‹ Introduction à la lecture de Nonius MarcellusChapitre 4 sur 5 · Mercier écrit obliiescanty mais il corrige · texte numérisé non relu

Mercier écrit obliiescanty mais il corrige

tous les manuscrits du monde, de quelque âge qu'ils soient, ne réussiraient pas à autoriser Gains CuriOy attribué à Salluste (p. 280, v. Dicere) par les copies modernisées de Nonius.

Le texte de notre auteur présente des fautes de granmiaire de la dernière gravité. Ainsi, il prétend que les ablatifs suivants : n Multis annis

mventum est... Non amplius duobus millibus, )> sont des datifs (p. 526 et 499). Il voit un nominatif dans les locutions : « Ea quse fuisti inscius (p. 501), Nostri nosmet pœnitet (ibid.), Saxumque undis immane minatur (p. 502). »

Les barbarismes font pendant aux solécismes. Dividiœ est un mot de Tancienne langue fort connu; mais Dividœ, dissensiones (p. 101), n'est pas latin. Un mot qui l'est encore moins, c'est le participe collegittis *, prêté à Cicéron, au lieu de collecttis (p. 185, v. Vastities). Les éditeurs qui prêchent le respect des manuscrits, et qui, comme Mercier, corrigent ici une énormité, d'après Cicéron, sans faire aucune remarque, manquent aux règles de la critique *. Gomment le lecteur appréciera-t-il la valeur des manuscrits, si l'on dissimule les fautes les plus choquantes?

P. 187, V. Vulga. Ce mot n'est pas latin; c'est Bulga, qui signifie « capacité, poche, bourse. » Nonius cite Bulga à son ordre alphabétique dans le même chapitre, p. 78. S'il plaisait à quelqu'un de conserver les deux mots, nous lui objecterions qu'ils sont expliqués de même, et dé plus, que chacun des articles ofTre la même locution de Varron dans deux exemples différents : in bulgam (et vulgam) addere, empocher. Les éditeurs auraient dû rectifier les mss. dans la seconde citation. Les savants ont plus d'une fois signalé la faute, et Vulga n'est pas admis dans les Lexiques. Gerlach a introduit Bulga dans son édition de Luoihus. Je regrette que Corpet ait maintenu Vulga dans la sienne, persuadé qu'il étai^ que Nonius avait écrit ainsi,

5° Les règles de la métrique, comme celles de la grammaire, non-seulement autorisent, mais imposent certaines corrections.

P. 3, V. Hostimentum. Plante :

Par pari hostimentum datum est : opéra pro pecunia.

Ce vers, donné ainsi parles manuscrits de Nonius, introduit un iambe dans un trochaïque, ce qui est de toute impossibilité. La rectification serait facile quand même on n'aurait pas le secours de l'original. Plaute a écrit :

Par pari datum hostimentum est.

1. Une chose remarquable, c'est que les peuples retombés dans l'ignorance simplifient la langue, comme font les enfants, en suivant les lois de Panalog^e, et en laissant là les exceptions. Ainsi l'italien veduto a remplacé vùuSy et receptus a disparu pour rkevuto,

2. Quand je fais ce reproche à Mercier, je reconnais qu'il imitait tous les savants de son temps, (|ui dédaignaient de transcrire des erreurs évidentes.

P. 97, y. Depoculassere. On lit ici deux vers de Lucilius, dont le second n'est pas sur ses pieds :

Decalanticare, eburno spécule depeculassere.

Ce dernier mot est fautif, parce qu'il devrait faire deux dactyks, outre qu'il n'offre pas de sens. D'ailleurs il ne répond pas à rintention'du poëte, qui continue pendant deux vers des jeux de mots analogues au premier {depoculassere , depoculum). Le substantif speculo enireâne despeculassere *, qui a la quantité voulue.

P. 123. Nonius cite ce vers d'Attius :

Fateor; sed sœpe ignavit fortem in spe exspectatio.

