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Introduction à la lecture de Nonius Marcellus [microform]

Je suppose qu'au xyiii^ siècle, un Français ait rédigé, pour l'instruction de son-Çils, un livre destiné à lui faire comprendre nos anciens auteurs, Villon, Marot, Rabelais. Ronsard, Malherbe, etc.; que ses observations et ses exemples soient classés méthodiquement dans des chapitres se référant aux principales parties du discours : un tel livre serait certainement instructif, et il tiendrait lieu des vocabulaires placés à la fin de chaque auteur pour expliquer les mots vieillis ou abandonnés, avec l'avantage de réunir plusieurs autorités à l'appui. Un homme lettré aurait pu seul accomplir ce travail ; et s'il s'était donné le titre de cartésien, il y aurait lieu de présumer encore mieux de sa compétence.

Un Latin, grand admirateur de la littérature de la République, comme c'était le bon ton dans les premiers siècles de l'Empire, Nonius Marcellus, a fait pour cette Httérature ce que je viens de supposer à l'égard de nos vieux écrivains. Mais ici il y a pour nous un double intérêt, en ce que les œuvres des auteurs cités ont presque toutes péri. Nonius se donne la qualification de péripatéticien, ce qui rappelle la lutte engagée de son temps entre les différentes écoles philosophiques, particulièrement entre le stoïcisme et le platonisme, et à laquelle nous apprenons par là qu'il avait pris part.

Malheureusement l'ouvrage de Nonius, qu'il intitule (^la Science ou plutôt l'Instruction en abrégé», nous est parvenu dans un état déplorable. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Quand les gi'ands classiques nous offrent des textes plus ou moins altérés ; quand Virgile et Horace euxmêmes, ces poètes populaires, dont les écrits peu étendus étaient protégés par la forme rigoureuse du mètre et par l'admiration universelle, dont les transcriptions étaient révisées par des hommes du métier ou des personnages de distinction, avaient déjà dans l'antiquité des leçons controversées, que devait-ce être d'un grammairien peu connu, ayant laissé un traité fort volumineux, exhumant perpétuellement une langue tombée en désuétude, que l'intervention du grec venait de temps en temps obscurcir encore? Ajoutons que la nature de cet ouvrage le livrait aux entreprises des grammairiens de profession des siècles les plus ignorants, lesquels non-seulement en défiguraient les mots, mais ne se faisaient pas faute de l'abréger, quelquefois même de l'allonger. Dans les temps carlovingiens, qui se piquaient de science grammaticale, quelle tentation bien naturelle d'ajouter à un pareil recueil des exemples des classiques souvent interprétés tout de travers, ou n'ayant qu'un faux rappoit avec l'objet en discussion !

La corruption du texte de Nonius a été bien des fois signalée et dé-

plorée par ceux qu'un long commerce a mis à pçrtée de l'apprécier exactement. Pomponius Laetus, qui donna la première édition (vers 1470 ou 1471), placé longtemps en face d'un ouvrage si maltraité, était sans doute un bon juge. « Plût à Dieu, dit-il, que nous eussions entre les mains les nombreux originaux que ce grammairien très-habile avait extraits ! Comme ils ont péri, c'est un travail presque infini de corriger une à une les erreurs des copistes *. » Il coUationna beaucoup de manuscrits, et avec le secours de ses amis, il corrigea beaucoup de fautes {multa depravata correximus). Un siècle plus tard, Hadrianus Junius, un des plus recommandables éditeurs de Nonius, disait dans une dédicace : « J'ai entrepris de nettoyer l'écurie d'Augias *; » et un philologue qui a soumis le même texte à un contrôle fort utile, a écrit : « Nonius est un magasin de fautes : on a beau en faire disparaître, il en reste toujours encore un plus grand nombre ^. n Au xvi* siècle, on voyait généralement dans cette corruption l'œuvre du temps et de la barbarie, et l'on rivalisait d'efforts pour retrouver le véritable texte. Quelle connaissance approfondie de Nonius possédait Joseph Scaliger, qui, dans tous ses commentaires, ne cesse de faire la chasse aux fautes qui souillent l'ouvrage du grammairien, et qui les corrige souvent avec tant de bonheur ! Comme il fallait avoir présents à la mémoire tous les détails, pour réunir, comme il le fait, divers fragments, et en tirer d'une manière très-probable un sens suivi ! Je pourrais citei* encore Turnèbe, Juste-Lipse et tant d'autres. C'est avec un vif intérêt qu'on verrait toutes ces conqu^êtes de la science sur la barbarie. Je veux au moins citer un charmant travail de P. Victorius sur un point particulier. Dans son Hortensius, ouvrage perdu, Cicéron caractérisait ainsi les principaux historiens grecs : « Quid enimaut Herodoto dulcius, aut Thucydide gravius, aut Philisto * brevius, aut Theopompo acrius, aut Theophrasto mitius inveniri potest ? » Mais ce fragment n'existe dans cet état que par l'industrie du savant que je viens de nommer {Variar. Lect. X, 10). Il était disséminé dans trois passages de Nonius, sous les mots : acre (p. 241 M), grave (315), mitis (343).

