‹ Introduction à la médicine de l'espritChapitre 13 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

Un jour, tandis qu'une de mes domestiques allait passer dans sa famille quelques semaines de repos, vint chez moi, pour la remplacer, une servamte de rencontre, extraordinairement anémique, maigre et débile. Gomme ses jambes fléchissaient sous elle et refusaient presque de la porter, elle me demanda le moyen de recouvrer un peu de force. Au physique, elle présentait tous les symptômes de la dépression neurasthénique et de l'anémie avancée : au moral, c'était une apathique, triste comme les Bretons quand ils ont le mal du pays, peureuse et tressaillant au moindre bruit, abrutie par la peur <c de s'en aller de la poitrine », mais douce, soumise, incapable d'un geste brusque ou d'un mot insolent.

Je lui donnai quelques préparations ferrugineuses, sans succès. Au bout de quelques jours, je me décidai à lui faire une transfusion sous-cutanée de sérum artificiel, et j'eus recours d'emblée à une dose exceptionnellement

Maurici db Fleury. 21

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forte. Je me souviens très nettement d'avoir prononcé cette phrase, bien incapable, j'ima^'ne, de la suggestionner : « Peut-être cela va-t-il vous redonner un peu de ton, je n'en suis pas bien sûr ; en fait de traitement efficace, je ne vois guère que le séjour à la campagne ; il vous faudra retourner au pays... »

Mais une heure ne s'était pas écoulée que j'entendis un étrange vacarme par toute la maison. J'allai voir ce qui se passait et je trouvai singulièrement transformée mon anémique si timide et si défaillante, si douce et si peureuse quelques instants plus tôt ; la joue en feu, les yeux brillants, le verbe haut, le geste exaspéré, elle massacrait la vaisselle, fermait les portes à la volée, apostrophait la cuisinière en termes indignés, bousculait le bébé comme un vague paquet de linge, et donnait tous les signes de la colère dans l'ivresse. Or elle n'avait bu le matin qu'une tasse de lait, et il me fallut reconnaître qu'elle était ivre de sérum*, comme certains nerveux sont parfois ivres de café'; son système nerveux étant très faible était très irritable, et une dose de tonique qui, pour vous ou pour moi, n'eût fourni qu'une stimulation

(1) J'ai déjà publié, dans les Bulletins de la Société de thérapeutique, deux autres cas de griserie par le sérum. Le sérum n'est autre chose que de Teau salée ; il agit mécaniquement et c'est un phénomène du plus vif intérêt physiologique que cette ivresse provoquée par le frôlement des nerfs sensitifs contenus dans les parois des canaux où circule le sang.

(2) Pour peu que Ton ait soin de commencer le traitement par des doses modérées, le sérum articiûciel ne détermine jamais de ces réactions bruyantes. Il faut une dose considérable et, d'autre part, un sujet exceptionnellement excitable, pour obtenir ce phénomène de griserie qu'on n'observe jamais dans une cure méthodiquement conduite.

légère, bouleversait de fond en comble le caractère de cette pauvre fille, lui donnait une autre âme, et brusquement la transportait de l'humilité à l'orgueil — elle ne cessait d'entretenir la cuisinière de sa dignité personnelle et de l'importance de sa famille à Pontivy — de la tristesse à la colère, de la douceur à l'exaspération, de l'impuissance d'agir à l'activité la plus dévorante. On n'imagine pas ce qu'elle a dépensé de contractions musculaires dans cette journée-là; elle éprouvait le sentiment d'avoir un corps trop léger, prêt à se soulever de terre ; elle était poussée à agir ; sa voix, habituellement sourde et cassée, résonnait comme une fanfare.

Deux jours après, j'eus la curiosité de renouveler la tentative avec une dose de sérum de moitié moindre. Cette fois mon étrange malade n'eut pas de crise de colère, mais seulement de l'impatience et de l'énervément qui se traduisit par des larmes, par des rires bruyants, par un besoin de remuer sans cesse, de ges* ticuler et de parler à voix très haute, sans autre but appréciable que d'épuiser l'excès de force accumulé par le cerveau.

