PRESSION
«rtéricUe
manomètre.
iO
ÉTATS d'ami CORRISPONDANTS
I Paroxysme, enrie de tuer.
Grande fureur, gestes et mots paroxystiques, besoin
de détruire les objets inanimés.
Colère.
Enenrement, larmes, gestes et cris sans but, uniquement utilisés à dépenser Tezcès de force accumulé dans les centres nenreux.
Courage, yaillance, ardeur au tra?aiL
Gaieté bruyante, cris de joie.
Joie franche.
Sourire.
Zone dlndifférence.
Douceur, modestie.
Timidité.
Tristesse.
Fatigue.
Paresse.
Crainte.
Terreur.
Syncope, anéantissement intellectuel.
On ne saurait trop le relire : malgré sa colonne de chiflres le tableau que voilà n'a aucune prétenUon mathématique ; c'est un simple « schéma » pour permettre au lecteur d'embrasser d'un coup d'œil cette série, cette échelle d'états d'âme qui naissent ou
meurent en nous selon que le cerveau est excité ou déprimé.
Pour nous renseigner scientifiquement sur l'état de fatigue ou d'exaltation vitale de nos centres nerveux, nous n'avons guère qu'un moyen : mesurer au pouls de l'artëre radiale la force de contraction du cœur, la pression du sang dans nos vaisseaux et compter les globules rouges. D'une façon générale on peut dire que, chez un épuisé, la tension artérielle est basse et le sang dilué ; tandis que, chez un excité, il y a hausse considérable de la pression sanguine, concentration du sang et augmentation apparente du nombre des globules.
Mais, ceci bien admis, gardons-nous d'imaginer que tout homme ayant une pression de 30 centimëfres de mercure soit nécessairement en proie à des idées de meurtre ; il y a d'homme à homme, pour un même état d'âme, de grosses différences de chiffres. La seule chose qui importe, c'est la hiérarchie des phénomènes, et je crois fermement pour ma part que, dans la grande majorité des cas, l'énergie de contraction du cœur et la tension des artères subissent des oscillations parallèles à celles que subit l'esprit.
Chez les névropathes neurasthéniques dont les observations médicales servent de base à cette étude, les pressions de 13 à 16 centimètres de mercure correspondent généralement à l'équilibre indifférent des facultés mentales. Au-dessous, c'est la zone de la fatigue; au-dessus, c'est le territoire de l'excitation cérébrale.
En progression descendante, dans les sous-sols de l'âme, si j'ose dire, nous rencontrons successivement la douceur avec la modestie, la timidité, la tristesse boitant au bras de la fatigue, puis la paresse, l'impuissance habituelle à faire effort, et tout au fond la crainte, la terreur.
Ce sont là les symptômes moraux de Tépuisement cérébral.
En progression ascendante, s'étagent au contraire : d'abord la zone de la joie, simple sourire, joie rayonnante, gaieté bruyante, énervement, fou rire, et les larmes sont toutes proches ; puis nous trouvons la zone de l'orgueil et la zone de la colère depuis ses formes les plus tempérées, le courage et l'indignation, jusqu'à la fureur paroxystique, jusqu'au besoin de détruire ou de donner la mort, terme ultime de l'exaltation de l'esprit.
Ne vous semble-t-il pas qu'à cette manière de voir l'étude de notre âme s'éclaire et se simplifie singulièrement ? La doctrine, aujourd'hui consacrée et classique, des « localisations » nous a appris que, çà et là, dans l'écorce de notre cerveau, des territoires spécialisés se chargent de recevoir Uîl ordre de sensations et d'en garder le souvenir, d'ordonner telle sorte de mouvements, de nous faire voir ou entendre, écrire ou parler, frapper du pied, fermer le poing, rouler les yeux, etc., etc. Au total, ce que nous nommons notre intelligence, ce n'est rien autre chose que la somme de ces sensations reçues, des associations qu'elles forment entre elles et des mou vements qu'elles rendent possibles.
Et voici qu'à présent se révèle Tautre face du grand problème, et que nous apprenons à connaître les variations d'intensité de l'activité cérébrale. Selon que toutes ces zones sensitives et motrices de l'écorce du cerveau Immain sont bien ou mal nourries, selon que leà cellules qui les constituent sont épuisées ou irritées, nous voyons notre esprit se comporter différemment et revêtir Taspect des émotions les plus diverses.
Telle que nous pouvons la concevoir maintenant, la peur n'est plus qu'un abaissement de la vitalité, un épuisement de l'énergie musculaire qui donne à notre esprit le sentiment d'infériorité irrémédiable et de lutte inutile. Le courage, c'est, au contraire, un accroissement momentané de nos forces, la conscience irraisonnée d'une vigueur physique indomptable qui nous fait mépriser la mort, ou pour mieux dire, qui nous empêche d'envisager l'idée funèbre. Le courage est de l'optimisme, c'est une puissante espérance, et il faut admirer avec quelle lucidité d'intuition M. Barrés a pénétré cet état d'âme quand il parle de ces Normands, compagnons de Guillaume le Conquérant, a dont la vitalité était si haute qu'elle les empêchait de concevoir le non-être ». Pour la psychologie moderne, le courage n'est qu'im degré moyen d'irritation cérébrale entre la joie et la colère.
Il faut considérer encore comme de l'énergie en trop, comme un besoin de dépenser sa force, l'amour du travail, la vaillance à l'ouvrage. Un nerveux qui ne tra-
330 LÀ MÉDEaNE DE LESPRIT
vaille pas est toujours irritable ^ il dépense en vaine colère la vigueur d'âme qu'il possède et dont il aurait pu faire une œuvre. Rappelez-vous Tapaisement joyeux que donne Taccomplissement d'une tftcbe vraiment proportionnée à l'état de nos forces ; le bon travail use l'excès des nerfs» et nous fatigue tout juste assez pour nous mettre au cran de la joie.
J'ai déjà eu occasion de le montrer précédemment, ce que les hommes ont nommé paresse n'est qu'une des manifestations les plus inévitables de l'hypotension nerveuse, du ralentissement de la nutrition, c'est l'impuissance d'agir passée à l'état d'habitude ; c'est une de ces « aboulies », une de ces maladies de la volonté que M. Ribot nous a montrées indissolublement liées à l'épuisement cérébral.
Et si nous revenons enCn à la tristesse et à la joie, dont nous cherchons à nous faire une idée claire, ne pouvons-nous dès maintenant leur assigner une place précise dans la hiérarchie des émotions ?
Nous pouvons dire que la tristesse, même quand elle nous vient d'une peine morale, n'est que la conscience de l'accablement corporel, de l'atonie de nos organes ; c'est la compagne inséparable du sentiment d'épuisement, de misère physiologique. Quant à la joie, c'est le premier degré de l'exaltation, de l'excitation nerveuse.
L'expérience que je racontais tout à l'heure montre bien qu'il faut la placer immédiatement au-dessus de la zone d'indifférence, au-dessous du courage et de l'indignation, à l'orée du chemin qui mène à la colfere. Chaque jour, quelque fait nouveau minutieusement observé, me confirme dans cette opinion qu'entrevoyait déjà très nettement Lange ^
Ce n'est donc pas dans telle circonstance extérieure à nous, mais en nous-mêmes qu'il faut chercher la cause immédiate de la joie. Les événements de notre vie morale étant les mêmes, nous les envisageons avec espoir ou découragement selon le cran où notre activité vitale est momentanément fixée.
Tout récemment, voici ce que j'ai vu. Dans la rue, devant moi, marche un jeune homme msmifestement méridional et probablement névropathe. Depuis quelques instants, un gros nuage lourd nous cache le soleil ; et le jeune homme va, la tête basse, les jambes lourdes, l'air accablé par d'irrémédiables malheurs. Un coup de vent balaye le gros nuage et nous rend la clarté puissante du soleil, et quelques minutes suffisent pour que Werther se change en un gaillaa^d allègre, au pas léger, à l'air vainqueur, à l'œil plein d'insolente complaisance pour les femmes qui passent. Et il ne semble pas du tout s'aper-
(t) L'étude la plus superficielle de l'expression des sentiments suffit à montrer, du reste : !• que quand les muscles de notre visage sont amollis et détendus, nous sommes fatigués et tristes ; 2* qu'une tension plus haute, qu'un retroussis léger de tous ces mêmes muscles est rindicede la joie; 3* que leur crispation violente, que leur contraction forte est le signe de la fureur.
cevoîr lui-même du revirement d'âme qu'un rayon de lumière, attisant ses centres nerveux et rehaussant sa pression sanguine, vient d'opérer en lui avec assez d'intensité pour que j'aie pu le remarquer.
L'observation que voici est plus démonstrative encore.
Un de mes neurasthéniques M. D..., en proie à de cruels soucis d'argent, vint un jour à ma consultation particulièrement absorbé par ses préoccupations habituelles; une dépression physique très marquée el notamment une extrême faiblesse du pouls accompagnaient cet accablement de l'esprit. Mon malade étant rebelle à toute suggestion, je m'efforçai, sans mot dire, de rehausser son énergie par une forte injection souscutanée de sérum artificiel, et par une grêle drue d'intincelles de la machine électrique statique.
Le lendemain, voici ce qu'il vint me conter.
« Quelques minutes après vous avoir quitté, tout en songeant obstinément à mes échéances prochaines, je sentis une modification singulière s'opérer peu à peu en moi ; je trouvais mon corps plus léger ; en venant chez vous j'avais peine à mouvoir mes jambes , et maintenant, tout au contraire, j'avais de la force en excès. Malgré moi, malgré mes pensées, je prenais une démarche sautillante et joyeuse et je sifflotais des refrains dénués de mélancolie ; je ne sais quel rythme d'allégresse menait mon corps, tout à l'heure si lourd à mouvoir. Pendant quelques instants encore, je continuai, je crois du moins, à penser triste ; mais bientôt je dus
reconnaître que mes idées elles-mêmes se modifiaient irrésistiblement. Sans qu'aucun motif plausible d'espoir fût intervenu, j'entrevoyais la possibilité de solutions heureuses; l'optimisme, la joie étaient entrés en moi pour quelques heures. Il y avait longtemps que je n'avais reçu leur visite... »
A cent reprises différentes, j'ai observé le même fait dans les conditions pareilles*.
