donné au zèle d'un petit nombre d'hommes de prorr duire tous ces résultats extraordinaires, car leur zèle était rr grand, et il trouva, dans la grandeur proportionnée rr d'établissements publics et dans la noble ambition de

1 Heidelberg, 1808.

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cr quelques princes, l'appui et la laveur dont une pareille ff étude avait besoin à ses commencements, n

Paris étaitalors, de l'aveu de tous, le centre des études orientales, grâce à sa magnifique Bibliothèque et à la présence de savants comme Silvestre de Sacy, Ghézy, Etienne Quatremère, Abel Rémusat. En ce qui concerne

la littérature sanscrite, il s'était formé à Paris, depuis i8o3, un petit groupe d'hommes distingués qui recueillait avec une curiosité intelligente les renseignements venant de l'Inde sur une matière si peu connue. Un membre de la Société de Calcutta, Alexandre Hamilton, fut le maître de cette colonie savante : retenu prisonnier <!<■ guerre après la rupture de la paix d'Amiens, il employa ses loisirs à passer en revue et à cataloguer la belle et riche collection de manuscrits sanscrits formée pour la Bibliothèque du roi, dans la première moitié du \\iue siècle, par le Père Pons : en même temps, par ses conversations, il introduisait dans la connaissance du monde indien Langlès, le libéral conservateur des manuscrits orientaux, Frédéric Schlegel, Cbézy, qui devait plus tard monter dans la première chaire de sanscrit fondée en Europe, et Fauriel, dont la curiosité universelle ne se contentait pas des littératures de l'Occident. Quelques années après, le célèbre critique Auguste-Guillaume Schlegel venait à son tour à Paris préparer ses éditions de 1 Hitôpadèça et de la Bhagavad-Gîtà. Le trait distinctif du plus grand nombre de ces savants était une aptitude à s'assimiler les idées nouvelles qui est rare en tout temps, mais qui l'était surtout à l'époque dont nous parlons.

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Toutefois, ce groupe d'hommes, en qui se résumaient alors les études sanscrites de l'Europe, avait ses côtés faibles, ses préférences et ses préventions. N'ayant aucun moyen de contrôler les assertions de l'école de Calcutta, qui écrivait elle-même sous la dictée des brahmanes, il était obligé à une confiance docile ou réduit à des suppositions sans preuve : ainsi que le dit quelque part Ghézy, on ressemblait à des voyageurs en pays étranger, contraints de s'en reposer sur la bonne foi des truchemans1. Frédéric Schlegel, comme les autres, puisait sa science dans les Mémoires de la Société de Calcutta : il adaptait les faits qu'il y apprenait à une chronologie de son invention et à une philosophie de l'histoire arrangée d'avance. Tout ce qui touchait aux doctrines religieuses, aux œuvres littéraires, à la législation de l'Inde, sollicitait vivement l'attention de ces écrivains et de ces penseurs; mais les travaux purement grammaticaux jouissaient auprès d'eux d'une estime médiocre. On regardait l'étude du sanscrit qui , il faut le dire, était alors rebutante et hérissée de difficultés, comme une initiation pénible, quoique nécessaire, à des spéculations plus relevées. Par la rigueur et la sagesse de son intelligence, plus portée à l'observation qu'aux systèmes, par son indépendance d'esprit, qui ne s'en rapportait à personne et ne se prononçait que sur les faits constatés, par la préférence qui l'entraînait aux recherches grammaticales, le jeune et modeste philologue qui, en 1812, arrivait à Paris, formait un contraste frappant avec ces savants qui représentent, dans l'histoire

' Article sur la grammaire de Wilkins , dans le Moniteur du 26 mai 1810.

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des études sanscrites, l'âge de foi et d'enthousiasme. Le futur auteur de la Grammaire comparée devait inaugurer une période nouvelle : il apportait avec lui l'esprit d'analyse scientifique.

