ETATS D AME CORRESPONDANTS
Paroxysme, envie de tuer.
Grande fureur, gestes et mots paroxystiques, besoin
de détruire les objets inanimés.
Colère.
Enervement, larmes, gestes et cris sans but, uniquement utilisés à dépenser l'excès de force accumulé dans les centres nerveux, fou rire.
Indignation, courage, vaillance.
Gaieté bruyante, cris de joie.
Joie franche.
Sourire.
Zone d'indifférence.
Douceur, modestie.
Timidité.
Tristesse.
Fatigue.
Paresse.
Crainte.
Terreur.
Syncope, anéantissement intellectuel.
Gardez-vous bien de prendre dans leur exactitude rigoureuse et mathématique les chiffres ci-dessus et n'imaginez pas qu'invariablement tout homme dont la tension artérielle égale 29 ou 30 centimètres de mercure doit avoir envie de tuer quelqu'un de ses semblables.
C'est un simple schéma qui n'est que trës relativement véridique. Il n'en faut conserver, comme à peu près exacte scientifiquement, que la hiérarchie des états de l'esprit correspondant à des degrés, de plus en plus accentués, d'excitation du cerveau.
Eh bien ! on ne peut douter de l'importance fondamentale de ces notions-là au point de vue de la thérapeutique d'âme, de cette morale pratique dont les médecins de nerveux commencent à concevoir fermement l'espérance. Presque tous les grands psychologues modernes de Kant à Taine en passant par Shopenhauer et Herbert Spencer, nous ont plus ou moins clairement donné à entendre que l'âme humaine état imperfectible et que l'espoir de nous rendre meilleurs demeurait aussi vain que celui « de donner aux chats de l'amitié pour les souris * ».
Or, l'étude des névropathes, des neurasthéniques en particulier, nous montre jusqu'à l'évidence que d'un jour à l'autre, que d'une heure à l'autre, une âme peut différer profondément d'elle-même. Les gens faibles et mous ont des crises de violence dont l'observation nous révèle la nature et le mécanisme : ce sont des réactions violentes dues à quelque irritation venue du monde
(1) M. Jules Payot, dans son curieux et bon livre sur VÉclucation de la volonté, a bien mis en relief l'immoralité de cette doctrine, et l'immoralité non moins grande de la doctrine adverse, celle du libre arbitre, laquelle nous enseigne qu'il suffit de vouloir pour pouvoir, assertion constamment démentie par les faits : la plupart des gens immoraux sont précisément atteints de paralysie de la volonté.
LA COLbRE ET SON TRAITEMEiNT 429
extérieur, ou à des poisons que fabrique notre organisme fatigué. Nous savons que, chez telle catégorie de névropathes, l'état d'irascibilité est à son maximum aux heures oii l'organisme est le plus bas, au réveil, avant les repas, et qu'il suffit souvent de quelques bouchées de nourriture pour faire recouvrer sa belle humeur à un méchant. Et combien de maris n'ont-ils pas appris à connaître ces jours d'humeur exaspérée, soupçonneuse, querelleuse dont tant de femmes sont coutumières environ douze fois par an ?
Or, ces variations d'humeur ne sont que des variations d'énergie, de tonus musculaire : on est triste, on est timoré parce qu'on est trop faible ; on est colère parce qu'on est trop fort. Ces oscillations de notre âme reconnaissent pour cause les excitations portées au contact de nos nerfs de sensibilité, et nous pouvons, expérimentalement, provoquer la colère non seulement par des agents toxiques ou chimiques comme l'alcool, la caféine, la strychnine, mais encore par de simples stimulations mécaniques sur nos terminaisons nerveuses sensitives : attisez-les avec excès dans la peau par le moyen du gant de crin, des bains chauds, de la douche; dans les muscles avec le massage ; dans l'intestin avec des aliments fermentescibles ; à la surface du poumon avec des vapeurs irritantes (oxygène, ozone, vapeurs nitreuses, acide fluorhydrique) dans nos vaisseaux avec des injections hypodermiques ou intraveineuses de sérum, et vous pourrez changer une âme placide en une
âme tumultueuse, et cela, parce que vous aurez brutalement surélevé l'énergie musculaire, la force de contraction du cœur et la pression du sang- dans les artères, l'activité de la nutrition.