Pour aboutir au même résultat, pour gagner ce sommet d'excitation légère, domaine de la joie, d'où Ton n'aperçoit plus la vallée de misère, combien d'hommes s'empoisonnent d'alcool, d'opium, d'éther, de morphine, sur cette vieille terre, qui se croit très civilisée, et qui en est encore aux procédés les plus sauvages pour se donner l'oubli! c Ces paradis artificiels», comme les nommait Baudelaire, avec leurs lendemains de honte et de pire fatigue, ces poisons qui nous font esclaves et finissent par nous tuer, ces faux amis qui ne nous procurent l'oubli qu'en nous menant à l'abrutissement ou à la fureur, ne sont pas un juste moyen de donner la joie à ces âmes meurtries, tombées au cran de la détresse chronique, qu'ont les névropathes héréditaires et les grands épuisés du système nerveux.
Il faut que les hommes le sachent : sans recourir à ces
(t) Inutile de répéter que Je me suis très soigneusement mis en garde contre Télément suggestion ; il ne joue certainement pas de rôle dans cette série d'effets thérapeutiques qui ont pour contrôle objectif la hausse de la pression sanguine et la concentration du sang, le tassement des globules rouges.
334 LA MfiDECIIfE DE L'ESPRIT
sournoises et mensongères drogues, on peut rehausser son esprit jusqu'à la joie de vivre et jusqu'à l'espérance, par des procédés légitimes, en recourant aux sources naturelles de la force humaine par des stimulations purement mécaniques de nos nerfs sensitib. J'ai dit ailleurs et j'ai sufQsamment prouvé, je crcMS, que c'est la sensibilité qui est la mère de notre force : cherchons-la partout où elle est pour lui fournir une éducation nouvelle, une « culture du moi », dirait M. Barrés, des stimulations méthodiques, diront les médecins et les physiologistes.
Avec précautions, pour éviter le surmenage, en y mettant un peu d'habileté technique, pour éviter les sursauts brusques, donnez de la musique à vos nerfs acoustiques et du massage aux nerfs de vos muscles, de beaux spectacles à vos yeux, des frictions au gant de crin ou des étincelles statiques aux nerfs de votre peau, de l'air vif à vos poumons, du sénun au torrent sanguin, un régime à votre estomac, et vous accroîtrez vos forces et vous diminuerez d'autant votre tristesse habituelle.
La tonicité de vos muscles étant supérieure et votre sang plus concentré, toutes vos glandes sécrétant avec plus d'abondance et l'appétit vous revenant, toutes vos fonctions s'exerçant d'une manière plus vivace, la représentation mentale que vous vous ferez de vous-même sera celle d'un homme puissant et souple, capable de briser ou de tourner presque tous les obstacles ; vous tirerez profit des plus piquants ennuis quotidiens, vous aurez le
Là tristesse et son traitement 335
besoin d'agir, de dépenser de l'énergie. Croyez-moi, la mélancolie ne va jamais de pair avec ce degré-là de l'activité de l'esprit.
Et maintenant je supplie qu'on ne me fasse pas dire que je mets le bonheur terrestre, la (in de la douleur humaine dans le massage suédois ou dans la douche en jet brisé. Il n'y a pas de Gn de la douleur humaine; empêcher l'homme de souffrir n'est dans la trousse d'aucun chirurgien, dans l'ofBcine d'aucun droguiste, dans les préceptes d'aucun pasteur d'ftmes ; le pourraiton qu'il ne faudrait sans doute pas le faire, puisque la douleur est, en somme, la seule raison forte que les individus, comme les peuples, aient d'agir et de progresser.
Mais mon ambition est autrement limitée et modeste.
Médecin, je n'entends guérir qu'une certaine catégorie de malades d'esprit. Ce que j'affirme pour l'avoir vu cenl fois, c'est que l'on peut soigner utilement et rationnellement l'ennui stagnant, la tristesse chronique, la mélancolie sans motifs, le pessimisme de tempérament, cette tendance à ne rien voir que sous des couleurs noires, à se torturer perpétuellement soi-même, à désoler sans trêve son entourage, qui est l'ime des maladies d'âme les plus fréquentes du temps présent.
Comme cet état s'accompagne très régulièrement
d'épuisement nerveux total, de paralysie de la volonté et de l'attention volontaire, d'impuissance à mener à fin un acte utile, il y a là un désordre de l'âme, un gaspillage d'énergie et une souffrance pour rien, qui révoltent le moraliste et appellent le médecin.
Dès lors, le problème de thérapeutique se réduit à ceci : trouver les meilleurs stimulants méthodiques pour un tempérament donné ; rechercher par tâtonnements la dose qui suffit pour hausser momentanément ce système nerveux au cran de l'énergie et de la joie ; commencer par de faibles doses pour éviter le surmenage ou l'exaltation ; multiplier les stimulants méthodiques de telle sorte que leur action s'additionne et se surajoute ; faire prendre au système nerveux l'habitude de demeurer à un léger degré d'hypertension, même après la suppression du traitement*. Une fois la cure finie, il faut que la tonicité nerveuse se suffise à elle-même et tienne toute seule, comme tient un plein cintre après qu'on lui a retiré ses étais.
Quand le malade aura acquis la force à dose suffisante pour qu'elle le gêne et l'importune un peu, pour qu'il éprouve le besoin de la restituer et de la dépenser en actes, occupez-vous à déplacer ses idées fixes en lui procurant une ambition proportionnée à ses aptitudes,
(1) Une récente et vraiment admirable expérience de M. François Franck nous montre comment la cellule nerveuse peut prendre mécaniquement une habitude et nous révèle le secret de cet invincible besoin d'imiter et de recommencer qui est au fond de la nature humaine. V oir au chapitre x pour la description de cette expérience.
en Tastreignant à un travail utile et régulier. C'est alors seulement que vous l'aurez guéri.
Tout cela ne montre-t-il pas une fois de plus avec une grande évidence l'indifférence souveraine de la nature à notre égard?
Dans la détresse, nous l'invectivons comme la pire des marâtres, et nous la bénissons dans le plaisir comme une chëre bienfaitrice, alors que plaisir et douleur dépendent seulement de nous, de la façon dont nos centres nerveux réagissent aux vibrations du dehors, et de l'intensité de cette réaction.
C'est notre état de force ou de fatigue, c'est le degré d'activité de notre cerveau qui nous fait considérer tel événement comme une peine ou comme une joie, qui nous fait estimer la vie tantôt comme le plus grand des biens et tantôt comme la plus sinistre des mystifications. Nous pouvons calculer en chiffres, au manomètre; avec une précision médiocre à l'heure actuelle, mais qui deviendra mathématique dans l'avenir, à quel degré d'excitation nerveuse est un esprit joyeux ou désolé, vaillant ou découragé; une thérapeutique rationnelle nous permet en quelques minutes, par une stimulation purement mécanique des centres nerveux, de substituer l'espérance à l'ennui, la force et le besoin d'agir à ce que Baudelaire nommait « la morne incuriosité ». C'est la preuve expérimentale, aussi démonstrative qu'on le peut souhaiter, des géniales intuitions de Spinoza, qui, Maurice di Flkury. 22
vers le milieu du xvii^ siècle, défifiiesaii le& ^notions c des affections corporelles par oii Téoergie de notre personne physique est accrue ou diminuée, réjouie ou accablée, nos idées se mettant du même coup i Tumsson ».
Que voBft dire les pessimistes de cette maaière de voir?
Peutrètre trouvera-t-on qu'elle découronoe un peu leur doctrine et dépoétise leur attitude^ que le bon sens vulgaire attribuait par trop grossièrement à des. digestioQs pénibles, et que la plus moderne psychologie met sur le compte d'un état d'âme individuel, d'un épusement du système nerveux, ce qui n'est pas si difiérent. Les pessimistes ne manqueront point de répondce que rien de tout cela n'importe à. leur philosophie, puisqu'au demeurant l'homme est triste ; et que le monde est fort mal fait, puisque notre cerveau, qui seul noua le révèle, est si souvent contraint à n'enregistrer l'univers que sous un jour cruel et douloureux. Quoi que l'on dise, les doctrinaires finissent toujours par aboutir à leur doctrine ; il serait puéril de chercher à les convertir, autrement qu'en leur proposant le traitement ci-dessus indiqué.
Nous qui ne saurions être ni pessimistes ni le contraire, nous qui voyons le monde extérieur comme un vaste océan de vibrations sans âme, sans malignité ni tendresse, constatons simplement qu'une certaine fûcme de tristesse, lapins inutile, la plus évidemment morbide.
LA TRISTESSE ET SON TRAlTEMEiST 339
est curable. Le traitement de la dépression triste existe ; il est logique et en fait efficace, et Ton peut, certes, s'en réjouir.
Mais il faut se féliciter en même temps de la modestie des moyens curatifs dont dispose notre médecine des âmes. Voyez-vous M. Homais maître de pourchasser toute rêverie mélancolique et de faire régner universellement sa lourde joie?...
N'oublions pas que la plus noble poésie est née de la douleur ; que la souf&rance humaine nous a valu la pitié, la tendresse ; que le chagrin nous a souvent contraints soit à de hautes réflexions, soit à l'activité salutaire. N'oublions pas non plus que le cerveau de l'homme ne perçoit que des différences, et qu'une joie qui ne finirait pas, demeurerait inaperçue. C'est quand il commence à venir ou quand il cesse d'être que nous goûtons notre bonheur. Et je comprends le chevalier Tannhauser à qui les perpétuelles délices du Vénusberg ne proeurent plus que l'ennui, et qui demande à s'en aller souffrir et travailler comme les autres.
L*intoxication amoureuse. — L*antidote; une lettre de femme. — Le phénomène-jalousie ; le jaloux de minuit. ~ Le flirt et Tamour platonique. — Thérapeutique de Tamour.
Un peu surpris de voir le médecin prendre de jour en jour plus d'importance et tenir plus de place dans la société d'aujourd'hui, les gens d'esprit nous reprochent volontiers de nous mêler de tout jusqu'à l'abus.
Bien au contraire, je suis enclin à croire — ce liyre le montre amplement — que le médecin ne se mêle pas encore d'un assez grand nombre de choses, et qu'il a tort d'abandonner entièrement aux romanciers le beau domaine des maladies de l'âme. Sans doute les ressources do leur talent sont inépuisables, et leur savoir du cœui humain fait mon admiration ; mais sans doute peut-on leur reprocher sans injustice de tourner un peu, comme on dit, dans le môme cercle, et de ne pas sortir souvent
du récit, tragique «ou comique, superficiel ou fouillé, austère ou voluptueux, poétique ou philosophique, de l'inévitable adultère.
Nous prendrions tout autrement l'amour. De son étude nous ferions une science plus positive, et, comme on verra, plus pratique, une sorte de pathologie didactique du cœur en tant que viscère sentimental : cette pathologie comprendrait, comme l'autre, l'analyse des causes, la pathogénie ou interprétation du mécanisme morbide, les symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement, car guérir ceux qui soullrent est le but que nous poursuivons.