L'étude de ce texte doit porter sur deux points, la grammaire et la métrique. Qu'est-ce que ce mot ignavit^ donné partout sans variante? Le verbe ignavire? Mais cela serait contraire à l'analogie : gnavus ou . navm^ navare emporte ignavare pour ignavus. Il est à remarquer que cet exemple est répété à la page 126, et que les mss. ont ignabat, l'équivalent de ignavat, où l'on voit un second a, qui révèle la trace de la vraie leçon. Maintenant, si l'on scande le vers (vers trochaïque septénaire, un mètre fort commun), on trouve qu'il manque une syllabe dans le premier hémistiche. Ignavavit remédie à ce défaut.

P. 207, V. Gelu.... Afranius :

Quis tu es ventoso in loco ^

Soleatus, intempesta noctu, sub dio, Aperto capite, silices quum fîndit gelus?

Ces vers, très-bien tournés, sont déparés par une faute de quantité, divo dans les mss., (fto.dans Mercier. Il n'est pas difficile d'apercevoir la vraie leçon «wô Jove sous cette substitution prosaïque. Horace vous revient en mémoire :

Manet sub Jove frigido.

P. 199, V. Calx. Varro :

Nemini Fortuna currum, a carcere emissum intimo, Labi inoffensum p;Br âfequor, candidum ad calcem, sinit.

Dans ces deux vers excellents, les savants ont rectifié la construction prosaïque des manuscrits : « a carcere intimo missum. » P. 226, V. Servitus. Attius :

Scibam hanc mihi supremam lucem, et servitii fînem dari.

Ce vers a été restitué ainsi, contre l'autorité des manuscrits, qui donnent servitutis. Ici l'origine de la faute est évidente : le copiste a négligé

1. Les mots forgés de la sorte abondent en français : désaigrir dans Du Bellay, déniaiser dans Voiture et^La Fontaine, désenamouré et se désattrister dans Molière, décasquer, décm" rosser dans Voltaire, etc.

d'introduire le titre d'article Servitm, puis le mot neutre Servitiuni, qui, dans l'intention du chapitre, doit faire pendant à Servitus.

6° Au point où nous sommes parvenu, le champ devient infini. La conjecture Denferme d'inmienses trésors ; mais l'on ne trouve pas à volonté des rectifications vraisemhlables, quelquefois certaines, et, qui pis est, au lieu de l'or^ on peut prendre le fumier. Les solides qualités du philologue augmentent les bonnes chances du chercheur. Il doit posséder la connaissance des langues latine et grecque, des deux littératures, de la métrique, de l'histoire, de la paléographie, et outre cela, une qualité précieuse, que la constance du travail ne saurait donner, lé goût. Les heureuses inspirations, quand elles sont fréquentes et obtiennent d'emblée l'assentiment général, sont le privilège des savants de premier ordre. Mais le goût pose des limites à la conjecture :

Et, quae desperat tractata nitescere posse, relinquit.

Au contraire, il y a des gens que rien n'arrête, et qui veulent résoudre tous les problèmes 'sans en observer les données. En cela, comme dans le reste, il y a les bons et les mauvais ouvriers.

Je n'ai pu me proposer, dans cette courte Introduction, de produire les précieuses trouvailles des savants qui ont étudié, discuté et corrigé le texte de Nonius. Le\irs conjectures qui méritaient d'être connues ont été rapportées dans mes notes ; mais elles l'ont été sans les arguments sur lesquels souvent ils les ont appuyées. Un choix de ces courtes dissertations (comme en présentent les éditions Variorum), fournies surtout par les savants du seizième siècle, et en première hgne par Mercier, dont le commentaire atteste le savoir, le jugement, et une rare habileté pour tirer sans violence des manuscrits la vérité qui était cachée bien près, serait une juste récompense pour d'infatigables travailleurs , dont on n'étudie plus guère les ouvrages, souvent volumineux, en même temps qu'une précieuse leçon pour les jeunes gens qu'une noble émulation attirerait vers cette carrière. Il y a là aussi une ancienne gloire de la France, qu'il ne faut ni oublier, ni dédaigner. J'aime à croire à ce réveil de la philologie latine.