Malheureusement, depuis le xvii* siècle, au lieu d'imputer aux copistes l'altération du texte de Nonius, on a mieux aimé s'en prendre à l'auteur

1. « Utinam in manibus esset copia illorum librorum unde ille peritissimus diligentissime collectanea fecit ! Quaj quum desideretur,'laboris prope iafiniti est librariorum errores singillatim emendare. »

2. « Ut auctorem cOrruptissimum a mendis, hoc est, Augiae stabulum repurgare sim aggressus. »

3. « Thésaurus mendorum Nonius est : quantumvis inde multa toUas, plura semper supererunt. » {Jani Gulielmi Verisim. II, 21.)

4. Victorius corrige, en passant, la mauvaise leçon Philippo, et justifie la substitution PAilisio par un autre passage de Cicéron lui-même. On peut voir dans le même chapitre un autre exemple analogue : c'est un passage de Varron reconstitué par la réunion des trois fragments de Nonius. Voilà d'ingénieuses découvertes, qui doivent charmer ceux qui en profitent autant que ceux qui les ont faites.

lui-même. Cette mauvaise réputation, faite au grammairien par des savants justement considérés, a détourné de l'étude de Nonius, et ôté l'envie de le réimprimer. Depuis trente ans, on n'a guère entre les mains qu'une édition tout à fait illisible, et le dédain que les deux siècles précédents avaient pour cet auteur n'a fait que s'accroître. Veut-on voir comment on lui prodigue aujourd'hui les qualifications les plus méprisantes? Dans un ouvrage d'érudition assez récent, publié à Leipzig, on trouve une vingtaine de pages consacrées à l'examen de différents passages de Nonius. On y voit souvent revenir le même refrain : Pravitas et inertia iVomï (p. 25), quo stupore (ihid.), sed stuporem Nonii... unico stupore (p. 28), etc. Cela n'ôte rien au mérite du critique : il parle la langue reçue *.

En présence d'un texte si défectueux, dans lequel on se plaît à voir la main de Nonius, on conclut assez généralement que le plus simple et le plus sûr est de s'en tenir à la lettre des manuscrits, qu'on n'a ni le moyen ni le droit de corriger. Cela simplifie sans doute, mais rabaisse singulièrement le rôle de la critique.

Disons d'abord que ceux qui ont et propagent une opinion si défavorable sur Nonius devraient expliquer l'estime que Priscien professe pour cet auteur 2 : une telle mention est capitale, et ne saurait être éludée. Une suffit pas de dire : (( Il est étonnant que Priscien ait parlé ainsi de Nonius Marcellus ; » ce n'est pas là de la critique sérieuse. Il faut soutenir hardiment ou que les trois passages sont interpolés, ou que le témoignage de Priscien a peu de valeur ; or l'on hésiterait à produire l'une ou l'autre prétention. Un rapprochement donne encore plus de poids à la mention faite par Priscien : il ne cite Aulu-Gelle que deux fois, et Diomède que quatre fois !

Ensuite, si l'on voulait creuser un peu les choses, au lieu de s'arrêter à la surface, on se demanderait s'il est possible qu'un homme, je ne dis pas savant, ni même lettré, mais ayant reçu une instruction élémentaire, puisse avoir commis certaines bévues qu'on reproche à Nonius. Un Latin, quel qu'il soit, vivant au troisième siècle de notre ère, peut-il avoir écrit sparagus ^ pour asparagus ? Et si tous les éditeurs conservent ce mot, quoiqu'ils le déclarent fautif, ne descendent-ils pas au rôle de simples copistes? Or, dans le cas présent, l'erreur est particulièrement manifeste : Sparagos est le premier mot d'un chapitre ; le scribe n'a pas exécuté la

1. Un autre va encore plus loin. Il dit de Nonius : « Homo inter omnes hebetissimus. »

2. Gela dans trois endroits, p. 560, 719, 879, éd. Putsch, et p. 508, 523, 531, vv. Sapivi, Stricturce, Sifilare, éd. Merc.