Un exemple fera comprendre aisément ma pensée et permettra de croire qu'elle n'est pas uniquement paradoxale.
Envisagez le phénomène c Amour sentimental ». Il évolue quelquefois sainement; il est souvent pathologique. Toutes les fois qu'on dit d'un homme : € il est amoureux fou, amoureux sans espoir, amoureux platonique », on désigne par ces expressions une personne atteinte d'une « affection », d'une maladie d'âme qui passe pour être cruelle, au point de déterminer des souffrances, qui, d'avis unanimes, comptent parmi les plus déchirantes qui soient.
Depuis qu'il y a des poètes on l'a chantée sur tous les tons, décrite sous toutes ses faces, cette passio6 amoureuse. Mais je ne vois guère que deux grands romanciers qui aient cherché à déterminer la nature du
mal 9 à en saisir le mécaiiiBiney à en écrire la « pathogénie »*.
(1) En revanche, les philosophes se sont longuement occupés de Tamour et chacun donne de la passion une définition plus ou moins abstraite. Peut-être n'est-il pas inutile d'énnmérer ici briérement les plus retentissantes d'entre ces théories.
Pour Bain, Tamour est une émotion tendre compliquée de plusieurs sentiments secondaires, et Sergi se contente d'ajouter à cette définition ridée du stimulant à la reproduction. Mantégajsza canlond ramwiT avec les émotions qui servent d'excitation au simple désir sexuel.
SuiJvaot Sohopenhaner Tamour n'est qu'une maniieatation de rinstinct sexuel développé par Tlnconscient jusqu'à devenir irrésistible ; s*il pousse denx individui de jexe différent à se rechercher, c'est seukment pour la procréation d'un enfant se rapprochant le plus possible d€ l'idéal de l'espèce.
Hartmann, fils intellectuel de Schopenhauer, s'est contenté de pousseï sa doctrine à rextr6me et de grandir oncore le rftle attribué à cette entité mystérieuse et quelque peu artificielle que son maître et lui appellent rinconscient.
M. Pierre Janet identifie formellement l'amour à une maladie : elle naît en nous dans un moment de dépression, d'épuisement nerveux, et évolue à la manière des psychoses, des maladies de l'esprit.
M. Gaston Danville, dans un petit volume de la Bibliolhèque de philosophie contemporaine^ discute pied à pied les doctrines de ses devanciers, et tient l'amour pour un état physiologique, nullement pathologique. Il aboutit à oette définition tMes explicite p«ur te passer de commentaires : « L'Amour est une entité émotive spécifique consistant dans une variation plus ou moins peraaaiifnEfee de l'état alfectif et «entai d'un sujet, à l'occasion de la réalisation — par la mise en jeu fortuite d'un prooesaus mental spécialisé — d'une systématisaUon exclusive et consciente de son instinct sexuel, sur un individu de l'autre sexe. Le phw aouvent ce piténomètte ne va pas aans r-exaMation du désir. •
Dans ses Paradoxes psychologiques^ ffi. Max Nordau adopte ht théorie de Schopenhauer et de Hartmann, amplifiée de oette idée qua chacun de nous est poussé à réaliser un idéal intime que nous avons sans le savoir.
Herbert Spencer et M. Ribot considèrent l'amour sexuel comme identique à l'instinct de la reproduction, compliqué |Mur l'adjonction d'une foule de sentiments, celui que produit la beauté personnelle, ceux qui constituent le simple attachement, le respect, Tamour de l'approbation, l'amour-propre, l'amour de la possession, l'amour de la liberté (T), la sympathie. Au total c'est un agrégat immense de presque -toutes les excitations élémentaires dont nous sommes capables, et de là résulte son pouvoir irrémstible. • Llnstinot sexuel, a^ute M. Ribot, reste le centre autour duquel tout gravite ; rien n'est que par lui ; le caractère, llmagination, la vanité, l'imitation, la morale, le temps, les lieux et bien d'autres circonstances individuelles ou inQuences sociales, donnent à l'amour comme émotion ou passion une plasticité tans limites...
Là SËraCINE BES PASSIONS S43
Slendahl m <^(Hnparé le « coup de foudre » au phéaomené physique de la oarisiallisatîon îastanKtaDée. Le mot a fait fortime, et véritablement on ne sait trop pourquoi, car la trouvaille était facile à «e qu'il semble, et le ^;Tand Beyle a d'autres gloires à son actif.
Mais Alphonse Daudet a décrit Tamour maladif et révélé son mécanisme avec une justesse merveilleuse vraiment, et ime précision quasi s^ntifique. Dans son roman intitulé Sapho et qui est, je crois, son chef-d'œuvre, son héros s'éprend d'une femme indigne d'être sa compagne. Tout d'abord elle ne lui platt guère, mais le charme vient leniemeivt ; il s'accoutume à sa présence : elle lui devient nécessaire; il se méprise, il la méprise ; ils se qmerellent leonetamment. Mais la chaîne est rivée, il ne peut |»kn vivre sc^s elle, «t pour retrouver eetle femme qui, littéralement, empoisonne sa vie, il devient peu à peu capable de toutes les lâdtetés, des pires avilisseflfionts.
il tsuffii d'avoir observé un alcoolique et un morphinoanaoïe {MDur être frappé 4e l'identité absolue du processus pathologique.
Que souvent il atteigne les limites de la folie, chacun le sait, mais en cela il ne diffère pas de la pli^art des émotions. 11 y a les formes im^ pulsives et irrésistibles de Tamour (érotomanie, etc.] ; elles restent dan La nature : sa uraie |>athologie est ailleurs, elle est hors de la nature. • Enfin mon éminent confrère, le professeur Grasset (de Montpellier), dans sonisharmaflit petit ouyrasB sur Un médecin de l'Amour au temps de Marivaux (G. Masson, édit.), comparant la doctrine de Boissier de Sauvages à Mlle des psychologues moéeraes, déclare nettement que pour lui Famour, habituellement physiologique, devient morbide toutes les fois qu^ we développe sur un terrain névropatiiique, chez un homme au système nerveux malade. C'est la doctrine même que je soutiens
Être amoureux maladivement, cela consiste, n'est-ce pas, à ne plus pouvoir vivre loin de l'objet aimé, à souffrir quand il n'est plus là, à le revoir le plus souvent possible, à se sentir, quand on le quitte, plus amoureux qu'avant, plus intoxiqué que jamais. De même, le morphinomane ne sait plus vivre sans sa drogue chérie, ne trouve la paix qu'avec elle, et devient plus malade à mesure qu'il en abuse. L'avilissement de la volonté, la déchéance progressive, le cercle vicieux sont les mêmes dans les deux cas.
Donc, première conclusion : certaines maladies morales évoluent d'une manière absolument comparable aux maladies qu'on nous apprend à connaître à la Faculté. L'amour sentimental, notamment, doit être rangé au nombre des « Intoxications passionnelles ,u au même titre que l'alcoolisme, l'éthéromanie, la morphinomanie, la cocaïnomanie, etc.
Assimiler l'amour à un poison, oh I le singulier paradoxe 1 L'amour, ce qu'il y a de plus noble sur cette terre, l'excuse de la vie, la raison d'être ici-bas, l'amour qui nous fait naître et qui nous perpétue, le Saint Amour enfin, source de toute joie I
Entendons-nous et précisons un peu.
Il y a le bon vin, qui rend l'âme meilleure ; il y a l'alcool mauvais qui rend sauvage, féroce et brute. De même ne pensez-vous pas qu'il y ait au moins deux amours? Et ce n'est pas le platonique et le charnel que je veux dire, car je ne connais pas de distinction plus
U MÉDECINE DES PASSIONS 34r>
factice que celle-là. Il y a deux amours autrement dissemblables : Fun joyeux, alerte et sain, sans remords et sans amertume, le jeune et bel amour qui rend la vie charmante et qui est notre récompense ; l'autre triste, plaintif, maladif, plus prës des larmes que du rire, qui amollit, qui nous rend bêtes et transis — je ne parle que pour les hommes — qui nous fait cruellement souffrir, la maladie sentimentale, extrêmement fréquente, quoi qu'on dise, en ce temps de flirts sans aboutissants, en cette fln de siècle ou les femmes se vantent d'être des € allumeuses », où l'on commence sans flnir, où Ton rêvasse sans agir. Aimer, c'est toujours bien. Être amoureux, c'est autre chose.
Passionnément ou platoniquement — mais platoniquement surtout, soyez-en sûrs — l'état d'être amoureux, avec tout ce que ce mot-là comporte de lâcheté, d'aveuglement, de maladresse et de mélancolie, c'est, à n'en pas douter, un empoisonnement de l'âme tout à fait comparable aux autres intoxications appelées volontaires. Ce poison-là n'appartient ni à la chimie minérale, ni à la chimie organique; il appartient à la psychologie, mais c'est un poison tout de même, se comportant comme un poison. Qu'il s'agisse de l'alcool, de l'éther, de Topium, du tabac, du haschisch, de la morphine ou de la cocaïne, les effets, plus ou moins violents, sont identiques sur nos facultés. Qu'il s'agisse d'amour, de passion sentimentale, même évolution et mêmes résultats.
C'est ce qu'il me faut démontrer.
346 LA ttfiDEOme VC L'VSPRIT
Yoyez d'abord commeat ils Be coniportent, les intoxiqués volontaires dans le 'domaine médicaS, Talcoolîqiie ou le merphînomane, le ftimeur d'opimn en Chine, oa le fumeur de tabac à Paris.
Ça débute ordinairement sans entrain ni oiAovh fiiasme. Le tabac donne des nausées, la morphine pro- Toqne d'affreux vomissements, et lapremière fois xifoe fen abuse des liqueurs, on a mal... aux cheveux d'une façon très peu réjouissante. Le néophyte en est tout refroidi. Pourtant on dit que s'«8t si bon ! Il y revient, par curiosité, ou par désœuvrement, ou pour faire comme 1^ autres. Ce n'est pas «neore excellent, mais cela se tolère mieux : c'est moins mauvais qu'on n'aurait cru.
Lentement, le charme apparaît. L'alcool met en douce joie, la morphine apaise et vous donne une exquise béatitude, la fumée iberce la rêverie elt facilite le travail ;t)n y trouve, non pas des délices incomparables, maâs ime adorable paresse, le sentiment de n'être plus ^uère responsable e(t de céder à cpielque diose de plus fort que sa volonté. Et puis, une fois n'est pas coutume. On s'arrête quand on veut bien.