Après tous les changements introduits depuis près de quatre siècles dans le texte de Nonius, il m'a paru en réclamer encore de nombreux. Qu'il me soit permis de réunir ici quelques-unes de mes conjectures. On les trouvera indiquées, mais seulement au prix d'une lecture réfléchie; car je n'appelle pas sur elles l'attention, et là elles sont dépourvues des raisons qui peuvent les justifier. Quelle que soit la valeur que l'on donne à ces conjectures, cette question est secondaire : on n'oubliera pas les bases solides que j'ai fournies précédemment à la critique.

gUELgUES CONJECTURES NOUVELLES.

P. 19'2. « Araneœ et femininî sunt generis... Ennius : Buxus araneœ. » Telle est la vulgate, éditée sans note, et reproduite par les collecteurs de fragments, par Hessel et. récemment encore par M. Vahlen. Cette unanimité ne suffît pas à nous faire comprendre quel rapport il peut y avoir entre le buis etTaraignée. lime paraît certain qu'il faut lire bussus (arch. pour byssus), synonyme poétique de tela.

P. 77, V. Arci, Varro de Vita Pop. Romani : « Quod arci, quos summo opère fecerat, fessi pondère, diu facti, celeriter corruissent. »

On voit dans cette phrase un participe dénué de sens, qui n'a pas été signalé ; car il ne faut pas perdre de vue que, si un grand nombre dé fautes ont été discutées et souvent corrigées dans le texte de Nonius, elles l'ont été au hasard des lectures, ou par suite de la célébrité d'un fragment. Mais lire le grammairien en entier, et ^chercher à . se rendre compte dç toutes les difficultés qu'il renferme, est un travail que Mercier seul avait entrepris et qu'il n'a pas achevé. Il se trouvait ici un mot rare, et non compris du copiste, « fessi pondère [et] diffracti. » Bien entendu, Vf n'était pas redoublée.

P. 245. « Aura est ventorum. Virg., Georg., lib. IV :

At illi Dulbis compositis spiravit crinibus aura.

Idem, iEneid., lib. VI [204] :

Discolor unde auri par ramos aura refulsit.

— Aura^ adactus. Varro, etc. »

Les lacunes dans les textes des auteurs cités par Nonius sont frappantes et incontestables. Qui oserait dire qu'il n'en existe pas ailleurs? Mais celleslà sont souvent difficiles à découvrir. Ici l'article de Nonius comprend à peu près tous les sens du mot Aura; mais les changements d'interprétations ne sont pas indiqués. Dès le début, il manque évidenmient quelque chose : ce devait être le sens le plus général : « Aura est ventorum [spiritus], )) avec ou sans exemple; car Nonius s'abstient souvent de produire des autorités pour la signification la plus ordinaire. Le premier exemple donné se réfère à un autre sens, qui est celui de odor. Ce sens est bien connu. On peut ajouter à l'exemple de Virgile celui de Stace (Theb. IV, 417) :

Visceribus laceris et odori sulphuris aura.

Le vers suivant ne se rapporte ni au sens de vent^ ni à celui d'odeur, mais à celui de lumière^ éclat. La chose est évidente, et Sérvius lui-même change notre conjecture en certitude, puisque dans ce vers il interprète

aura par splendor^ interprétation qui est aussi dans Priscîen, p. 1278. De telles omissions, qui ne sont jamais signalées dans les remarques des savants, laissent dans le texte de Nonius des interprétations fausses, qu'on met injustement sur le compte du grammairien. P. 482. Callet illam rem, pro iUa re. Pomponius Pictoribus :

Himm ni hœc Marsa est : in colubras callet canticalum.

