‹ Introduction à la médecine de l'espritChapitre 10 sur 23 · Poignet- Doigts' Po u c e · texte numérisé non relu

Poignet- Doigts' Po u c e

Fig. 7. — Localisations DANS i/iiiaiispHKRE CKRÉBnAL gauche'. (D'après le manuel de méderiue de MM. Debove et Achard.)

A^ ccnli'o pour l'audilion. — A', centre spécial pour l'audiLion verbale. — V, centre pour lu vision. — F', centre s|)écial pour la vision des mots. — G, centre pour le goût. — L, ccutre du langage articulé. — Ji', centre pour l'écriture. — 2', centre |)our les mouvements du tronc. — V, centre pour les mouvements conjugués de la tète et des yeux. — y, centre jiour les niouvemenls du globe oculaire. — l'\ ccnirc jiour les mouvements de la face. — B, centre pour les mouvements de la boucbo. — L\ contre pour les mouvements de la langue. — C, contre i)our les mouvements de la cuisse. — G, centre pour les mouvements du genou. — 6", centre pour les mouvements de la cbeville. • — G. 0, centre pour les mouvements du gros orteil. — P. 0, centre pour les niouvcments des petits orteils.

misphère, en un point, que l'image ci-dessus ne permet pas d'apercevoir.

Telles sont les zones dites sensorielles.

Les autres sont appelées 7notrices, et il est vrai qu'elles président à tous nos mouvements ; mais la majorité des

(1) Les mêmes localisations se retrouvent du côté droit, sauf la localisation du langage articulé (circonvolution de Broca).

neurologistes contemporains les considère aussi comme sensitives ; et voici ce qu'ils veulent dire :

Au point G., pour prendre un exemple, aboutissent les nerfs sensitifs, provenant de Farticulation du genou, des os, de membranes aponévrotiques, des tendons, de la peau, des muscles qui l'environnent ou la constituent. Constamment, cette zone est avertie des moindres mouvements qui surviennent à la partie moyenne du membre inférieur ; elle est le lieu oii convergent toutes les sensations qui concernent cette jointure, l'endroit oii séjournent toutes ses images motrices, le souvenir de tous les mouvements passés, et, par conséquent, la possibilité de les reproduire. Si une lésion — telle qu'il en résulte d'une hémorrhagie cérébrale, d'une attaque d'apoplexie — détruit ce département de l'écorce G., il s'en suivra une paralysie immédiate, due, non point, à proprement parler, à l'abolition d'une zone vraiment motrice, mais à la suppression des images motrices conservées en ce point ; et désormais le mouvement ne sera plus possible, uniquement parce que les cellules cérébrales, détruites, ne seront plus là pour le concevoir.

Et il en va de même pour toutes les régions dites motrices, qui ne sont, en réalité, que le dernier aboutissant du nerf sensitif, et le point de départ du filet nerveux centrifuge qui va porter au muscle seul l'élément vraiment moteur, l'ordre de se contracter, d'accomplir le geste voulu.

TV

En somme, si nous jetons les yeux sur le schéma qui nous montre l'ensemble des localisations sur la face externe de l'hémisphère gauche (fîg\ 7), nous constatons qu'il y a des territoires de l'écorce destinés à recevoir nos sensations auditives, visuelles, olfactives et gustatives ; que d'autres zones recueillent toutes les sensations venues des différentes parties de notre corps, et président aux mouvements de ces mêmes parties ; qu'on trouve enfin, à la base des circonvolutions frontales, un petit département L, qui a la charge d'assurer le fonctionnement du langage articulé, et un autre E, qui préside au langage écrit*.

Eh quoi, pas autre chose, et ne pourrons-nous discerner ni le siège de l'Intelligence, ni celui de la Volonté, ni le séjour de la Mémoire, ni l'intime recoin oii réside le Moi, où veille la Personnalité?

Rien de tout cela, en effet, ne se peut voir sur une écorce cérébrale, pour le motif bien simple que les mots Intelligence, Volonté, Mémoire, Personnalité, ne désignent que des abstractions, qu'on nous a données, en classe de philosophie, pour des entités psychologiques

(I) Cette localisation du langage écrit, décrite par Exner et par Charcot, est mise en doute par un bon nombre de neurologistes : pour eux, l'écriture n'a pas d'autre zone que celle qui préside aux mouvemcuts des doigts et de la main, et qui est située à quelques millimètres en arrière de la zone L.

ayant une existence propre. C'étaient les Facultés de l'Ame.

A rencontre des psychologues classiques qui commencent par s'occuper de chacune de ces facultés, les médecins, faisant, comme Descartes, table rase de tout ce qu'on leur a appris, ne s'intéressent tout d'abord qu'à la pliysiologie d'un organe, qu'au fonctionnement cérébral. Et le cerveau leur apparaît comme une sorte de machine, très complexe quant à la multiplicité de ses rouages., mais assez simple dans son principe ; machine à recevoir, ici les images auditives, là les images venues de l'odorat, en Fies images visuelles, en G les images gustatives, ailleurs les images motrices, et à les transformer en gestes, en mouvements, en parole écrite au parlée. Ces images diverses, avant de se muer en actes, peuvent — si elles ne sont pas trop impérieuses, trop violentes, trop impulsives — voisiner, s'associer à d'autres, prendre le temps de se mesurer avec des images plus anciennes qui dormaient, et qu'elles ressuscitent au passage.

Tout le cerveau est là.

Et cette brève description du mécanisme cérébral va suffire à nous fournir la définition scientifique, physiologique de ce qu'on nomme encore les facultés de l'ùme.

La Mémoire est la fonction essentielle, fondamentale, et c'est aussi la plus mystérieuse. C'est la propriété que possèdent les cellules de l'écorce cérébrale de garder les

f98 LA MÉDECINE DE L'ESPRIT

images à l'état de sommeil, et de les faire s'éveiller, ressusciter sur place, sous l'influence d'une stimulation externe, d'une circulation plus vive dans ce district de l'encéphale, ou d'une propagation d'onde nerveuse d'un groupe de cellules à un groupe voisin.

Gardons-nous bien de croire que cette propriété est spéciale aux tissus nobles et hautement différenciés de nos centres nerveux. L'histoire naturelle nous apprend que la mémoire, que le don de garder une impression sensitive et de la faire revivre, est une propriété très répandue de la matière. Meynert nous a fait voir comment Vamphioxus^ qui n'a pas de cerveau, a cependant une mémoire et une existence psychiques ; et il n'est pas jusqu'à certaines lames d'acier qui, ayant une fois pris l'empreinte d'un doigt par exemple, ne puissent la reproduire, après plusieurs jours de disparition, sous l'influence de la lumière vive.

La mémoire humaine réside donc partout oii une fibre nerveuse sensitive aboutit à une grande cellule de la substance grise cérébrale ; elle n'est que le résidu de nos sensations anciennes, résidu toujours susceptible de reprendre vie sous l'influence d'une excitation nouvelle. Sans doute cette conception anatomique de la mémoire ne donne pas la clef de tout, et nous sommes loin de comprendre le singulier pouvoir qu'ont nos sensations de ne plus être pendant un laps parfois très long, et de resurgir de nouveau ; mais c'est quelque chose pourtant de ne plus concevoir la faculté du sou-

venir comme une et indivisible, ainsi qu'on faisait autrefois *.

La définition de la mémoire nous conduit tout de suite à celle de la Personnalité. Notre Moi ne nous apparaît plus, en effet, que comme la somme de nos tendances héréditaires et de nos sensations antérieures à la minute actuelle : c'est le total de notre connaissance. Le mot Je, quand nous le prononçons, signifie tout notre passé psychique, éveillé — avec plus ou moins de vivacité — par une sensation nouvelle. « Je sens un coup d'épingle sur la main » a, physiologiquement, le sens que voici : les nerfs de sensibilité de ma main viennent à l'instant de porter, à un groupe de cellules situé vers la partie moyenne des circonvolutions frontale et pariétale ascendante (v. fig. 7) une sensation aiguë ; cette sensation a éveillé, dans l'écorce de mon cerveau, la mémoire des sensations antérieures de même ordre, et ces sensations anciennes, en se mesurant avec elle, ont reconnu la nouvelle venue, en ont fait la Perception.

La Personnalité peut donc se définir « la mémoire de sensations anciennes, tenue en éveil par les sensations récentes, dont elle s'augmente constamment ».