A ce moment intervient un gêneur tfui ne manque pas de vous dire :
— Prenez garde, mon cher, vous «wes où ça peut mener!
On lui répond par un haussement d'épaules. Avec cela que l'on est homme à selaisser prendrepomr tout de bon! A dater de ce jour on ^st menteur et -cacihottier. On
LA ttÉDECIlfR DES PISSIONS 347
fume dans les ooins, on se pique à la dérobée, cm boit quand personne n'est phw là. Et l'on derâent eids^êniement habile pour échapper aux donneurs de conseils, à ces importuns qui ne comprennent pas, qui se mêlent de ce qui ne les regarde en aucune façon. La volonté n'esteUe pas là ? Demain, il suffira de vouloir pour cesser.
Et doucement l'habitude s'installe ; or l'habitude, ce n'est rien autre chose que la maladie de la volonté, atrophiée, paralysée, incapable de réagir. Les premiers temps, du reste, à quoi bon faire un tel effort ! On a tout le plaisir, et pas encore un inconvénient. Seulement on s'isole, on perd de son activité, on devient casanier, on devient rôva^seur. Mais quelle douoe rêverie, et comme c'est gentil, loin des homomes grossiers, d'avoir là une amie fidèle, une consolatrice <qui jamais ne se fait prier, la bonne pipe, le vieux flacon ou la seringue de Pravaz, la johe Beringue d'argent qui nous attend, dans son bel étui de velours, couchée entre ses deux aiguilles acérées 1
Mais voilà que la dose d'hier ne suffit plus. Pour atteindre l'ivresse, le délicieux laoment de l'oubli, il faut en prendre davantage, tous les jours un peu plus. On ne revient pas en arrière.
Alors on s'inquiète un peu. On décide de renoncer à son habitude chérie... pas aujourd'hui ; demain. Et l'on remet de jour en jour. Mais quand arrive le moment de la décision, le courage défaille, la volonté n'est plus. Sitôt qu'on a cédé bien lâchement, le remords vient, et
Tespérance, la certitude que demain on sera plus fort. On n'est jamais plus fort demain.
Et le poison devient la grande, Tunique nécessité de l'existence. Loin de lui et sans lui, on n'est plus bon à rien. Pour manger, pour dormir, pour être intelligent, pour travailler, pour être soi, il faut fumer, ou boire, ou se morphiniser. Sans cela, c'est le vague à l'âme, Timpossibilité de flxer son attention, c'est TabrutissemeDi, la torpeur, l'hébétude. Seul le poison fait retrouver l'excitation nécessaire, et chaque jour il faut une dose plus forte pour une excitation plus courte chaque jour.
Cependant, on maigrit, on pâlit, on est triste. On esl facile aux larmes et prompt à la querelle. L'idée fixe domine tout. On prend la vie et les hommes en grippe. La mémoire se noie, l'esprit n'est plus lucide, le corps est faible, on vieillit vite. D'ailleurs, on ne dort plus, on somnole péniblement; on ne vit plus, on végète languissamment.
A cette pliase, essayez un peu de sevrer l'intoxiqué de son poison. Cela le rend horriblement malade. Le fumeur, sans sa cigarette, n'est qu'énervé et irritable ; Talcoolique sans son alcool a du delirium tremens^ des hallucinations, des crises de fureur et de véritable folie; et les pauvres morphinomanes 1 II faut les entendre pleurer, supplier et hurler après leur bien aimée morphine; ils se traînent à deux genoux, ils vous implorent à mains jointes, ils feraient toutes les bassesses.
Et ça ûait lugubrement : la mort à Thôpital, le suicide, ou Tasile d'aliénés.
Le remède?... Il n'y en a pas d'autre que l'isolement, l'internement dans une maison de santé, loin des parents, loin des amis, sous la garde d'un médecin qui vous rëgle la dose et la diminue peu à peu. Le traitement est dur et long. Avec leur isolement et leur douche, les médecins vous refont une volonté. Vous rentrez guéri dans le monde... ot vous recommencez, le plus souvent, six mois après.
Et maintenant, prenez le cas d'un homme féru d'amour, et dites-moi si ce n'est pas, à très peu près, la même chose.
Qu'il s'agisse d'un flirt convaincu avec une mondaine, ou de la liaison de Jean Gaussin et de Saphoy vous retrouverez une à une toutes les phases ci-dessus décrites de l'intoxication volontaire.
Ça débute souvent sans entrain ni enthousiasme. Vous ne la trouvez pas étonnamment jolie, et sa conversation ne vous enchante pas. Vous vous étonnez, même, qu'elle soit entourée, que d'autres lui fassent la cour ou se soient ruinés pour elle. Un peu plus tard, le hasard vous rapproche. Vous causez de nouveau, par curiosité ou par désœuvrement, ou pour faire comme les autres. Ça n'est pas encore une ivresse, mais cela se tolère mieux. Elle est coquette, elle est aimable et moins sotte, ma foi, et plus jolie qu'on n'aurait cru.
350 LA MÉDECINE DE L*ESPilIT
Lentement, le charme apparaît. Une intimité progressive et jalouse vous unit. Vous y trouvez, non pas encore des délices incomparables, mais une amusante paresse à vous laisser aller. Vous vous voyez d'une façon suivie : maintenant, l'habitude est prise.
A ce moment, intervient im gêneur qui ne manque pas de vous dire :
— Prenez garde, mon cher, rien n'est a vidant j» comme le flirt, rien n'est terrible comme un c< collage »; vous savez où ça peut mener 1
On lui répond par un haussement d'épaules. Avec cela que l'on est homme à se laisser pincer pour de bon I
A dater de ce jour..« Mîais, voir plus haut, je ne pourrais que me répéter mot pour mot, et les vers d'Émik Augier, mis en musique par Gounod, s'appliquent aussi bien à la seringue de Pravaz qu'à la femme qui vous domine :
••. Elles me viennent d'où ma Tid:
Pend désormais.
De celle-là pour qui j'oublie
Ceux que j'aimais!
Oui, les premiers temps, c'est exquis. On n'a que la douceur d'une intimité qui commence. Puis, on y rêve, des qu'on est seul. On revit, minute à minute, les heures passées auprès d'Elle; on s'hypnotise sur le souvenir d'un de ses gestes ou d'un de ses regards. On devient casanier, on devient rêvasseur, inaotif, triste, inonomane. On commence à souffirir loin d'elle, elia
VOUS manque abominablement; il faut la voir chaque jour et chaque fois qu'oa Ta revue, on repart un peu plus malade, un peu plus intoxiqué d'elle. On veut rompre» oa a peur», on voudrait en ûhir. Essayez donc, si vous pouvez!
Loin d'elle, vous n'existez pas, et vous criez après sa présence adorée, moine bruyamment que le morphinomane» parce que vous avez honte, mais pitoyablement et cruellement tout de même. Cependant, on pâlit, on; maigrit, on est triste. On est facile aux larmes et prompt à la querelle. L'idée fixe domine tout. On ne dort plus et l'on languit. C'est la même chose, vous difi-jel
Il est trop tard pour rompre, ou bien les séparations sont des crucifiements atroces. Relisez dans Sapho la mort de la petite Alice Doré, et la poignante scène de l'adieu dans le bois de Chaville. Médicalement, c'est pareil : Fanny Legrand est textuellement l'intoxication volontaire^ de Jean Gaussin.
Ce qui caractérise également l'état d'être amoureux et l'état d'être alcoolique ou morphinomane, c'est la douleur de vivre loin de l'objet aimé, l'augmentation du mal après chaque rencontre, après chaque absorption nouvelle du poison; et c'est ce cercle vicieux : n'être apaisé dans sa soufirance que par une satisfaction qui
(1) Tntoxîcafioir yolontaire est le motconsacié, nrais Je ne pense pas qu*ii soit utile de faire remarquer combien il est impropre. Les haJ)ituélës déplorables prises par les nerreux sont prises évidemment par insufCsance dé la volonté.
l'entretient et qui l'augmente sitôt après. Même diminution de la lucidité d'esprit, même faiblesse et mêmes lâchetés.
Quant à la façon dont cela se termine, elle diflëre un peu dans la majorité des cas. Je sais bien qu'il y a des ratés, des aliénés, des meurtriers et des suicidés par amour; mais la proportion en est. Dieu merci, très minime, étant donné le nombre formidable des amoureux sur cette terre.
Généralement, on guérit de l'amour maladif. Un voyage, un événement important de la vie, ou simplement l'ennui des choses monotones constituent une thérapeutique efficace, le plus souvent. L'isolement, l'éloignement sont encore le meilleur remède, et je ne vois aucun inconvédient à y adjoindre la douche en pluie.
Certes, les premiers jours de séparation sont atroces; le vieil amour ressort et crie plus cruellement que jamais. Mais le temps apaise et guérit, et cela vous fait, pour plus tard, de beaux souvenirs tout mêlés d'amertume et de charme.
Du reste, quand on est guéri, il arrive aussi que l'on recommence, six mois après, ou plus vite encore, avec une autre enchanteresse, plus rarement avec la même.
Ainsi donc, puisque j'ai pu faire ce jeu de me servir des mêmes mots, de répéter les mêmes choses, à propos de morphine, et à propos d'amour, l'amour sentimental est décidément du même ordre — causes, début, symptômes, marche, terminaison, diagnostic et traitement —
LA MËDECfME DES PASSIONS i:>:t
que les intoxications volontaires décrites par les médecins.
Seulement, parmi les poisons, l'amour est l'un des plus bénins, l'un de ceux dont l'action nocive s'émousse le plus aisément.
Au point de vue de la gravité du péril, voici donc la classiflcation que je propose :
1"* L'Alcool, qui fait tant de criminels et tant d'hérédités terribles.
2^ L'Opium et le Haschisch, que nous connaissons moins; très redoutables tout de même. (On dit que le mot assassin dérive du mot « haschischin ».)
3* La Morphine, la Cocaïne et TÉther, qui unissent souvent par l'aliénation mentale.
4** Le Tabac, que bien des gens tolèrent sans en souffrir sensiblement. Il se contente d'abrutir, d'embuer la mémoire, d'obnibuler l'intelligence. On n'en meurt guère que par angine de poitrine ou cancer des fumeurs^ et dans une proportion qui n'est pas très considérable.
5** L'Amour, tout en bas de l'échelle, moins méchant que les autres et moins irréparable sinon moins cruel, puisque l'homme finit presque toujours par se blaser, et puisque les pires coquettes ne peuvent guère se vanter que de rares suicides et de quelques duels — au premier sang pour la plupart.
