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Au reste, la difficulté n'est pas dans l'absence de médecins; mais bien plutôt dans la résistance des malades à se laisser soigner. « J'aime mon mal, j'en veux souffrir » , c'est la réponse à quoi se heurteront souvent nos prosélytes.
Pour que la morale moderne ait ses chances d'être efficace, une condition apparaît comme indispensable : il faut que le malade soit doué d'une sensibilité suffisante pour ne plus pouvoir endurer le désordre oii il vit; il faut qu'il souffre et se sente malade pour vouloir être soulagé. Heureusement, l'autorité du médecin est plus grande qu'on ne le soupçonne; heureusement aussi, beaucoup d'hommes portent en eux un très réel, un très sincère désir de s'améliorer. Nous pourrons tout avec ceux-là. En revanche , nous serons plus souvent désarmés, quand il s'agira d'une femme.
C'est que la femme ne trouve pas souvent en elle le désir humble de mieux faire. Presque toujours elle a tendance à se croire parfaite, et depuis Eve elle se borne à la réédition ne varie tur de ses moyens de séduction. Si l'on met à part une madame Sand, une Rosa Bonheur, une Judith Gautier ou une Clémence Royer — nobles exceptions pour confirmer la règle — on ne voit pas que la femme ait jamais eu sa part aux progrès de r esprit liumain.
Maurice de Fleury. 29
Un vieux praticien, d'expérience consommée, m'a dit -lin jour cette parole sage :
« En matière de névroses, il faut que la femme craigne ou admire beaucoup son médecin, sinon elle n'obéit pas. » Mon éminent confrère exagérait et généralisait trop ; mais il est bien certain que Marie-Magdeleine et Kundrysont de très vrais symboles de leur sexe et qu'un peu de tendresse est presque indispensable à leur conversion. L'Eglise l'a si bien compris ! Pour ces motifs, et pour d'autres encore, peut-être faudra-t-il longtemps encore ne s'occuper que de moraliser les hommes.
Et pour rénover la morale, ne nous empêtrons pas des antiques formules. Il ne faut même pas rouvrir les livres de nos pères, et je veux oublier que les classiques, au lycée, nous enseignaient qu'il y a des devoirs envers soi-même, envers les autres hommes, envers les animaux. En vérité, il ne saurait y avoir de devoirs qu'envers soi, comme le pense excellemment Maurice Barrés. Le jour oii nous aurons effectivement relevé notre Moi, nous ne voudrons plus nuire inutilement à autrui, nous n'auronsplus de brutale malice pour les bêtes, ni de perfidie pour les hommes.
La conception de l'Eglise, sa classification des péchés capitaux, serait bien autrement liumaine, encore que certaines fautes aient, en ce temps, changé de nom.
Pour ne pas trop embrasser à la fois contentons-nous plutôt de mon souhait restreint de tout à l'heure : cultiver énergiquement la volonté humaine, en vue de
bien aimer et de bien travailler, de ne pas trop user sa sensibilité et de toujours utiliser sa force. C'est là de quoi nous occuper suffisamment!
S'il fallait choisir un appui parmi les anciens moralistes, c'est encore de l'utilitarisme supérieur de Stuart Mill que nous voudrions dériver.
Parmi ceux de l'époque actuelle, nous trouverons peu de parrains. Je veux cependant m'arrêter un instant à ces écrivains anglais, fournisseurs de menues recettes de morale \ — de « félicité puérile et honnête » pour employer le mot d'une femme d'esprit — dont les ouvrages, traduits dans toutes les langues, atteignent chez les éditeurs de Londres un nombre invraisemblable d'éditions.
Je ne dirai qu'un mot de Smiles dont les maximes et les citations sur le Caractère, sur le Travail^ V Empire sur soi-même, le Courage et la Politesse, sont d'une puérilité déconcertante quand on songe à la popularité de ce livre, dans les pays de langue anglaise. C'est ainsi : qu'il propose en exemple la vaillance d'âme de lord Palmerston, qui, malgré son grand âge, se riait des pires fatigues et tenait à distance « par la rigueur de sa volonté les infirmités de la vieillesse ». En faire autant n'est évidem-
(l) 11 ne saurait être question ici de ces grands théoriciens de l'idée de morale, de Spencer et de ses disciples, de Pollock, Slephen Leslie, Barratt, miss Simcox, Clifford, etc.. etc.
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ment pas à la portée des âmes chancelantes, qui ont précisément besoin cFune morale !