Qu'est-ce donc que la Conscience? Ne venons-nous pas de le dire : il y a conscience quand une sensation pré-

(l) La mémoire est un phénomène singulièrement complexe et multiple. Nous avons des mémoires et non une mémoire : mais je me suis promis de m'en tenir ici à un exposé tout succint et superficiel des phénomènes de l'esprit, quitte à y revenir dans une publication ultérieure.

sente est perçue, ou si vous préférez, reconnue par les sensations anciennes. Et disons en passant que rien de ce qui vient à notre écorce cérébrale n'est tout à fait inconscient : le mot inconscient, pris absolument, n'a pas do sens, puisque rien n'existe pour nous de ce dont nos cellules cérébrales n'ont pas pris connaissance par l'intermédiaire de nos nerfs de sensibilité générale ou spéciale ^ Mais il y a mille degrés entre la pleine conscience et la « subconscience » très obtuse de quelques sujets. Les ouvrages du D'' Pierre Janet sur l'Automatisme cérébral, et sur l'État mental des hystériques ont largement contribué à nous donner une idée vraiment scientifique du conscient et du subconscient.

Nous retrouverons encore la mémoire comme rouage essentiel de notre volonté.

Vouloir c'est comparer, avons-nous déjà dit; c'est mettre en parallèle une sensation récente, très impulsive, accompagnée de forte tendance à l'acte, avec les notions anciennement accumulées par l'éducation, dans nos cellules cérébrales. Il s'ensuit 'une lutte où le sentiment le plus fort triomphe du plus faible, selon la loi de toute la nature, Dansle cerveau équilibré d'un homme sans hérédité lourde, élevé parmi les bons exemples, les sages notions résultant de l'expérience de ses ascendants , de

(1) En physiologie, on appelle sensibilités spéciales la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût. Le mot sensibilité générale s'applique à tous les phénomènes centripètes venus de la peau, des muscles, des tendons, des articulations, des aponévroses, qu'il s'agisse de sensations de mouvement, de contact, de piqûre, de pression, de brûlure ou de froid.

ses maîtres et de lui-même auront facilement raison des poussées véhémentes, des réflexes brutaux. Mais s'il s'agit d'un fils d'alcoolique, élevé parmi les disputes perpétuelles du père et de la mère , mis en contact, dès son adolescence, avec les pires garnements, comment se pourrait-il qu'il ne fût par la proie du mal? Au total, notre doctrine — qui est celle de la grande majorité des biologistes contemporains — a déjà été bien suffisamment exposée au chapitre n de ce livre où nous avons traité des relations de la médecine et de la justice; elle diffère presque autant des théories de Lombroso que de la vieille conception du libre arbitre qu'on nous enseignait au collège.

Après tout ce que nous venons de dire, on ne saurait songer à nous demander la localisation de L'Intelligence. Il va de soi qu'elle est partout éparse dans notre écorce cérébrale, puisqu'elle signifie essentiellement association d'images et d'idées, comparaison et jugement. Son fonctionnement est assuré par les innombrables fibres collatérales qui unissent entre eux — par contiguité — les neurones sensitifs ou moteurs , et par ces neurones d'association, qui courent dans tous les sens d'un point à l'autre de l'écorce, et font se joindre et s'unir fonctionnellement les territoires en apparence les plus distants. Ce que nous avons dit du cerveau du critique* nous dispense de revenir sur les différences,

(1) Voir au chapitre m, p. 162 et suiv.

pour ainsi dire anatomiques, delà fonction intellectuelle créatrice, et de la réflexion méditative.

L'image schématique dont nous nous servions alors pour donner plus de corps à notre pensée, va suffire à nous procurer une notion, bien rudimentaire sans doute, mais juste et suffisante en somme, de la fonction du Langage.

Chez l'enfant nouveau-né, la zone A (centre auditif) est la première à s'éveiller : il est aveugle encore qu'il tressaille déjà aux bruits environnants; et c'est aussi par cette zone que son cerveau s'enrichira des premiers éléments constitutifs du langage. C'est là que viendront se fixer les images auditives des syllabes dont se composeront les mots. Or, ce territoire A est amplement associé avec le pointM. (circonvolution de Broca},qui tient sous sa dépendance tous les mouvements du larynx, de la langue, de la bouche qui servent à l'articulation des sons.

Voici ce qui se passe quand un enfant parvient à prononcer par exemple la syllable ma, qui, deux fois répétée, lui servira plus tard à désigner sa mère. Incessamment on répète à l'enfant cette syllabe qu'on veut lui faire dire : chaque fois, cette onde sonore met en vibration les terminaisons dans l'oreille du nerf auditif, qu'elle suit jusqu'au point où il va mourir dans l'écorce cérébrale, au point A. Mais cette vibration tend constamment à s'évader. C'est une force entrée en nous et qui veut en sortir : là comme ailleurs, la sensation demande à se

changer en acte, et la première partie du réilexe, la vibra-

Fig. 8.

A, centre cc^rébral poui- rauditioii des mois. — V, centre ccpébral [lour la vision vers baie. — M, centre cérébral du langage articulé. — E, centre cérébral dos mouveraenls nécessaires à l'écriture.

tien centripète, commande la seconde, la vibration centrifuge. L'onde nerveuse ne s'arrête donc point en A,

autrement que pour y laisser son souvenir : elle poursuit sa route, et, suivant les fibres d'association A. M. comme le fil d'un téléphone, elle aboutit en M. Au bout de quelques jours, la route est frayée : les mouvements du larynx, de la langue, des lèvres, nécessaires à l'articulation de la syllabe ma se sont harmonisés, et après mille tâtonnements infructueux, la jeune bouche dit à son tour r mama », sans intention tendre, par simple besoin d'imiter, de restituer une chose reçue, d'achever un réflexe. Ce n'est qu'un peu plus tard que ce mot, d'abord purement mécanique, s'associera à l'image visuelle de l'être familier qui nourrit, qui tient chaud, qui soigne, et que le mot « Maman » prendra son sens réel.

La physiologie de l'écriture est identique, à cela près que c'est l'image visuelle des lettres, des syllabes et des mots qui vient à notre cerveau par le nerf optique, aboutit au point V, et s'évade par le point E qui préside aux mouvements des doigts associés en vue de l'écriture.

Il faudrait un volume pour dire l'extrême complexité de cet appareil du langage que les différentes formes d'aphasie* ont permis d'analyser et de dissocier. Car —

(1) L'aphasie est la paralysie de la parole, causée par la destruction d'une des zones essentielles au langage. Une hémorrhagie cérébrale vient-elle à détruire la circonvolution de Broca M, la faculté d'articuler les mots est abolie ; la destruction de la zone V détermine l'impossibilité de reconnaître la signification des choses lues ; si c'est la région A, qui est en cause, l'audition verbale est supprimée ; le territoire L estil dilacéré par la lésion destructive, il s'en suivra l'impossibilité de reproduire les mouvements associés pour l'écriture. Il est aujourd'hui démontré que la seule destruction de l'image visuelle des mots peut suffire à abolir la possibilité d'écrire, et de même les troubles dans

je ne saurais trop le redire — c'est à des médecins, à des cliniciens * que l'homme doit de pouvoir se faire une idée quelque peu précise et concrète de la manière dont il parle, comme aussi de la manière dont il se souvient, dont il veut, dont il pense, dont il agit.

Mais, dira-t-on, que faites-vous de l'Ame ? à quel affreux matérialisme ne nous menez-vous pas avec votre façon de vouloir n'envisager notre esprit que comme une machine à reilexes plus ou moins compliqués!... Nous voyons bien que les médecins ont rencontré, sous leur scalpel, des zones localisées et des fibres d'association dont le fonctionnement nous permet de comprendre, moins vaguement que ne faisaient nos pères, le jeu des facultés psychiques. Mais, oui ou non, estimez-vous que l'homme a une âme immortelle, ou bien enseignezvous que tout absolument réside dans ces cellules cérébrales, dans ces neurones dont vous venez de nous décrire la forme, les connexions |et le fonctionnement ?

On ne saurait se dérober à une question pareille, la

l'audition verbale ont un grand retentissement sur tout le reste de l'appareil du langage.

Cet appareil est d'une complexité extrême, et je crois qu'on peut dire que chacune des syllabes de chacun des mots de chacune des langues que nous parlons a sa localisation dans une cellule de l'écorce grise, en A, en V, en M, et en L.

(1) Les plus importants collaborateurs de cette œuvre admirable sont, après Bouillaud et Broca, Kûssmaul, Wernicke, Charcot, Seppilli, G. Ballet, Déjerine, Marcé, Pitres, etc., etc.

seule, en vérité, qui intéresse toute cette catégorie d'intelligences à qui des doutes sont venus sur les vérités de la foi, et qui voudraient savoir si, oui ou non, la science conduit à l'irréligion et, comme on dit, au matérialisme. Voici, je crois, ce que l'on peut répondre : Nous avons vu précédemment que notre personnalité est faite seulement des tendances héritées de nos ascendants, et des notions portées à notre cerveau par nos sens, source unique de la connaissance. Nous ne pouvons avoir avec le monde d'autres relations que celles qui nous sont procurées par la rétine, les terminaisons du nerf auditif, celles de l'olfactif, celles du nerf glossopharyngien, et les bouquets sensitifs des nerfs dans notre peau, nos muqueuses, nos muscles, nos jointures et nos tendons. Toutes ces périphéries sensitives ne peuvent rien envoyer d'autre à notre cerveau que des vibrations nerveuses que nous nommons sensations de couleur et de forme, de hauteur de son et de timbre, d'odorat, de goût, de poids, de consistance, de chaud, de froid, de mouvement ou de repos. Et l'homme nous apparaît comme baigné dans un océan de vibrations diverses, qui se changent, au contact de nos nerfs, en vibration nerveuse, et qui parviennent, sous cette forme, jusqu'à l'écorce grise, lieu de la conscience.