Maoeici di Fleurt.
8M LA MÉDECUŒ Q£ L£8PRIT
La publication dans le Figaro de la théorie qu^on vient de lire me valut une lettre si peu banale et qui conûrme si bien ma manière de voir, que je ne résiste pas au plaisir de la donner ici :
€ Votre parallèle entre l'amour sentimental et Tempoisonnement volontaire par Takool et la morphine a vivement intéressé beaucoup de gens autour de moi, et vous pouvez être certain que votre article a fourni le sujet de nombreuses conversationfi. Je crois l'idée tout à fait neuve et juste, mais je n'aime pas la moralité fantaisiste qui termine l'article. » Ici vient une réfutation de la conclusion que j'avais donnée, conclusioD véritablement excessive, qui oonsifitait tout bonnement à réduire les femmes à l'esclavage oriental ou à permettre la polygamie...
« Mais plutôt que de discuter sur des théories inutiles, j'aime mieux vous raconter un fait dont je vous garantis l'authenticité absolue, et que je connais biedi puisque j'ai été l'héroïne de ce petit roman. Voici donc, à mon sens, un cas typique et instructif d'intoxication amoureuse, où j'ai joué d'abord le rôle de poison, puis le rôle de contre-poison, dans les circonstances suivantes :
« Par grand hasard — car à ce moment-là, il n'allait guère dans le monde — j'ai eu occasion de rencontrer»
chez la femme d'un professeur à la Faculté de médecine, un jeune savant, le D^ Marcel T..., préparateur au Muséum, et attaché à l'un des laboratoires de rjnatitut Pasteur.
« Ce Marcel T... n'était ni beau ni séduisant, comme on l'entend à l'ordinaire. Trente-cinq ans et dos lunettes, des cheveux comme Clovis flugues, une barbe fort mal soignée, et des redingotes inimaginables, achetées toutes faites à un grand magasin quelconque. £lles lui allaient si mal qu'il av€ut toujours l'air de s^être trompé au vestiaire et d'avoir pris les vêtements d'um autre. Il se trouva que j'avais entendu parler de lui tout au long d'un dîner. Mes deux voisins de table n'avaient cessé de célébrer ses grands mérites de oherchenr ; on le disait en train d'achever un grand travail d'intérêt considérable sur le microbe de je ne sais plus de quoi.
c Or, il n'y a pas que les poètes pour piquer la curiosité des femmes très modernes. Les jeunes -savants destinés à une haute renommée ne sont {»is, eux non plus, pour être dédaignés, et quand, sur ma demande, mon ami me présenta ce monsieur si mal habillé, un vif désir me prit de savoir à quoi m'en tenir sur Le charme d'esprit et l'inflammabilité de cœur de ces gens-là. Je suis veuve, absolument libre., incontestablement pas laide, plutôt élégante, et je me promis bien de m'amuser beaucoup.
« Le début lut conforme à ce que vous disiez l'autre jour. Marcel T... fut d'abord absolument ahuri de mes avances. Bien loin d'être séduit, il avait peur de
moi. Je lui demandai gentiment, avec ma plus gracieuse insistance, de visiter son laboratoire, ce qu'il refusa net, comme si je lui proposais un sacrilège épouvantable. A peine osa-t-il m' avouer qu'il aimait la bonne musique. Quant à l'amour, il n'y entendait rien et ne se souciait évidemment pas de s'y connaître davantage.
« Il fallut un autre hasard pour nous rapprocher de nouveau, et, ma foi, je fis la coquette aussi efirontément qu'il est possible à une honnête femme dans le monde.
« Cette fois, ce ne fut pas long.
« Pour le rencontrer à jour fixe, tout l'hiver je le fis inviter dans une foule de maisons amies, et j'eus la douce joie tranquille de constater que ce travailleur forcené, que ce cénobite farouche s'essayait, pour me plaire, à devenir mondain. Je ne sais rien de plus réjouissant que la métamorphose progressive de sa tenue. II coupa ses cheveux en brosse, mit de la brillantine à profusion dans sa barbe, remplaça ses lunettes par un lorgnon léger sans oser toutefois aller jusqu'au monocle. Il se fit faire un habit neuf et des bottines trop vernies ; il arbora des gardénias étonnants, fit des visites l'aprèsmidi, s'offrit des pantalons gris perle et des cravates de clubman. U était gauche, là dedans!... Et l'air dévot dont il me débitait la mélancolie de son âme faisait la joie de mes bonnes petites amies. Je riais avec elles, un peu vilainement, il faut bien l'avouer, de mon c singe savant », comme nous disions toutes. Tout le corps médical faisait des gorges chaudes, et c'est à peine si
Marcel osait retourner à son laboratoire où il devenai; légendaire.
« Au bout d'un mois ou deux de ce régime» mon amoureux était parfaitement insupportable. Je ne pouvais causer cinq minutes avec un autre homme, prendre ces airs de confidence intime qui constituent l'apparence du flirt; je ne pouvais même plus serrer cordialement la main d'un autre ami, sans qu'il en fût à la torture. Et le pire, c'est que ça paraissait. Gomme tous les naïfs, comme tous les gens trop sincères, il ne savait rien dissimuler de ses impressions. Et tout à coup, on le voyait venir à moi, roulant des yeux féroces ; il me faisait des scènes dans les coins, ou bien il s'en allait, quittait brusquement la maison comme un enfant qui va pleurer. Et je crois bien qu'il devait pleurer, en effet, en s'enfuyant dans les rues noires.
« Je ne suis pas un monstre, et cependant je ne mo sentais pas extrêmement touchée. J'aurais voulu qu'il souffrît un peu moins... et encore, en suis-jebien sûre? En tout cas, je ne faisais rien pour lui éviter ce supplice. Nous-mêmes, nous ne sar^rons pas quel étrange démon nous pousse à vouloir toujours plus de preuves, même cruelles, de l'amour que nous inspirons...
« Deux ou trois fois, il vint chez moi, à mon jour et de très bonne heure, pour être sûr de me rencontrer seule. Il était dans ces moments-là si peu entreprenant, si délicat, si réservé, si respectueux... et si bête, que, sûre de moi-même et incapable de céder, j'étais à tout
358 LA MÉOËGINB DE L'BSFfllT
moment sur Ife paint de lui dire : « Mais^risque donc uoe « gifle, nigaud ! j'en vaux bien la peine, je pense!... »
« Mais il ne riscpait rien du tout L'intonation araoureuse est tout ee qu'il 7 a de plu» paralysant.
« Et un jour je reçus une lettre de Im.
<t Oh I une lettre très touchante, que j'aî gardée san» qn^il en sckche rien, et où, parmi* les- chose» q«B vosfr éoriirezioas en pareil ea», «Loinde vou&jen'esBtephist c votre chère présence est indispensable à ma vie », il y avait huit ou dix lignes qui éveillèrent mai pitié.
« Ces quelque» lignes, les voici :
€ J'aurais voulu, pour vous^ devenir très oéfebre, et « ftiire tant de grandes choses t j'aurais voulu mettre à <c vos pieds un peu de gloire, puisque jjS n'ai, pas dfautie K charme, mais- depuis que je vou»^ aime, madame, je « vous jure que je ne peux plus travmller. Presque tou^ a jours mes yeux sont obsourois delarmes> et ma pensée « n'y voit pas clair, non plusv Je vis comme dans ua « brouillard où plu» rien ne survit que la^ vi»on con- « tinue de votre tête bien aimée. Je ne suis plus inteU « ligent, et il me* semble que, désormais, jamais plu» (( je ne serai bon à rien. Si vous savier quel* désespoir a c'est pour un homme quin'apas^ d'autre raison d'être « que son. cerveau ! Le mioa est désorienté» J'ai peur, « je vois noir devant moi, et cependant je donnerais « l'ambition de ma jeunesse pour être sûr cpie vou» « m'aimes un peu. »
« En voilà un beau cas d'intoxication amoureuse t
LA XÉDECraE DBS PASeiONS 39»
« Mai» cette foia^ j'avais compris. C'était to«l à» mâme trop grave, ^étm mécetàenJ^ de moi et pendant près d'une minute j'ar failli mépriser tout mon s«nB dan» la c(M(fiette que j'étais.
« Je répondis ceci.
« Pardoimes-iiioi ; j«' vous ai fant du mal et j'en ar do « chagrin. Je pars ce soir, et mes précautioss- sont « prises pcFiir que vevs^ ne sachiez pas où je vais» lnu«- « tille même de nf'éerires vob- lettres ne me parviena draient pas. Oubimr-mfcn, guérisses vite et travaillez. « Plus tard,, quand vous serez à tout jamais sauvé*, je « deviendrai peutr-être^ une excellente amie pour vous^ « l'amie de votre intelligence et de vos bettesambitions. »
« L'hiver était uni, et je n'eus pas trop de mérite à aller me cacher tro4s mois chez des parents, en Angleterre.
« fl m'a écrit des supplications d'une touchante lâcheté, des appels éperdus, cinq ou six fois... puis ses lettres, entenm tristes, se sont espacées doucement et puîs^.. plus- rien. La doudetcr s'était tue. L'isolement avaâi agi comme il doit faire. L'apaâsement était venu, et sans doute la guérison dé&nvliive.
« Par un ami, que j'avais chargé de le surveiller de très près, je savais que Marcel, après deux mois de terrible dhagrin, s'était remis peu à peu au travail, et il m'ouMiait, maiuFtenant, pe>BF sa bonne amie la science.
« J'en étais enchantée, mais pas tout k fait, cependant. Quand' un honime a souffert par nous, il nous en reste, après, une gratitude attendrie; et quant cet homme nevs
ZÙè LA MÉDECINE DE LESPRIT
oublie» même si nous Tavons voulu, un peu de dépit nous demeure, et nous n'y pensons pas avec indifférence. Puisqu'il était guéri, je pouvais bien le revoir, à présent, et devenir pour lui l'amie bienfaisante et loyale que j'avais promis d'être un jour. Et sans en rien dire à personne, un beau soir, très simplement mise et presque sans coquetterie, je m'en fus sonner à sa porte, au cinquième, rue Gay-Lussac, dans le petit appartement de garçon, où je savais bien le trouver à son travail, la nuit venue.
« Ce fut lui qui m'ouvrit, une lampe à la main.
« Il était en bras de chemise, sans col, un porte-plume aux dents. Et le laisser-aller de cette tenue me troubla beaucoup plus que n'avaient su faire ses beaux gardénias et ses bottines trop vernies.