On modifie donc l'âme humaine, et si ces stimulations dont je viens de parler sont méthodiques et de moyenne intensité, au lieu d'être excessives, vous la pouvez placer au cran de la joie de vivre, de l'ardeur au travail. Il y a plus : précisément parce que cette âme de névropathe s'est montrée prompte à s'asservir à de mauvaises habitudes, elle est apte à en contracter de bonnes. Ainsi se précise la besogne du moraliste médecin : mettre un cerveau au cran de l'énergie modérée, et le contraindre à prendre l'habitude de s'y tenir.
Yoilà pour les neurasthéniques. Pour les hypersthéniques, dont la mobilité naturelle d'esprit est beaucoup moindre, la besogne est plus malaisée. Cependant, le bromure est un médicament puissant, et qui rend ici les plus incontestés services. Combien d'épileptiques incendiaires et meurtriers le bromure n'a-t-il pas réduit à la douceur ? En jetant un regard sur le tableau synoptique que nous reproduisons plus haut, n'êtes-vous pas frappés de voir qu'immédiatement au-dessous des zones de colère prend place le territoire du courage, de la vaillance, de l'ardeur au travail? Ce rapprochement est plein d'enseignements pratiques, car il est vrai en fait que si l'on utihse à une besogne socialement bonne l'excès de force des hypersthéniques, si on les pousse à
LA GOLÈHE ET SON ÏRAITEMEMT 431
beaucoup marcher ou à beaucoup travailler, si l'on en fait des soldats ou de hardis pionniers, on les améhore, on les rapproche de la sagesse. La légion étrangère qui rend tant de services et résiste si bien aux fatigues et aux microbes, se compose en grande majorité d'hypersthéniques qui ont dû renoncer à vivre dans la société. J'ai dit ailleurs quel heureux exutoire serait pour un pays comme le nôtre, et en un temps oii il n'y a plus' de guerre en Europe, une armée coloniale composée do mauvais sujets et de têtes trop chaudes.
Plus on y réfléchit, plus on est conduit à penser que le cerveau de l'homme est de tous points comparable à une délicate et complexe machine qui se nourrit de sensations et redonne en échange des contractions musculaires, des gestes, du langage écrit ou parlé. Comme toute machine, il fournit ce qu'on nomme en mécanique « du travail ». Or, l'énorme travail fourni par le cerveau pendant la crise de Colère est du travail perdu, pis que perdu, nuisible; sans compter le mal qu'il peut faire à celui qui en est l'objet et qui peut mourir sous ses coups, il ne va pas sans dommage non plus pour le sujet qui se met en furie ; nous en sortons diminués : non seulement elle nous humilie aux yeux d' autrui, mais elle nous quitte épuisés, brisés, anéantis par de violents efforts.
Je conviens que cette conception serait humiliante si elle n'était scientifiquement exacte et pratiquement très morale. Elle nous enseigne^ en effet, pour les atténuer
OU les faire cesser, de substituer à ces paroxysmes si vains et si regrettables, un travail régulier, modéré, utile. Un paresseux se met aisément en colère parce qu'il n'emploie pas ses énergies vitales. Bien des hommes m'ont dit, pour l'avoir observé, qu'il leur avait souvent suffi d'une longue marche pour apaiser les pires orages de leur cerveau ; un bon labeur intellectuel, l'amour opportunément accompli, déterminent de même une détente heureuse. Dès qu'un écrivain s'est astreint à un labeur quotidien à heure fixe, comme il convient en bonne hygiène intellectuelle, s'il lui arrive, pour un motif ou pour un autre, de manquer un jour à sa tâche, le voilà tout désorienté, tout irascible, et tout près de donner en exaspérations l'équivalent du labeur d'esprit qu'il n'a pas pu fournir à sa coutume. Et cette sensation de bien-être joyeux, de repos bien acquis que la fin du travail nous laisse, ce n'est, je crois, rien autre chose que le soulagement d'une force qui nous oppressait et voulait s'évader de nous pour s'accomplir : la besogne est une soustraction d'énergie qui nous baisse du cran de l'excitation * au cran de la joie et du calme.