3. Il y a lieu de s'étonner qu'Hadrianus Junius et Mercier aient conservé ce mot. Je me figure un Nonius moderne expliquant le mot sperge, et donnant dans un exemple : La sperge se reproduit, etc.

lettre capitale, qui n'était pas de sa compétence, et une autre main ne l'a pas ajoutée *. Quoi de plus fréquent que cet oubli ?

On s'étonnera que Nonius ait confondu des homonymes, et qu'il ait attribué à tel verbe un exemple appartenant à tel autre. Ainsi on trouve mélangés à tort dans un même article des exemples de appellare et appellere, de concinnare (écrit concinare dans la copie primitive) et concinere, merere et mœrere^ linquere et liquuntur, viscum et viscus, etc. Mais une telle confusion est tellement monstrueuse qu'on ne peut l'attribuer à Nonius sans un parti pris de lui imputer une ignorance exceptionnelle. Cherchons des rapprochements dans notre langue : on ne croira jamais que le littérateur français que je supposais plus haut ait pu ranger dans un même article des homonymes tels que les suivants : Ils virent de bord (confondu dans le verbe voir) ; attendez que la glace fonde (dans le verbe fonder) ; déjà il recouvre ses forces (dans le verbe recouvrir), etc. L'accouplement de populare, venant du verbe populo, avec l'adjectif popularis (p. 39) est encore plus choquant. Tout cela a pu se trouver dans l'ouvrage de Nonius, mais ailleurs, par exemple dans le chapitre V, où l'auteur traite « De differentiis verborum. » Il y rapproche et explique les homonymes ora (de os) et orœ, fora et fort, spécula et spéculum, celare et cœlare, etc. Ce genre de comparaisons n'est pas rare chez les grammairiens. Mais, à en juger par les exemples précités, et par certains articles qui ne sont pas à leur place dans tel chapitre, il y a apparence que l'ouvrage de Nonius a été remanié, comme celui de Verrius Flaccus, lequel a été traité plus violemment encore par Festus, lequel a été mutilé à son tour par Paul Diacre.

Autre impossibilité. Le titre d'un article offre quelquefois une expression formée de deux mots. Il serait par trop ridicule de prétendre que Nonius ne savait pas qu'il expliquait une locution composée ; mais il est tout simple que des copistes ignorants, trompés par l'emploi ordinaire d'un seul mot dans le lemma, aient abrégé le texte en supposant une règle sans exception. Il en résulte d'étranges balourdises : par exemple, Ferabite (p. 113), qui figure dans toutes les éditions (excepté celle de Mercier, lequel a divisé les mots sans oser rétablir Fera vite), et encore dans le dictionnaire de Forcellini, lequel perd son temps à reproduire une pareille faute, qu'il condamne. Citons encore Insolum (p. 124). Il s'agit ici de l'expression fort connue, et répétée dans les deux exemples : In solum venire, se présenter sur le chemin, sous les pas. Ce prétendu adjectif est expliqué d'une manière ridicule : Insolum, insoUtum. Bien des savants ont vu qu'ici le titre se composait de deux mots, et Mercier en prend occasion de nous prémunir contre la fausse science de Nonius {vix fides adliibenda Nonio), i^e réfléchissant pas à l'invraisemblance d'une

1. J'ai indiqué d'autres endroits de Nouius où la même omission a été faite.

pareille accusation. In solum est donc incontestable d'après les exemples cités. Reste à retrouver le mot de l'explication, si toutefois l'explication n'est pas une glose maladroite.

Il faut poursuivre une erreur inverse dans un passage d'où elle a disparu aujourd'hui ; mais la critique dont je désapprouve la servilité systématique n'avait pas le droit de la supprimer. Nous lisons dans les premières éditions : Piencolam custodiam (p. 151 M). Le manuscrit Harléien donne ainsi le premier mot, les autres divisent Pien colam. Manuscrits et anciennes éditions reproduisent dans l'exemple de Plante : Ubi piencolam ou pien colam pietatem. Aide a rétabli : Piem, colam, custodiam, et restitué à Plante : Ubi piem pietatem, et les éditeurs de Nonius l'ont suivi. Mercier n'a pas mis de note sur ce passage, quoique le manuocrit de Saint-Victor offrît assurément la même leçon que les autres. Ce silence est blâmable, mais l'éditeur n'a osé ni accuser Nonius, ni dire du mal des manuscrits *. Il y a dans la faute qui souille le vers de Plante un grand enseignement : elle nous met en face de la plus hideuse barbarie.

Cette tendance des copistes à n'attribuer qu'un seul mot aux lemmata a introduit dans Nonius et dans d'autres grammairiens d'assez nombreuses erreurs. ParticuUèi'ement les pronoms personnels ont été omis. Ainsi dans Nonius (p. 73) : Amolimini, recedite vel tollite. C'est Amoliri se qui signifie recéder e, et trois exemples qui suivent le démontrent*. Qu'on supprime le pronom, et l'on a le sens ordinaire tollere; c'est à ce sens que se réfère le dernier exemple de l'article.