M. Bopp passa quatre années à Paris, de 1812a 1816, s'adonnant, en même temps qu'à l'étude du sanscrit, à celle du persan, de l'arabe et de l'hébreu. Nous trouvons dans son premier ouvrage l'expression de sa reconnaissance envers Silvestre de Sacy, dont il suivit les cours, et envers Langlès qui, outre les collections du Cabinet des manuscrits, mit à sa disposition sa bibliothèque particulière, l'une des plus riches et des mieux composées qu'on pût trouver alors. Plus heureux que ses prédécesseurs, réduits à apprendre les éléments de la langue sanscrite dans des travaux informes, il eut entre les mains les grammaires de Carey1, de Wilkins2 et de Forster3 : le Râmâyana et l'Hitôpadèça de Sérampour, publiés par Carey, furent les premiers textes imprimés qu'il eut à sa disposition. En même temps, il tirait des manuscrits de la Bibliothèque des matériaux pour ses éditions futures. La guerre qui mettait alors aux prises l'Allemagne et la France ne put le distraire de son long et paisible travail : comme un sage de l'Inde transporté à Paris, il était tout entier à ses recherches, et, au milieu de la confusion des événements, il gardait son attention pour les chefsd'œuvre de la poésie sanscrite et pour la série des faits

1 Sérampour, 1806.

2 Londres, 1808. ,

s Calcutta, 1810. — La grammaire de Colebrooke. quoique publiée la première, ne fut connue de M. Bopp cpie plus tard.

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si curieux et si nouveaux qui se découvraient à son esprit.

Le premier résultat de son séjour de quatre ans à Paris fut cette publication dont l'Allemagne se prépare à célébrer comme un jour de fête le cinquantième anniversaire. Le livre a pour titre : cr Du système de conjugaison de la langue sanscrite, comparé avec celui des langues grecque, latine, persane et germanique1, -n Cet ouvrage, intéressant à plus d'un titre, mérite bien, en effet, d'être regardé comme faisant époque dans l'histoire de la linguistique. Nous nous y arrêterons quelques moments, pour examiner les nouveautés qu'il renferme.

Ce qui fait l'originalité du premier livre de M. Bopp, ce n'est pas d'avoir présenté le sanscrit comme une langue de même famille que le grec, le latin, le persan et le gothique, ni même d'avoir exactement défini la nature et le degré de parenté qui unit l'idiome asiatique aux langues de l'Europe. C'était là une découverte faite depuis longtemps. L'affinité du sanscrit et de nos langues de l'Occident est si évidente, elle s'étend à un si grand nombre de mots et à tant de formes grammaticales , qu'elle avait frappé les yeux des premiers hommes instruits qui avaient entre-

1 Francfort-sur-le-Mein, 1816. La préface, qui est de Windischmann , est datée du 1G mai 1816. Le 16 mai 1866, une fondation, qui portera le nom de M. Bopp et à laquelle concourent ses disciples et ses admirateurs de tous pays, sera constituée à Berlin pour l'encouragement des travaux de philologie comparative.

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pris, l'étude de la littérature indienne. L'idée d'une parenté reliant les idiomes de l'Europe à celui de l'Inde ne pouvait guère manquer de se présenter à l'esprit d'un observateur érudit et attentif1. On attribue d'ordinaire à William Jones l'honneur d'avoir, le premier, mis en lumière ce fait qui est devenu l'axiome fondamental de la philologie indo-européenne. Mais vingt ans avant Jones et avant l'Institut de Calcutta, le même fait avait déjà été publiquement exposé à Paris. Il y aura bientôt un siècle que l'Académie des inscriptions et belles-lettres a été saisie de la question.

L'abbé Barthélémy s'était adressé, en 1763, à un jésuite français, le P. Cœurdoux, depuis longtemps établi à Pondichéry, pour lui demander une grammaire et un dictionnaire de la langue sanscrite. Il le priait en même temps de lui donner divers renseignements sur l'histoire et la littérature de l'Inde. En répondant en 1767 au savant helléniste, le P. Cœurdoux joignit à sa lettre une sorte de mémoire intitulé : rr Question proposée à M. l'abbé cr Barthélémy et aux autres membres de l'Académie des « belles-lettres et inscriptions, v Cette question est conçue ainsi : «D'où vient que dans la langue samscroutane il se cr trouve un grand nombre de mots qui lui sont communs «avec le latin et le grec, et surtout avec le latin2?-) A

1 On sait que les ressemblances de l'allemand et du persan ont été observées de bonne heure; mais on les expliquait par des conjectures aujourd'hui abandonnées. Il est constaté à présent que ces analogies proviennent de la parenté générale qui unit tous les idiomes indo-européens, et que les langues germaniques n'ont pas avec le persan ou avec le zend une affinité plus étroite qu'avec le sanscrit.

