‹ Introduction à la lecture de Nonius Marcellus [microform]Chapitre 5 sur 5 · Noct. Att., V · texte numérisé non relu

Noct. Att., V

2. Ce qui était un archaïsme pour le latin est une règle dans notre langue. O'iand ""«^ disons vingt-deuxième, cela équivaut à vingtième deuxième.

P. 308, V. Frigit. Afrçinius Privigno : . •

Occasionem cartha mulier involat

In coUum, plorat, orat j occurrit nepos

Pausillus ; neptis porro de lecto frigit.

Telle est la leçon des manuscrits, et aussi celle de Mercier, quoique M. Ribbeck donne à croire que le texte de ce savant offre une conjecture qu'il a mise dans ses notes. Cartha est évidemment fautif; un seul ms. porte casta; la plupart des éditions ont certa; la conjecture de Mercier, nacta, est généralement approuvée. Cependant, si elle procure un sens fort plausible, elle remplace c par n, puis r par c, ce qui ne satisfait pas à la paléographie. En introduisant capta, j'ai conservé le c initial, et remplacé r par une lettre similaire, p :

Occasione capta, mulier involat. \

Bothe a donné occasionem captans; mais, outre qu'il y a deux lettres ajoutées à la fin du mot, captare est impropre : épier l'occasion n'est pas la même chose que la saisir.

Capere occasionem est de l'excellente langue, bien que les dictionnaires ne citent que l'autorité de Plaute. Voici cet exemple (Pseud. IV, 3, 6) : «Si occasionem capsit, qui siet malus. » Ajoutons Hirtius (B. Afr. 56) : « Occasione capta... cum equis calonibusque circiter mille perfugiunt in Gœsaris castra. » Frontin. (Strat. I, 2, 1) : « Scipio Africanus, capta occasione mittendœad Syphacem legationis, etc. » Cicéron et Tite-Live n'ont-ils pas employé cette expression ? La chose serait bien singulière. En tout cas, en voici une de Cicéron qui s'en rapproche beaucoup (Famil. XI, 16) : « Si ille, cui mandavi, satis scite et commode tempus ad te cepit adeundi. »

P. 208. Grues génère féminine. Virgilius... Lucilius lib. IV :

Longior hic quam gros, grue tota quum volât olim.

Les mots grue tota me paraissent inexplicables. J. Dousa a proposé grege, que j'approuve. Mais j'ai averti en note que, pour tirer un meilleur parti de cette correction, il fallait transporter le vers à l'article suivant, •le vais exécuter ici ce que j'ai conseillé :

Grèges, ut sœpe, generis masculini sunt. — Feminini. Lucretius,

lib. II :

Lanigerac pecudes, et equorum duellica proies, Buceriœque grèges.

Lucilius lib. IV :

Longior hic quam grus, grege tota quum volât olim.

P. 528. « Lucis numéro plurali sunt, quod dies. Varro Hebdomadum, sub imagine Demetrii : Hic Demetrius est catus * Quot lucis habet annus

absolutus. » Cette rédaction n'a suggéré aucune observation à Mercier, qui d'ailleurs a une excellente note sur cet article. Elle démontre cependa.nt l'ignorance qui régnait à l'époque oh ce texte de Nonius a été transcrit. Luci» n'a jamais été un mot latin au pluriel, mais c'était la désinence que, par mesure générale, les siècles barbares avaient affectée aux pluriels de la troisième déclinaison. Cependant un seul manuscrit, celui de Leyde, donne Luces. Jamais glose ne fut plus évidente que celle qui suit : il fallait bien prévenir que luds n'était pas un génitif. Il est regrettable que l'inscription placée sous le portrait de Démétrius de Phalère, honoré de 360 statues, se trouve altérée à ce point. Scaliger a restitué ainsi ces deux vers phaléciens :

Hic Demetrius œneas tôt aptu'st Quot laces habet annus absolutus.

Cette correction est généralement admise; quelques-uns préfèrent eereas. J'accepterais volontiers cette correction si je n'avais de grands doutes sur la légitimité de l'ellipse de statuas. J'ai donc cherché de mon côté, et j'ai rétabli ce passage de la manière suivante :

Hic Demetrius est [tôt] aptu' [signa] Quot luces habet annus absolutus.