Nonius aurait fait preuve de la plus honteuse ignorance s'il avait écrit l'interprétation suivante : Incitas dicitur egestas (p. 123). Mais qui oserait le prétendre? La préposition ad a été supprimée, et ce lemma était primitivement quelque chose comme : « Ad incitas, ad egestatem. n Charisius, qui est postérieur à Nonius, donne Adincitas (p. 73), que les manuscrits écrivent en un seul mot. Les. Gloses de Placide, encore plus modernes, conservent une rédaction meilleure que celle de Nonius : « Ad incitam, ad extremam fortunam. »

Il faut encore citer, comme un exemple bien frappant de cette simplification défectueuse, l'article Sublevi, donné ainsi : « Sublevit significat iltusit (p. 45). )) Or, siiblinere os alicui est une expression fort connue pour dire « se moquer de quelqu'un; « mais le substantif n'a pu être supprimé (}ue dans un temps où l'on ne savait plus le latin 3. L'erreur était con-

1. Toutefois il faut faire cette remarque, que Mercier li'a pas publié lui-même son édition, et que, s'il avait eu le loisir de revoir son travail, il aurait beaucoup ajouté à ses notes.

2. Cette omission de se est assez fréquente. Ainsi p. 292 : « Eliminare est exire. » Mais cette faute est corrigée par la p. 39, où le même verbe n'a que la signification active, extra limen ejicere. Voyez encore p. 284 : « Ducere, descendere, » ce qui n'est vrai que de Ducere se, comme le montre l'exemple : « Ego me duco deorsum de arbore. »

3. Rapprochons toujours du latin quelques fautes analogues qui pourraient être faites dans notre langue. Imagine-t-on qu'un Français aurait écrit dans un recueil semblable à celui

sacrée lorsque les Gloses de Placide furent écrites : « Sublitus dicitur cul imposturse fiunt, qui decipitar, cui verba dantur. »

Les fautes qui rentrent dans la catégorie dont je viens de ptirler peuvent être signalées, mais il n'est pas toujours possible de les corriger, la rédeuïtion primitive ayant été modifiée. 11 y a chance de mieux réussir quand les titres d'articles n'ont qu'un seul mot. Ici les leçons corrompues sont si nombreuses que le savoir et la sagacité des érudits du seizième siècle ont eu fort à faire à les poursuivre. Ils ont souvent réussi, mais toutes les erreurs n'ont pas été relevées. Les critiques qui recommandent une abstention commode à l'égard du texte des manuscrits n'ont garde d'être conséquents, et ils s'accommodent fort bien des rectifications qu'on leur a transmises. Ainsi nul ne réclamera aujourd'hui en faveur des mots suivants : Deflacçare, flaccm (p. 7), Grocire (p. 455), Plevitotem (p. 149), Debilo omo (p. 95), jEquimentum (p. 69), Carnales (p. 86), Sunat(p. 169), Mictiris (p. 137), Pueritia (p. 156), Devorabo animam hostibus (p. 98), etc., au lieu des restitutions certaines : Defloccare et floccus, Plebitatem^ Crocire, Debil, Equimentum, Casnares, Simat, Mictilis, Puritia, DevotabOf etc. Alors la conclusion semble être que depuis longtemps l'ère des savants est close : ce qui n'est ni flatteur pour notre siècle, ni fondé sur une raison tant soit peu valable.

Mais cette opinion du très-grand nombre des philologues, qui se dispensent ainsi d'étudier Nonius, n'est point partagée par ceux qui ont publié de nos jours un des auteurs pour lesquels ce grammairien fournit de nombreux fragments. Ceux-là s'attribuent légitimement les mêmes droits que les J. Scaliger et les Juste-Lipse, avec cette diff'érence toutefois qu'on ne peut pas . dire que l'usage qu'ils en font soit Ucentia sumpta pudenter.

Il n'est pas impossible, je l'avoue, qu'un éditeur de Nonius, se retranchant derrière le respect des manuscrits, reproduise encore aujourd'hui les titres d'articles que je viens de citer, et dont la critique a démontré le vice : Mercier a bien des fois sacrifié sa conviction à cette autorité; mais ce que je nie, c'est qu'un savant ose en entreprendre la défense. Pourquoi Nonius ne serait-il pas traité comme les autres grammairiens, Varron et Festus, par exemple, dont le texte a été successivement amélioré, grâce au savoir et à la perspicacité des érudits ? Pour ces corrections, admises depuis longtemps, il y a prise de possession et droit acquis. Il est juste que Nonius profite également des conjectures consignées dans les commentaires ou enfouies dans de nombreux recueils d'érudition.