Ces vibrations qui nous affectent et qui nous modifient incessamment, c'est, disons-le encore, tout ce que nous savons du monde. Vibrations de quoi?... De la Matière, peut-être. Je dis peut-être parce que nous n'en

LES xMEDECINS ET LA PSYCHOLOGIE 207

savons rien ; il n'y a pas un être dont l'existence en sot puisse être démontrée, puisque nous ne saurions connaître des choses que leurs attributs extérieurs, que leur forme, leur couleur, leur odeur, leur saveur ou les sensations que nous procure leur contact. « Tout le reste nous est inconnu et à jamais inconnaissable », pour employer l'expression d'un maître, et nous n'avons d'autre ressource que de contrôler nos sens l'un par l'autre et par les sens de nos pareils.

L'impossibilité pour l'homme de rien connaître en soi est absolue; cette science qu'on enseignait au collège sous le nom à'ontologie, ou de métaphysique, est parfaitement vaine, et loin d'être matérialistes nous ne saurions être qu'idéahstes, à la manière d'un Berkeley, d'un Hume, d'un Stuart Mill — ou mécanistes, pour mieux dire.

C'est bien à cette conception qu'aboutit inévitablement la connaissance scientifique, et son domaine finit là.

Elle ne saurait donc se prononcer en aucune manière sur la question de savoir si la Nature a été créée par un Dieu tout-puissant de qui la Providence ne cesse de veiller sur nous, et si aux grandes cellules pyramidales de notre écorce grise se superpose une Ame libre et immortelle. Ni Dieu ni l'Ame ne peuvent tomber sous nos sens puisqu'ils ne possèdent aucun des attributs que nous venons d'énumérer : rien de leur Être ne saurait parvenir à notre conscience ; la science doit donc se désintéresser absolument de les comprendre.

208 LA MÉDECIINE UE L'ESPllIT

Souvenez-vous de Faust qui, tendrement sollicité par la pieuse Marguerite, répond par cette phrase vraiment digne d'un philosophe : « Qui oserait nommer Dieu et dire : je crois en lui, et quel être sentant pourrait prendre sur lui de dire : je ne crois pas en lui ? »

Mais il n'y a pas que la science naturelle. La théologie a aussi ses méthodes, qui lui permettent d'affirmer certaines vérités : elle admet la Révélation comme source de connaissance, la Révélation conservée et transmise par la Tradition et par les Saintes Ecritures. A condition de ne mélanger en rien leurs méthodes et ne pas empiéter sur leurs domaines respectifs, la science et la religion peuvent fort bien vivre côte à côte, et mener leur besogne à bien.

Dans la seconde partie de cet ouvrage nous verrons comment la connaissance plus approfondie du cerveau de l'homme peut conduire à une morale, et comment la morale scientifique et la morale religieuse peuvent, dans une certaine mesure, s'entr'aider et contribuer à la raréfaction de la souffrance humaine. C'est là, je pense, leur unique point de contact.

Nous venons de le constater : la science psychologique, depuis qu'elle est entre les mains des physiologistes et des cliniciens, a réaHsé des progrès et conquis

une précision dont on ne se cloutait guère il y a seulement trente ans.

La doctrine des localisations cérébrales, la connaissance de la cellule nerveuse et des connexions, l'étude clinique des émotions et des variations de l'activité cérébrale telle que nous allons l'entreprendre dans les chapitres qui suivront, ont fait de la psychologie, autrefois si confuse, une véritable science, le plus passionnant chapitre de notre histoire naturelle : elle est nette aujourd'hui comme un jardin français.

C'est à des médecins que l'on doit cette évolution féconde, cette foule de notions nouvelles et d'un si poignant intérêt. N'est-il pas cent fois regrettable qu'on n'ait pas encore doté nos facultés de médecine d'une chaire de psychologie physiologique, oii nos étudiants pourraient apprendre, non seulement à mieux connaître les fonctions du cerveau, mais à penser, à concevoir des idées générales, à élever leur moralité et leur intelligence en même temps.

Quel est le ministre ingénieux qui nous donnera cette réforme, qui placera à la Salpêtrière, entre la chaire de neurologie et la chaire des maladies mentales, la chaire de psychologie médicale qu'un maître comme M. Jules Soury tiendrait avec un magnifique éclat.

Maurice de Fleury. 14

Le surmenage contemporain. — Le repos. — L'entraînement au travail intellectuel : les deux Dumas, Balzac, Victor Hugo, Michelet, Madame Sand. — L'entraînement physique : la bicyclette et le cerveau ; le D'' Lagrange etMosso. — La doctrine de Brown-Séquard. — Le livre du D'" Jules Chéron : loi de l'hypodermie, effets des injections salines. — Les sources de la force humaine. — La thérapeutique mécanique.

Depuis l'âge préhistorique, l'homme a eu à lutter contre des ennemis qui menaçaient sa force. Ce furent autrefois les bêtes fauves, et c'est aujourd'hui la Fatigue, ver des fruits mûrs, redoutable adversaire des civilisations trop avancées.

Voici comment elle procède pour avoir raison de nous.

A force d'ingéniosité, l'homme acquiert le pouvoir de décupler ses joies, autrement dit les vibrations que ses centres nerveux estiment agréables. Dans une ville comme Paris, chaque jour, chacun de nos sens perçoit une prodigieuse quantité de ces vibrations. La vie

artiste et la vie mondaine ne sont pas faites d'autre chose.

Dans un intéressant ouvrage, intitulé Sensation et mouvement^ M. Ch. Féré démontre qu'il suffît de faire passer une couleur vive sous nos yeux, de faire vibrer un son à nos oreilles, pour exciter notre système nerveux au point que notre force en soit momentanément augmentée.

Je ferme les yeux pour que ma rétine ne soit pas impressionnée : ma main droite serre un dynanomètre jusqu'à donner 55 kilos. Je regarde un instant du rouge vif ou du vert éclatant : ma main droite devient immédiatement capable de presser le dynanomètre jusqu'à concurrence de 65 kilos. Mais cette excitation n'est que momentanée ; elle est immédiatement suivie d'une lassitude durable, et pendant les deux ou trois heures consécutives à l'expérience, je ne puis plus donner qu'une quarantaine de kilos. Si bien que toute excitation excessive de l'un ou l'autre de nos sens aboutit, au total, à de l'épuisement durable. Or, calculez, je vous en prie, ce que nous voyons de peinture, ce que nous entendons de musique au cours d'un hiver à Paris, et voyez quel soutirement de forces notre existence moderne comporte, rien que pour la partie artistique.

Or il convient d'y ajouter :

La fatigue physique, que les voitures avec leurs cahots et les chemins de fer avec leur trépidation sont loin d'avoir atétnuée ;

La fatigue intellectuelle, de plus en plus lourde à porter, si l'on compte ce qu'il nous faut apprendre, ce qu'il nous faut comprendre de choses nouvelles et diverses, pour être des civilisés — et je ne parle pas de ce que le métier de chacun exige d'application réfléchie, de tension intellectuelle ;

La fatigue sentimentale, enfin, plus fréquente qu'on ne le croit, le cœur de nos contemporains ne connaissant plus de milieu entre l'antipathique sécheresse et la veulerie affective.

Cela fait beaucoup de fatigue. Plus de fatigue en une journée que n'en peut réparer notre sommeil généralement écourté.

Or ce mot-là — fatigue insuffisamment réparée — c'est la définition du surmenage. La neurasthénie, qui n'est que le surmenage organisé, c'est la névrose initiale, la mère de la dégénérescence héréditaire. Filiation peu rassurante si l'on compte le nombre énorme des neurasthéniques, le nombre plus énorme encore des fatigués dans la société d'aujourd'hui.

Beaucoup résistent; beaucoup résisteront longtemps. Mais le mal se répand avec une évidente rapidité. Notre civilisation marcherait-elle, comme on voudrait nous le faire croire, à la définitive déchéance? Nous avons trop d'esprit, on prétend que nous vivrons peu. Pour ma part, je suis beaucoup moins pessimiste, mais je crois cependant qu'il est urgent de nous défendre. Le ressort de la société moderne devient lâche ; envisageons réso-

lument les moyens de le retendre, de lui restituer son élasticité et sa vigueur.

Ces moyens se peuvent ranger en trois catégories : le repos ; Fentraînement ; la stimulation méthodique de nos centres nerveux.