« Marcel eut un cri de stupeur... mais il se remit tout de suite, et délibérément, très à son aise, très gentil, il me fît les honneurs de son cabinet de travail, me donna l'unique fauteuil ; comme les autres sièges étaient encombrés de bouquins, il s'assit sur sa table, avec une familiarité gamine et gaie d'étudiant.
« C'est ici qu'il va me falloir une franchise... invraisemblable.
a Mais tant pis, et, d'ailleurs, vous pouvez bien penser que mes précautions sont prises pour que personne ne me reconnaisse, sauf mon amie intime, M"'^ X, et cellelà, ça m'est égal, car je lui ai tout raconté.
« Eh bien, voilai Je le trouvais un peu trop guéri tout de même, un peu trop à son aise et un peu trop rieur.
LA MÉDECliNE DES PASSIONS 361
Pour un peu plus, les larmes me venaient, tant il m'avait oubliée vite. Ça me donnait une émotion, cette chambre tranquille, ce sanctuaire de travail; il me prenait un singulier respect pour cet esprit devenu maître de son cœur, et une pitié généreuse pour sa pauvreté de savant. J'aurais voulu lui faire un beau cabinet de travail, vaste, somptueux et commode, une bibliothèque énorme, bien rangée, confortable, et je songeais très vaguement, mais je songeais au seul moyen possible de lui faire partager mon luxe. Sans presque m'en douter, j'aménageais mentalement pour lui tout le second étage de mon hôtel.
c Je me taisais, clouée à mon fauteuil par une force absurde et invincible. Lui, bavardait comme une pie.
« Et voilà qu'il se mit à me parler d'amour. Mais plus du tout comme autrefois, d'amour transi, de sentiment, de rêve. Il m'avouait presque brutalement, effrontément, joyeusement, le désir fou que lui donnait chez lui, sous la douce clarté de sa petite lampe amie, la présence de celle qu'il avait tant aimée. Il n'était plus du tout, mais plus du tout, le même. Lui si timide et si craintif devenait hardi comme un page. Et je compris que c'était ça, le bel amour vivace et sain, celui qui nous domine et fait de nous des esclaves soumises...
« Et croyez-vous qu'après, il ne voulait pas m'épouser, sous prétexte que j'étais riche et que lui n'avait pas le 80U I... Mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je suis une honnête femme, et que, seul, mon futur mari...
362 LA ■fOECIRE DE L*E9PHIT
« N*e9t*cepa& qu'elle est démonstrative, nen histoire, et qu'elle prouve Imn qa^'à est inutile èe fabriqua des lois pour nous réduire ea esclavage» comme vou» le proposiez inccNDsidérénent ! Et ma moralité ne vimt-eDe pas la vôtre?
« Publîez4a n le cosor vous en* dit et veuillev me croire, etc. »
IIÏ
L'histoire que voilà n'est pas sans intérêt, et je sms assez partisan de cette façon de guérir une passion frop cruelle. Attardons-nous quelques^ instants à ee qui em»titue la partie vrannent doulourewe, vraiment moribide, de cet état complexe qu'on appeUe- Tamour, au phénomène jalousie.
Au dernier chapitredes M&rtyr^^ au moment oàEuéope voit les grifles dés bêles déchirer les vêtement» die- sa bien aimée et révéler au peuple a^ide le corps pur de- Cjrmodocée, Chateeubriané neu& dit q«e la jalousie est à coup sAr inséparable du véritable aroevp. Je n^en s«rà pas towt à fait convaincu, et je crois qu'it y a, {à et là, quel* ques âmes vraiment saines qui doivent poufieir aimer ininiment 8€tm subir les tourments du doute; On doit pouvoir chérir en touto confiance. Mais pour peni qu'il s'aigisse d'un névropathe, d'un exalté, ou amplement d'un esprit romanesque doué d'imagination viiw, k faculté de se représenter très vivement f aimée aux bras
LA VÉOBCJNfi DBS PAS6ieN6 363
d'un aatra fera ses ravage» inévitoblement Et qui sait si ce ne sent pas précisément les amo<ireux les plus capables' de tromperie, le» plu» vicieux de nature, qui sont le plue naturellement portés ao^ soupçon. Nom- ne concevons guère que ce dont non» serions capables, et c'est si bien une coutume die notre esprit de projeter autour de noue et de voir sur autrui notre propre manière d'être t
A tout prendre» la jalousie d'amour n'est pas- un trë» beau sentiment : elle est moin» viie que Fenvie, mais elle est sa proche parente ; surtout elle est mesquine, tatillonne, vaniteuse, souveranïemant égoïste, tyrannique jusqu'à la pire cruauté. Sans doute le jaloux se répand généreusement hors de luinotième, et il se donne d'un tel coBfur que son sentiment s'anoblit et prend une grandeur ; puis il souffira, pour tout de bon. Mais comme il veut que l'on partage sa torture, et voyez comme il ne s'apaise qne quand on a pleuré pour lui^ ôh ! ne jamais savoir exactement ce qu'elle pense, ne pas pouvoir lire ce qui se passe aux profondeurs de sa pensée intime, derrière ce firont charmant, infranchissable mur où s'abrite le c jardin secret ».
Combien d'hommes ont eu l'envie farouche de défoncer ce mur comme pour voir ce qu'il y a derrière. Mais, enceare une fois> ne penser- vous pas que- ce sont surtout ceux4à qui ont eux«-mémes un* grand jardin secret, qui doivent le plus aisément douter de la verUi de celle qu'ils entendent garder entièrement à eux?...
364 U MÉDECINE DE UESPRIT
' Le mot « jaloux » ne me paraît pas revêtir son entière signification ni son horreur pléniëre quand il s'applique à un mari dûment trompé, que sa femme a quitté» a un homme qui souffre dans son orgueil publiquement humilié, ou qui pleure de n'avoir plus auprès de lui la présence réelle dont il avait coutume de ne point se passer. Le vrai jaloux n'est pas celui qui sait, car savoir est une détente; et déjà Tespérance de moins souffrir un jour, de revivre une ère nouvelle, nous chuchotte tout bas des paroles consolatrices avant même que nous osions nous l'avouer.
Le jaloux, c'est celui qui doute; celui qui ne sera jamais désespéré ni rassuré complètement; c'est l'âme, toujours inquiète, bourreau d'elle-même et des autres, qui se méfie à perpétuité, qui cherche partout des prétextes à alimenter son tourment, qui en invente plutôt que de n'en pas avoir. De tous les romanciers contemporains, c'est, je crois bien, Bourget qui l'a le mieux vu, ce malade ; dans Cosmopolis et dans Terre promise^ il en a fait un portrait saisissant.
Ce jaloux-là, les médecins de nerveux le voient assez fréquemment à leur consultation, névropathe, le plus souvent héréditaire, en quête d'un bon traitement pour la neurasthénie qui l'accable, pour l'hypocondrie qui le guette; bien souvent, de lui-même, il accuse une douloureuse aventure d'amour à l'origine de sa névrose. Comme le vin pour les prédestinés de l'alcoolisme, l'amour, joie de la vie, a été pour lui un poison. Dans les moments
Là Médecine des passions 365
où son idée fixe le lâche, il se rend bien compte luimême que, s'il est jaloux, ce n'est pas tant la faute de la coquette — du reste fort souvent indigne — à qui son âme s'est vouée, que la faute de son cerveau, qui ne peut avoir confiance, qui se juge persécuté. Étudions-le, ce malade. Pour notre curiosité philosophique, peut-être aussi pour son soulagement, cherchons à le comprendre mieux. Comme on fait pour une névrose, remontons aux sources du mal.
Tout de suite nous pouvons voir que notre amoureux appartient — dans la très grande majorité des cas — à la catégorie des déprimés du système nerveux, des ralentis de la nutrition, des « malades à hypotension », comme on dit actuellement. Sans doute, il n'est pas toujours faible : il a des crises de colère, des moments de fureur puissante et redoutable. Feux de paille parfois terribles, paroxysmes qui peuvent conduire à tuer, mais épisodes brefs, accidentels, réactions momentanées d'un cerveau à base de faiblesse, irritabilité de l'anémie.
A le considérer avec attention, le jaloux n'est pas uniquement un égoïste que son Moi hypertrophié, vu au gros bout de la lorgnette, préoccupe par dessus tout : c'est un craintif, un humble. A l'autre pôle, voyez le fat. Celui-là n'est pas un jaloux : pour craindre qu'on le trompe, il est beaucoup trop sûr de lui, nul ne saurait lui être préféré. L'amoureux transi, au contraire, dans le premier venu voit un rival mille fois plus captivant que lui-même, et sa maîtresse lui paraît être un mer-
veiUeux trésor, tel que les hommes ne sauraient penser à autre chose qu'à le lui prendre. C'est en cela qu'il nous paraît touchant, tandis que le fat noAs fait rire.
Remarquez une fois de plus comme les passions de l'homme sont les ébauches des folies ^ Cette crainte d'être dupé, cette impuissance à croire, à avoir confiance, ces crises de soupçons farouches et de colère yengeresse, n'est-ce pas déjà, presque, du délire des persécutions — en même temps que de la folie du doute?... Et de même, la fatuité n'est-elle pas la réduction falotte de la &lie béate des grandeurs ?
Poursuivons plus avant l'examen médical de notre malade d'amour, etpresque toujours nous verrons qu'une cause de dépression, qu'un surmenage sentimental, intellectuel ou physique a précédé l'édosion de l'état passionneL
C'est au sortir de quelque maladie débilitante, au lendemain d'une émotion violente, après la perte d'un être cher, à la suite de quelque meurtrissant déboire, que la passion désastreuse germe le plus souvent. L'aQaiblissanté influenza fait beaucoup d'amoureux jaloux : le cerveau mal nourri, l'âme pour ainsi dire amollie, détendue, sont aisément victimes de l'intoxication amoureuse. Je possède, à ce siyet-là, des statistiques singulièrement -édifiantes.
Autre fait d'observation, d'une importance capitale.
(1) n y a, en effet, des folies fort diverses : celle de la persécution est à un pôle ; celle des grondeurs est à l'autre.