Soit, dira-t-on, mais combien voyons-nous de gens qui deviennent colères pour n'avoir que trop travaillé? Objection dont je reconnais la justesse en ce qui concerne les neurasthéniques chez qui l'irritabilité est fonc tien de la faiblesse, et qui tiennent en effet leur mal du surmenage.
(1) Voir le tableau synoptique de la page 427
Et c'est ici, au moment d'envisager brièvement* les conditions d'un traitement rationnel de la Colère, qu'il me faut revenir à la distinction fondamentale, nécessaire entre les névropathes hypersthéniques et les névropathes déprimés, entre les trop faibles et les trop forts.
Le bromure à hautes doses et l'exercice physique poussé jusqu'à la fatigue doivent être la base du traitement chez tous les gens dont la colère se lie non seulement à l'épilepsie ou aux maladies similaires, mais simplement à un excès de vigueur, à une exaltation de la nutrition, à l'alcoolisme. Il importe d'y joindre un régime presque végétarien, d'en supprimer tous les aliments excitants, tous les breuvages trop toniques : pour bien guérir, les malades ne doivent jamais boire que de l'eau, suffisamment bicarbonatée pour neutraliser l'excès de leur suc gastrique et calmer leurs gros appétits — ou du lait, qui convient aux estomacs et aux systèmes nerveux de cette sorte.
La médication tonique est tout indiquée au contraire s'il s'agit d'un neurasthénique ; encore n'en faut-il user qu'avec quelques précautions. Tonifier un déprimé avec
(1) 11 ne me paraît point que ce soit le lieu de donner en détail les prescriptions que chacun de ces états morbides comporte : je les réserve pour un travail plus technique. Je me contente d'indiquer ici les grandes lignes du traitement sans plus de précision qu'il n'en faut pour faire comprendre la possibilité d'une cure efficace.
Maurice de Fleury. 28
de l'alcool par exemple c'est augmenter presque fatalement ses troubles dyspeptiques, et peut-être lui faire contracter une redoutable habitude. La caféine, les préparations de kola, momentanément efficaces, et parfois de très bon secours, ne sont pas toujours elles-mêmes sans inconvénients. On tend actuellement à leur préférer de beaucoup les stimulants mécaniques de nos nerfs sensitifs. Employés méthodiquement et d'une façon progressive, la douche, les bains salés, le massage, l'électricité statique, la cure d'air sur quelque haut plateau, ou les injections hypodermiques de sérum ^ à petites doses fréquentes selon le procédé du D"" J. Chéron, sont des moyens d'une incontestable efficacité. Ils ont sur les médicaments chimiques cet inappréciable avantage de ne pas devenir une nécessité : une fois la cure achevée, on s'en passe aisément. Grâce à eux il nous est fréquemment possible de relever l'énergie vitale détaillante, de la fixer à un cran donné, et de iaire prendre au cerveau l'habitude de s'y maintenir désormais.
Les résultats pratiques fournis par ces simples méthodes sont à l'heure actuelle assez nombreux, assez acquis pour qu'on ose imprimer qu'il existe aujourd'hui un traitement de la Colère, un traitement qui donne des améliorations très notables, voire d'incontestables guérisons, quand le malade consent à se soumettre aveu-
(1) Expérience faite, il faut, je crois, donner la préférence à la cure d'air, ou plus commodément aux transfusions de sérum qui n'astreignent point au déplacement. Ce sont les deux moyens dont l'efficacité m'est le mieux démontrée
glément aux conseils de son médecin directeur de conscience. Sans doute nos moyens actuels d'agir sur les centres nerveux sont encore bien imparfaits, et il viendra un temps oii l'intervention sera beaucoup plus efficace, beaucoup plus sûre que nous ne saurions présentement le concevoir. Pourtant la voie est largement ouverte, et j'ai le droit de dire que dès maintenant la cure d'âme médicale, par action du physique sur le moral, n'est pas un vain mot.
