DE L’IDÉE
Il est trois propriétés sans lesquelles l’idée n’existe pas; c’est la vérité, la clarté, la justesse.
L’idée est vraie, si elle représente l’objet tel qu’il est; claire, si elle le représente de telle sorte que l’esprit puisse le distinguer de tout autre; juste, si elle le représente de manière qu’on en saisisse les propriétés essentielles.
La vérité de l’idée n’admet pas de degrés. Entre le vrai et le faux il n’y a pas de milieu.
La clarté peut être plus ou moins vive. Si je perçois l’objet de telle façon que non-seulement je le distingue de tout autre, mais que je discerne ses diverses parties, ses diverses qualités, mon idée n’est pas seulement claire, elle est distincte.
La justesse admet aussi des degrés. Si par l’idée que j’ai d’un objet je l’embrasse tout entier, sans qu’aucune de ses propriétés essentielles, ne m’échappe, mon idée est juste Mais si, outre les propriétés essentielles, je saisis les qualités, même secondaires, et les rapports de toute nature que l’objet peut avoir avec d’autres
objets, la justesse de l’idée est beaucoup plus rigoureuse.
L’idée deviendrait même adéquate , égale de tout point à l’objet, si elle le représentait avec v toutes ses propriétés, toutes ses perfections et tous ses défauts, enfin avec toutes les relations dont il est susceptible.
Mais comme l’être le plus imparfait et le plus borné peut être mis en relation avec tous les êtres possibles, et que Dieu seul connaît tous les possibles; puisque, seul, ‘il sait tout ce qu’il conçoit en son intelligence infinie, et tout ce qu’il peut réaliser par sa toute-puissance, il suit de là que, seul, Dieu a l’idée adéquate de tout ce qui est, soit existant, soit possible.
Est-il besoin d’expliquer ce qu’on entend, lorsqu’on dit d’une idée qu’elle est fausse, obscure ou confuse, incomplète ou inadéquate ?
L’idée est fausse, quand l’esprit se représente l’objet autrement qu'il n’est. Ainsi, celui qui prend un carré pour un cercle, un chat pour un chien, l’âme humaine pour un élément matériel, a une idée fausse du cercle et du carré, du chat et du chien, de l’âme de l’homme et de la matière, ou plutôt il n’a pas l’idée de ces objets.
L’idée fausse n’est donc pas plus une idée,
en tant que fausse, que la fausse monnaie n’est de la monnaie, c’est-à-dire une pièce légale, pas plus que l’or faux n’est de l’or.
On ne laisse pas de parler d’idées fausses, comme on parle aussi de fausse monnaie et d’or faux, pour désigner certaines perceptions de l’esprit, qui, comme la fausse monnaie et l’or faux, ont l’apparence d’une idée, sans en avoir la réalité. Quand vous recevez un morceau de similor, vous croyez tenir de l’or dans votre main, parce que cette composition métallique a l’apparence de l’or. Mais, en fait vous n’avez sous les yeux que du cuivre et du zinc; ainsi, celui qui se représenterait le cercle sous la forme d’un carré penserait avoir l’idée du cercle, et, dans le fait, il n’en aurait aucune idée.
Tout, cependant, n’est pas faux dans cette idée, pas plus que dans la fausse monnaie ou dans l’or faux. Comme monnaie, une fausse pièce de dix francs est absolument nulle. Car l’essence de la monnaie est d’être conforme au taux légal. Mais, dans cette pièce, il y a quelque chose de vrai et de réel, savoir une certaine quantité de métal, et une certaine forme.
11 en est ainsi de l’objet en similor; cet or est faux, ce n’est pas de l’or. Il y a cependant quelque chose de vrai dans cet objet, savoir l’apparence, la couleur, le son peut-être, et
quelques autres propriétés qui permettent de le confondre avec de l’or.
De même, celui qui, percevant un carré, croit percevoir un cercle, ne se trompe pas en tout point. Il a du moins cette idée que le cercle est une figure. Son ignorance roule sur la forme spéciale de la figure qu’on nomme cercle. Convenons toutefois que son idée, relativement au cercle, est absolument nulle.
Il ne faut pas dire que cette doctrine est de l’invention de Descartes. Avant lui, Aristote, saint Augustin et saint Thomas ont nié la réalité des idées fausses. Écoutons saint Augustin. Quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est se trompe; et quiconque se trompe n’entend pas ce sur quoi il se trompe. Donc, quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est, ne l’entend pas. Quisquis ullam rem aliter, quam ea res est, intelligit , fallitur . Et omnis qui fallitur , id in quo fallitur , non intelligit ; quisquis igitur ullam rem aliter quam est , intelligit , non eam intelligit. (Aug. 1. 83 Quœstionum , quæst. 32.)
Aristote n’est pas moins formel sur l’infailbilité de l’entendement. Intellectus , dit-il, est semper rectus.
Saint Thomas proclame à son tour l’impossibilité de l’idée fausse, quand il affirme que.
dans la considération abstraite de l’essence d’une chose, et de ce qui se connaît par cette essence, l’entendement ne se trompe jamais. « ln absoluta consideratione quidditatis rei et eorum qnæ per eam cognoscuntur intellectus nunquam decipitur. » (Sum. I., quæst. 85., art, 6, ad 3.) (Voir encore I, q. 94., art. 4, c.)
C’est donc à bon droit que nous donnons la vérité pour une propriété essentielle de l’idée, c’est-à-dire pour une propriété sans laquelle l’idée n’existe pas.
On admettra sans peine que l’idée obscure n’est pas plus une idée que l’idée fausse, pas plus que la vue obscure d’un objet n’est une vue. Je conviens que, par l’idée obscure, vous entrevoyez, vous soupçonnez quelque objet, mais avouez qu’à partir du point où commence l’obscurité l’idée n’existe pas. Ces deux mots idée et obscurité se contredisent comme le jour et la nuit.
Il en est ainsi de l’idée confuse : où commence la confusion, là vous ne distinguez plus, vous ne voyez plus. De loin, par exemple, j’aperçois une roue, j’en distingue le contour, mais je ne puis en démêler les rayons : c’est que ces rayons échappent à ma vue .
J’en dis autant de l’idée inadéquate. Notre esprit étant borné, il est toujours un point où
l'idée cesse d'être juste et adéquate ; là l’esprit, ne connaît plus.
Donc, l’idée n’existe réellement qu’à la condition d’être juste, claire et vraie ; car l’idée cesse au point où l’une de ces qualités fait défaut.
Ces trois propriétés sont donc, dans un certain degré, essentielles à toute idée, et sans elles l’idée n'existe pas plus que le cercle sans le centre, les rayons et la circonférence.