LA MÉDEGUiE DES PASSIONS 367
Un jaloux n'est pas toujours jaloux avec la même violence. Il procède par crises. A certains jours» à de certaines heures» sa passion s'ieadort, la santé morale revient : dans rinlervalle des accès, quand il emi confiant, c'est sans donfte un fort aimaLle homme, et doué de quelque agréflttent ; sans qucd p«s une femme ne le lalèreraît huit jours dans son intimité ! iRien n'est plus instructif que ces hauts et ces bas de l'activité cérébrale» que ces o«cillati«tts de tension de l'âme. Ëtudîez o» paroxysmes, «t vous verres la passion s'exalter o« se dérober sous l'influence d'ime foule «de conditions toutes pbysifjues.
lies mauvaises mses surviennent le plus souveast :
Aux changements de te»ps, les jours de grand orage» ov, erniiiver, quand la neige menace ;
4}uand l'amourrax a pris des boÎBSQDs énervantes» quand il a dtné d'aliments susceptibles de iermeuter très fortement dans l'estomac;
Quand il a mal dormi ;
Quand il a •eu des cauchemars et notamment quand il a rêvé de choses susceptibles d'accroître sa jalousie ou de fortiJEier son idée "fixe.
Tous les maris savent, n'est-il pas vrai ? combien leur femme est plus nerveuse, plus colëre, plus soupçonneuse, plus jalouse, quatre à cinq jours sur trente.
Quand l'estomac est vide et le cerveau anémié, le matin ffuréveil, au moment qui précède immédiatement le repas» à riicure triste où la Jiuit tombe, les jaloux contiennent
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moins bien leurs accès d'indignation. Une marche trop prolongée, Tabus de tout ce qui fatigue, les énerve et les rend mauvais ; tandis qu'un repas modéré, quelques instants de repos sur une chaise longue, loin de la lumière et du bruit, leur procurent, pour un moment, le calme et l'énergie qu'il faut pour refréner ces impulsions.
Un de mes fidèles malades — il m'autorise à raconter son cas — est surtout jaloux vers minuit, quand il va dans le monde. Aujourd'hui, comme au temps ou il aimait jusqu'au délire une fille de brasserie du boulevard Saint-Michel, il consacre sa vie à se persuader que sa maîtresse — une charmante femme et qui l'aime beaucoup ! — lui préfère le premier imbécile venu. Il pense, très sincèrement et d'une âme vraiment touchante, que les premiers venus sont plus beaux, plus spirituels, plus séduisants que lui. Il pense aussi que son amie est une si unique et si désirable . merveille que tous les hommes, dans Paris, ne sauraient avoir d'autre but que de la lui ravir. N'est-elle pas bien trop futile pour comprendre jamais quelle immensité de tendresse il cache dans son cœur ? Et c'est ainsi que, malgré tous les serments que la pauvre femme accumule pour l'apaiser et le convaincre, il n'a ni foi en elle ni conGance en lui. Être berné, voilà la crainte qui Tobsède ; mais on verra qu'il n'est pas dupe de la ruse et qu'il sait déjouer les éternelles intrigues des coquettes!... Vanité toujours prête à se blesser de tout et humihté maladive, c'est ainsi que se résume la psychologie du jaloux.
LA MÉDECINE DES PASSIONS 36d
Oui certes ! humilité : le fat n'est pas malade de soupçons et d'inquiétudes, il est bien sûr qu'on ne le trompe pas. Il faut une révélation brutale» le flagrant délit constaté, pour le stupéCer» le convaincre» et déchaîner en lui la brute qui se venge. Othello ne fut pas un fat. Au fond, tout comme mon ami» c'était un homme faible» défiant de soi-même» impressionnable et colère ; il doutait constamment de lui» tremblait d'être le plus laid des hommes et le moins digne d'être aimé par cette femme du monde si délicate» si accomplie qu'était Desdémona. Que l'honnête lago survienne» changeant» avec une apparence» le doute en affirmation et l'inquiétude en fureur» la démence est là : elle tue.
Mais revenons à mon malade.
Il commet souvent la sottise de rejoindre celle qu'il aime dans le monde» car il cherche à la rencontrer partout où elle va. Et tout est bien pendant la première heure (les soirées. Il est calme» heureux de la voir» assez «naître de lui pour simuler de courtiser telle ou telle autre femme. Elle» de son côté» qui ne tient nullement à ce qu'on les soupçonne» cause avec ses amis» distribue force shake hands» s'évertue à paraître également charmante à tous les hommes. Rien de plus naturel. Mais à mesure que la nuit avance, que l'heure du dîner s'éloigne, que l'estomac de mon jaloux est plus vide» son cerveau plus anémié» ses nerfs s'aiguisent aux lumières, vibrent plus fort sous le rythme des valses. Et, dès lors, le moindre sourire, un salut gracieux» un bonjour amical qu'elle Maurice db Fleury. 24
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jette à un autre, et le voîlà pm de fitreur. Il devient pâle et verdit par instante, tout oemme s'H «▼«it^ea colMfoeB à rAme. Il a'aooote à une embrasvre, Biord aon iBOucboir, /évente arec, va faire ua toar pour calmer aon aagoiaie, et puifi revient i'hypaotiaer devant ïdbiei de soa exaltation.
A Btn moment, il n'y tient plut, s'approche d'elle, ayfffit aux lèvres imfOurireooBlraiat,eti« ditàroralle WM injfire féroce, tout ce ^'il peut trouver de pire, de plus bas : « Voos n'Mes qu'iuie iUe ! » ou quelque chose d'apfMrochant.
Eh bien] pour apaiser ce jaloux, pour calmer son angoisse, il faut trës peu de chose : donnez-lui à souper, ou bien faites-lui prendre — j'ai répété dix lois l'expérience — un tonique quolconque, une perle de caféine ; tout de suite il sera moins iou.
Singulière et mélancolique besogne, me dira-t-on, que de découronner ainsi la passion, que de la dépouiller de toute spiritualité, et nous voilà bien fiers, ma foi I de savoir qu'elle n'a pour cause qu'un piètre état de la circulation, que des oscillations folles de la pression du sang dans le cerveau !
Besogne attachante, pourtant, et non pas seulement pour ce qu'elle comporte d'ironie, mais aussi pour ce qu'elle permet, en fin de compte, d'espérer. C'est qu'en effet, plus le moral apparaîtra soumis à l'influence du physique, et plus nous aurons chance de l'atteindre» de le guérir. Le terre à terre a son côté consolant, que
Là MÉDECINE DES PàSiSIONS S71
voilà : montrer de quelles conditions misérables et terriblement prosaïques dépendent les paroxysmes et les rémissions de la plus échevelée, de la plus tragique des passions humaines, de la colère par amour. Ce n^est pas seulement humilier le malade, c'est lui promettre un médecin. N'entrevoyez-vous pas, après ce qui précède, la possibilité d'une thérapeutique d'âme, d'une morale toute pratique, logiquement déduite de la psychologie ? Si, comme Je le crois, la jalousie a pour cause première uoe nutrition défectueuse des centres nerveux, sur quoi se sont greffées de mauvaises habitudes de l'activité cérébrale, nous allons pouvoir la soigner, en apaiser l'élânent douloureux, en atténuer les effets destructifs par une hygiène adaptée — à condition que le malade souffre assez pour vouloir ardemment guérir.
Tonifier un affaibli au point d'en fcûre un homme conscient de saiorce, n'est-ce pas supprimer, du coup, cette excessive humilité, ce doute de soi-même qui fait le fond de l'âme d'un Jaloux ? Puisque le cerveau s'empoisonne et s'irrite des fermentations digestives, pourquoi ne pas les supprimer par un régime alimentaire approprié? Certains amoureux se grisent l'un de l'autre comme d'un vin trop fort, et leur état d'irritation jalouse est en raison directe de la fréquence de leurs rencontres ; pourquoi ne pas raréfier leurs entrevues, comme on espace la morphine?... £t n'est-il pas rationnel, enfin, de donner en pâture à leur hesoin d'étreindre» en distraction à leur idée fixe, un travail manuel ou intellectuel, une
occupation employant à autre chose qu'à de la colîfre ou <lcs larmes, tout ce qu'ils ont de nerfs, tout ce qu'ils ont de force en trop.
Petite morale bien piëtre bien médiocrement utilitaire, J'en conviens volontiers, mais à laquelle plus d'un s'est trouvé bien d'avoir eu recours. Bourget, que personne n'admire plus que moi pour la justesse profonde de ses études passionnelles, Bourget nous raille, nous pauvres médecins, de nous mêler de médicamenter les âmes, et nous accuse, nous l'avons déjà vu, « de toujours vouloir substituer une boîte de pilules à l'Evangile ». La boîte de pilules ne pourrait-elle donc venir en aide à l'Evangile?... Et puis, il y a ceux, de plus en plus nombreux, dit-on, pour qui l'Évangile n'est plus qu'un beau poème, et qui n'ont plus la foi t Faut-il donc que ceux-là se passent de morale et souffrent sans être soignés?... Je ne le crois pas et j'estime que nous devons profiter des connaissances acquises récemment sur le mécanisme de l'amour, pour tâcher de soulager ceux qui, souffrant trop, veulent réellement être soulagés.
Si nous envisageons l'amour au point de vue de la physiologie ou de la philosophie naturaliste, c'est à coup sûr celui qu'on nomme platonique qui nous appa» raît comme le plus nuisible et comme le plus immoral.
Alexandre Dumas fils a dit : « L'amour est purement physique. > Et voilà la sagesse. Les coquettes, comme on disait naguère, les allumeuses, comme on dit maintenant, qui ne veulent pas admettre cette vérité physiologique, agissent contre les lois de la nature, élèvent un obstacle à une fonction essentielle de l'organisme et font des fous, non pas toujours à interner, mais des toqués dont la vie est perdue, dont les enfants sont des dégénérés. Voici un exemple qui fera comprendre, beaucoup mieux que tous les raisonnements, ce que je veux dire en parlant d'accidents redoutables causés par Tamour platonique.
J'ai été le médecin d'un homme de trente ans, intelligent jusqu'aux confins du grand talent, névropathe jusqu'aux confins de la grande hystérie. Sa maladie nerveuse, qui datait de longtemps — de sa grand'mère paternelle — s'était violemment accrue depuis qu'il était amoureux, amoureux platonique d'une femme beaucoup plus riche, beaucoup plus élégante, beaucoup moins accessible que celles dont il s'était épris jusqu'à ce jour. Mon malade n'ayant pas de secrets pour son médecin, j'assistais, de mon cabinet, au développement de cette passion. Elle prit tout de suite une intensité romantique, cette allure énervée, à demi folle, « mattoïde, » comme dit Lombroso, dont nous avons l'impression pénible, déprimante, en lisant i4n/ony, Werther^ quelques pages de M"* Sand, Fanny^ Y Arlésienne ^ la Sapho de Daudet, l'incomparable Notre cœur de Maupassant et les étudeg sur la jalousie si médicalement exactes de Bourget.