Voici quelques années qu'un groupe d'hommes de bien et de magistrats éminents — comprenant que le châtiment du crime n'est qu'un remède bien tardif et qu'un moyen bien médiocre de préservation sociale — s'étudient sagement à faire de la prophylaxie, à préserver l'enfance abandonnée, à sauver l'enfance coupable. J'apporte à ces hommes de bien une aide qui n'a rien d'illusoire en les invitant à mettre au service de leur grand oeuvre de morale les ressources de l'hygiène et de la thérapeutique modernes. Il y a tant de ces petits héréditaires qu'il ne serait même pas utile d'hospitaliser, et qu'il suffirait de soigner avec un peu d'attention, de discernement et de méthode pour en faire des hommes au cerveau stable, aux impulsions maîtrisées !
Trouverai-je jamais celui ou celle qui m'aidera dans cette tâche, qui fera pour les névropathes ce qu'on a fait pour les tuberculeux, qui fondera le Dispensaire des Enfants Nerveux où, par centaines chaque jour, les gamins au cerveau taré, les pauvres gamins de Paris
viendraient chercher, auprès de quelques hommes expérimentés, la guérison de leur paresse, de leurs colères, ou de cette mélancolie précoce dont on a vu de si navrants exemples !...
Quelle réplique ce serait là à tous ceux qui ont répété que la science était la négation de la morale, et que détruire la notion de libre arbitre c'est abolir toute vertu ! C'est en ne croyant plus à l'intégrité du vouloir, c'est en osant étudier de près les atténuations ou les paralysies de la volonté que nous avons appris à les guérir. Hier encore, quand un petit enfant était sujet aux crises de fureur, on se bornait à lui donner le fouet, ou on le contraignait plus simplement encore à contempler dans un miroir le spectacle de sa laideur. Nous avons fait un pas de plus, je crois.
Une morale pour la troisième république ; morale latine et catholique ; morale anglo-saxonne. — Comment la médecine conduit à la morale. — Conditions d'une morale moderne. — Moralistes anglais : Smiles et sir John Lubbock. — Moralistes français : Guyau et M. Jules Payot. — Les bases de notre morale : hiérarchie des différents degrés de l'activité cérébrale; les lois de l'habitude. — Conclusion.
C'est un avis très répandu que, si la troisième république est un jour menacée de mort, ce sera pour avoir omis de se donner une morale.
Rien d'autre ne lui aura manqué. Elle a eu des marchands de puissante envergure, des financiers habiles, plus d'un homme d'État, une pléiade de romanciers vraiment éblouissante, des orateurs sonores ou subtils ; et ce furent dans les sciences, Berthelot et Pasteur, Charcot, Jansenn, Marcel Desprez ; dans la philosophie, Renan, Taine, Ribot, M. Liard, M. Jules Soury, et des artistes innombrables, dont beaucoup sont vraiment les
fils des tendances modernes, depuis J. Chéret, illustrateur des rues, jusqu'à Dalou, statuaire du peuple, en passant par Forain qui mord dans les Repus et par Raffaclli qui annoblitles terrassiers et poétise les banlieues.
Mais on la cherche en vain, la Morale moderne, la morale conforme aux besoins actuels. Sans avoir été plus foncièrement immorale que les régimes précédents, la troisième république, époque de dilettantisme et de crainte du ridicule, a négligé l'Ethique.