Le plus simple de tous, c'est assurément le vieux remède depuis longtemps préconisé par la morale communautaire du catholicisme latin : c'est la Règle et c'est le Repos : c'est la vie faite monotone, et l'activité enrayée. C'est l'isolement loin des agitations du monde et des tracas de la famille, loin des coups de massue de la lutte pour l'existence et loin des coups d'épingle de la vie d'intimité.

En ai-je déjà vu passer, de ces démontés par la vie, dont le corps est sans force, dont l'âme n'a plus de volonté, que la mélancolie possède, qui sont taibles et qui s'irritent, et qui viennent nous demander de refaire leur énergie ! Certes c'est pour beaucoup d'entre eux un remède efficace que l'isolement dans quelque maison d'hydrothérapie, la vie frugale et monotone, coupée à heure fixe par la douche et par les repas, par la promenade ou par une séance d'électricité statique. Cette vie qu'on leur impose, qu'est-ce donc, si ce n'est le couvent ? Le couvent laïque, sans doute, oii la douche rem-

place, un peu mesquinement, mais efficacement la messe, et le gant de crin, le cilice.

La régularité stricte, la monotonie, la suppression de toute source d'énervement et de ces contacts avec nos proches pour qui notre système nerveux ne prend point la peine de se surveiller, l'inaction, ce sentiment qu'on n'est plus responsable des charges de la famille et de la profession, ce repos profond, presque absolu, est éminemment favorable à la réfection lente, progressive, des volontés malades.

Pensez-y : ce furent des faibles, des incapables de la lutte, des fatigués et des vaincus de l'existence qui eurent l'idée du couvent. Un instinct les avertissait qu'ils retrouveraient l'énergie dans la paix de l'isolement, dans 'a rigueur des normes inflexibles. Il peut se faire que le prochain siècle voie quelque chose comme ceci. D'abord des couvents qui serviront à nos successeurs ici-bas d'asiles temporaires où refaire leurs forces, calmer leurs nerfs, retremper leur vouloir pour les luttes de l'an qui vient. Ensuite des associations permanentes, évidemment laïques, irreligieuses peut-être, mais qui emprunteront au cloître la sévérité de la règle, la monotonie de la vie. Quand les hommes n'auront plus l'énergie nécessaire pour faire isolément le bien et accomplir à eux seuls leur devoir, ils sentiront le besoin de se lier les uns aux autres et d'obéir aveuglément. Chose bien curieuse, c'est la science émancipatrice des hommes, qui les ramènera aux pratiques d'antan et refera, peut-être d'ici

LA FATIGUE ET LA FOUCE HUMALNES 215

quelques années, une façon de moyen âge, où il y aura sans doute un peu plus d'égalité, mais guère plus de liberté qu'il n'y en eut au xiv^ siècle.

Mais j'avoue n'avoir qu'une médiocre sympathie pour cette thérapeutique à laquelle il est quelquefois nécessaire de recourir, mais que je tiens, en somme, pour un pis-aller, pour une ressource ultime.

D'une manière générale, le repos est nuisible plus souvent encore qu'utile. On ne peut guère le conseiller qu'à ceux-là seulement qui sont très profondément fatigués et momentanément à bout de leur force nerveuse. Et ce seront uniquement les plus débiles, les plus atteints qui auront recours à ces refuges dont je viens de parler. Au fond, je crois que le repos, pour tout homme de quelque trempe, doit se réduire à un minimum une fois pour toutes adopté, sous peine d'avoir pour effet de diminuer l'aptitude au travail, bien loin de l'augmenter.

Un cerveau quelque peu doué ne doit pas être l'esclave de ses lassitudes : il doit s'en affranchir dans une très grande mesure par l'entretien de son activité, par la culture de son aptitude naturelle à l'action, par « l'entraînement » comme on dit. L'excès de travail intellectuel est une source fréquente de surmenage, mais je suis de

ceux qui ne conçoivent pas de bonne hygiène sans travail. Au même titre qu'elle est la source de tous les vices, l'oisiveté est la génératrice d'un bon nombre de désorires nerveux.

Pour être un peu plus précis, pour entrer plus avant dans le cœur de ce beau sujet, la nécessité du travail, il convient, je pense, de dire : parmi les surmenés, il y a beaucoup de gens, qui travaillent fort peu, et il y a surtout des gens qui travaillent fort mal. La fatigue vraiment est très rare, accidentelle et passagère, chez les hommes dont la pensée est très productive et féconde. Elle est, au contraire, extrêmement fréquente et quasiment à l'état chronique chez les vaincus de la vie, chez les hommes d'inaction dont le cerveau médite sans produire, ou bien encore chez quelques hommes de vrai talent, qui ne travaillent qu'au seul gré de ce qu'on nomme l'inspiration, donnent des bouffées d'efforts, pour ainsi dire, puis se reposent longuement. Les grosses doses de travail se trouveraient donc être, au demeurant, moins fatigantes que les petites, et le repos, qui est souvent un merveilleux remède, pourrait donc devenir absolument contraire à la bonne hygiène. On verra tout à l'heure comment et pourquoi cet apparent paradoxe est une vérité très générale, facile à expliquer d'une façon très simple.

Mais dans une étude du genre de celle-ci, le mieux n'est-il pas de commencer par accumuler quelques bons documents, quelques faits arrivés, mille fois plus démonstratifs que toutes les vues de l'esprit?

Sans doute, il a fallu une mag-nifique puissance de travail, une persévérance peu commune pour mener à bonne fin l'énorme collection des romans d'Alexandre Dumas père, la Comédie himiaine, V Histoire de France et Y Histoire de la Révolution de Michelet, les 50 volumes de l'œuvre de Hugo, l'œuvre historique et politique de M. Thiers. Examinons comment ont travaillé ces hommes dont la pensée fut grande dans les genres les plus divers, et cherchons quelle prise la fatigue a pu avoir sur eux.

Voici d'abord la belle lettre que m'a écrite, en décembre 1892, Alexandre Dumas fils, sur la façon dont travaillait son père, et sur la manière dont il travaillait habituellement lui-même. La première partie de sa lettre est consacrée à son père, et c'est un document d'autant plus précieux qu'une légende romantique nous montre Dumas père comme un perpétuel fantaisiste, ne travaillant qu'au gré des caprices de son génie, passant ses jours en fêtes et ses nuits en travail. Plus d'un de ses lecteurs se l'est imaginé sans doute buvant sec comme Athos et capable de se passer de sommeil ou de repos comme tous les héros de ses contes. Lisez ce que nous dit son fils.

et ... Mon père ne travaillait pas par coups de collier. Il travaillait dès qu'il était réveillé, le plus souvent jusqu'au dîner. Le déjeuner n'était qu'une parenthèse. Quand il déjeunait seul, ce qui était rare, on lui apportait une petite table toute servie dans son cabinet de

218 LA MÉDECLNE DE L'ESPr.IT

travail, et il mangeait de très bon appétit tout ce qu'on lui servait. Après quoi, il se retournait sur sa chaise et reprenait la plume. Il ne buvait que de l'eau rougie, ou du vin blanc avec de Feau de Seltz, pas de café noir, pas de liqueurs, pas de tabac. Dans le courant de la journée, de la limonade. Il travaillait quelquefois le soir, mais pas très avant dans la nuit; très bon sommeil.

« Il fallait bien des journées et même bien des mois de ce travail pour qu'il sentît la fatigue. Alors, il allait à la chasse, ou il faisait un petit voyage, pendant lequel il avait la faculté de dormir tout le temps et de ne penser absolument à rien. Dès qu'il arrivait dans une ville intéressante, il allait voir toutes les curiosités de cette ville et prenait des notes. Le changement de travail lui servait de repos.

« Durant plusieurs années, je l'ai vu avoir deux ou trois jours, à la suite de ce travail quotidien et incessant, un gros accès de fièvre avec 420 à 430 pulsations. Il savait ce que c'était; il se faisait mettre un énorme verre de limonade sur sa table de nuit ; il se couchait et il dormait, ronflant comme une machine à vapeur. Il se réveillait de temps en temps, avalait quelques gorgées de sa boisson et se rendormait. Au bout de quarantehuit ou soixante-douze heures c'était fini : il se levait, il prenait un bain et il recommençait.

« Il se portait toujours bien; jamais de repos complet que la chasse ou le voyage. Je ne l'ai jamais vu se reposer chez lui. Il avait besoin de beaucoup de sommeil.

LA FATIGUE ET LA FORCE HUMAINES 2t9

Quelquefois, dans le jour, il dormait pour ainsi dire à volonté, un quart d'heure avec gros ronflements, et il repartait de la plume. Pas de ratures et la plus belle écriture du monde.

« En dehors du travail, quand il se trouvait avec ses amis, chez lui ou en ville, une verve intarissable où l'on ne sentait aucune fatigue du travail de la journée.