Combien je lui préfère, pour la finesse et pour le charme, sir John Lubbork bar. F.R.S., D.C.L., L.L.D., membre du parlement britannique, président du conseil de comté, président de la chambre de commerce de Londres, etc., etc. Analyser son œuvre, c'est donner une idée générale de cette morale familière, sans prétentions philosophiques, pratique parce qu'elle est mise à la portée de tous, dont les Anglais se montrent si friands.
Sir John est, on le sait, un des banquiers les plus considérables, un des hommes politiques les plus honorés, un des savants les plus notoires, un des écrivains les plus populaires d'outre - Manche. Ses trois . petits ouvrages Beautés de la Nature, le Bonheur de vivre, et Y Emploi de la Vie tiennent une place absolument à part, dans la littérature contemporaine \ Telle page est profonde et telle autre presque candide par l'excès de son optimisme. Çàetlà on sent que ces ouvrages ne furent primitivement qu'un recueil de discours à des distributions de prix. Et cependant il s'en dégage une sincérité si forte, une si belle fraîcheur d'âme, un tel sens de la vie, un si sincère amour des hommes et tant de bon vouloir, un si ardent désir d'empêcher les esprits débiles
(l) Les traductions françaises du Bonheur de vivre et de V Emploi de la Vie ont été publiées dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine (Paris, Félix Alcan) et ont eu également en France plusieurs éditions.
de s'éparpiller, de se perdre, qu'on est irrésistiblement séduit.
C'est le bonheur par persuasion, l'optimisme par suggestion. Cette thérapeutique, ingénieusement utilisée, n'est pas sans prise sur les cerveaux en cire molle. Le seul Bonheur de vivi'e a eu soixante éditions. Dans la foule de ses lecteurs, ce livre a dû aider à l'assagissement de plus d'une âme révoltée.
J'estime qu'en France, où nous n'avons rien d'analogue, il faut vulgariser et répandre de telles œuvres, sympathiques en ce qu'elles témoignent du plus fervent désir de voir les hommes moins malheureux, intéressantes en ce qu'elles s'efforcent d'instituer une morale vraiment conforme aux nécessités de ce temps, curieuses enfin en ce qu'elles nous montrent, une fois de plus, à quel point l'âme anglaise est différente de la nôtre.
Chez nous, un philosophe écrit des livres pour sa gloire : sir John Lubbock fait abnégation complète de lui-même, et peu lui importe, à coup sûr, qu'on le juge penseur profond ou styliste accompli. En livres courts, simples et clairs, il vulgarise des idées de morale pratique, dont le choix seul lui appartient, car la plus grande partie de ses volumes est en citations. Loin de lui l'idée d'éblouir, de briller pour son propre compte : il ne se propose rien d'autre que d'être utile, que de faire du bien, que d'enseigner aux hommes à jouir de la vie, que de nous amputer de toutes ces douleurs que nous ne devons qu'à nous-mêmes, que de nous obliger à prendre cons-
cience de la somme énorme de joies que nous négligeons de goûter, merveilles d'art, splendeurs de la nature, paix souveraine que procure l'éloignement des passions, le sentiment du devoir accompli, l'amour du home., — bien-être que nous donne un repas bref, un peu d'exercice en plein air, — car tout cela se mêle en sa morale.
Son dernier livre, qui complète et résume toute sa doctrine, enseigne l'usage qu'il convient de faire du don merveilleux de la vie, TJm use of life^ comme il dit.
Que de sujets divers, dans ce livre de trois cents pages î Je n'en vois qu'un, qui n'y soit pas traité, celuilà même qui chez nous fait généralement les frais d'im livre de morale^ ce péché de luxure dont le mot immoralité est, peu s'en faut, le synonyme, tant nous lui donnons d'importance. Le chaste Anglais n'y fait pas même allusion . Mais n'imaginez pas, après ce que je viens d'en dire, que Y Emploi de la vie soit une œuvre morose et d'un médiocre intérêt. Yous ne sauriez croire, au contraire, combien la lecture en est douce, persuasive, séduisante !
N'y cherchez pas, d'ailleurs, de démonstrations rigoureuses, selon les lois de la logique. C'est une œu\Te sans pédantisme, qui procède tout bonnement par accumulation de pensées sa^es, susceptibles de trouver tout de suite un écho dans la conscience de chacun. Sous une forme presque toujours frappante, qui est tantôt de l'auteur même^, tantôt de Plutarque , de Marc-Aurèle, de Ruskin, de Renan, de saint Bernard, d'Alfred de
Musset OU de Gambetta, — on ne peut être plus éclectique, — cinq fois, six fois de suite une idée se répète, une idée de simple et lumineux bon sens, si ingénieusement, si gentiment ou si énergiquement exprimée qu'elle déloge les idées fausses et s'installe à leur place.