2 Le missionnaire ajoutait ces derniers mots pour prévenir une objection

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l'appui de son assertion, le P. Cœurdoux donnait quatre listes de mots et de formes grammaticales1. Il remarque que l'augment syllabique, le duel, Va privatif se trouvent en sanscrit comme en grec. Pour justifier quelques-uns de ses rapprochements, il donne des indications sur la prononciation des lettres indiennes : ainsi aham ne ressemble pas, à première vue, à ego; mais il faut observer que le A sanscrit est une lettre gutturale ayant un son analogue à celui du g. Le c de catur répond au q de quatuor. Résolvant enfin lui-même la question qu'il posait à l'Académie, il réfute par d'excellentes raisons toutes les explications qu'on pourrait avancer en se fondant sur des relations de commerce ou sur des communications scientifiques, et il conclut à la parenté originaire des Indous, des Grecs et des Latins2. Dans une lettre subséquente, il ajoute qu'il a trouvé d'autres identités entre le sanscrit, l'allemand et l'esclavon.

Nul doute que si l'Académie, en 1768, eût possédé un philologue éminent comme Fréret3, cette communication

qu'on ne devait pas manquer de lui opposer, celle d'un emprunt fait aux royaumes grecs fondés dans le voisinage de l'Inde.

1 II rapproche, par exemple, dânam de donum, dattam de datum, vira de virlus , vidiiavâ de vidua, agni de ignis, nava de novus, diras de dies , madhya de médias, antara de inter, janitrî de génitrice. Il met le présent de l'indicatif et le potentiel du verbe asmi en regard de elfit et de sim. Il compare les pronoms personnels et interrogatifs en sanscrit, en grec et en latin. Il rapproche enfin les noms de nombre dans les trois langues.

2 Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , t. XLIX , p. 6/17-697.

3 Voyez, par exemple, aux tomes XVIII et XXI de l'Histoire de l'Académie des Inscriptions , l'analyse de deux mémoires de Fréret intitidés : Vues générales sur l'origine et le mélange des anciennes nations et Observations gé-

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ne fût pas restée stérile. Malheureusement l'abbé Barthélémy s'en remit sur Anquetil-Duperron du soin de répondre au missionnaire. Le traducteur du Zend-Avesta poussait jusqu'à la passion le goût des recherches historiques; mais il n'avait aucun penchant pour les spéculations purement grammaticales, et les rapprochements d'idiome à idiome, comme ceux que proposait le P. Cœurdoux, lui inspiraient une invincible défiance. Persuadé que les analogies signalées étaient chimériques ou provenaient du contact des Grecs, il laissa tomber ce sujet de discussion pour entretenir son correspondant des questions qui lui tenaient à cœur. Le peu d'empressement qu'il mit à publier les lettres du missionnaire les empêcha d'avoir sur d'autres l'effet qu'elles n'avaient pas produit sur luimême. Lues devant l'Académie en 1768, elles ne furent imprimées qu'en 1808, après la mort d' Anquetil-Duperron, à la suite d'un de ses mémoires. Dans l'intervalle, les études sanscrites avaient été constituées et la question soumise par le P. Gœurdoux à l'Académie des Inscriptions posée par d'autres devant le public.

rr La langue sanscrite, disait William Jones en 1786 dans crun de ses discours à la Société de Calcutta1, quelle que cr soit son antiquité, est d'une structure merveilleuse; plus « parfaite que la langue grecque, plus abondante que la rr langue latine, d'une culture plus raffinée que l'une et w l'autre , elle a néanmoins avec toutes les deux une parenté

nérales sur V origine et sur l'ancienne histoire des premiers habitants de la Grèce. Dans ces mémoires, le pénétrant critique essaye déjà la méthode et pressent quelques-unes des découvertes de la linguistique moderne. 1 Recherches asiatiques, t. 1, p. kii.