« Travaillant, partout, en voyage dans la première auberge venue, sur un coin de table...

« Il a eu longtemps une maladie d'entrailles, qui le réveillait la nuit, avec de très vives douleurs. Quand il voyait qu'il ne pouvait pas se rendormir, il lisait; quand les douleurs étaient plus fortes il se promenait dans sa chambre, et quand elles étaient insupportables, il s'asseyait à sa table et travaillait. Le cerveau faisait, chez lui, diversion à tout. Le travail était sa panacée à tous les ennuis et à tous les chagrins. »

Et voici maintenant ce que l'auteur de Voyage de Noces veut bien nous apprendre sur son propre compte :

« Mes habitudes de travail sont toutes différentes, m'écrivait-il.

« Je procède par coups de collier; comme je n'ai aucune imagination, l'observation et la réflexion, et la déduction sont tout. Je reste donc quelquefois pendant des mois à retourner un sujet dans ma tête sans prendre la plume. Je ne me mets au travail que quand j'ai tout trouvé.

« J'ai besoin de beaucoup de mouvements physiques

pendant cette période de gestation. Je me lève toujours de très bonne heure et je travaille jusqu'à midi, surtout à la campagne. Je me remets à mon travail deux ou trois heures dans le cours de la journée. Le travail supprime l'appétit et augmente plutôt le sommeil. Quand je ne travaille pas, je dors moins bien. N'importe, le travail est une grande fatigue pour moi, et je suis quelquefois forcé de l'interrompre complètement pendant un temps assez long.

a La même sobriété que mon père. Pas de vin, pas de café, pas de liqueurs, plus de tabac, car j'ai beaucoup fumé la cigarette.

« En somme, très peu d'agrément dans l'enfantement. Voilà. »

Le parallèle entre les deux méthodes de ces deux hommes de talent n'est pas sans intérêt.

Certes, dans l'opinion publique, c'est le père qui passe pour avoir eu le moins de méthode et de sage équilibre. Eh bien, c'est justement celui dont le travail était réglé comme les oraisons d'un moine et bien qu'ils fussent l'un et l'autre merveilleusement trempés d'âme et de corps, Dumas fils est le seul qui accuse de la fatigue après l'enfantement littéraire. Il est digne de remarque que le père dont l'œuvre est, numériquement, beaucoup plus copieuse que celle de son fils, soit justement celui des deux sur qui le travail n'ait jamais eu d'action altérante.

Le cas du grand Balzac n'est pas moins curieux. II ne se contentait pas de revêtir, pour travailler, le froc

LA FATIGUf] ET LA FORCE HUMAINES 221

des moines ; il menait l'existence réglée, laborieuse et chaste d'un bénédictin. Théophile Gautier a raconté d'une façon charmante quels conseils, assez bizarres en apparence, mais assez méthodiques en réalité, lui donna bien souvent le créateur de la fourmillante Comédie humaine.

« Se donnant pour exemple, il nous prêchait une étrange hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer deux ou trois ans, boire de l'eau, manger des lapins détrempés comme Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever à minuit, et travailler jusqu'au matin... vivre surtout dans la chasteté la plus absolue : il insistait beaucoup sur cette dernière recommandation.

« Il ne faut pas croire que Balzac plaisantât en nous traçant cette règle que des trappistes ou des chartreux eussent trouvée dure. Il était parfaitement convaincu et parlait avec une éloquence telle qu'à plusieurs reprises nous essayâmes consciencieusement de cette méthode d'avoir du génie... »

Et ailleurs :

« Balzac produisait beaucoup, grâce à une volonté surhumaine, servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de moine... Il était sobre et abstème d'habitude. (Abstème, qui ne boit pas de vin.)

Victor Hugo avait le don de boire et de manger beaucoup, impunément. Mais pareil à tous les puissants producteurs, il travaillait à heure fixe, de son réveil à l'heure de son déjeuner. Tous les matins de sa vie, il se levait à sept heures, se versait un broc d'eau fraîche

sur la tête, puis se mettait à écrire, debout, couramment, sans ratures, les pages, vers ou prose, dont il avait conçu mentalement l'idée la veille, au cours de sa promenade de tous les après-midi.

S'il est un poète chez qui l'inspiration ne puisse être niée, c'est certes celui-là. Mais il avait soumis l'inspiration à l'habitude, et la langue de feu avait dû se résigner à venir effleurer sa tête tous les matins, de sept heures à midi, comme l'on va à son bureau. Dieu sait quelle formidable accumulation de copie est sortie de ce labeur immuablement régulier !

Tous les grands créateurs se sont soustraits à la fatigue par ce même moyen d'hygiène instinctive, la méthode dans le travail. Les preuves que nous venons d'en donner sont, j'imagine, suffisantes, et je n'en citerais point d'autres, si je n'avais reçu de la veuve de Miche- LET l'instructive lettre que voici :

« Michelet avait des habitudes matinales ; dans sa prime jeunesse, il se levait dès quatre heures du matin. Au milieu de la vie — quand je l'ai épousé — plutôt avant cinq heures ; à la fin, à six heures.

a II était très dormeur, avait le sommeil paisible et profond d'un enfant. Volontiers lorsqu'il était seul, il se couchait à neuf heures, après avoir fait une lecture dans laquelle il trouvait son repos et comme un rafraîchissement du hâle de l'histoire. Cependant, ce n'était pas sur l'impression de cette lecture, dans ses auteurs favoris, qu'il s'endormait. Avant d'éteindre sa lampe, il

revoyait son programme, c'est-à-dire les faits principaux du chapitre qu'il devait écrire le lendemain. Pendant le sommeil il se faisait sans doute dans son cerveau un travail latent, qui, au réveil, se chang-eait en une lumière, et parfois rectifiait les vues de la veille. Ainsi c'était essentiellement un diurne.

« Pour son alimentation, il était très sobre, écartant les matières encombrantes, g'ros légumes, etc. Avant de se mettre au travail, il prenait rég"ulièrement une toute petite tasse de café au lait sans pain. Il appelait cela « son remorqueur » . A onze heures, il déjeunait avec deux œufs et une côtelette. Peu ou point de dessert; un peu de bordeaux; jamais de spiritueux, ni de café noir qu'il haïssait autant qu'une médecine, tandis que le café au lait était pour lui un régal.

« Ce régime intelligent, qui lui faisait préférer les aliments qui nourrissent bien sous un petit volume, n'a guère varié pendant les vingt-sept années de notre mariage. Je dois pourtant dire qu'avec la vigilance que devrait avoir toute femme près d'un travailleur de la pensée, je l'alimentais de viandes noires et de légumes riches en azote, lorsque, ses préparations faites, il se mettait à sa table et écrivait, tout d'une haleine, le tiers ou la moitié d'un volume.

« Mais lorsqu'il retournait à ses recherches, ce qui demandait plutôt un regard calme pour être lucide, j'entremêlais son alimentation de viandes blanches, légumes verts, etc., bien entendu sans l'en occuper. L'heure

des repas était celle où chacun de nous apportait ses impressions, ses idées. Nous nourrir semblait l'accessoire. Mais tout avait été prévu.

« La somme quotidienne de travail était donc de six heures environ. Gela, pour Michelet, a été fixe toute sa vie ! Mais après le déjeuner, il y avait les séances aux bibliothèques ; les six ou sept heures passées aux archives pendant les vingt années qu'il a été le chef de la section historique. Rentré chez lui, à quatre heures, il ordonnait le résultat de ses recherches et préparait le travail du lendemain.

« Malgré sa constitution délicate, sa santé était assez égale. Elle se fortifiait par le travail. Lorsque, toutes ses préparations faites et son orientation trouvée, il avait donné « le coup de piston », alors il allait comme sur un rail, emporté par l'élan d'impulsion qu'il avait fourni lui-même.

« Aucune distraction, peu ou point de visites, rien d'étranger à sa production. Les entr' actes étaient à surveiller. Son livre achevé, il ressentait la fatigue de ce travail continu, il éprouvait cette tristesse physique qui saisit le producteur après un long effort. Il semble, pour un moment, que le ressort même de la volonté soit brisé. Heureusement la campagne et l'histoire naturelle venaient à notre secours.

«Voilà le facteur rural qui frappe, je m'arrête; vous a\ez l'essentiel.

« S.-J. IMiCHELET. »

Voilà, je crois, de quoi conclure.