A chaque page, le bon lecteur anglais, esprit plus respectueux que critique, doit se dire : « Comme c'est juste! Comment n'avais-je pas pensé à cette heureuse solution?... » et aussi: a Comme sir John Lubbock estbon de me dire toutes ces choses, et de faire causer avec moi, si familièrement, les plus grands hommes de tous les temps et de tous les pays ! »
Peut-être le lecteur français est-il moins facile à suggestionner : nous avons l'esprit moins docile. Et cependant, le plus grand nombre d'entre nous, Parisiens railleurs ou amers, éprouveraient, j'en suis certain, un large bien-être, un apaisement véritable à se laisser noyer sous ce flot de maximes intelligentes, de citations avisées. En qualité de médecin, je prescrirais très volontiers à certains névropathes cette lecture persuasive et lénifiante.
En citant quelques phrases piquées au hasard, çà et là, on ne donne pas une idée de la séduction d'un tel livre. Il me faut pourtant bien me limiter à quelques maximes typiques :
a On cause plus de peine par manque de réflexion et de tact que par manque de cœur. »
« Si vous ne donnez à votre œuvre que la moitié de
votre intelligence et de votre attention, elle vous coûtera deux fois plus de travail et de temps. »
(( Les livres sont à l'humanité ce que la mémoire est à l'individu. «
« L'éducation consiste trop souvent à apprendre des paroles qu'auraient employées des gentlemen morts il y a deux mille ans. »
« La lecture, l'écriture, l'arithmétique et la grammaire ne constituent pas plus une bonne instruction qu'un couteau, une fourchette et une cuiller ne constituent un bon dîner. »
« Nelson attribuait sa réussite dans la vie à ce qu'il avait toujours été d'un quart d'heure en avance. »
a Faites de vous un homme utile : vous ne risquerez ' pas de rester inutilisé. »
Parfois, la sagesse se teinte de cette habileté que donne la pratique des affaires, d'un rien de « roublardise », comme on dit dans l'argot de la Bourse et des boulevards.
« Sachez écouter un bavard : plus d'un préfère vous voir écouter son histoire qu'accorder sa demande. »
Mais ce n'est qu'exceptionnel, et le conseil est donné, d'habitude, avec beaucoup de dignité et de noblesse :
« L'économie faite par amour de l'argent est certainement pitoyable, mais l'économie faite en vue de l'indépendance est raisonnable et mâle. »
« Ne vous mariez ni pour l'argent ni sans argent. »
En bon Anglais, sir John Lubbock a mis pas mal de
LA MORALE MODElîiNE 457
religiosité clans tout son livre. Mais la foi n'est pour lui rien de bien rogue, ni de bien dogmatique, ni même de bien précis. Une chose compte surtout, la bonté d'âme, l'indulgence à autrui; pour lui, plus que pour tout autre, la lettre tue et l'esprit vivifie :
« Nous pouvons être incapables de dire d'oii nous venons et oii nous allons ; nous pouvons être incertains de ce qu'il faut penser ou croire ; mais, au fond du cœur nous savons presque toujours ce que nous devons faire. »
« Si vous hésitez entre deux devoirs, prenez le plus proche. Quelques gens estimables négligent leur famille pour le ciel : notre tendresse et notre charité doivent d'abord aller aux nôtres. »
The use of life n'a rien d'utopique, on le voit. On ne nous y promet pas formellement les félicités éternelles, et l'on s'y garde bien d'envisager la terre comme une vallée de larmes et comme un lieu d'exil. Bien que tout pénétré de la doctrine évangélique ce livre semble, au tond, nous dire que nous pouvons trouver le paradis en cette vie et qu'il faut chercher avant tout « cette paix sur la terre » qui fut promise aux hommes de bonne volonté.
Livre charmant en somme, qui eût pu être tout à fait admirable, s'il nous avait parlé de la douleur avec un peu plus d'émotion. 111' élude par trop, vraiment, cette terrible éducatrice du genre humain qui, tant de fois, nous apparaît sans but, sans raison d'être appréciable, qui frappe
les meilleurs, épargne quelquefois les pires, et à qui pourtant nous devons le peu que nous valons !
A tout prendre les livres de sir John Lubbock sont de la meilleure morale, de la plus pure et de la plus pratique. Mais justement parce qu'ils se proposent plus évidemment d'être utiles, de rendre de réels services, on ne peut s'empêcher de se demander, en les lisant, si vraiment le meilleur des livres peut être d'une grande et directe efficacité sur les âmes. Avec les plus ingénieux préceptes, avec les plus sages conseils, pourrez-vous faire qu'un homme se gaspille moins, qu'il soit moins colère ou plus chaste, moins impatient ou plus tenace, qu'il prenne d'un cœur plus vaillant les agaceries ou les coups de massue dont aucune de nos journées n'est. tout à fait exempte?