Ce vers n'a pas attiré l'attention des savants. Un seul ms. ancien donne canticulum, reproduit par les éditeurs ; mais tous les autres ont canticulam^ ce qui mérite réflexion. Le mètre a embarrassé. Bothe rejette d'une manière bien improbable canticulum au vers suivant ; M. Ribbeck a bien vu que le vers était un septénaire trochaïque : il a indiqué à la fm une lacune (qui serait d'un iambe). C'est là une omission que certainement Nonius n'aurait pas faite, mais que les copistes ont pu faire. Le féminih canticulanij qui n'est pas un mot latin, a été pour moi une limiière : j'ai cherché un mot féminin qui s'en rapprochât, et j'ai trouvé sans grande difficulté cantiunculam^ autorisé par Cicéron (Finib. V, 18) : « Si cantiunculis tantus vir irretitus teneretur. » Avec ce mot, le vers marche parfaitement. En dépouillant les observations de Passerat, j'ai vu avec grand plaisir que je m'étais rencontré avec lui.

La formule mirum ni était fréquente dans les Comiques. On la trouve dans un passage de Novius, cité par Cicéron (de Orat. II, 69), dont j'avais pris note parce que je le voyais divisé en deux vers dans les éditions :

Quid ploras, pater ?

— Mirum ni cantem ! condemnatus sum.

Malgré l'autorité de M. Ribbeck, qui suppose après cantem une lacune d'un mot, afin d'obtenir un iambique trimètre, je trouve beaucoup plus simple de voir ici, comme dans le vers de Pomponius, un septénaire : Quid ploras, pater? — Mirum ni cantem! condemnatu'sum.

P. 257. Calx est finis. Virg. lib, V :

Calcemque terit jam calce Diores.

Il n'est pas rare que Nonius reproduise le même mot dans deux chapitres, l'envisageant chaque fois sous un jour différent. Ainsi Calx a déjà figuré p. 199 pour le genre ; il est cité ici pour la signification. Mais cette seconde citation est incomplète et très-fautive : elle attribue au mot de l'exemple un sens qu'il n'a pas, et la traduction indiquée n'est justifiée par aucun exemple. Il est évident que la première définition se rapporte à la ligne tracée avec du blanc au bout de la carrière. Deux exemples de ce sens sont donnés p. 199. Pour l'autre signification, nous lisons au même endroit, avec une remarque ayant trait au genre : Calx est generis feminini. yirgil.,lib. XI:

Ferrata calce fatigat.

Par suite de ces simples observations, j'ai rétabli en partie le passage dont je m'occupe ici :

[Calx^ extrema pars pedum terrse proxima.] Yirgilius, lib. Y [324] :

Galcemqae terit jam calce Diores.

— Calx est finis. Lucîlius Satyrarum lib. VII : Hocestcum...

J'ai introduit, d'après quatre bons manuscrits, le second sens (nécessaire dans ce chapitre) avec un exemple incomplet, deux choses omises dans les éditions. Quant à l'explication du conunencement, je la dois à Nonius lui-même, qui traite encore de ce mot p. 29 : a Nam siûit calces extrema pars pedum terrse proxima. Virg., lib. V :

Ecce volât, calcemque terit jam calce Diores. »

P. 196. « Chartam generis feminini. — Masculini. Lucilius, lib. XXVII : Nec sic ubi Grœci, ubi mine Socratici charti, quidquid quœritis, perimus.» Ce passage est embarrassant pour la grammaire, pour la métrique, pour le sens. Je ne me flatte pas de l'avoir rétabli, mais je puis corriger la faute capitale. Que dit le grammairien ? Qu'il y a deux déclinaisons latines, charta et chartus? Nullement : ce dernier mot serait par trop barbare. Il dit que charta, le seul qu'il cite, est du féminin et du masculin. Il ne parle nullement de charti, mais cette fausse con^îlusion a été tirée par les copistes, qui avaient sous les yeux des textes portant charte, d'autant plus facilement que charti rimait avec Grœci et Socratici. L'ancienne langue avait conservé le genre du mot grec, ô y[i^Tf[ç. Il faut donc lire Socratici chartœ.

Pour le reste, la vraie leçon est à trouver. Nec sic ubi, donné au commencement par les mss. et les éditions, fait un vers trop long; il en est de même de Nescis conjecturé par Juste-Lipse. Quidquid, leçon ordinaire, ne présente pas un sens net. Perimus, premier mot du vers suivant, doit être maintenu, changé toutefois en periimus. La variante ou conjecture petimus, donnée par quelques éditions, contrarie le mètre sans apporter de lumière.