C'était un cas très net de surmenage par Faimnir. Je n*y pouvais remécKer qu'en l'étudiant tout d'abord de très prës, et, d'emblée» le fait dominant me p«rut être celui-ci :
Chaque jfbis que mon malade avait revu sa bien-aimée il semblait qu'une force physique eût pénétré en hri : son cerveau s'exaltait, il parlait d'abondance, gesticulait phis véhémentement que de coutume ; et c'était ua accroissement total de l'énergie : la main, phe vigoureuse, écrasait le dynanomètre d^une étreinte plus forte et h puissance des contractions du corar, que j'enr^strais chaque jour, s'exagérait dans des proportions croissantes, jetant à chaque pulsation, dans les artères resserrées, comme crispées, un courant sanguin violent.
Le caractère subissait des modifications de même sens. Toujours las, ne dormant presque plus et d'un sommeil tout bourrelé de cauchemars, incapable d'un travail suivi, rêvassant jusqu'aux larmes, mon héros devenait singulièrement irritable. Sa promptitude à ae mettre en colère à propos de tout et de rien devenait surprenante, et plus il voyait cette femme plus il devenait furieux. Furieux contre tout le monde, mais contre die surtout : leur moindre tête-à-tête tournait à tel quereBe, lui, jaloux sous tous les prétextes, elle, ne voulant rien ou presque rien abandonner à l'homme que, cependant, elle entendait retenir esclave de son eharme. C'était la marche au paroxysme.
Et lui venait, après ces crises redoutables, me (fim
LA HfiDEClNE Des FAS9H>rf& 31»
qn'it sentait la fioik le gagner, une folie méehai^e qui le slapéfiait, k braTe et doux garçon, à F&me plutôt moBe et bonne.
Mai» pourtfvoi ne ptts appliquer à Fétiide dea pae»6ioiie le procédé de démonstration, si unité daas les scienees naturelles, qm eoneistJe à substituer aux phrases toujours mal précises la saisissante netteté d'un graphique? Pourquoi ne pas Iraeer, eomme la courbe de la typhoïde, la ce«Brbe de kt fièvre passionnelle ?
Regardes la petite image que voici : elle nous donne non certes la réalité mathématique, mais le raccourci» ridée juste et d'ensemble de cette excitation nerveuse que développait l'amour chez le héros de mon liistoire.
La grosse ligne horizontale marque l'état d'équilibre normal des forces*; la zone située au-dessous est le territdre de la fatigue, de fhypotensîon vitale ; toute la partie supérieure cnt le temritoire de Fliyper tension vitale (/Sjr. i%).
Toutes ks fois que rauflaottireux a revu sa trop platonique amie, sa forée s'est aecruey l'exeilatien a augjnenrté se surajoutant toujours k eUe-mème^ ^'éloignant déplus ea plus de l'équilibre noiraBl. Far deua: fois — tt^beiV — le malade a fait une t^lative de rupture, dé retour au travail, d'arrachemeoiàr l'idée fixe, à l'obsesûon mentale. Chaque fois la couirbe a baiesé, tendant à revenir vers la normale ; floais eetlie velléité d'énergie volontaire, n'a pa» été de bien longue durée, la e4»quette a reconquis soupirant, et la eo«wbe d'énervement s'est mÀse à
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monter de nouveau. Le jeu devenait dangereux. Je conseillai cyniquement à mon malade de se distraire avec des amours plus faciles; mais l'idée fixe était en lui si bien ancrée, son attention s'était si exclusivement spécialisée sur Timaffe de cette femme qu'il lui était matériellement impossible de s'occuper d'une autre, même pour un moment. Et je ne vis plus qu*un moyen : faire venir la dame, à qui je n'étais pas tout à fait inconnu et lui montrer clairement le péril.
Elle vint chez moi souriante, légèrement effarouchée, plus ravie que troublée par le petit mystère du rendez-vous et la douceur des confidences.
K Je l'aime beaucoup, me dit-elle, mais tous les hommes sont pareils : leur prétendue soufirance n'est bonne qu'à nous apitoyer pour nous mener plus vite à mal et nous abandonner ensuite. Eh bien 1 moi, je ne veux ni... fauter ni être lâchée, et croyez-moi, mon système est le bon : ces bobos-là ne sont pas graves 1 »
Et elle exposa sa façon de concevoir l'amour moderne. On en pouvait avoir les véritables joies sans les tourments ni l'avilissement. Beaucoup de flirts et pas d'amants. Se faire aimer, s'enivrer doucement de l'adora-
Fig. 12.
lion des hommes, traîner autour de soi, jusqu'à l'âge où Ton devient vieille, tout un cortège d'amoureux, c'était la vraie sagesse, la vertu pas bébête, et beaucoup de joie sans remords. Ce fut elle qui prononça, le nez tout retroussé de malice et d'audace, le vilain mot brutal qui la définissait :
c Une allumeuse quoi 1 comme dit mon ami Z***, le moins larmoyant de mes flirts... »
Je m'efforçai de lui faire comprendre que le névropathe, en amour, est beaucoup plus dangereux par l'exaltation de son esprit que par ses hardiesses ou sds ruses de guerre ; l'amoureux névropathe manque de décision et ne sait pas hâter le dénouement. Il a perdu sa volonté, sa passion est un déséquilibre, un aflolement progressif, dont la femme est la cause et devrait être le remède. Et cela s'explique aisément. Cette force matérielle que la vue de la bien-aimée, que le son de sa voix, que le contact de sa petite main pressée une minute, accumulent en nous, il faut bien qu'elle serve un jour : à moins qu'on n'ait pour but de faire éclater la chaudière, on ne peut surchauffer indéfiniment une locomotive condamnée à l'inaction. L'énergie-vapeur doit s'employer sous peine d'être dangereuse. L'énergie-amour est pareille ; pour qu'elle ne détériore pas la vivante machine qui la reçoit, il faut qu'elle se réalise et qu'une activité correspondante l'utilise. Il faut un accomplissement.
Pour lui faire comprendre, d'une façon plus frappante
37S LA HÉBiaaB MC L'ESPRIT
encore, la gravité de \m coodaile qu'elle »'oll9itnatt à tenir avec moa malade, je lui fis erotser les geiio«uE — elle en fui très iaietk>quée — et prenaDi sur na taUt le petit naarteau au nanehs sovple, à Mfee de mbkaà cerclée de caoutchouc que Tos coimatÉ, je ren firapyai sous la rotule au niveau du tendon. Et sous TiaipeFceptible choc, la jambe eut «b soubresaut biwcpie...
Gomme elle me regardait sans coflipreiMbre, je m'expliquai.
G'estrimage simplifiée du pfaéwMnèBe amour» mndiMMii, ou plutôt c'est l'exemple rudimentaîre de toule cfaoae huaaaiM. Eeoutei*inoi. J'ai frappé sur Textrénîté des neris sensiiifs de ce teitdott ; une vibtatiou nerveuse a couru le long ie ce nerf jusqu'à la noelle, ou eetteseï»salioQ s'est réfléchie, s'est métamorphosée eur force, ea inouvemeot indépendaut de TOite voloaté. C'est un réflexe. Le phéoomèneiiiteliigence, le phénomène vitalité,, le phénomène amaar soii4 des réflexes du même «rdre. Sou» peine de désordres grayes,. ei de désebétssaacs à la Lot, tout ce ^i entre en nous de sensitif, lesMvie» forée, en énergie, en besoin d'aceomplissement.
M. X — Youeaime : chaque ists qu'il vom» voit, qn»sa rétine vibre, éoHie par votre Tiea^e charmanA, qne son nerf acoustique tressaiUe, frappé par To^e toîk exqpsee, que les nerfs de ses doigts frémissent h la piressîen deiree doigts, il se produit en lui une chose pareiMe à ce q» s'est produit quand j'ai percuté tout à l'heure le teada» de votre rotule, un eouran4^ senMftif qui remoniis aux
LA MiOBCINB DBS PàSSIOIIS 97»
centres, se répercute et doit revenir au deliars sous la lorme d'un mouvement. Si M. X... était un sauvage, un homme primitif, ce nonven^nt serait de vous posséder tcHil de suite. Mais M. X... est un civilisé : son éducation empêche cette fcwrce, qu'il tient de vous, de revenir à vous. C'est )à ce que vous ordonnez, sans vous douter une minute que vous violez la grande loi physiologique, ht toi du réflexe.
Ce «jue M. X... ne peut émettre en étreintes logiques, en action correspondant à ^excitation reçue — je suis technique — il le traduit comme il peut, en larmes, car il pleure, en énervement, en colëres, en autres mouvements illogiques qui lui font mal, qui ébranlent son pauvre équilibre et mettent ses nerfs en péril grave. Cair, de deux choses l'une, ou M. X... n'est pas du tout un névropathe, ce qui n'est pa.s<p«6sibte, car alors il ne serait pas amouremi de vocis comme il Test, ou il est un peu névropathe, et vous allez le détraquer pour tout de bon au m€>yea àa petit mécanisme réflexe que je viens de vous exposer et que vous allez hii casser.
D'instinct, pour ne pas trop soufinr, un amoureux équilibré vous eût trompée sans vous le dire... à moins <]uepar sa promptitude il ne vous eût réJaiteà sa merci, madamie. Maïs cehii-ci ne voit que vous : il est hanté par Fidée fixe ; c'est le chemin du suidde ou du meurtre tout bonnement. Au total, rien n'est plus dangereux que rînoflfensive coquetterie des femmes, et f amour plato^ nique est profondément immoral.
380 Là Médecine de i/esprit
Il lui parut que j'exposais une doctrine extrêmement grossière et scandaleuse. Mais elle me fit cependant quelques aveux conûrmatifs. Elle m'avoua que son c( flirt », comme elle s'obstinait à dire, avait eu quelquefois des colères terribles, qu'il avait menacé, à vingt reprises, de se tuer, et qu'une fois, dans un accès de jalousie où il l'avait frappée durement, les yeux lui sortaient de l'orbite, et il était pareil aux fous.
Fidèle à ma manie de concréter l'abstrait et de représenter l'immatériel en images, je pris dans mon carnet de médecin <c une feuille à température », et j'y traçai la courbe que voici.
Gomme dans la précédente figure, la grosse ligne horizontale E. N. représente l'état d'équilibre normal. La zone inférieure ou zone de fatigue a pour limite extrême l'épuisement total des forces, l'impuissance d'agir. Le territoire supérieur, ou territoire d'excitation, aboutit à un point suprême où l'exaltation est si forte que, seul, le fait de détruire est capable de la compenser. L'idée fixe, l'obsession mentale sans aucune diversion, a produit une tension telle que rien ne peut plus la détendre sinon le meurtre, le meurtre de