L'exemple de tous ces grands producteurs dont nous venons d'apprendre les habitudes et à qui le travail paraît avoir été aussi nécessaire que les fonctions d'alimentation ou de respiration, justifie cette idée que la machine humaine ne gagne au repos que de se rouiller, et s'entretient au contraire par l'action, par le travail Il est certain que tous ces grands cerveaux ont pu travailler énormément, et à peu près sans interruption, pendant de très longues années. Il ne parait pas que leur santé en ait été gravement altérée, Dumas père étant mort à 67 ans, Michelet à 74 ans, M. Thiers à 80 ans, Hugo à 82 ans, Alexandre Dumas fils à 71 ans. Seul, Balzac est mort jeune. C'est cependant celui de tous qui s'est le plus préoccupé d'instituer et de prêcher une hygiène littéraire ; mais il la suivait assez mal, étant contraint à de terribles surcroîts de besogne et à de perpétuels tourments par le mauvais état de ses afTaires. A plusieurs reprises, il lui arriva de travailler deux ou trois mois de suite à raison de seize heures sur vingt-quatre. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il n'ait pu longtemps y tenir, en dépit de son organisalion physique herculéenne.

Généralement gros dormeurs, bons mangeurs, mais foncièrement sobres et relativement très chastes, ces puissants écrivains se portent à merveille quand ils travaillent énormément, et ils n'éprouvent le sentiment de la fatigue que quand ils jugent à propos de se reposer. Maurice de Fleuby. 15

Peu de temps leur suffit, d'ailleurs, pour recouvrer leur énergie.

On les voit tous ne souhaiter que rarement l'interruption du travail. Nulla dies si?ie Hnea, comme dit l'inscription qui se déroule sur la cheminée du cabinet de travail à Médan, Ce fut aussi la devise de Hugo, qui dans sa vie entière ne quitta le travail qu'un mois ou deux, au cours d'une petite crise de confusion mentale qui fut comme une suspension d'activité de ce prodigieux et infatigable cerveau.

Ce principe de la nécessité du travail continu était si bien compris par Madame Sand qu'à en croire le témoignage de Théophile Gautier, rapporté par le Journal des Goncoiirt, quand elle achevait un roman à onze heures du soir, elle en recommençait un autre dans le même moment, le temps d'allumer une cigarette et d'écrire le titre, pour ne pas perdre le reste de sa nuit. L'heure du sommeil n'étant pas encore venue, elle n'aurait pas pu dormir, et elle éprouvait un véritable malaise quand elle se permettait de lire, de se divertir ou de causer aux heures où elle avait pris coutume de rédiger.

C'est que, en effet, deux conditions hygiéniques apparaissent comme indispensables à la réalisation de ces gros programmes de labeur : il faut que le travail se fasse tous les jours, sans interruption, et tous les jours à la même heure — sinon, la fatigue apparaît.

A priori, qui nous dit que Musset, Baudelaire ou Flaubert ne furent pas aussi énergiquement doués de résis-

tance à la fatigue que George Sand ou que Balzac? Leur œuvre est éminente — quelle que soit, d'ailleurs, la diversité de leurs genres — mais comme elle est restreinte et comme elle est loin de donner l'impression, quasi surhumaine, de ces gros génies créateurs ! Or, Musset, Baudelaire et Flaubert travaillaient aussi peu méthodiquement que possible. Dans sa lettre citée plus haut, Alexandre Dumas fils déclarait qu'il travaillait, lui aussi, à coups de collier, et qu'il a connu la fatigue. Mais son cas est peut-être un peu trop spécial, la fabrication d'un ouvrage pour le théâtre étant difficilement comparable à l'accomplissement des longs romans ou de l'histoire, qui exigent bien plus de pages et bien plus d'assiduité.

La physiologie élémentaire peut expliquer le plus simplement du monde cette nécessité d'une règle pour le travail.

Au point de vue de son fonctionnement, notre cerveau est absolument comparable à tel autre de nos organes, à notre estomac, par exemple. Si nous nous accoutumons à déjeuner tous les jours à midi, sans que notre volonté ait en rien besoin d'intervenir, tous les jours à midi, de lui-même, il se congestionne et secrète du suc gastrique. Si, une fois, nous ne lui donnons rien à manger, il soufïre et crie famine; si, pour longtemps, nous dérangeons ses habitudes, si les heures de nos repas deviennent irrégulières, l'estomac se détraque et contracte une maladie : ses parois se fatiguent et ses glandes s'épuisent.

Notre cerveau est tout pareil. Il s'exténue à travailler irrégulièrement. Mais, de même que notre cœur ne se fatigue point de battre tout au cours d'une longue vie, ni notre estomac de digérer si on lui règle ses repas, de même notre cerveau peut travailler presque indéfiniment, sans lassitude, pour peu que l'on régularise son effort.

La seule chose qui comporte une dépense de force, d'énergie, c'est la mise en train. Elle seule est pénible. Les sages s'arrangent de manière à être constamment en train tout simplement. Si vous prenez coutume de travailler dès votre réveil, tous les matins, à huit heures, vôtre cerveau se congestionnera de lui-même, un appel de circulation s'y fera, et l'organe se tiendra prêt à fonctionner, à produire de la pensée, sans qu'il soit besoin d'aucun effort volontaire et fatigant pour l'y contraindre. Cela devient un phénomène réflexe, et les réflexes ne se fatiguent pas. C'est, au contraire, la cessation de cette activité qui fatigue.

Si vous ne travaillez pas régulièerment et sans interruptions, il faut à chaque instant renouveler la mise en train, contraindre son cerveau à devenir attentif, plier son intelligence, au commandement, sur une besogne donnée, et cela c'est vraiment, et pour les mieux doués, une grande fatigue. Une bonne habitude est tout aussi impérieuse qu'une mauvaise, et tout aussi difficile à quitter. La question est de vouloir ou de pouvoir la prendre '.

(1) Pour plus amples détails voir au chapitre suivant : La Paresse el son traitemenL.

Une fois qu'elle est prise on n'a plus à intervenir, on travaille sans peine, et comme par besoin, et littéralement on en arrive à ne pouvoir plus se passer de ce pain quotidien.

JV

Ce qui est vrai pour tous les labeurs de l'esprit l'est au même titre pour le travail physique, musculaire, que régissent les mêmes façons d'être de la nature. Qu'il s'agisse de manier la bêche, de soulever des poids, de prononcer des plaidoiries ou d'écrire des livres, le mécanisme ne diffère point ; ce n'est jamais que fonctionnement de divers points de notre écorce grise; et les lois de la mécanique cérébrale sont unes pour tout ce que fait le cerveau ; or c'est lui qui commande aux mouvements de nos jambes et de nos bras, comme à l'émission de la parole.

J'ai eu occasion, lors d'une course mémorable, d'examiner deux bicyclistes professionnels, Terront et Corre, et le résultat de la petite étude à laquelle je me suis livré sur leurs personnes — résultat corroboré depuis par beaucoup d'autres observations du même genre * — sont d'une portée assez générale pour qu'il les faille retenir.

Au long de mille kilomètres, pendant quarante-

(1) Voir les travaux spéciaux du D' Ph. Tissié (de Bordeaux). Léon Petit (de Paris), Gauthvelet, etc.

230 LA iMÉDECINE DE L'ESPRIT

deux heures consécutives, ces deux hommes, médiocrement vigoureux en apparence, n'ont pas cessé de faire agir les muscles de leurs jarrets ; les statisticiens évaluent à 250 000, environ, le nombre de coups de pédale fournis par chacun des deux champions !

Des deux concurrents, Terront, qui a gagné la course, était le plus sérieusement entraîné ; Corre, professionnel depuis bien moins de temps, avait dû subir pendant le mois qui précéda l'épreuve une cure de massage méthodique « qui, disait-il, avait rendu les muscles de la jambe à la fois très durs et très souples ». Moins bien conseillé, beaucoup moins savamment soigné que son rival, — surtout au point de vue de l'alimentation, — il n'en a pas moins supporté la fatigue avec une énergie stupéfiante. Au moment oii je l'ai examiné, peu de temps après sa descente de machine, il ne présentait littéralement aucune marque appréciable de lassitude. Sans courbature, sans raideur, c'est à peine s'il accusait une légère gêne au niveau des genoux et du tendon d'Achille ; mais il parlait d'abondance, à voix forte, et ne laissait entrevoir aucun symptôme de cet abrutissement ahuri qui est la marque du surmenage.

Je lui ai fait serrer un dynamomètre. Il a donné :

De la main droite : 43 kilogrammes ;

De la main gauche : 42 kilogrammes.

La flexion de sa jambe droite sur le dynamomètre amenait un poids de 36 kilogrammes.

Sa tension artérielle était au-dessus de la normale, à 19 centimètres de mercure. Le réflexe rotulien était tout à fait normal, alors qu'il est ordinairement exagéré chez les gens vraiment épuisés. Il en faut donc conclure que Corre n'était pas du tout fatigué le lendemain de la course ; il l'a été le jour même, mais, chose digne de remarque, ce ne sont pas ses muscles qui l'ont trahi, c'est son cerveau. Il avait fortement divagué après avoir quitté la piste et pendant son sommeil de la nuit. Il racontait cela d'une manière assez curieuse en disant : « Il m'a semblé que je me dédoublais ; un autre homme prononçait par ma bouche des paroles incohérentes ; je m'en apercevais bien vite, mais je recommençais à divaguer malgré moi quelques instants après. » Le lendemain il n'y paraissait plus : le coureur avait un peu maigri ; ses groupes musculaires étaient moins durs qu'avant le match, mais il n'éprouvait aucun sentiment de lassitude, et sauf un rhume gagné pendant la course, il se portait à merveille.