Voici comment j'ai édité ce fragment, bien sûr d'avoir satisfait à deux conditions, celles de la grammaire et de la métrique, mais laissant le sens obscur:

Nec si ubi Grœci, ubi nunc Socratici chartœ, Quid? quid quœritis?

Periimus !

Le texte est certainement altéré. C'était aussi l'opinion de Guyet : a Locus depravatus videtur. »

P. 256. Comparare, emere. Terentius Heautontimorumeno : « Discubia aurum et vestem atque alla, quœ opus sunt, comparet. » Telle est la leçon des manuscrits, au Ueu de : u Des qui aurum. » Les anciennes éditions don-

nent : « Argentum dabitùr illi ad nuptîas aurum atque vestem qui comparet. » Junius et Mercier : « Argentum d. i. ut aurum atque alla, quœ opus sunt, comparet. » Cette variété de lecture provient d*une lacune qu'on n'a pas vue : deux exemples de la même pièce, qui ont une grande ressemblance, ont été confondus. Les vers doivent être rétablis comme il suit.

Terentius Heautontinàorumeno [IV, 5, 29] :

Argentum dabitur illi [ad nuptias, Aurum atque vestem quî : tenesne ? — Comparet.

Idem in eadem, V, 8, 15] :

Des qaî aurum, et vestem, atque alia, quae opu' sunt,'comparet.

P. 18, V. Delirare. Lucilius :

Quapropter deliro, et cupide officium fungor ruberum.

Ruberum^ leçon de tous les mss. et de Mercier, a fort embarrassé les savants. Rubetum^ des premières éditions, n'est d'aucun secours. Rude^ rum, donné par Junius, paraît une conjecture; Gerlach, qui l'adopte, tente vainement de l'expliquer. Juste-Lipse propose Iberum^ que Mercier rejette avec raison comme introduisant une fin d'hexamètre dans un vers trochaïque. Dousa voulait tuberum. L'idée de Mercier liberum^ acceptée par Corpet, vaut beaucoup mieux que toutes les précédentes. Cependant la différence avec le texte est considérable : une r ne peut être remplacée par une /; d'ailleurs, comment un mot aussi simple que liberum aurait-il été mal reproduit? Je suis parti de ce principe, que le mot en question devait être un mot rare et non compris des copistes. Suberum m'a paru satisfaire à cette condition, en même temps qu'il substituait une lettre à une lettre presque entièrement semblable. Suber, au génitif pluriel, était peu usité en latin, relativement au singulier. Cependant il y a dans le choix de ce nombre une grande propriété, puisqu'il s'agit non de l'arbre, mais de fragments de liège. Dès lors le vers se traduit avec beaucoup d'unité : « Voilà pourquoi je bats la canàpagne, et je me comporte (et je flotte) comme des morceaux de liège; » ou « Voilà ce qui rend mon esprit flottant, et je suis volontiers comme un bouchon sur l'eau. »

P. 96, V. Domuitionem. Pacuvius Hermiona :

Nam solus Danais hic domuitionem dédit.

Lucilius, lib. XXVI :

Domuitionis cupidi imperium régis paene imminuimus.

L'explication du lemma s'est perdue; car on ne saurait admettre que Nonius, voulant instruire son fils, ait négligé d'expliquer les mots surannés ou même entièrement tombés en désuétude qu'il se proposait de lui apprendre.

Le mot domuitionem^ donné ici, signifle a le retour dans la patrie. »

Mercier n'a pas de note sur cet article, mais il a écrit plusieurs fois domuitionem sur son exemplaire de Junius, que je possède. Junius avait domutionem. C'est une nouvelle preuve que le ms. de Saint- Victor était postérieur à tous les bons mss. que nous connaissons aujourd'hui. Ceux-ci donnent en effet (j'en compte six) domutionem^ forme reproduite par les premières éditions. Le seul ms. de Paris porte Domitionem, avec cette glose à la marge, et de la même main : domo (leg. domom) itionem.