On en parle beaucoup, pourtant. Les romans surtout en regorgent, et personne n'écrit un livre qui ne soit un chapitre souvent bien fait, quelquefois magistral, de la pathologie des âmes. Mais tant de psychologie n'aboutit à aucune solution pratique. Pareils à ces médecins — Dieu merci de plus en plus rares — qui ne s'intéressent à rien qu'à la description du mal, à la trouvaille des symptômes, et se soucient fort peu de guérisons, les moralistes d'aujourd'hui se préoccupent seulement de montrer combien est profonde leur science du cœur humain; et leurs livres, qui nous révèlent jusqu'à quel point nous sommes malades, nous laissent là, oubliant tout à fait de nous dire s'il existe un moyen de nous tirer du mauvais pas.
Dans le métier de médecin, c'est un devoir professionnel de ne jamais révéler au malade la gravité de son état, à moins que ce ne soit impérieusement utile pour le contraindre à se guérir. Mais que penser du docteur qui dirait : « Monsieur, vous avez un cancer;
le cancer ne pardonne pas : aucune intervention humaine ne saurait vous sauver... Veuillez seulement remarquer combien ma sensibilité est délicate, car je suis fort apitoyé sur l'affreux sort oii je vous vois... »
C'est un peu cela qui se passe.
De cette insuffisance de la morale littéraire ', quelques écrivains modernes ont eu conscience si nette, que leurs œuvres concluent au retour nécessaire à la foi catholique. Quiconque a médité sur les tourments que nos passions nous infligent n'est-il pas tenté de tourner son regard et de tendre ses bras vers cet ancien refuge qui tant de fois a fait ses preuves ?...
Un jour que je causais — voilà cinq ou six ans ■ — avec un des maîtres du roman, de la jalousie d'amour et des moyens d'y remédier, je me hasardai à conter comment il m'avait été donné de recueillir plus d'une observation médicale de cette maladie cruelle, et je citai deux cas soignés et bel et bien guéris par une hygiène adaptée. La thérapeutique de l'âme n'est donc pas un vain mot, disais-je, et le médecin peut beaucoup pour la raréfaction de la douleur morale...
Mais lui de m'interrompre, et me mettant une main sur l'épaule :
(1) Je suis, d'ailleurs, de ceux qui ne croient point que la littérature ait pour but la morale au sens étroit dumot. Tout ce qu'on est en droit d'exiger d'une œuvre d'art, c'est qu'elle ne se complaise pas uniquement, et par amour du lucre, aux descriptions bassement erotiques. Une œuYre ne peut guère être taxée d'immoralité que quand elle est médiocre, sans art et sans talent : là, pour elle, est la vilenie. Elle sera morale toutes les fois qu'elle sera capable d'ajouter quelque dignité, quelque gravité, quelque beauté, même païenne, aux âmes qui s'en nourriront.
« L'hygiène de Fâme, elle existe depuis longtemps ! C'est la religion catholique, en laquelle il faut croire et qu'il faut pratiquer. Se confesser, prier, cela seul, entendez-vous bien? cela seul est capable de nous sauver de tels tourments... »
Devant l'autorité de son geste et de sa parole, je demeurai confus, avec ce sentiment que j'aurais quelque peine à faire prévaloir mes idées et partager mes espérances. Je gardai cependant la secrète pensée qu'un jour ou l'autre le médecin doit être appelé, sinon à remplacer, du moins à suppléer utilement le prêtre, dans un très grand nombre de cas du domaine de la morale effective, pratique. Il faut dire comment et dans quelles limites.
Mais il importe de s'entendre et pour rien au monde je ne voudrais donner à croire que je cherche querelle et veux faire la guerre à la religion. Au chapitre ii de ce livre, j'ai dit tout net que je considérais comme hâtive et imprudente la brusque laïcisation de l'école primaire, et je crois à l'efficacité, pour la culture des âmes simples, d'une croyance en un Dieu juste, d'une espérance en une vie future. Il n'y a pas de morale plus pénétrante ni plus profondément humaine que la morale catholique et je conçois malaisément qu'une autre ose tenter de rivaliser avec elle, qui a pour base la justice de Dieu, avec l'éternité pour sanction.