Le premier vers, évidemment trop court, nécessitera toujours l'addition d'un ou plusieurs mots. La leçon précédente a l'avantage de laisser est à la place que lui donnent les manuscrits, et de ne pas supposer d'ellipse.

P. 408, V. Tangere. Turpilius Leucadia :

Hoc quaero, ignoscere Istic solentne as minoris noxias, Erum si forte, quasi alias res, vini tago ?

. Au second vers, solentneas est divisé dans les mss. de différentes manières : solentne has ou eas sont également admissibles. Mais le dernier vers n'offre ni sens, ni mesure. Mercier seul a mis tago, mot également conseillé par Janus Gulielmus : avant lui, manuscrits et éditions donnent cavo. Ce vers a beaucoup exercé la critique ; mais, outre la difficulté de retrouver un mot changé, elle devait s'égarer, n'ayant pas vu le point capital de la question. Tangere aliquem aliqua re, dépouiller quelqu'un de quelque chose, est une locution fort commune dans les Comiques, et qu'il serait superflu de justifier longuement par des citations. Je rappellerai seulement cet exemple d'un poëte anonyme, rapporté par Cicéron (de Orat. II, 64) :

Sentin' senem esse tactum triginta minis ?

D'ailleurs Turpilius lui-même a donné immédiatement auparavant un exemple analogue : « Quia se talento argenti tetigi. » Donc, en maintenant l'accusatif, on devait se fourvoyer. En outre, le vers est trop long : il y a

apparence que dans quasi alias resse cache un nom de vase ; tm peut bien être, comme souvent, une glose ajoutée après coup. C'est dans cette voie que Cujas a rencontré la conjecture si quas galiolas vini. Mercier demandait aussi un nom de vase, mais il n'approuvait pas galiolas, qui d'ailleurs fait un vers trop long. Bothe a observé la mesure, mais rien de plus :

Herum si forte, quâ alias, vini tago.

M. Ribbeck n'a pas été plus heureux :

Erum si forte, quasi alias, vini tago.

M. Grautoff, qu'il cite, s'est bien plus éloigné de la vraisemblance : Erum si forte, cum agitât alias res, tago vini cado.

Pour moi, j'ai effacé res, et dans ce qui restait, quasi alia (car alias a été amené par res), j'ai vu le mot tout naturel fiala :

Herum si forte qua phiala vini tago. '

De cette façon la grammaire et la métrique sont observées, et le changement se réduit à la suppression d'un i, c'est-à-dire fi ala pour fi alia. P. 178. Testatim, minutim. Pomponius Verre aegroto :

Jam istam colapbis comminuissem testatim tibi.

Cette citation n'a point embarrassé ceux qui ont édité les fragments des Comiques. Le substantif féminin manque ; le vers est un trochaïque acéphale, qui a un pied de moins. On pourrait objecter que la césure n'est pas bien marquée, le mot comminuissem devant être partagé entre les deux hémistiches ; mais des exemples analogues se trouvent exceptionnellement.

Supposons qu'un mot ait disparu du second hémistiche; le vers marcherait très-bien :

Jam islam colapbis comminuissem/.. testatim tibi.

Si l'on réfléchit que la partie du corps où s'adressent les coups portés avec la main est particulièrement la tête, et d'autre part, que les vieux poètes aimaient à mettre de suite plusieurs mots de la même famille, on peut conjecturer d'une manière très-vraisemblable que c'est le mot testam qui est ici perdu.

Jam istam colapbis comminuissem [testam] testatim tibi.

Le mot Testa, boîte du crâne, nous serait suffisîimment attesté par sa seule présence dans les langues italienne, espagnole et française. Rappelons un exemple qui se trouve dans Ausone (Epigr. 72) :

Abjecta in triviis inhumati glabra jacebat Testa bominis, nudum jam cute calvitium.

Ouoi(}ue ce mot ne se trouve que dans des auteurs de la décadence,

rien n'empêche de le regarder comme un de ces mots populaires qui n'ont pas été admis dans la langue écrite, mais qui ont pris leur place quand la barbarie triompha, et sont entrés en si grand nombre dans les langues néo-latines ^

Est-il besoin de prouver par des textes que la tête est surtout le point de mire de celui qui frappe quelqu'un avec la main? Térence a dit (Eunuch. IV, 7, 33) :

Deminuam ego caput tuum hodie.