Il y a trente-six ans que j'ai proposé dans mon Thésaurus poeticus la leçon domitionem. Je ne connaissais pas alors les manuscrits, mais je pensais que domu devait perdre la voyelle finale devant t7to, et les exemples poétiques de ce mot, cités ici ou ailleurs, me confirmaient dans cette opinion.

Le premier vers est un excellent iambîque trimëtreavec domitionem; il a une syllabe de trop avec domuitionem. On pourrait dire que nous avons ici une partie d'un vers plus long; mais je ne le crois pas, à cause de nam^ dont la place serait moins naturelle dans le cas supposé.

Le vers de Lucilius nous fournit une preuve plus convaincante, puisque le premier hémistiche du trochaïque septénaire n'est légitime qu'en écrivant :

Domitionis cupidi, imperium.

Nous avons encore deux exemples à notre disposition. Âttius, dans son Astyanax (ap. Non. p. 357, v. Obscenum) :

Desisset^ exercitum Morari, nec me ab domitione arceret^ [cum] obsceno omine.

Il n'y a aucun doute que ce fragment est en vers iambiques octonaires. J'avoue qu'ici avec domuitione le vers serait régulier. Mais ce seul exemple n'annule pas les autres.

Citons encore ce vers ^'un poëte anonyme, rapporté par l'auteur de la Rhétorique à Herennius, III, 21 : '

Jam domitionem reges Atridse parant.

Ce n'est pas là le texte de la plupart des manuscrits, lesquels portent domi ultionem. Mais quelques-uns, suivis par Aide Manuce et Victorius, ont domuitionem. Ce mot, généralement adopté, donne au vers une syllabe de trop.

Quiconque prendra la peine de lire tout ce passage avec un peu d'attention reconnaîtra l'excellence de la lecture domitio. En effet, l'auteur enseigne des moyens mnémoniques dont l'orateur peut tirer bon parti. Si Ton veut se rappeler le commencement de ce vers, dit-il, il faut songer

1. Je donne la leçon des manuscrits, qui fait un vers faux. Les corrections n'offrent rien de certain.

2. Les mss. donnent marceretu. On néglige Vu final, dont j'ai fait cum,

an nom propre Domitius. Comme on ne dit T^asDomuitius, la comparaison emporte damitU). C'est ce qu'a fait ressortir récemment, dans une excellente page (de Re Metric. p. 420), M. Lucien MûUer, et j'avoue que cet argument me paraît irréfutable.

Cependant M. Ribbeck, quoiqu'il eût déjà cité in extenso dans sa première édition le passage du rhéteur, n'a pas été touché de la conclusion de M. Huiler, et dans sa nouvelle édition, il se contente de mentionner la conjecture. Nous en sommes surpris, et nous le sonmies bien davantage de le voir abandonner partout la leçon domuitio pour y substituer, quoi? domum itiOj sans doute pour éviter les vers faux. Mais Nonius, d'après son plan, explique un mot, et n'en explique pas deux : ni domum, ni itio ne présentent la moindre obscurité. Trois ou quatre exemples de titres en deux mots : Infestum habere, In solum (venire), Inpopulum, ne ressemblent nullement à domum itio.

Domitio est un mot rare. Sur quatre exemples d'écrivains de la République, Nonius nous en a conservé trois. Cicéron l'avait peut-être employé dans un passage de la Divination (1, 32), où il est donné par quelques manuscrits; mais l'autre leçon, domum itionem, est généralement admise par les éditeurs. Toutefois Schott (lY, 10) maintient domuitionem, disant que la vulgate est une glose passée dans le texte.