Mais, pour dire toute ma pensée, la pure et douce morale de l'ÉgHsc n'est pas, au temps où nous vivons, sans inconvénients.
D'abord on ne peut pas nier qu'elle ne se ressente d'avoir été fondée, à l'aurore du christianisme, par quelques misérables pêcheurs des bords du Jourdain et du lac de Tibériade, et par des esclaves de Rome^ Ces déshérités, dont la vie ici-bas ne pouvait être qu'une succession de souffrances, d'humiliations surtout, devaient nécessairement concevoir une morale toute d'humilité et de renoncement, enseignant de tendre au soufflet une joue après l'autre, prêchant le dédain du bienêtre, des richesses et de la gloire, le néant du savoir humain, le culte de la mort, l'espoir ardent d'une autre vie. Rebut de la société où il leur fallait vivre, ayant pourtant, comme les autres, leurs véhémentes aspirations vers le bonheur, les premiers chrétiens n'en pouvaient entrevoir la réalisation que par delà l'existence terrestre. Ici-bas c'est l'exil, et la vraie patrie est ailleurs. D'où cette conclusion nécessaire, fatale, que, sur la terre, il est bon de souffrir, d'endurer mille privations, de vivre dans le dénûment, de ne rien faire pour conquérir ni la fortune ni les honneurs, ni l'admiration amoureuse des femmes, et de se résigner ou mieux encore de chérir la Douleur afin de l'offrir au Seigneur, qui l'a pour agréable.
Aujourd'hui encore — en dépit des modifications, d'ailleurs légères, que les siècles lui ont fait subir — la morale catholique latine a gardé, de ses origines, des tendances pareilles. Elle demeure communautaire, pros-
(1) Voir à ce propos le Marc-Auréle de Renan (C. Lévy édit.).
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crit l'individualisme, flétrit l'orgueil, rit de l'ambition, fait de l'amour physique le plus sain un péché grave, se montre indulgente pour la paresse, conseille l'incuriosité d'esprit. La Providence s'étant chargée de diriger au jour le jour les menus incidents de l'existence humaine, et toute notre force nous devant venir de la Grâce, voyez comme l'effort individuel compte pour peu de chose, et comme il nous convient bien plutôt de nous laisser vivre avec résignation, en attendant la mort libératrice.
A cette morale latine opposez la morale protestante et anglo-saxonne.
Elle n'impose pas à tous une même philosophie ; elle ne cherche pas à niveler par l'unité de la croyance ; elle laisse chacun libre du choix de sa doctrine; elle amoindrit la communauté au profit de l'individu. Aussi voyez quelle santé et quelle vigueur conquérante elle donne au peuple anglais, par exemple, et quelle supériorité elle lui confère dans la lutte des races pour la possession du globe. Sans doute, dans les sermons des prédicateurs et dans les livres des moralistes, il est question de la vie future et des béatitudes promises aux justes ; mais sentez comme ils sont surtout préoccupés de développer chez leurs frères les qualités foncières de la race, l'audace froide, l'énergie obstinée, l'amour du bien-être terrestre. Ce qu'ils promettent à quiconque suit les commandements, c'est une vie confortable ici-bas, dont le ciel ne serait pour ainsi dire que la prolongation bienheureuse.
Jamais tant qu'à l'heure actuelle ce parallèle entre les deux morales ne s'est imposé à l'esprit. C'est seulement à condition de renier nos vieilles traditions communautaires et résignées; c'est en développant à fond chez nos enfants le goût des entreprises personnelles, le culte de l'initiative, que nous pourrons lutter contre le collectivisme au dedans et au dehors, contre le merveilleux pouvoir d'expansion, contre l'utilitarisme implacable des races germaniques ou anglo-saxonnes, qui auront vite fait de réduire à rien notre commerce, de nous prendre nos colonies, de ruiner notre crédit. C'est là la guerre de demain. La vieille éducation latine nous y prépare mal.