Une citation de Ruskin donne beaucoup à réfléchir à ce propos :
« Que parle-t-on de mauvais temps, dit-il; aucun temps n'est mauvais : le soleil est délicieux, la pluie rafraîchissante, le vent nous tonifie et la neige nous éblouit par sa blancheur. » Ce bon vouloir en face des intempéries est chose tout à fait touchante ; il faut, certes, prêcher aux hommes cette très courtoise façon de recevoir la visite du Destin. Mais qui va pouvoir l'adopter ? Les gens équilibrés, ceux qui ne sentent rien quand le baromètre varie, et ceux-là justement n'ont guère besoin de morale. Réfléchissez un peu et ditesvous que pour les hommes bien portants il n'y a pas de
mauvais temps, mais que le froid fait mal à ceux qui toussent, que les rhumatisants souffrent fort de l'humidité, que l'imminence de l'orage impressionne cruellement l'innombrable armée des nerveux. Je crois bien fermement que nos vices ne se peuvent développer que sur un terrain maladif, qu'on ne guérit une âme qu'en soignant le cerveau, que désormais le moraliste est inséparable du médecin et que, seul, le traitement individuel, de maître à élève, d'ami vaillant à un ami faible, de médecin à névropathe, peut donner des résultats fermes, conduire à de réelles améliorations d'âmes.
J'ai longuement songé à tout cela et je demeure con-. vaincu que le plus éloquent des livres ne peut nous , procurer que de bonnes dispositions momentanées. Pour réaliser la morale, pour la faire passer de l'état de projet à l'état effectif, il faut, j'en suis persuadé, un mécanicien de la machine cérébrale, sachant échauffer sa mollesse, ralentir ses emballements, et, d'un habile tour de manivelle, donner à l'âme d'un malade tout juste ce degré d'excitation qu'il lui faut pour accomplir l'œuvre qu'il se promet, et en éprouver de la joie.
Tonifiez tout l'organisme, refaites la nutrition, donnez de la force au cerveau, de la trempe à la volonté ; après quoi faites lire les œuvres de sir John Lubbock ou de quelque autre moraliste optimiste : c'est alors seulement qu'elles seront tout à fait fructueuses.
L'homme dont on peut dire qu'il a véritablement rénové et modernisé l'idée de morale est un Français, mort à trente-trois ans après avoir écrit, dans une belle langue de poète métaphysicien, cet admirable livre qui s'appelle Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction. Il n'aura manqué à Guyau que de vivre pour devenir un des maîtres de la pensée moderne, et je no crois pas qu'il soit possible désormais de traiter de l'Éthique sans rappeler son nom K
Guyau soutint cette doctrine que l'homme trouvera la vraie sagesse dans le développement extrême de son être, dans la pleine expansion du Moi. Il semble avoir pris pour devise le vieil adage : Bonum est diffusum siii, le bien c'est la dilatation heureuse de soi-même; la vie intense dans la lumière ardente, c'est la force employée. A n'en point douter, il y a, dans cette œuvre de haute abstraction, la divination de la voie où nous nous sommes engagés, la prescience vague encore des moyens pratiques de se moraliser que le médecin croit pouvoir mettre désormais au service de l'humanité. Ma doctrine — conçue d'ailleurs à une époque oi^i l'œuvre de Guyau
(1) Le beau-père de Guyau, qui n'est autre que M. Alfred Fouillée, a publié sous ce titre la Morale, l'Art et la Religion d'après Guyau, un livre excellent où les prévisions géniales du jeune écrivain philosophe sont mises en relief (F. Alcan, édit.).
m'était tout à fait étrangère — est en germe dans la pensée de ce précurseur. Ce qui n'était en lui qu'aspiration peu précise, que magnifique rêverie métaphysique, tend à devenir, à l'heure actuelle, fait accomph, réahté pratique. Guyau voulait l'éclosion entière , la pleine floraison delà vitalité humaine : nous apportons précisément la révélation scientifique des sources de notre énergie, et la méthode pour hausser les âmes défaillantes, pour faire vivre avec intensité.
C'est bien ici le complément logique de sa pensée, l'accomplissement de son vœu. En lui rendant cette justice, je ne sais quelle tendresse m'envahit pour cet aîné, pour ce maître fauché si tôt; un peu comme on porte des fleurs sur une tombe aimée, j'offre ma tentative à sa jeune mémoire...