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rosi étroite, tant pour les racines verbales que pour les reformes grammaticales, que cette parenté ne saurait être ce attribuée au hasard. Aucun philologue, après avoir exact miné ces trois idiomes, ne pourra s'empêcher de reconcc naître qu'ils sont dérivés de quelque source commune, ce qui peut-être n'existe plus. Il y a une raison du même ce genre, quoique peut-être moins évidente, pour supposer ce que le gothique et le celtique, bien que mélangés avec ce un idiome entièrement différent, ont eu la même orieegine que le sanscrit; et l'ancien persan pourrait être ce ajouté à cette famille, si c'était ici le lieu d'élever une ce discussion sur les antiquités de la Perse, n

Sauf la supposition d'un mélange qui aurait eu lieu pour le gothique et pour le celtique, le principe de la parenté des langues indo-européennes est très-bien exprimé dans les paroles de William Jones. Il est intéressant, en outre, de remarquer que., dès le début des études indiennes, le sanscrit est présenté comme la langue sœur et non comme la langue mère des idiomes de l'Europe. Presque en même temps que W. Jones, un missionnaire, Allemand d'origine, qui avait longtemps séjourné dans l'Inde, le P. Paulin de Saint -Barthélémy, publiait à Rome des traités où il démontrait, par des exemples nombreux et généralement bien choisis, l'affinité du sanscrit, du zend, du latin et de l'allemand. La même idée se retrouve enfin dans le livre de Frédéric Schlegel dont nous avons déjà parlé, où elle sert de support à une vaste construction historique.

Mais si l'on avait déjà fait des rapprochements entre

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ies divers idiomes indo-européens, personne ne s'était encore avisé que ces comparaisons pouvaient fournir les matériaux d'une histoire des langues ainsi mises en parallèle. On donnait bien les preuves de la parenté du sanscrit et des idiomes de l'Europe; mais ce point une fois démontré, on semblait croire que le grammairien était au bout de sa tâche et qu'il devait céder la parole à l'historien et à l'ethnologiste. La pensée du livre de M. Bopp est tout autre : il ne se propose pas de prouver la communauté d'origine du sanscrit et des langues européennes; c'est là le fait qui sert de point de départ et non de conclusion à son travail. Mais il observe les modifications éprouvées par ces langues identiques à leur origine, et il montre l'action des lois qui ont fait prendre à des idiomes sortis du même berceau des formes aussi diverses que le sanscrit, le grec, le latin, le gothique et le persan. A la différence de ses devanciers, M. Bopp ne quitte pas le terrain de la grammaire; mais il nous apprend qu'à côté de l'histoire proprement dite il y a une histoire des langues qui peut être étudiée pour elle-même et qui porte avec elle ses enseignements et sa philosophie. C'est pour avoir eu cette idée féconde, qu'on chercherait vainement dans les livres de ses prédécesseurs, que la philologie comparative a reconnu dans M. Bopp, et non dans William Jones ou dans Frédéric Schlegel, son premier maître et son fondateur.

Par une conséquence naturelle, l'analyse de M. Bopp est bien autrement pénétrante que celle de ses devanciers. Il y a entre le sanscrit et les langues de l'Europe des ressemblances qui se découvrent à première vue et qui

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frappent tous les yeux; il en est d'autres plus cachées, quoique non moins certaines, qui ont besoin, pour être reconnues, d'une étude plus délicate et d'observations multipliées. Ceux qui voyaient dans l'unité de la famille indo-européenne un fait qu'il appartenait au linguiste de démontrer, mais dont les conséquences devaient se développer ailleurs qu'en grammaire, pouvaient se contenter des analogies évidentes. Mais M. Bopp, pour qui chaque modification faite au type de la langue primitive était comme un événement h part dans l'histoire qu'il composait, devait approfondir les recherches, mettre au jour les analogies secrètes et raviver les traits de ressemblance effacés par le temps. Si ses rapprochements surpassent en clairvoyance et en justesse tout ce qui avait été essayé jusqu'alors, il ne faut donc pas seulement en faire honneur à la pénétration et à la rectitude de son esprit. La supériorité de l'exécution vient chez lui de la supériorité du dessein : la même vue de génie qui lui a montré un but qu'avant lui on ne soupçonnait pas, lui a fait trouver des instruments plus parfaits pour y atteindre.

Le livre de M. Bopp renfermait une autre nouveauté, non moins importante : pour la première fois un ouvrage de grammaire se proposait l'explication des flexions. Ces lettres et ces syllabes qui servent à distinguer les cas et les nombres dans les noms, à marquer les nombres, les personnes, les temps, les voix et les modes dans les verbes, avaient toujours été considérées comme la partie la plus énigmatique des langues. Tous les grammairiens

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les avaient énumérées : aucun n'avait osé se prononcer sur leur origine1.