Mais la morale catholique a ce défaut encore de n'être pas universelle. La religion n'a d'efficacité que pour les vrais fidèles, que pour les chrétiens pratiquants; et ce sont justement les autres, ceux qui lui sont rebelles, ceux qu'elle n'a pas pu retenir, qui sont abandonnés à leurs propres ressources, aux lâchetés de leur transigeante conscience, et qu'il faudrait tâcher d'aider à vivre décemment.
Bien entendu, si je demande une morale, c'est pour ceux qui sont des malades et non pour ceux qui sont déjà guéris. Les tièdes, les indécis, les indifférents m'appartiennent. Et si, tout au début de ce chapitre, j'ai prononcé le nom de la troisième république, c'est que la république a justement pour mission spéciale d'orga-
niser quelques compensations terrestres pour ceux qui ont perdu l'espoir des félicités éternelles.
Donc puisque les religions, en ces heures de trouble, n'étendent plus leurs bras assez loin ; puisque, d'ailleurs, chacun est mauvais juge de ses actes, et bien souvent inapte à se conduire ; puisque personne ne dit mot, et n'offre de venir efficacement au secours de tous les malheureux qui méritent mieux que leur sort, de ranimer les défaillants et de tâcher d'utiliser tant d'énergies perdues, toutes les forces gaspillées, la science, modestement, avec le sentiment très net de sa faiblesse et des moyens pauvres et détournés dont elle dispose pour atteindre jusqu'au moral, la science se propose et demande à intervenir, en s'excusant de tant d'audace par un argument qui a bien sa valeur : j'ai quelque chose à vous donner, quelque chose de bien restreint, de bien relatif et de bien terre à terre, mais quelque chose, cependant; et comme, hier encore, vous n'aviez rien» on pourrait toujours essayer!...
Jugez combien nos ambitions sont modestes.
Puisque nous appelons moderne la morale que nous essayons de fonder, c'est qu'elle est loin de reposer sur des principes éternels. Elle aura justement pour caractéristique de s'adapter, le plus heureusement possible,.
aux intérêts et aux besoins du temps présent. Et, par exemple, vous pouvez bien imaginer qu'elle ne s'attardera pas très long-temps à flétrir les légèretés d'un jeune homme qui fait un peu la fête avant le mariage. Elle s'efforcera de lui faire comprendre qu'au delà de certaines limites on compromet sa vie ou celle de sa descendance. Mais, en deçà de ces excès, le diuffmm sui nous semblera s'accorder tout à fait avec la santé d'âme.
Pour le moment, du moins, notre morale n'aura pas, ne voudra pas avoir l'ampleur d'une morale sociale. Elle est absolument individuelle, au contraire. Un malade qui souffre et un médecin qui le soigne, c'est à cela qu'elle se borne, et tout se passera comme dans le domaine de la médecine corporelle. S'il recueille des « observations » intéressantes, le médecin aura le droit de les réunir en un livre, à la seule condition d'y respecter absolument le secret professionnel.
Mais pour plus de clarté, pourquoi ne pas raconter simplement par quelles circonstances j'ai été peu à peu conduit à concevoir le plan d'une morale rajeunie ?...
La publication, voici bientôt six ans, dans un journal quotidien, de ma théorie de l'Intoxication amoureuse, dans laquelle je démontrais que Famour maladif, l'amour illégitime au sens le plus ample du mot, était de tous points comparable aux intoxications passionnelles qui résident dans l'habitude vicieuse de l'alcool, de la morphine, de l'opium ou du tabac, me valut la visite d'un
jeune homme, dont l'aventure sera racontée quelque jour. Celui-là n'avait pas pris pour simple fantaisie ma tentative de psychologie médicale ; il s'en vint me tenir le discours que voici :
« Je sens que vous avez raison , et que personne encore n'a dit ces choses-là ; je suis un amoureux absolument pareil à un morphinomane; puisque vous savez guérir les morphinomanes, guérissez-moi K »
Un peu effarouché , d'abord, par la responsabilité inattendue qui m'incombait, je cédai à l'entêtement irréductible de ce client d'un nouveau genre ; j'eus la chance de le guérir de sa passion douloureuse, et il voulut bien proclamer que la thérapeutique de l'âme humaine était désormais inventée. J'étais moins convaincu que lui de l'importance de ce petit fait isolé. Mais l'exercice de mon métier de médecin me mettant chaque jour en contact avec de nombreux névropathes, il me fallut bien reconnaître que notamment quatre d'entre les plus habituelles conséquences du déséquilibre nerveux étaient : une tendance très marquée à la jalousie amoureuse, aux passions suppliciantes; une forte propension à gaspiller ses forces et à perdre son temps, à ne pas savoir travailler; un horrible penchant à la mélancolie, avec, par périodes, des crises de colère véritablement déplorables pour l'entourage et le sujet.