Terront, que je vis quelques heures plus tard, m' apparut encore plus alerte et plus dispos que son émule. Chez le vainqueur comme chez l'autre, j'ai mesuré l'état des forces : les chiffres diffèrent peu. Ils sont à peine plus faibles pour Terront qui a quelques années de plus que Corre.

Au dynamomètre ;

Main droite : 42 kilogrammes ;

Main gauche : 36 kilogrammes ;

Flexion de la jambe : 29 kilogrammes.

La pression artérielle était de 18 centimètres de mercure (un peu au-dessus de la normale) ; les réflexes tendineux rotuliens étaient affaiblis. La température était normale ; Terront n'avait pas perdu un gramme de son poids. Le soir même, il reprit sa vie de tous les jours, mais il était tellement entraîné à la privation de sommeil qu'il ne pouvait dormir plus de quatre heures sur vingt-quatre.

Eh bien ! voilà deux hommes dont la santé n'était aucunement altérée, au moins d'une manière appréciable, par cet extraordinaire exploit. Terront n'avait pas eu de trace de courbature, sauf dans son genou droit autrefois déboîté ! Je crois qu'il est facile d'expliquer comment et pourquoi.

La course s'est faite sur piste et terrain plat, sans côtes à monter. A aucun moment de la course il n'y avait d'efforts extraordinaires à donner. Pendant les quarante-deux heures, les jambes ont pressé la pédale d'un mouvement continu, sans que la volonté ait eu à intervenir, et les 300 000 coups de pied que les statisticiens attribuent à chacun des champions se sont produits automatiquement, en tout pareils aux mouvements de natation de ces grenouilles à qui Flourens avait enlevé le cerveau. Le muscle seul et la moelle épinière étaient en cause, aussi la fatigue a-t-elle été à peu près nulle. C'est une nouvelle preuve, très concluante, en faveur de cette doctrine qui fait de la fatigue

un phénomène psychique, une maladie de l'esprit, un épuisement de la volonté.

Voici déjà douze ans, mon maître Pitres et moi avions fait la preuve de cette curieuse et instructive vérité physiologique sur un de nos malades, qui avait de la trépidation réflexe du pied ; nous avions enregistré 10.000 oscillations doubles à l'heure, et constaté que ce phénomène, absolument soustrait à l'influence du cerveau, pouvait continuer d'une manière indéfinie sans qu'il eût aucun symptôme de fatigue.

L'expérience de Corre et de Terront est peut-être plus concluante encore. A part la mise en train et les chang-ements d'allures, les jarrets de ces deux héros du muscle ont manœuvré avec l'inconscience et l'impersonnalité des bielles de locomotives. Une seule condition paraît indispensable à l'accomplissement de ces hauts faits : la présence d'un entraîneur qui pédale devant vous, et dont les jambes dictent le rythme aux vôtres : « l'entraîneur est un chef d'orchestre indispensable », dit Terront, qui trouve volontiers la comparaison pittoresque. « Quand je suis seul sur une route, ajoute-t-il, je cherche à me rappeler un air de marche militaire que je chante mentalement pour rythmer mes coups de pédale. « A la galerie des machines, un peu de musique de temps à autre nous aurait fait beaucoup debien,etla course aurait été finie une ou deux heures plus tôt, si nous avions eu ce puissant réconfort. »

Pas une défaillance, pas une minute de découragement

234 LA MÉDECIiNE DE L'ESPRIT

chez Terront. Corre, moins entraîné, s'est mortellement ennuyé pendant les six dernières heures ; elles lui ont paru « plus lentes que des mois ». Mais un de ses entraîneurs qui l'accompagnait « en machine » s'est avisé de lui raconter des histoires, et le son de sa voix lui a donné du cœur.

De ceci nous devons déduire que dans le phénomène tatigue deux éléments principaux sont en cause : le cerveau qui commande et le muscle qui ohéit. Le muscle peut travailler presque indéfiniment : c'est l'effort de la volonté qui s'épuise, par surmenage des cellules de l'écorce cérébrale. Or, chez les entraînés, le coup de pédale n'est plus un mouvement volontaire, mais un réflexe que la moelle épinière suffit à diriger et à coordonner. Si bien que l'entraînement peut être défini : la prise d'une habitude qui consiste à substituer peu à peu la moelle épinière au cerveau^ le réflexe au mouvement voulu. Terront me l'affirmait : « Il n'y aurait littéralement pas d'autre raison de s'arrêter que l'impossibilité de supporter indéfiniment la privation de sommeil. »

Corre estime « que si l'on a des jambes capables de iaire le tour de la galerie des machines en 33 secondes, on peut obtenir cette extrême vitesse aussi aisément après quarante-deux heures qu'après qu-arante-deux minutes de course. »

Il faut donc dire, pour conclure, qu'ici en matière de contractions musculaires l'entraînement est tout : il consiste à substituer à l'action de la volonté qui est sujette

à la fatigue, l'action réflexe qui peut se continuer d'une manière à peu près indéfinie. Et désormais il est prouvé que l'homme, grâce aux notions précises, scientifiques que nous commençons à posséder sur l'entraînement méthodique, peut reculer considérablement les limites de sa fatigue et arriver à une utilisation de lui-même vraiment inespérée.

Ces lois de l'entraînement méthodique on les trouvera remarquablement énoncées et étayées de preuves dans les ouvrages d'un maître spécialiste, du D"" Fernand Lagrange % dont Mosso ^ a repris plus tard et quelque peu complété la doctrine. De cette œuvre se dégage une notion simple et fort importante que nous retrouverons, d'ailleurs, un peu plus loin : le travail d'entraînement constitue un véritable apport à l'organisme de force disponible toutes les fois qu'il est modéré ; au delà d'une certaine limite il verse dans le surmenage.

Et l'on y pourrait joindre cette notion, qui à mon sens est d'importance capitale, c'est qu'il n'y a pour le cerveau qu'une seule fatigue. Longtemps il a été de mode de vouloir se reposer d'un travail intellectuel par un travail physique : erreur grossière dont nous revenons chaque jour. Sans doute, un homme qui travaille beaucoup avec l'esprit se trouve bien de quelques instants d'exercice physique, l'immobilité dans son fauteuil, à sa table de

(1) Fernand Lagrange. — Physiologie des exercices du corps — L'hygiène de Vexercice chez les enfants et chez les adultes — La médication par l'exercice (F. Alcan, édit).

(2) Mosso. L'éducation physique de la jeunesse (F. Alcan, édit.).

travail étant de mauvaise hygiène. Mais l'exercice physique ne lui sera profita])le qu'à condition d'être très modéré. Sinon, il ne fera qu'ajouter, à la fatigue des zones du cerveau qui président à l'écriture, l'épuisement de celles qui commandent aux mouvements des muscles, et cela fera deux fatigues.

Merveilleuse méthode, et qui accomplit des prodiges, l'entraînement, il faut le reconnaître, n'est pas toujours et partout applicable. Il arrive que, même à doses très modérées, l'exercice physique ne peut que surmener. Il ne fait que développer l'énergie déjà existante ou quelquefois éliminer de la force en trop que nous ne soupçonnions pas ; mais oii il n'y a rien ou presque rien, l'entraînement perd ses droits. Chez les grands épuisés les toniques sont nécessaires, les toniques et le repos momentané.

J'ajoute tout de suite que je répugne fort — avec presque toute la génération actuelle d'hygiénistes — aux toniques chimiques, aux drogues dites reconstituantes. Sans doute la caféine, les préparations de kola, les glycéro-phosphates tant prônés, certains aliments gras, voire même les alcools, peuvent rendre, accidentellement, de très réels services dans la cure de l'épuisement du système nerveux. Mais ils ont leurs inconvénients : ils risquent plus ou moins d'abîmer l'estomac,

d'altérer l'intégrité de la fonction digestive. En outre, il arrive souvent qu'on en contracte l'habitude et qu'on ne sait plus s'en passer. Il est d'évidence que mieux vaudrait avoir recours aux sources naturelles de l'énergie humaine.

Le premier de tous, je crois bien, Brown-Séquard s'y est attaché. On se souvient du retentissement vraiment prodigieux qu'eut sa série de communications à l'Académie des sciences sur les effets des injections hypodermiques du liquide que chacun sait.