Il est certain que les philologues qui veulent éditer un texte très-altéré

de Nonius un article comme celui-ci : « S'en mordre, regretter d'avoir fait une chose, » négligeant d'ajouter les doigt»?

ont plus de latitude que ceux qui reproduisent un classique. Je compare l'office d'éditeur à celui d'un juge d'instruction : avec un prévenu qui a de bons antécédents, bien des suppositions sont interdites; mais avec l'homme pervers, le récidiviste, toutes les conjectures sont non-seulement permises, mais nécessaires ; et à force de fouiller, un inquisiteur habile trouve souvent la lumière. Tous les juges d'instruction qui ont la même pratique n'ont pas la même capacité; pareillement les philologues qui ont une égale érudition n'atteignent pas les mêmes résultats. L'un repoussera les rectifications les plus plausibles, et se permettra les conjectures les plus hardies; l'autre profitera des acquisitions du passé, et ne reculera pas devant une cure énergique, mais il s'abstiendra quand le succès lui paraîtra douteux.

Depuis cinquante ans, l'Allemagne s'est souvent occupée de Nonius ; mais elle s'est bornée à discuter des détails, redressant des fautes avec plus ou moins de bonheur, et concluant toujours à la censure du grammairien. Je ne connais qu'un savant, M. Dûntzer, qui ait pris la peine d'étudier les habitudes des nianuscrits de notre auteur, et qui> notant dans un grand nombre de cas les lettres ou les syllabes redoublées à tort, ce qu'il appelle Dittographie, et groupant ces exemples, ait fourni à la critique un flambeau très-utile. Il resterait à examiner la question par le grand côté, et à rechercher, en discutant l'ensemble et non plus simplement des mots, si nous avons l'ouvrage de Nonius tel qu'il l'a composé. Or le texte actuel contient assez d'arguments pour démontrer que cet ouvrage a été maltraité par la négligence, l'ignorance et la demi-science. Le cadre a été conservé, mais des articles sont passés d'un hvre dans un autre, soit par accident, soit plus souvent par l'altération de l'orthographe. L'introduction de l'ordre alphabétique a beaucoup contribué à la corruption, par les innombrables dérangements qu'elle a nécessités. Cette classification était devenue si générale, que les copistes l'indiquaient alors même qu'elle n'existait pas, comme cela se voit dans tous les manuscrits de Nonius en tête des livres I et V. Les déplacements d'articles, les gloses insérées dans le texte, etc., fourniraient autant de sujets de monographies intéressantes, fort précieuses pour l'améUoration du texte, mais qui exigeraient une connaissance approfondie de l'auteur. Je ne puis ici que donner quelques indications, qui montreront la certitude du résultat qu'on pourrait obtenir.

La question des transpositions est étroitement liée à celle de l'orthographe. Nous lisons dans les mss. et les éditions de Nonius (p. 198) : « Culest * pro qualis est, neutro positum pro masculine. » On cherche un archaïsme dans cette affreuse copie. Elle s'explique de la manière la plus simple par la substitution perpétuelle, dans les bas siècles, de c à qu. Ici

i . Le ms. de Londres donne cul est, différence très-importante.

le mot, étant devenu inexplicable, a perdu une lettre. La même substitution de lettres se trouve dans les titres d'articles Cuadrifariam, Querella, Cuis, etc. On a un exemple tout à fait analogue dans sculitnte (p. 126), pour squalitate, pareillement avec perte de l'a. Voir encore sicuale (p. 168), pour squale. On peut constater dans lesrass. de Nonius la même altération très-souvent reproduite : relincunt,œcor, anticum, longincum, etc. Ils donnent teriacam (p. 88), au lieu de videri aquam. Les chartes et les inscriptions des temps barbares offrent perpétuellement cette manière d'écrire, par exemple acuœ, cuod, cuintiis dans le recueil d'Inscriptions d'Orelli; cuorum, et même H cot {id quod) dans les Inscriptions d'Algérie. Une charte de l'an 680 porte lomntur. Il ne faut donc pas s'étonner si le copiste qui transcrivait Nonius a écrit cuale (ou à peu près) : c'était là une variété permise, et qui ne pouvait plus disparaître du moment que le mot était devenu incomplet et inexplicable *.

L'ignorance d'une étymologie a transporté dans la lettre A (p. 69 M) le mot jEquimentum (qui n'est pas latin), au lieu de Equimentum (de Equus).