Le même (Ad. II, 1, 17):

Ne mora sit... quin pugnus in mala hœreat.

Plante (Rud. IV, 3, 68) :

Jam in cerebro colaphos abstrudam tuo. '

P. 275. Captare, capere. Lucil. lib. XXVII :

Quod si paulisper captare atque observare hœc volueris.

Un seul sens dans un article du quatrième livre ! Donc il y a une lacune. Or le sens donné n'a pas besoin d'être justifié; de plus, il ne convient pas à la citation. Il manque donc une subdivision et une explication nouvelle. Cette explication n'est pas difficile à deviner, et on peut l'emprunter à l'exemple même cité par Nonius, observare. L'article devient donc : « Captare, capere *. — [Captare, observare.] Lucilius, etc. » Je ne saurais répéter trop souvent qu'un grand nombre de critiques adressées à Nonius, comme à un interprète ignorant, tombent d'elles-mêmes quand on peut signïder, comme ici, une lacune certaine.

P. 227. Torquem g^neris masculini. Lucilius Sat. lib. XI :

Conventus pulcher, bracee, saga, fulgere torquem Datis magni.

L'exemple est répété p. 506, avec la variante torques, qui est excellente. Au même endroit, les mss. omettent datis, qui n'a pas de sens et ne fait pas le vers. En conséquence, des savants conseillent d'effacer ce mot Mais une omission n'est pas une condamnation : il est plus prudent de chercher à retrouver ce quje Nonius peut avoir écrit , d'autant plus que le rejet d'un spondée est tout à fait improbable. Janus Gulielmus a conjecturé Manli, entendant le vers d'une réunion de Gaulois. Pour la

1. 11 existe en français un synonyme de tête, emprunté par le peuple, comme le fut testa, à un objet présentant une forme auîdogue, le mot boule. Ce mot ne se trouve que dans le Dictionnaire de Bescherelle, avec quelques exemples rentrant tous dans le même : Quelle drôle de houle ! Mais il y a d'autres locutions qu'il ne donne pas : Perdre la boule, se mettre quelque chose dans la boule. J'ai été encouragé à parler de ce terme bien trivial parce que je l'ai trouvé reproduit par le Journal des Débats (28 mai 1872) : « Perdre la tramontane, c'est-à-dire perdre la tête, perdre la boule, battre la campagne. »

2. Dans ce cas, l'auteur ajoute ordinairement, ut sœpe, ut plerumque. •

métrique, Manli a le même défaut que magni. Dans Vm de torquem j'ai vu le commencement du mot suivant ; et en supposant la perte facile d'une «abréviation dans datis, j'ai obtenu undantis, c'est-à-dire « des colliers flottants, qui descendent bas, » par conséquent différents de ceux des femmes :

Conventus pulcher : bracsR, saga, fulgere torques Undantes, magni.

Undare se dit, on le sait, des rênes « qu'on laisse flotter, » comme parle le poëte, des vêtements qui ondulent, etc. On se rappelle Virgile : ùndantia lora (^neid., V, 146), undantes habenas (XII, 471). On voit dans Plante (Epid. III, 3, 5) undantem chlamydem, et Sidoine, décrivant une broderie qui représente une robe flottante (XV, 133), dit : Undabant hic arte sinus.

Je m'arrête : je n'ai voulu que donner une idée de ce qu'il y a d'individuel dans mon travail. Je n'ai visé ici qu'un nombre de pages trèsrestreint, et ne revenant guère deux fois sur la même : or l'édition de Mercier en a 557 ; on peut juger quelle étendue aurait un commentaire établi sur ce pied. La plus grande besogne serait encore de consigner les corrections certaines de nos devanciers et de discuter les conjectures plus ou moins heureuses, puis d'éclaircir autant que possible un texte que tant de raisons concourent à obscurcir. Tantœ molis eratt Voilà pourquoi la tâche de rééditer Nonius a tenté si peu de philologues.

Paris. — Imprimerie Pillit filt aîné, me des Grands- Angosiiof , 5.

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