Partant de cette idée première qu'en général les forts sont chastes, que la pureté des mœurs est un phénomène fréquent chez les hommes de pensée haute, d'énergie morale et physique, il se dit qu'il y avait, sans nul doute, un rapport de cause à effet entre l'état de continence et l'état de santé morale, de vigueur intellectuelle. L'âge, les abus, la maladie épuisent les forces cérébrales. Ne pourrait-on restituer, à ceux qui ont vieilli ou qui ont gaspillé leurs^forces, une énergie nouvelle, qui leur permette de vivre avec activité ?

Et, vieillard déprimé lui-même par les ans et les seuls excès de travail intellectuel, il fut le premier sujet sur lequel il expérimenta.

11 eut la joie de constater qu'au bout de quelques jours de traitement, sa main serrait plus fort le dynamomètre, que ses jambes le portaient mieux, que son appétit grandissait, que son teint devenait plus clair, sa vue plus nette, et, en même temps, que son esprit,

238 LA MliDECINE DE L'ESPUIT

comme débarrassé de brumes, voyait plus clair, pensait plus aisément, et se fatiguait bien moins vite. L'expérience fut reprise sur d'autres déprimés : les résultats furent les mêmes. Et dès lors Brown-Séquard s'estima en droit de conclure qu'il venait de trouver, dans les tissus vivants, le plus merveilleux des reconstituants, ayant ceci de vraiment admirable qu'il ajoute de la force à l'organisme, sans rien lui reprendre en retour. En un temps oii la thérapeutique fait en somme assez peu de progrès marquants, la trouvaille parut si fortement invraisemblable qu'on se borna à la nier, ou simplement à l'expliquer par le mot de suggestion Presque tous vos sujets sont névropathes, disait-on; pour leur donner des forces, il a suffi de leur persuader fortement qu'ils allaient en avoir. Mais d'autres malades, des phtisiques, des ataxiques, des lépreux même, furent améhorés par des injections de « séquardine ». Et force fut de reconnaître que la suggestion n'entrait guère ne ligne de compte et que vraiment il y avait là quelque chose. On venait, semblait-il, de retrouver l'eau de Jouvence. Et ce fut comme une verdoyante oasis dans le désert de la thérapeutique : la foi des foules, qui croit aisément ce qui est étrange, fut très vite conquise par cette moderne alchimie, et l'indécence même du liquide ne servit qu'à en faire un plus piquant sujet de conversations.

Mais il répugnait aux esprits scientifiques d'adopter la pensée vraiment trop primitive d'où la découverte avait jailli, cette idée que, l'acte reproducteur n'allant pas sans

fatigue, la force humaine gît dans l'élément reproducteur, d'oii la nécessité d'en injecter pour être fort. Conception véritablement puérile que le vieux professeur au Collège de France ne tarda pas à modifier et à élargir. Il eut cette intuition que chacun de nos organes contient en lui les sucs nécessaires à la neutralisation des maladies qui l'affectent, si bien que nous somm.es, à l'heure actuelle, encore en train d'assister à un retour aux doctrines du moyen âge, à cette vieille « médecine des signatures » qui guérissait les palpitations en donnant du bouillon de cœur, la phtisie par des décoctions de poumons, la faiblesse d'esprit par des infusions de substance nerveuse. La découverte, dans la glande thyroïde, de substances en même temps toxiques et thérapeutiques, confirma Brown-Séquard dans ses vues si primitives que l'on ne savait si leur simplicité était une manifestation de son génie ou de son très g^rand âge. Plus d'un opta pour le génie; et c'est ainsi que ïopothérapie, que le traitement par les sucs, prit place dans la thérapeutique moderne et fut consacrée par l'enseignement officiel de la Faculté, presque au même titre que les admirables séro-thérapies issues des doctrines pastoriennes et des découvertes de Roux et de Behring sur les toxines.

M. Constantin Paul — médecin éminent du reste — eut un moment de grande vogue grâce à son idée d'injecter du suc nerveux aux déprimés, aux neurasthéniques, aux découragés de la vie. Mais bien qu'il ait obtenu, à

ma connaissance, des résultats indéniables, pour lui comme pour Brown-Séquard subsistait, dans le monde scientifique, une impression de gêne et de malaise. On se sentait tout près d'une grande vérité, mais à côté, et en marge, pour ainsi dire, de la découverte définitive.

Cette trouvaille, il était réservé à M. le D'" Jules Chéron, médecin de Saint-Lazare, de la mener à bonne fin.

Sa lecture du 27 juin 1893 à l'Académie de médecine — immédiatement suivie de la publication de son gros livre : Introduction à l'étude des lois générales de fhypodermie^ — donna d'emblée l'impression de clarté vive, de révélation lumineuse qu'on attendait.

Ce livre porte en épigraphe la phrase, en apparence paradoxale, que voici : Toutes les injections hypodermiques produisent des effets identiques, quel que soit le liquide introduit sous la peau, à la condition que ce liquide ne soit pas toxique. La différence ne porte que sur ri?itensité plus ou moins grande du phénomène produit.

Ainsi donc, à condition qu'ils ne soient pas toxiques, tous les liquides injectés sous la peau produisent des effets identiques, et la séquardine, le suc nerveux de Constantin Paul, les huiles camphrées et gaïacolées, les glycéro-phosphates, le sérum du sang de chien, de chèvre

(I) Société d'éditions scientifiques. Paris.

OU de cobaye * ne déterminent pas d'autres effets que ceux qu'il faut attendre de la simple transfusion sous-cutanéo d'un peu d'eau salée, — l'eau pure ayant la propriété de dissoudre et de faire périr les globules rouges du sang. Cette assertion, M. le D"" J. Chéron l'a démontrée à grand renfort d'arguments précis. Il a fait voir que l'effet d'une injection de sérum n'avait rien d'imaginaire; qu'il en résultait bel et bien une exaltation d'ensemble de la vitalité, une hausse de la tension du sang dans les artères et dans la force d'impulsion du cœur, un accroissement de la force de pression dynamométrique, une accélération de la nutrition, des échanges respiratoires, etc., etc.; et d'autre part il a très simplement mais surabondamment prouvé que les liquides ci-dessus énumérés n'agissent pas d'autre façon. Le sérum artificiel, dont la formule^, variable au gré de chacun, n'a d'autre mérite que de se rapprocher beaucoup de la constitution chimique du sérum normal, n'est donc pas

(1) On excepte, bien entendu, les sérums immunisés selon les méthodes pastoriennes, sérums qui ont vraiment une action spécifique sur tel microbe ou les toxines qui en sont issues.

(2) Voici la formule primitive du sérum de Chéron :

Sulfate de soude . 8 gramuios

Phosphate de soude 4 —

Chlorure de sodium 2 —

Acide phénique i eigeux 1 —

Eau stérilisée 100 —

Cela constitue un liquide très dense et par conséquent très stimulant.

La formule ci-dessous, un peu atténuée, est employée plus couramment :

Sulfate de soude

Phosphate de soude f -• ,

r^ui j j- ) aa 1 gramme

Chlorure de sodmm ' '^

Acide phénique

Eau stérilisée 100 grammes

Maurice de Fleurv. 16

une substance douée de vertus spéciales, mais seulement le liquide le plus simple, celui qu'il paraît particulièrement logique d'introduire dans un organisme vivant.

L'action de ces injections hypodermiques est proprement la neutralisation de la fatigue, la lutte contre l'épuisement du système nerveux. M. Chéron — éprouvant le besoin d'être d'autant plus scientifique et précis que ses prédécesseurs s'étaient contentés de constater, sous l'influence de leurs injections, la disparition de la sensation de la fatigue et la survenue d'un certain sentiment de bien-être et de force — a cherché à grouper tous les moyens actuellement utilisés de mesurer l'état de fatigue d'un sujet, et l'état de son organisme après la transfusion de sérum.

Voici ce qu'il a constaté :

Un homme fatigué serre le dynamomètre avec une vigueur médiocre; son cœur se contracte mollement; la pression du sang dans ses artères est basse; ses globules rouges apparaissent en petit nombre dans le champ du microscope; sa capacité respiratoire est modique; ses échanges respiratoires insuffisants, et l'urée rare dans ses excréta; son sang rouge met un temps assez long à se métamorphoser en sang noir, c'est-à-dire à s'utiliser, à faire ses échanges chimiques dans nos tissus : un très ingénieux appareil du D"" Albert Hénocque permet de constater ce fait. Enfin le seuil de sa sensibilité Rugmente, ce qui veut dire que les deux pointes du compas appliquées sur la peau du front par exemple, ne sont perçues

distinctes l'une de l'autre qu'à une distance sensiblement supérieure à la normale ; un homme fatigué sent moins, et d'ailleurs, au total, il vit moins de toutes façons.

Sous l'influence d'une série de transfusions de sérum, — une seule suffit souvent, si elle est opportune et donnée à la juste dose, à déterminer pour quelques heures la série d'effets qu'on va voir — tout cet ensemble se modifie, et toute la vitalité s'accroît.

Voici quelques chiffres moyens qui me feront plus aisément comprendre :

Page 1