Quatre pages du livre IV, à partir de Togo, étaient passées dans le livre I, d'où Mercier les a tirées pour les rétablir à leur place.

Le livre VII est consacré aux verbes dont la conjugaison a varié. Il se termine par une page qui n'a aucun rapport au sujet : Libertatem uti (p. 481), etc.

Que fait le mot Calainistriim (p. 546 M) dans le chapitre qui traite des divers genres de Vases ?

Il est question dans le chapitre III des noms dont le genre a varié. L'article Pigror (p. 219 M) est ainsi conçu : « Pigror generis masculini. Lucil., Satir., hb. X : languor, obrepsitque pigror, torporque quietis. Pigret. Ennius, libro XVI : Post œtate pigret sufferre laborem. Attius Clytœmnestra : Omnes gaudent facere recte, mali pigrent.- Feminini Pigritia. » Mercier trouve une bonne occasion de tancer vertement

1. C'est à tort que les éditeurs de Plnute, et encore M. Fleckeisen, le plus récent, donnent dans le passage cité (Aniph. 1, 3, 39) : « Edepol condignum douum, qualist qui donum dédit. » Il fallait prendre le quale est de l'excellent ms. de Camerarius, confirmé par l'article de Nonius, qui a précisément pour objet de signaler des raretés dans l'emploi des genres. Cette locution correspond d'ailleurs avec deux autres, également notées par Nonius : Virgo nulla est taie (p. 227), persimile est rusticus (p. 224). Jl faut toujours demander à un auteur toutes les lumières qu'il contient. Mercier (Not., p. 144) accuse Nonius d'avoir cru que tous ces noms étaient du féminin, quand un des exemples cités présente un masculin! Rien ne doit rester de cette note. On n'a pas compris que cet adjectif neutre est. devenu un véritable substantif, ainsi qu'il arrive égalemc.it à l'adjectif par. Je traduis un exemple de Novius cité par Nonius (p. 224) : « Tues tout le portrait d'un petit enfant [Tu pusilli simile es) : tu portes à ta bouche tout ce que tu trouves. » Quelque chose d'analogue a lieu en français pour l'adjectif pair. Nous disons sans pair, hors de pair, aller de pair, même avec un nom féminin. M. Littré, dans son admirable Dictionnaire, en donne beaucoup d'exemples fort curieux. Ainsi, quand Marmontel parle d'une pièce de théâtre absolument hors de pair, on pourrait remplacer cette qualification par le féminin sa?is égale.

Nonius, qui introduit un verbe dans un article qui ne concerne que les noms *. Mais cette ineptie, dont il n'y a aucun autre exemple dans ce chapitre, et qui serait tout à fait inexplicable, se réduit à un déplacement d'article. Le grammairien indique deux formes du même substantif, Pigritia et Pigror, et, comme il le fait souvent, il néglige de confirmer par un exemple le mot ordinaire. Quant à Pigret, ce verbe appartient à l'un des deux premiers livres, qui mentionnent un grand nombre de termes anciens ou rares. Il se trouverait là en compagnie de Flaccet, Nigret, Veget, Scabret, etc., ou rapproché d'un mot de même famille, Pigrare (p. 153), actif. A l'un de ces livres appartenait encore le verbe Macet (p. 509), qui s'est fourvoyé à la fin du chap. XI, lequel traite des curiosités de la Conjugaison, telles que Facitur, Cupiret, Obedibo, et qui se termine par les mots Deplorabundus, Coctum, Macet, tous les trois empruntés à l'Aululaire de Plante, et qui ont été déplacés, ou peut-être interpolés.

Les lacunes, qui sont très-fréquentes dans Nonius, frappent les yeux ; mais les doublons, les gloses et interpolations sont plus difficiles à reconnaître. Si l'on réunissait un grand nombre de faits, on fournirait un grand secours à la critique. J'en indiquerai quelques-uns.

P. 238, V. Attendere. Un vers de LuciHus finit par les mots « animos attendere dictis. » Les mss. donnent « attendere de re dictis (ou en un seul mot, deredictis). » Les éditions ont retranché le doublon. De même p. 545, V. Calices. L'auteur cite, de Cicéron : « Huic calix mulsi impingendus est, ut plorare desinat. » Les mss. ont plorare se, ce qui montre l'incertitude du copiste sur la finale du verbe. Junius a supprimé se avec raison, et je m'étonne que Mercier l'ait conservé.

P. 122. « Hinnos vel Hinnas sub quo sensu accipere debeamus, etc. » Le mot Hinnas n'est pas latin : cette addition vient de l'hésitation du copiste 2.

