CONCLUSIONS
En terminant ce rapide exposé des recherches qui ont constitué la mécanique chimique moderne, nous voudrions attirer l’attention sur deux conclusions.
Cette théorie nous apparaît comme le résultat d’une longue élaboration, comme la synthèse d’idées engendrées par un grand nombre de penseurs ; Lavoisier et Laplace, Clausius, H. Sainte- Claire Deville, M. Hortsmann, M. Gibbs, M. Moutier, M. Van t’Hoff, une foule d’autres qu’il serait trop long de citer ici, ont contribué soit par leurs spéculations théoriques, soit par leurs investigations expérimentales, à l’édification de cette large synthèse; chacun d’eux a conçu quelqu’une des parties dont elle se compose.
Mais, à côté de ceux qui ont constitué la mécanique chimique actuelle, il serait injuste d’oublier les noms de ceux qui ont créé des théories aujourd’hui abandonnées; les systèmes qu’ils avaient construits sont maintenant détruits, mais l’édifice actuel est bâti en grande partie avec les débris de ceux-là. Berthollet a affirmé le premier que les mêmes lois devaient régler les transformations chimiques et les changements d’état physique ; que ces lois devaient être analogues aux propositions de la mécanique rationnelle. M. Thomsen a précisé cette dernière idée en montrant que le problème de la mécanique chimique consistait à
rechercher la fonction qui jouerait, dans cette science, le même rôle que le potentiel des forces intérieures en mécanique rationnelle. La théorie cinétique a donné, au sujet de l’influence que la pression exerce sur les réactions, plusieurs formules qui sont demeurées exactes. Enfin, l’antique conception de l’attraction moléculaire, dans laquelle Newton cherchait l’explication des phénomènes chimiques, se retrouve à la hase de la théorie complète qui embrasse à la fois les états d’équilibre véritable et les états de faux équilibre.
Il nous semble que ces remarques conduisent à une première conclusion :
L’histoire du développement de la physique nous montre qu’une théorie serait bien présomptueuse en se flattant d’être définitive ; nous ne voyons guère les théories s’élever que pour crouler. Mais, en s’écroulant, une théorie qui a été construite avec le désir sincère de parvenir au vrai, ne disparaît jamais complètement; parmi ses débris se trouvent toujours des matériaux propres à entrer dans la composition de quelque autre système plus parfait et plus durable. Seuls, les efforts qu’une vanité obstinée fait pour maintenir une théorie chancelante contre les assauts de la raison et de l’expérience nous apparaissent comme stériles et dangereux ; bien loin de servir au développement de la science, ils l’entravent.
L’histoire de la mécanique chimique nous suggère encore une autre conclusion :
Il est rare que les contradictions de l’expérience suffisent à débarasser la science d’une théorie erronée; les partisans de cette théorie trouvent toujours quelque faux-fuyant pour tourner, en feignant de les interpréter, les faits qui les convainquent d’erreur; l’amour-propre d’inventeur, l’attachement obstiné aux idées reçues, le respect exagéré de l’autorité sont souvent pour beaucoup dans ces procédés peu logiques; mais il faut les attribuer surtout au besoin qu’a l’esprit humain de grouper tant bien que mal les phénomènes qu’il observe autour de quelques idées; lorsqu’il a ainsi construit un système, il le conserve, en dépit des démentis que les faits lui infligent, tant qu’une théorie plus
complète, groupant dans un ordi'c plus satisfaisant de j)Ius nombreuses données expérimentales, ne lui a pas été proposée. On ne peut chasser de la science une idée fausse loi’squ’on se contente d’en démontrer la fausseté; il faut en outre créer l’idée juste ([ui doit la remplacer.