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CARACTÈRES DES IDÉES

Toute idée doit être vraie, claire, juste : mais outre ces trois propriétés premières, il en est d’autres, non essentielles, qui caractérisent les idées diverses et qui peuvent servir à les classer.

La nuance est souvent imperceptible et il serait difficile d’énumérer et de reconnaître toutes les variétés qui se présentent. Qu’il nous suffise de signaler les principales.

Selon la manière dont l’esprit conçoit les choses, ou selon la nature même de l’objet conçu, les idées sont directes ou réflexes, absolues ou relatives, simples ou composées, abstraites ou concrètes, singulières, particulières ou universel les.

Nous n’insisterons ici que sur les deux premiers caractères.

On nomme directe l’idée que nous avons des objets distincts de l’idée elle-même, et réflexe , l’idée par laquelle nous percevons notre idée.

Je perçois un objet, un cercle par exemple, mais sans penser que je perçois cet objet ; l’idée du cercle est en moi, mais à l’état direct. Je m’aperçois que j’ai l’idée du cercle, je perçois l’idée que j’ai du cercle ; l’idée devient réflexe.

La philosophie n’est pas autre chose que la réflexion. Le sage ne sait pas plus que l’ignorant, il sait mieux. Il sait qu’il sait et ce qu’il sait. Toutes les idées qui constituent l’objet de la philosophie se trouvent au fond de toute intelligence, mais à l’état direct. Il s’agit, pour devenir sage, de rentrer en soi-même, de se réfléchir sur soi-même, d’y voir ce qui s’y trouve, d’y reconnaître et d’y saisir, d’y appréhender et d’y apprendre ce que déjà Ton sait. L’enseignement du maître, comme celui du livre, ne sert qu’à éveiller l’attention, et à provoquer la réflexion.

Ainsi, personne ne pourrait vous révéler votre propre raison, la vérité, l’être, l’existence du monde qui vous environne, l’existence et la nature de Dieu ; personne ne pourrait vous faire admettre les principes et les lois de la morale, si déjà vous ne possédiez dans votre raison même, la notion et l’idée de la vérité, de l’être, du monde, de l’âme, de Dieu. Avant qu’on ne vous Tait dit, vous savez que le monde existe, que vous êtes, et que vous êtes composé d’une âme intelligente et libre et d’un corps sensible. Vous savez qu’il existe un Dieu, et la loi morale était si bien écrite au fond de votre conscience, qu’au moment où votre mère vous avertit qu’il était mal de désobéir, de voler, de

mentir, vous avez dit aussitôt dans votre cœur : c’est vrai.

La sagesse, la philosophie, consiste presque uniquement dans le compte que vous cherchez à vous rendre de ces idées, qui, se trouvant dans votre esprit comme à l’état latent, n’attendent que l'illumination de la parole pour jaillir en éclats de lumière.

Toute la sagesse naturelle est contenue dans quelques idées premières, qui sont présentes à tous les esprits, et toute la différence entre l’ignorant et le philosophe consiste en ce que le premier, n’ayant pas réfléchi sur ses idées, ne voit pas ce qu’elles renferment, au lieu que le second, à force de chercher dans ses idées ce qui s’y trouve, est enfin parvenu à découvrir les conclusions que contenaient ces principes, dont l’ensemble constitue le fond de toute raison, ou le sens commun.

L’idée est absolue, quand elle n’en rappelle aucune autre ; elle est relative, quand elle en rappelle une autre.

Je puis penser au soleil, à la terre, à l’homme, à Dieu, sans penser à autre chose ; mais je ne puis penser à un fils, à un serviteur, à un effet, à la créature, sans me rappeler un père, un maître, une cause, le créateur.

A un certain point ce vue, tout être créé est

relatif. Pour peu, en effet, que je considère une créature quelconque, je découvre à l’instant une foule de propriétés qui supposent des relations de cause ou d’effet, de ressemblance ou d’opposition.

Un seul être est absolu seul, Dieu peut exister indépendamment de tout autre; seul, Dieu n’a besoin d’aucun autre, non-seulement pour exister, mais aussi pour être souverainement parfait et heureux.

Hors de lui, il n’est pas un être qui ne vienne de lui, qui ne dépende de lui, qui ne se rapporte à lui. Pas un qui, sans lui, puisse exister; pas un qui, sans lui, puisse continuer d’être; pas un qui, sans lui, puisse atteindre le degré de perfection que réclame sa nature.

Nous avons défini la philosophie : l’étude et la science des causes, on pourrait la définir aussi : l’étude et la science des rapports. Et puisque tout, dans le monde et dans l’homme, se rapporte à Dieu comme cause, comme principe et comme fin, la philosophie n’est vraie, sincère, complète, qu’à la condition de remonter à Dieu par tous les êtres qui font l’objet de son étude.