A la manière de la sienne, notre morale ne repose que sur l'instinct de la conservation ; sa récompense, c'est la joie de vivre, et la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ; son châtiment, le sentiment de déchéance et la fatigue du désordre, la continuité de la tristesse. Mais comme l'argument serait insuffisant pour les plus lâches d'entre les hommes, nous ferons encore appel au plus indélébile, au plus puissant, au plus animal, au plus pur des sentiments, à l'amour paternel. Et nous dirons : « en épuisant vos forces, en gaspillant vos énergies, vous faites mal à ceux qui seront vos petits : vous les dégénérez et vous leur imposez une vie de misère, des tourments ou de honte. Voici comment
on peut les préserver. » Alors l'idée d'hérédité perdra de son horreur inéluctable, et, pour la seconde fois en ce monde, l'espoir du salut se substituera à l'idée par trop décourageante de la fatalité originelle...
Il serait fort injuste de ne pas citer ici le nom de M. Jules Payot dont l'excellent ouvrage l'Education de la volonté^ a obtenu, voici trois ans, un si légitime succès. Nulle part je n'ai vu poser avec plus de netteté la question du libre arbitre et du déterminisme ; avec une grande vigueur de logique, le jeune écrivain, sans rien abandonner des plus modernes conquêtes de la psychologie, nous montre que l'âme humaine n'est point immuable, comme nous l'enseignaient les philosophes du milieu de ce siècle, et Taine notamment, mais qu'elle est susceptible d'évolution progressive , de modifications lentes. Sans doute il ne nous suffit pas de vouloir pour pouvoir, mais par d'ingénieux détours et par de patientes ruses nous pouvons amener notre esprit à un état de moindre paresse, de plus haute énergie, de vouloir plus libre. Et cette doctrine aboutit à une série de conseils pratiques dont la plupart sont bons à suivre : c'est un livre dont les jeunes hommes enclins à la paresse, dont les étudiants surtout, pourront tirer réel profit.
{1} F. Alcan. édit. (4" édition).
Mais un abîme nous sépare de presque tous ces moralistes. Ce sont des philosophes et nous sommes des médecins. Ils donnent des conseils issus d'une doctrine : nous pratiquons un traitement que l'expérience nous à conduits à instituer. Les seuls maîtres d'oii nous dérivions vraiment se nomment Charcot, Pitres, son collaborateur pour l'étude de localisations cérébrales chez l'homme; Jules Soury, le grand historien des fonctions du cerveau ; Lange, l'initiateur de tous les psychologues modernes pour ce qui est des états affectifs ; Jules Cliéron enfin, dont les études sur les lois de Ihypodermie, sur les injections de sérum, sur les sources de l'énergie humaine, m'ont amené à étudier les modifications du moral sous l'influence des stimulations mécaniques de nos centres nerveux *.
Et, tout de suite, une vérité d'une importance capitale s'est imposée à nous. Des états d'âmes, des phénomènes affectifs ou intellectuels qui, jusqu'ici, passaient pour qualitatifs sont devenus quantitatifs et, du coup, nous ont laissé deviner leur nature.
(1) M. Pierre Janet, grâce à la suggestion, maniée comme il sait le faire, a à son actif un grand nombre de cures d'hystériques, d'impulsifs, de dypsomanes, cures qui sont bel et bien de la thérapeutique du moral. Les études de M. P. Janet sur VAutomalisme psychologique et sur VEtat mental des hystériques l'ont conduit, lui aussi, depuis quelques années, à une hygiène psychologique, à une morale pratique qui, dans le domaine où elle s'exerce, donne d'incontestables réMiltats.
Le fait d'être triste, paresseux, joyeux ou colère, était, hier encore, inintelligible, irréductible. On voyait là des qualités héritées ou acquises de l'âme, alors que maintenant nous comprenons qu'il s'ag-it en réalité de différents degrés de l'excitation cérébrale. Tous ces états se superposent et s'échelonnent en hauteur, ainsi qu'on le peut voir par le tableau synoptique reproduit ici par deux fois, au chapitre sur la Tristesse et au chapitre sur la Colère.
L'étude attentive des malades neurasthéniques nous a montré que le surmenage physique, intellectuel ou passionnel, les avait conduits à un état de dépression mentale qui comporte, selon le degré de son intensité, l'humilité, la crainte, la tristesse, l'impuissance à travailler longtemps, la paresse ou, si vous préférez, la fatigue prompte à venir de l'attention volontaire. Tout cela — Lange, W. James, Ribot, G. Dumas it- ;;^ensent comme nous — n'est rien que le reflet mental, que la conscience imprécise de l'épuisement corporel, de l'hypotonus musculaire, de ralentissement de la vitalité et de la nutrition. Notre corps nous est lourd, nous avons peine à nous porter nous-mêmes, notre activité générale est au-dessous de la normale, nous ne nous sentons vivre que misérablement, nous comprenons obscurément combien nous voilà faibles pour la lutte perpétuelle : c'est ainsi que nous devenons paresseux, craintifs et mélancohques.