P. 309, V. Fingere. « Deinde in ore sita linea lingua est. » Le mot linea est une variante de lingua, transcrite dans les manuscrits. Gomme l'exemple est de Cicéron (De nat. Deor.), les éditeurs modernes ont effacé ce mot; mais les philologues regrettent leur silence. Pareillement, p. 198 : « Ad originem temporis curris curriculum inventum solis et lunœ. » Les savants ont signalé curris comme un mot surabondant, et Mercier l'a effacé sans prévenir. Il ne reparaît plus dans les fragments réunis du Timée de Cicéron.

Plus d'une explication, avec la formule id est, doit être tenue pour suspecte. 11 en est de même de certaines comparaisons entre le mot ancien

1. « Vide ineptids Nonii, qui Pigrori masculino jungit exempla verbi Pigret. »

2. L'excellent ms, de Daniel a un o au-dessus de r«, comme pour protester contre le barbarisme.

et le mot nouveau, de certains dérivés qui sont d'une époque relativement moderne. Ainsi, p. 15, v. Torris. « Unde et torridare dicimus comburere. » P. 398, v. Samium. « Unde et samiare dicimus acuere. » P. 143, v. Nubere. « lia ut nunc Itali dicunt. » P. 414, v. Taleas. « Nam etiammim rustica voce intertaliare dicimus dividere vel excidere ramum. »

P. 2, V. Senium. Dans un vers de Lucilius, où sont mentionnées quelques incommodités qui affligent l'humanité : « febris, senium, vomitum, pus, » un plaisant ajouta « et sitis perpétua, » drôlerie qui se lit dans beaucoup de manuscrits modernes, et qui a été reproduite par les anciennes éditions.

P. 181. Nonius montre par une citation de Varron que Tetricus signifie sévère, rigide. Vient ensuite un exemple de Virgile, évidemment interpolé, puisqu'il désigne une montagne de la Sabine, Tetrica. Un nombre considérable d'exemples de Virgile ont été ajoutés au texte de Nonius, probablement par des professeurs du viii* ou ix* siècle, particulièrement dans le livre IV. Ces exemples étaient sous la main ; les textes des vieux auteurs étaient perdus.

P. 169. « Super, valde, vehementer. Virg. ^En. lib. I : His accensa supeç, jactatos œquore toto.

Et lib. III :

0 mihi sola raei super Astyanactis imago ! Sic oculos, sic ille manus, sic ora gerebat. »

Tout cela est de la main d'un ignorant, et devrait disparaître. Super n'est pas un mot remarquable, distingué, honestum; il ne pouvait être admis qu'à ce titre dans le livre II. Ensuite la traduction valde, vehementer ne saurait s'appliquer aux exemples produits.

Parmi les rectifications faites au texte de Nonius depuis trois siècles, il en est un grand nombre qui présentent les caractères de la certitude ; mais il faut du savoir et du goût pour reconnaître ces caractères. Il est plus sûr de commencer la défense du grammairien par des preuves irréfragables. En conséquence, je vais énumérer les précieuses ressources qui sont à la disposition de ceux qui cherchent à retrouver ce que Nonius a véritablement écrit.

1° Les corrections les plus certaines se tirent des mss. très-anciens, lesquels sont antérieurs à ceux dont il a été fait usage pour les éditions. C'est là que l'on trouve, en trop petit nombre, il est vrai, des trésors inespérés. Il arrive que parfois on assiste à l'origine d'une faute : une variante défectueuse a été choisie de préférence à la bonne leçon. D'après cet examen, on reconnaîtra, comme dans bien d'autres cas, que la vérité est ancienne et l'erreur comparativement récente.

P. 10, V. Illex. Le vers iambique de Plaute finit par labes populi. Le

texte du poëte autoriserait suffisamment à écrire lobes popli. Mais, de plus, nous voyons popli dans le vieux ms. de Colbert.

P. 11, V. Concenturiare. Un exemple de Térence est généralement donné ainsi : (( Ego in insidiis succenturiatus. » Il faudrait : « Ego in insidiis hic ero. » Le seul ms. Harléien a conservé ero.

P. 15, V. Torris, et de même dans les exemples. On se demande pourquoi ce substantif fort commun se trouverait dans un chapitre qui explique des mots surannés ou rares. Quatre des meilleui^s manuscrits nous donnent la réponse : il faut lire Torrus. Servius (adyEneid., XII, 298) nous fournit une note précieuse : « Torrem. Erit nominativus hic torris; et ita nunc dicimus. Nam illud Ennii et Pacuvii penitus de usu recessit, ut hic torrus, hujus torri dicamus. »

P. 17, Le titre de l'eirticle Senica, donné partons les manuscrits et toutes les éditions, nous conduirait à changer le nom propre de Sénèque en celui de Sénique, et à réformer le diminutif bien connu senedo. Heureusement, et ce fait n'est pas rare, le mot se trouve écrit plus correctement dans les exemples que dans le lemma : les manuscrits de Londres et de Paris, c'est-à-dire les deux plus importants, donnent seneca. Les deux mêmes mss. rectifient le vers de Pomponius par la leçon « in medio ; » la préposition est généralement omise.