Fort récemment, Frédéric Schlegel, dans son livre a Sur la langue et la sagesse des Indous», avait émis à ce sujet une théorie singulière, que M. Bopp a expressément contestée plusieurs fois2, et que contredisent les observations de toute sa vie. Il ne sera donc pas inutile d'en dire ici quelques mots. L'hypothèse de Schlegel, qui se rattachait dans sa pensée à un ensemble de vues aujourd'hui discréditées, n'a pas d'ailleurs entièrement disparu. Elle se retrouve, avec toute sorte d'atténuations et de restrictions, dans beaucoup d'excellents esprits qui ne songent pas à en tirer les mêmes conséquences et qui ne se doutent peutêtre pas où ils l'ont prise.

Selon Schlegel, les flexions n'ont aucune signification par elles-mêmes et n'ont pas eu d'existence indépendante. Elles ne servent et n'ont jamais servi qu'à modifier les racines, c'est-à-dire la partie vraiment significative de la langue. D'où proviennent ces syllabes, ces lettres additionnelles si précieuses dans le discours? elles sont le produit immédiat et spontané de l'intelligence humaine. En

1 II faut excepter le seul Adelung, qui. dans son Mitbridate (I, p. xxvm et suiv.) , propose sur la nature et sur l'origine des flexions des vues pleines de sens et de justesse. Mais il eût été en peine de les démontrer sur le grec ou sur le latin. Même après la publication du premier ouvrage de M. Bopp, Ph. Buttmann, dans son Lexilogvs (1818), déclare quil est obligé de laisser les flexions en debors de ses recbercbes, et Jacob Grimm, en 1822, dans la seconde édition de sa Grammaire allemande (I, p. 835), dit que les signes casuels sont pour lui crun élément mystérieux » dont il renonce à découvrir la provenance.

2 Vovez surtout Grammaire comparer. $ 108.

ÎNTKODUCTIOM. uni

même temps que l'homme a créé des racines pour exprimer ses conceptions, il a inventé des éléments formatifs, des modifications accessoires, pour indiquer les relations que ses idées ont entre elles et pour marquer les nuances dont elles sont susceptibles. Le vocabulaire et la grammaire ont été coulés d'un même jet. Dès sa première apparition, le langage fut aussi complet que la pensée humaine qu'il représente. Une telle création peut nous sembler surprenante et même impossible aujourd'hui. Mais l'homme, à son origine, n'était pas l'être inculte et borné que nous dépeint une philosophie superficielle. Doué d'organes d'une extrême finesse, il était sensible à la signification primordiale des sons, à la valeur naturelle des lettres et des syllabes. Grâce à une sorte de coup d'œil divinateur, il trouvait sans tâtonnement le rapport exact entre le son et l'idée : l'homme d'aujourd'hui, avec ses facultés oblitérées, ne saurait expliquer cette relation entre le signe et la chose signifiée qu'une intuition infaillible faisait apercevoir à nos ancêtres. D'ailleurs, poursuit Schlegel, toutes les races n'ont pas été pourvues au même degré de cette faculté créatrice. Il y a des langues qui se sont formées par la juxtaposition de racines significatives, invariables et inanimées, le chinois, par exemple, ou les langues de l'Amérique, ou encore les langues sémitiques; ces idiomes sont régis par des lois purement extérieures et mécaniques. Ils ne sont pas incapables, toutefois, d'un certain développement : ainsi l'arabe, en adjoignant, sous la forme d'aflixes, des particules à la racine, se rapproche jusqu'à un certain point des langues indo-européennes. Mais ce sont ces dernières seules qui méritent véritable-

xxiv INTRODUCTION.

ment le nom de langues à llexions; elles sont les seules, continue l'auteur dans son langage figuré, qu'il semble parfois prendre à la lettre , où la racine est un germe vivant, qui croît, s'épanouit et se ramifie comme les produits organiques de la nature. Aussi les langues indoeuropéennes ont-elles atteint la perfection dès le premier jour, et leur histoire n'est-elle que celle d'une longue et inévitable décadence'.