Mais que par l'un quelconque des moyens méca-
niques énumérés plus d'une fois au cours de cet ouvrage \ vous stimuliez les centres nerveux d'un déprimé, et vous pourrez pour quelques heures — à condition que son cerveau n'ait pas contracté d'habitudes, de liaison trop anciennes avec l'affaissement, à condition qu'il ne se soit pas spécialisé depuis trop longtemps sur une idée fixe — modifier l'état mental, transformer un malade triste, humble et craintif, en un homme vaillant, actif, joyeux de vivre, voire même orgueilleux et colère, en proie aux mots, aux gestes paroxystiques, si vous lui donnez plus de force qu'il n'en saurait utiliser. A l'heure actuelle, elles sont innombrables les expériences qui nous permettent d'affirmer ce fait scientifique, acquis, à savoir qu'il suffit d'une excitation purement mécanique de notre cerveau pour changer — momentanément mais très promptement, l'hypotonus en hypertonus, la faiblesse en force musculaire et morale, voire même en énervements, en larmes, en colère...
Notre moralité ne réside donc point en des variations qualitatives de notre âme, mais dans des modifications quantitatives de notre énergie, de notre ardeur à vivre. C'est la médecine expérimentale et clinique qui nous a révélé cette vérité fondamentale, et c'est le traitement des neurasthéniques par des piqûres d'eau salée, qui nous a appris à connaître la nature des émotions, en nous livrant la clé de ce problème magnifique de mécanique cérébrale.
(1) Voir au chapitre v, la Fatigue et la Force humaines. Maurice de Fleuuy. 30
Comment soutenir après cela que le physique est sous la dépendance du moral, et qu'il faut d'abord soigner l'âme pour améliorer le corps ? Ne voit-on pas que l'une et l'autre se confondent, que les manifestations de l'une ne vont jamais sans participation de l'autre, que le Monisme s'impose ici comme partout, et que nous ne pouvons connaître scientifiquement de l'âme que les fonctions du cerveau — le reste étant affaire à la théologie.
Cela rabat un peu, sans doute, l'orgueil de ceux qui veulent croire encore que l'homme est le seul but de la création, que notre misérable terre est le centre du monde, et que l'immense fourmillement des astres n'est qu'un spectacle impressionnant, fabriqué tout exprès pour nous contraindre à louer Dieu ! Ces penseurs-là ne consentiront point à admettre que leur moralité varie avec les changements de leur tonicité sous l'influence des stimuli externes, et ils nieront obstinément que leur âme immortelle puisse subir des modifications pour quelques gouttes d'eau salée. Mais les autres s'inclineront devant la vérité du fait, et, loin de s'indigner, ils se réjouiront de savoir l'homme moins désarmé qu'on ne croyait contre lui-même.
Est-ce donc la première fois que la science et la réflexion nous conseillent la modestie et nous enseignent avec rudesse l'humihté de notre condition d'insectes misérables rampant sur une goutte de boue ? Et qu'importe après tout que nous ne soyons qu'une petite,
qu'une pauvre machine, mue par des sensations souvent mal conscientes? Qu'importe que notre esprit, pareil à la colonne de mercure dans le tube d'un manomètre, oscille le long de son échelle d'énergie, de la faiblesse et de la crainte à l'orgueil ou à la fureur en passant par la joie? Qu'importe que le libre arbitre ne soit qu'une illusion perdue? Qu'importe enfin notre misère, si nous la connaissons, si nous en surprenons la raison d'être, si nous apprenons de nous seuls à y remédier?... « Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des étoiles soit si vaste : c'est que l'homme l'ait mesuré, » a écrit Anatole France. Ce qui est admirable aussi, c'est son perpétuel effort, sous le fouet de la souffrance, pour devenir meilleur, pour vaincre en lui la bête impulsive et féroce, pour deviner l'énigme de sa propre énergie, de sa force modératrice, pour rétrécir un peu le vaste champ de sa douleur. Pauvre et vaillant esclave, que d'obstacles toujours renaissants il lui a fallu vaincre! Comme il s'en dresse encore devant lui !