Quelques jours plus tard, la malade reçut une dose plus modérée encore d'un sérum moins concentré, et je n'obtins qu'un état neutre, sans dépression des facultés mentales, mais sans animation ; c'était la plate indifférence, l'âme-marais, l'ennuyeux équilibre, la médiocrité. Une dernière tentative avec une dose moins faible eut

un résultat plus satisfaisant; mon anémique dûment tonifiée se sentit forte, calme, heureuse de vivre, joyeuse de pouvoir accomplir son travail ; sous l'influence de la dose qui lui convenait exactement, son visage garda, pendant une dizaine d'heures, ce qu'on est convenu de nommer le rayonnement de la joie ; elle fut d'une humeur charmante et d'une belle activité. Et désormais la même dose détermina presque toujours le même effet.

Apres bien des tâtonnements, après avoir frappé tour à tour à la porte de la colëre, à la porte des larmes, à la porte de l'énervement, à la porte de l'indifférence, j'avais fini par voir paraître la joie de vivre, le bonheur d'agir, ce qui doit être, en somme, l'état le plus souhaitable de l'âme ; je l'avais rencontrée à cette altitude moyenne, à ce degré d'excitation légère qui est au-dessus de l'indifférence, au-dessous de la colère et de l'énervement. Le cycle était complet. Une pauvre servante anémique dont le cerveau débile réagissait facilement, venait de me révéler et, pour ainsi dire, de me faire toucher du doigt la hiérarchie des émotions humaines.

Ce qui donne à cette petite expérience clinique une incontestable importance, une réelle valeur scientifique, c'est ce fait que tous les toniques, que tous les excitants du système nerveux agissent dans le même sens; à petite dose, ils procurent la joie ; à dose un peu plus iorte, ils vous mènent à la colère.

Pour l'alcool c'est de connaissance vulgaire, depuis Noé, qu'un oeu de vm ou qu'un peu d'eau-de-vie nous

mettent en force et en joie, tandis qu'une gorgée de plus nous irrite et nous rend méchants. La caféine agit de môme ; on a noté des cas d'ivresse caféique. Il y a mieux : de simples moyens mécaniques, la douche, le massage, les inhalations d'oxygène, l'électricité statique, les bains chauds peuvent donner l'énervement ; on peut se griser de grand air, et je sais des nerveux que le seul fait de prendre beaucoup de nourriture, tout en ne buvant que de l'eau, excite comme d'autres l'abus du vin.

Le doute n'est donc pas permis, et la suggestion n'est point à invoquera Nous sommes des maintenant en mesure d'édifier une classification — encore bien sommaire et schématique assurément — et de dresser un tableau synoptique des différents degrés de l'activité cérébrale et des états correspondants de l'âme.

(1) M. le D' J. Chéron a démontré, du reste, qu'en moins de dix minutes une injection hypodermique de sérum élevait la pression du sang dans les artères et produisait une véritable concentration da sang. Sous Tinfluence de la stimulation réflexe, la tunique musculaire des vaisseaux se resserre, le calibre de Tarbre circulatoire diminue, il y a chasse d'eau dans les tissus qui entourent Tartère, et les globules rouges, dilués dans une quantité moindre de liquides, apparaissent beaucoup plus nombreux dans le champ du microscope. Cette expérience, je l'ai répétée & trois reprises différentes sur des malades do service du professeur Ra>'mond, à la Salpêtrière : elle m*a constatu ment donné le même résultat. Le même phénomène d'hyperglobuUe instantanée a été constaté — nous l'avons appris récemment — par Winternitz (de Vienne), après la douche froide ; par M. John Mitchcïl (de New- York), après le massage général ; par le professeur Brouardet, après Tinjection de purgatifs salins. Les observations que ces savants ont publiées donnent encore plus d'importance à l'expérience de M. J. Chéron, laquelle date de huit ans. La suggestion pourra-t-elle encore être invoquée, après ceb

Tableau synoptique des différents étals de l'activité cérébrale.

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