Quand on examine de près celte théorie, on voit qu'elle tient de la façon la plus intime au symbolisme de Creuzer. Le professeur de Heidelberg appuyait aussi ses explications sur cette faculté d'intuition dont l'homme était doué à l'origine, et qui lui révélait des rapports mystérieux entre les idées et les signes; il parlait des dieux, des mythes, des emblèmes, dans les mêmes termes que Schlegel des formes grammaticales : tous deux se référaient à une éducation mystérieuse que le genre humain, ou du moins une portion privilégiée de la famille humaine, aurait reçue dans son enfance. Aux assertions de Creuzer, Schlegel apportait le secours de sa connaissance récente de l'Inde. Après les études qui venaient de le conduire jusqu'au berceau de la race, le doute, assurait-il, n'était plus possible : la perfection de l'idiome, non moins que la majesté de la poésie et la grandeur des systèmes philosophiques, attestait que les ancêtres des Indous avaient été éclairés d'une <x sagesses particulière2.

A ces idées qui ne manquaient pas d'une certaine apparence de profondeur, M. Bopp se contenta u"opposer

1 Ouvrage cité, p. kk et suiv.

2 De là le titre de l'ouvrage de Schlegel.

INTRODUCTION. ixv

quelques faits aussi simples qu'incontestables. Il avait choisi pour sujet de son premier travail la conjugaison du verbe, c'est-à-dire l'une des parties de la grammaire où l'on peut le plus clairement découvrir la vraie nature des flexions. Il montra d'abord que les désinences personnelles des verbes sont des pronoms personnels ajoutés à la racine verbale, ce Si la langue, dit-il, a employé, avec le génie prévoyant qui lui est propre, des signes simples pour recr présenter les idées simples des personnes, et si nous revoyons que les mêmes notions sont représentées de la ce même manière dans les verbes et dans les pronoms, il <r s'ensuit que la lettre avait à l'origine une signification cret qu'elle y est restée fidèle. S'il y a eu autrefois une ce raison pour que mdm signifiât ce moi n et pour que tam ce signifiât celui -n, c'est sans aucun doute la même raison eequi fait que bhavd-mi signifie ce je suisn et que bhava-ti ce signifie ce il est*. Du moment que la langue marquait celés personnes dans le verbe en joignant extérieurement ce des lettres à la racine, elle n'en pouvait légitimement ce choisir d'autres que celles qui, depuis l'origine du lance gage, représentaient l'idée de ces personnes1. ■»

Il fait voir de même que la lettre s, qui, en sanscrit comme en grec, figure à l'aoriste et au futur des verbes, provient de l'adjonction du verbe auxiliaire as ce être -n à la racine verbale : f/.a^-seT-0-piou , ok-écr-w renferment la même syllabe sa- qui se trouve dans è<r-{iév, èa-ri'1. Les futurs et les imparfaits latins comme ama-bam, ama-bo, contiennent également un auxiliaire, le même qui se trouve

1 Système de conjugaison de la langue sanscrite, p. îhj.

* Ouvrage cité, p. 6C>. Cf. la Grammaire comparée , § 048 et suiv.

mi INTRODUCTION.

dans le futur anglo-saxon en beo, bys, byth; c'est la racine bhû crêtren, qui, à l'état indépendant, a donné au latin le parfait fui et à l'allemand le présent ich bin, du bisl1.

Par ces exemples et par beaucoup d'autres du même genre, il montre que les flexions sont d'anciennes racines qui ont eu leur voleur propre et leur existence individuelle , et qu'en se combinant avec la racine verbale elles ont produit le mécanisme de la conjugaison. On ne saurait priser trop haut l'importance de ces observations. La théorie de Schlegel ouvrait une porte au mysticisme; elle contenait des conséquences qui n'intéressaient pas moins l'histoire que la grammaire, car elle tendait à prouver que l'homme, à son origine, avait des facultés autres qu'aujourd'hui, et qu'il a produit des œuvres qui échappent à l'analyse scientifique. C'est un des grands mérites de M. Bopp d'avoir combattu cette hypothèse toutes les fois qu'il la rencontrée et d'avoir accumulé preuve sur preuve pour l'écarter des études grammaticales.

La troisième et dernière nouveauté que nous voulons relever dans l'ouvrage qui nous occupe, c'est l'indépendance que, dès ses premiers pas, M. Bopp revendique pour la philologie comparative, en regard des grammaires particulières qui donnent les règles de chaque langue. Avant lui, on s'en était tenu, pour l'explication des formes sanscrites, aux anciens grammairiens de l'Inde. Colebrooke résume Pânini; Garey et Wilkins transportent dans leurs livres les procédés grammaticaux qui sont en usage

1 I*. t)H. Cf. la Grammaire comparée, % 59f>.

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