Et c'est ici que le fossé se comble un peu entre le philosophe naturaliste et le théologien. Jusqu'à un certain point leurs intentions se confondent, et chacun d'eux dispose de moyens, efficaces en somme, et qui peuvent se compléter par les moyens de l'autre. Pourquoi le prêtre ne confierait-il pas au médecin tel pénitent à l'âme trop débile, pour qu'il retrempe sa vigueur et le mette à même de mieux se conformer à la loi. Je sais un écrivain dont l'œuvre philosophique n'est rien moins qu'or-
thodoxe et qui vient de mettre son fils en pension chez les pères maristes, estimant qu'il aura plus tard tout le loisir de penser librement. Qui sait si la force des choses ne conduira pas l'Église catholique — qui ne peut que rester inflexible en matière de dogmes — à conseiller une éducation moins communiste, à prêcher la doctrine individualiste? Il le faudra, si elle veut lutter pour le maintien de la société actuelle, et employer sa force à endiguer le menaçant collectivisme qui se réclame logiquement des premiers âges de la chrétienté.
Mais revenons au terre à terre, qui est notre très modeste domaine, et finissons d'énumérer les bases de notre morale.
Nous avons vu qu'elle consiste essentiellement dans l'emploi de quelques procédés de stimulation mécanique du système nerveux nous permettant de mettre l'esprit de l'homme à un cran donné de l'énergie. Pratiquement, nous nous efforçons toujours de le placer à ce degré, un peu supérieur au degré de la joie, qui s'approche de la colère, sans y atteindre : c'est là qu'il trouve le courage, l'ardeur au travail. Et il ne reste plus qu'à lui apprendre à utiliser cette force par un labeur régulier pour que, ce travail accompli, et ce petit excès de force usé, il retombe au cran de la joie, et ronvrai, notre seul paradis terrestre.
Mais, dira-t-on, tout convaincus que nous soyons de la
possibilité de mettre une âme à un certain degré d'activité vitale, nous ne voyons là qu'un effet transitoire, momentané, alors que seules peuvent compter pour bonnes et valables les guérisons durables.
C'est bien ainsi que nous les obtenons. Tandis que les agents chimiques, l'alcool, la morphine deviennent nécessaires à qui en a usé longtemps, et tyranniquement réduisent en esclavage quiconque leur a demandé secours, les stimulants mécaniques du système nerveux, le massage, la cure d'air, la douche, l'injection hypodermique d'eau salée, une fois le temps nécessaire écoulé, se peuvent supprimer d'un jour à l'autre sans émoi. Ce n'est pas d'une drogue que l'on prend l'habitude, mais du degré de vitalité où elle avait coutume de nous mettre. Ainsi la voûte tient d'elle-même après qu'on lui a retiré ses étais.
Cette stabilité acquise du système nerveux, nous l'avons obtenue longtemps sans nous en rendre compte. Puis, un beau jour, nous avons appris de M. François Franck, l'éminent professeur adjoint au collège de France, un petit fait d'expérience tout simple et vraiment admirable, en ce qu'il nous révèle la signification de l'habitude, de ce tout-puissant besoin de recommencer qui est le fond de la nature humaine.
Cette expérience, en voici l'essentiel.
Gantez votre main gauche de l'appareil de MM. Hallion et Comte, grâce auquel on peut mesurer les variations volumétriques des doigts, leur gonflement ou leur
rétraction sous l'influence de la dilatation ou du ressersement des petites artères. Puis, infligez à cette main une excitation sensitive quelconque, celle, par exemple, que provoque l'application d'une éponge imbibée d'eau froide : immédiatement, sur l'appareil enregistreur, le graphique indiquera un resserrement des vaisseaux, une diminution de volume de la main, bientôt suivie d'un retour progressif à la normale. Laissant les choses en l'état sans intervenir de nouveau, continuez à observer l'évolution du graphique : au bout d'un temps très court, spontanément le phénomène se reproduira, les vaisseaux se resserreront, la main reviendra sur ellemême, presque aussi fortement que la première fois. Il en sera de même à cinq ou six reprises : le phénomène ira s'afîaiblissant, mais se répétant de lui-même sans que l'excitation initiale ait été renouvelée.
Cette expérience qui est, à mon avis, d'une importance fondamentale, me paraît devoir être invoquée par tous ceux qui se soucient d'étudier les lois de l'habitude. M. François Franck, à qui la physiologie du système nerveux doit tant de trouvailles considérables, nous permet ici d'entrevoir le sens intime de ce mot « habitude », assez mystérieux jusqu'à présent il faut en convenir ; nous saisissons, grâce à lui, le mécanisme de ce phénomène qui règle à peu près toutes les actions de notre vie, si bien qu'on l'a justement appelé la seconde nature. C'est cette seconde nature que nous parvenons à donner à nos nerveux en proie à la tris-
tesse, à la paresse, à rameur morbide, à la colère. Et notre traitement peut se résumer d'un seul mot : recourir, pour amener la guérison, aux sources mêmes de l'énergie humaine, aux périphéries sensitives de l'économie, etles stimuler méthodiquement, progressivement, de façon à faire reprendre à la cellule nerveuse l'habitude du tonus normal. Ce n'est là qu'un problème, après tout assez simple, de mécanique biologique, et, en fait, cette morale est l)el et bien réalisable dans un très grand nombre de cas.