Nous ne ferons qu’indiquer les autres caractères des idées.

L’idée est simple ou composée , selon que

l’objet qu'elle représente est simple lui-même ou composé.

L’idée que j'ai du point , d'un esprit , de Dieu, est simple; l’idée que j’ai d’une armée est composée.

L’idée composée est collective ou distributive, selon qu’elle représente les parties d’un tout dans leur ensemble, ou comme distinctes les unes des autres.

Je perçois les soldats comme formant une armée, l’idée est collective ; je considère les soldais d’une armée comme distincts les uns des autres, l’idée devient distributive.

Dans toute idée, on peut distinguer la compréhension. et l’extension.

La compréhension se fait, lorsque vous considérez toutes les propriétés de l’objet.

L’ extension a lieu, quand vous considérez tous les objets auxquels convient une propriété.

Soit par exemple cette idée : l'homme. Par la compréhension, je me représente l’âme et le corps unis; par l'extension, je me représente tous les hommes.

La compréhension décroît avec l’extension, et l’extension décroît avec la compréhension. La compréhension conduit à l’individu, l’extension élève à l’universel.

Entre l’universel et l’individuel ou le singulier vient le particulier.

Les idées sont donc singulières , universelles, particulières , selon qu’elles représentent l’individu, l’universel ou le particulier.

L’individu est ce qui ne peut être divisé en plusieurs parties semblables au tout. Cet homme, par exemple, est un individu; si vous le divisez, vous avez plusieurs parties de cet homme; vous n’aurez pas plusieurs hommes.

Le particulier est ce qui comprend une partie indéterminée des individus d’une classe, par exemple : un homme, des hommes; quelque homme, quelques hommes.

L’universel est ce qui comprend tous les individus d’une espèce ou d’un genre, par exemple, V homme, les hommes.

D’après Porphyre, il y a cinq universaux :

I. Le genre, ou ce qui convient à plusieurs classes d’êtres, par exemple, animal ; être animal se dit des hommes et des brutes.

IL L’espèce, ou ce qui convient à plusieurs individus, par exemple, homme-, être homme convient à plusieurs individus.

III. La différence, ou ce par quoi un être diffère d’un autre; ainsi l’intelligence constitue la différence entre l’homme et la brute.

IY. Le propre, ou ce qui suit de l’essence.

par exemple, chez l’homme la faculté de parler qui découle de l’intelligence.

Y. L’accident, ou ce qui arrive à la chose, et sans quoi elle peut être; ainsi le chaud et le froid sont des accidents pour l’homme.

Les idées deviennent universelles par Y abstraction, qui a lieu, lorsque l’esprit considère une propriété séparée de la chose, ou une chose séparée de ses propriétés spéciales ou individuelles.

Si je considère la rondeur séparée de tous les objets ronds, j’ai l’idée universelle de la rondeur.

Si je considère une table séparée des propriétés qui la constituent dans telle espèce de tables, ou qui en font telle table en particulier, j’ai une idée universelle qui comprend toutes les tables existantes et possibles.

Les idées sont abstraites, quand elles représentent les propriétés séparées de leur objet, ou les objets séparés de leurs propriétés ; concrètes , quand elles représentent les propriétés avec leur objet, et l’objet avec les propriétés qui le constituent et en font tel individu.

L’idée par laquelle je me représente cet homme , ce cercle déterminés, est concrète.

L’idée par laquelle je me représente Y homme en général, Y humanité , c’est-à-dire les pro-

priétés qui constituent l’essence humaine en dehors de tout homme déterminé, est une idée abstraite.

Peut-on dire qu’il y ait des idées contingentes ?

Non, les idées des objets même contingents sont nécessaires et éternelles, comme l’essence même et la possibilitéde ces objets. Le soleil, par exemple, est contingent, il pourrait ne pas exister; mais l’idée du soleil est nécessaire et éternelle. Éternellement et nécessairement il est vrai que le soleil est possible. Donc de toute éternité, l’idée du soleil est dans l’intelligence divine.

Mais si par idée on entend une simple opération, un acte de l’esprit, toutes les idées de l’homme sont contingentes, que l’objet soit contingent ou nécessaire. Car l’homme luimême aurait pu ne pas exister, et supposé même qu’il existe, on peut dire de chaque idée prise à part qu’il aurait pu ne pas l’avoir.

Ce coup d’œil sur l’idée en général suffit pour introduire à la logique qui est l’art de combiner les idées par le jugement et par le raisonnement de manière à obtenir la connaissance certaine de la vérité.

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