Le mot domuitio ou domitio devait reparaître dans les auteurs de la décadence. ForceUini en cite un exemple d'Apulée (Met. II, sub fine) : tt Titubante vestigio domuitionem capesso. » 11 en indique d'autres exemples du même auteur, parmi lesquels il s'en trouve un que Fulgence (v. Choragium, p. 565 M) avait déjà cité. Le même Fulgence (v. PoUinctoreSj p. 560) rapporte un autre exemple d'un ouvrage perdu d'Apulée, Hermagoras : « Pollinctores funere domuitionem paramus. » -On trouve encore ce vieux mot dans Dictys de Crète (I, 20) : « Tum Ulysses, simulata ex pervicacia Agamemnonis iracundia, ob id domuitionem confirmans. »

Plusieurs glossateurs l'ont enregistré. Nous voyons dans les Gloses de Placide : « Domuitionem, domus (l. domum) reditum. » C'était peut-être là précisément le début de l'article de Nonius : domuitionem n'est autre chose que domum itionem, transformé par l'omission d'une abréviation. Les gloses de Philoxène présentent cela de remarquable qu'elles ont conservé la vraie leçon : Domitione[m], iTcavoSov. Papias n'a pas donné ce mot.

Quelques-uns trouveront peut-être que c'est beaucoup insister pour arriver à un mince résultat. Mais la vérité n'est jamais à dédaigner. Souvent d'excellentes conjectures ont été compromises parce qu'elles n'ont pas été suffîsanmient défendues, et l'on éternise le doute pour n'avoir pas montré le chemin qui nous avait conduits à telle conclusion. J'ose croire que, si un critique de la valeur de M. Ribbeck avait eu devant les yeux les faits

et les inductions que je viens de grouper, il n'aurait pas refusé de suivre M. Lucien MûUer.

On lit dans le lexique de Forcellini domuitio; quant à domutio, qui n'avait alors que Tautorité des anciennes éditions, il est à peine indiqué. Le lexique de M. Freund, qui est le plus récent, ne reconnaît que domwîrto.

J'espère que dorénavant les dictionnaires abandonneront une fausse leçon. L'article sera plus exact, et en même temps plus court : il n'y aura plus à discuter.

P. 100. « Duodevicesimo, ita ut duodecimo. » Telle est la vulgate, répétée ensuite dans deux exemples. On lit dans Aulu-Gelle*, traitant du même sujet, duo et vicesimo. C'est ce que donnent encore les dernières éditions. Il s'agit bien du même archaïsme, puisque les deux grammairiens citent le même exemple de Varron. Si l'un produit un autre passage, tiré de Fabius Pictor, et l'autre un passage de Caton, ils montrent ainsi leur individualité.

Le cadre d'Aulu-Gelle diffère entièrement de celui de Nonius. Rien ne nous guide pour retrouver la leçon correcte du premier grammairien ; mais nous savons par la place de l'article dans Nonius (livre II) que la manière de parler dont il est question était tombée en désuétude : voilà pourquoi cet adjectif méritait une explication. Or l'adjectif duodevicesimus est de la langue commune. Duo et vicesimus est à peu près dans le même cas, bien que moins usité. Duoetvicesimani est dans Tacite (Hist. V, \).

Il s'agit donc de découvrir le vrai mot, que les copistes ne connaissaient pas, et qu'ils ont altéré. Nonius nous l'indique par une comparaison lumineuse. Duodecimus est une. déclinaison irrégulière, dans laquelle on a conservé le nom numéral duodecim; mais, suivant l'analogie, ce devait être l'adjectif secundus {decimus). Pareillement, en maintenant pour la seconde dizaine le nom de nombres duo^ au lieu de vicesimus secundus^ on a duovicesimus *. Ces deux adjectifs sont calqués l'un sur l'autre. Mais plus tard, vicesimussecundus était la seule forme usitée, qui est mise par Priscien dans ses paradigmes (p. 1352).

Les adjectifs donnés par Aulu-Gelle et Nonius sont donc également vicieux, et c'est Nonius qui nous indique la rectification. Ainsi, quand un interlocuteur d'Aulu-Gelle dit : « Non duo et vicesimo, sed duodevicesimo scribi oportuit, » il faut lire, a sed duovicesimo scribi. »

Cette rectification n'est pas nouvelle : Junius l'avait déjà indiquée en marge de son édition ; mais ni les éditeurs de Nonius, ni ceux d'Aulu- Gelle n'en ont profité.

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