Nous voici parvenus au bout de notre tache. Le regard en arrière, toujours un peu mélancolique, qu'au dernier moment nous jetons sur cette longue suite de faits et de réflexions, n'est pas pour nous décourager. Si modeste que soit la personnalité de l'auteur de ce livre, il y a mis pourtant le résumé de près de six années d'observations médicales, d'expériences physiologiques, de méditations personnelles, de documents accumulés en vue d'un même but.
Partis des recherches de Charcot et de ses élèves sur l'hystérie et l'hypnotisme, nous avons été conduits à étudier tour à tour les relations de la science médicale avec la justice, avec la littérature et avec l'art. Puis, nous nous sommes efforcés de nous faire une idée, en même temps très simple et suffisamment précise, des
fonctions du cerveau de Thomme ; nous avons appris à connaître la topographie de notre écorce cérébrale, à pénétrer, dans ce qu'elle a d'essentiel, la doctrine des localisations, et à envisager nos centres nerveux comme un organe d'association d'images récentes ou ressuscitées, ce qui est la définition même de l'intelligence.
Et c'est alors qu'abordant l'étude de la fatigue et de la force humaines, de l'épuisement nerveux et du tonus, nous avons cherché, chez les neurasthéniques en particulier, à nous rendre compte des oscillations spontanées de leur vitalité, à en surprendre le mécanisme et à les reproduire expérimentalement : nous y sommes aisément parvenus. Des arguments tirés de l'étude des causes, de l'analyse des symptômes et des effets du traitement nous ont révélé la nature de la Paresse, de la Tristesse, de la Colère, de l'Amour maladif. Il en a tout naturellement découlé une thérapeutique rationnelle des maladies de l'âme, que des observations déjà nombreuses nous font considérer comme efficace, en fait. En dépit de toutes les déclarations de faillite et de banqueroute dont on a, récemment encore, voulu accabler la méthode scientifique, nous avons vu la psychologie médicale, la physiologie cérébrale, aboutir à une morale, encore dans l'enfance, mais incontestablement pleine d'avenir. Si modestes que soient les modificateurs de l'énergie vitale dont nous disposons à l'heure actuelle, ils donnent des résultats frappants : l'évolution naturelle des choses ne pourra que nous mener plus loin. A présent que la
voie est ouverte, il n'y a pas de raison vraisemblable pour que la thérapeutique psychologique ne fasse pas les mêmes progrès que nous admirons tant quand il s'agit de chirurgie antiseptique ou de vaccins microbiens.
En fait, voilà des siècles que la médecine de l'esprit existe partiellement ; tous ceux qui se sont efforcés d'améliorer des nerveux ^en ont fait, souvent à leur insu. L'Eglise, avec ses règlements de vie, ses abstinences et ses régimes alimentaires — imités en grande partie des préceptes de la Thora — avec ses flagellations et ses cilices dont notre gant de crin n'est que la réduction prosaïque, et ses couvents dont nos maisons d'isolement et d'hydrothérapie ne sont que l'atténuation, s'est montrée grande hygiéniste.
Mais voici maintenant une science plus formelle, une science dûment constituée, et dont cette simple Introduction ne vise à donner que les premiers principes. Plus tard viendront, j'espère, des études plus partielles, plus détaillées, oii les observations et les preuves ne feront pas défaut. Contentons-nous pour le moment de contribuer à asseoir les fondations d'un édifice qu'il faudra des siècles pour bâtir, et que jamais on ne verra fini.
Puisse le livre que voici déterminer les esprits droits à reconnaître quelque utilité pratique, quelques mérites effectifs à la science, et quelque dignité à la profession médicale qui, en quelques années à peine, a fait tout co
que nous venons de contempler ensemble pour l'affranchissement de nos esprits et la diminution de la souffrance humaine. Puisse-t-il aussi communiquer aux médecins, à ceux de mes confrères qui voudront bien le lire, un peu d'enthousiasme pour leur mission magnifique, et leur donner, en même temps que la conscience de leur pouvoir, le sentiment intime de tout ce qu'il y a de grand à être bon, à vouloir remorquer un peu la lente humanité dans son évolution, imperceptible et perpétuelle pourtant, vers ce minimum de douleur, de laideur, de désordre, où paraît tendre l'Univers.