Et cela fait, du coup , quatre bons péchés capitaux qui tombent dans notre domaine. On déchire son cœur
(1) Voir, chapitre viii, La Médecine des passions.
et on g'âche sa vie, on se vautre dans la tristesse, et l'on g-aspille son énergie en fureurs vaines, c'est la grande loi qui s'impose. En soignant sa névropatliie, on se guérit de ses conséquences morales, tel est le corollaire indispensable de cette loi. Or, je ne puis m'empêcher de penser que quiconque apprendrait aux hommes à ne pas devenir de mélancoliques ratés, et à ne pas souffrir trop cruellement de la femme, serait un moraliste autrement utile et binfaisant que tous les théoriciens du Bien.
Dès lors, je me suis mis à rechercher autour de moi des observations à prendre et des cures à faire.
On trouve tout ce que l'on cherche et j'ai dès à présent, dans mes cartons, la relation d'un assez grand nombre de cas de paresse, d'amour morbide, de mélancolie, de colère, les uns et les autres améliorés ou guéris de la manière la plus simple, la plus médicale, par action du physique sur le moral. Ces observations détaillées seront publiées en leur temps. Dans les chapitres qui précèdent on en a vu figurer quelques-unes qui me paraissent dignes de mériter l'attention.
Il n'en fallait pas plus pour engendrer la conception d'une morale neuve, d'une science encore inexplorée, aboutissant inévitable des connaissances médicales.
C'est l'hygiène qui se hausse jusqu'à la dignité d'une philosophie pratique; c'est la thérapeutique qui s'adresse aux défaillances passagères ou aux paralysies plus graves de notre volonté, du grand régulateur de la machine humaine; le désordre en amour, le désordre
au travail; la colère insensée ou la tristesse vaine, ce sont là les péchés de nos volontés affaiblies. Si l'hygiène que nous voulons sait enseigner aux hommes à bien aimer et à bien travailler, elle est vraiment une bonne morale, car sauf aimer et travailler qu'est-ce qui importe, grand Dieu!...
Du reste, je n'invente rien. Je me suis vanté, tout à l'heure en parlant de morale nouvelle et de science inexplorée. Mais personne n'a, mieux que Gœthe, soumis sa volonté à la plus sévère hygiène ^ sans compter que le 77îens sana... est vieux comme le monde : Galien rabâchait déjà, et l'Église elle-même n'a-t-elle pas à tous moments recours à des moyens physiques, pour pénétrer jusqu'au moral ?
Lorsque Charcot isolait une hystérique, il visait simplement à lui permettre de ressaisir sa volonté dans le recueillement de la vie monotone. Avec son air de dédaigner toute thérapeutique et sa rudesse de consultant, ce grand homme n'en était pas moins l'inventeur de deux ou trois très bons moyens de psychothérapie. Les toniques et les calmants du système nerveux sont sur l'esprit de l'homme une action que nous avons analysée à plus d'une reprise. Et c'est ainsi que tout médecin spéciahste de neurologie, à condition qu'il soit de quelque intelligence et de quelque bonté, bon psychologue et patient, peut devenir, du jour au lendemain, un très suffisant moraliste, au sens que je donne à ce mot.
(1) Voir les Entreliens avec Eckennann.