P. 27. « Putus dictus est a putando. » Telle est la leçon vulgaire. Mais Nonius avait expliqué un mot qui a besoin de l'être. Le manuscrit de Paris a seul conservé cette interprétation : « Putus, purgatus dictus est, a putando. »

P. 38, V. Compedes. Dans un exemple de Varron, on voit « pedes corrigis compedio. » Telle est la leçon ordinaire ; car la suppression des doubles voyelles est de règle dans les transcriptions que nous regardons comme les meilleures. Cependant le ms. de Paris porte ici corrigiis, ce que le ms. de Leyde a aussi de première main.

P. 36, V. Conjugare. C'est là le véritable mot du titre, ainsi que l'exemple le démontre, et non Conjungere. Dans le ms. de Paris il y a Conjugere; ce qui est une trace frappante de l'ancienne leçon.

P. 43, V. Vernas. Le fragment de vers de Lucilius est ordinairement fort altéré : Verna accercupit hecon. Mais les mss. de Londres et de Paris ont : Verna ac cercupithecon. Mercier avait parfaitement deviné et proposé dans ses notes ac cercopithecon, en substituant vernam, qui complète la rectification.

P. 73, V. Atri. Afranius Fratriis :

Septembres hère ' kalendae; hodie ater dies. Cet iambique n'est pas très-régulier. Les philologues allemands disent

1 . Les mss. et les éditions : septembris heri; et même fratris dans les mss.

' — ligue l'élision sur le mot hodie n'a pas lieu ; ce qui est admissible, faute de mieux. Mais le ms. de Paris donne : hodie ater edies, c'est-à-dire évidemment esf dies;ce qui produit un vers excellent. Un bon manuscrit porte ici alter surmonté de atri, et atri a été accepté par les éditeurs antérieurs à Mercier. On voit les fautes s'introduire successivement.

P. 86, V. Crassum. Varro : « Senibus crassis humili non vidimus* quid fiât ? » Telle est la leçon du ms. de Leyde et de toutes les éditions. Mais le ms. de Paris donne hotnuli, et de même, après correction d'une lettre, l'Harléien et le Guelferbytain. Le diminutif homulli explique une phrase inexplicable.

P. 104, V. Expergo. Santra :

Extemplo exit Evadit qua * genitrk et omnes vocis expergit sono.

Les éditions ont exit, mais ce mot ne convient ni au sens ni au vers : il faut ici un dactyle. Le ms. de Londres et ceux de Gerlach ont excit, celui de Paris excite (le c superposé), l'édition de 1476 excitœ. D'où la conjecture de Pontanus excita doit être acceptée sans hésitation.

P. 105, v. Emancipatum. « M. TuUius [Sen. II, H] : Ita enim senectus honesta est si... usque ad ultimum spiritum dominatur m suos. » Ces deux derniers mots de Cicéron manquaient jusqu'ici dans Nonius : ils ne se trouvent que dans le ms. de Londres. Je puis dire, en passant, que le lemma est fautif, et que c'est Mancipatum qu'il faut, suivant la remarque des savants.

P. 112. aFrausus, pro fraudatus; id est* ad fraudis fructum venerit. » Telle est la leçon de quelques mss. et de toutes les éditions. Pour le coup voilà une preuve manifeste de la stupidité du grammairien : il prétend que l'homme ' qui est frausus a réussi dans sa ruse ! Mais ne nous hâtons pas trop de conclure : les quatre plus anciens mss. portent non venerit (qui a échoué). Quel dommage ! diront peut-être quelques-uns.

P. 122. Hinnibunde pro hinnienter. Je n'ai jamais cru à l'existence de ces adverbes (le second me faisant rejeter le premier), quoique tous les dictionnaires, y compris celui de M. Freund (1844), les admettent sans hésitation. Aussi je ne les avais pas fait entrer dans le nôtre. Mais, plus tard, j'y insérai l'adjectif hinnibundus, dès que les manuscrits m'eurent fait connaître la vérité. Le manuscrit de Paris est l'unique qui porte en tête de l'article Hinnibundœ ; d'où la correction hinnientes ne sera contestée par personne. Mais il y a plus : dans tous les bons manuscrits l'exemple offre equœ hinnibundœ. La leçon equi est moderne : on lit dans

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