ÉTAT NORMAL
ÉTAT DE COLArB milINENTB
Pression artérielle
13 cm. de Hg.
2« cm.
Force ( M. droite .
dynamométrique. ( M. gauche.
45 kg.
36 kg.
54 kg.
42 kg.
Nombre des globules rouges. .
Activité de réduction de sang rouge en sang noir
Seuil de la sensibilité
8 cm.
1cm. 1/2*
Excréta = urée émise en 12 h.
8gr.
21 gr.»
Il s'agit donc d'une exaltation d'ensemble de toute l'activité vitale. Dans l'état d'excitation nerveuse toutes nos énergies sont hautes. Notre cœur, avec violence, jette à tout notre corps un sang concentré, extraor-
(() A vrai dire, il est impossible de mesurer le seuil de la sensibilité ou de compter les globules d'un homme en état de fureur active : il aurait vite fait d^envoyer au diable l'opérateur et son outillage : mais on peut avoir le loisir, en prenatnt pour sujets des personnes de son entourage habituel, d'observer, sinon la tempête d'&me en plein déchaînement, du moins Tétat de tension aiguë qui le précède immédiatement, où l'organisme entier se prépare pour elle.
(2) Il est assez curieux de constater que, si nous sommes anesthéciques au plus fort d'un combat, notre sensibilité cutanée est au contraire singulièrement aiguisée dans cet état d'irritabilité extrême où la colère est constamment sur le point d'éclater, que le temps d'orage provoque chez les neurasthéniques.
(3) J*ai pu doser unjour la quantité d*urée émise en douxe heures par un nerveux qui avait eu dans la journée une crise de colère très imoortante et très prolongée.
LA COLÈflE ET SON TRAITEMENT 423
dinairement riche en globules, et qui s'utilise instanlanémcnt dans nos tissus ; nos combustions organiques se font avec une intensité presque doublée; notre sensibilité s'exalte considérablement : nous vivons trop.
Oh ! je sens bien qu'avec le terre à terre de ces chiffres je vais susciter des révoltes I Accoutumés depuis leur extrême jeunesse à n'envisager la colère que comme un phénomène purement intellectuel, beaucoup d'esprits excellents et rassis me taxeront de matérialisme grossier, m'accuseront de vouloir rabaisser l'âme humaine à l'indignité d'une simple et pauvre machine. Mais je répondrai seulement que je ne suis point un matérialiste, puisque je ne crois pas à la réalité objective de la matière, et que je ne fais que suivre l'évolution fatale du savoir humain qui va de la psychologie à la physiologie et des sciences naturelles aux sciences mathématiques. L'homme est fatalement amené à tout vouloir tenter de mesurer.
Et ne peut-on toujours, si le besoin en est en nous, superposer l'âme immortelle à la machine cérébrale? Saint Thomas et les scholastiques s'y sont magnifiquement efforcés. D'ailleurs, on voit tant de colères qui n'ont vraiment pas de rapport avec l'intellectualité. Les lions et les chiens n'ont pas d'âme immortelle : ils ont des violences et des fureurs pourtant. Et chez l'homme, redisons-le, les colères sans grand motif, celles qui ne cherchent qu'un prétexte pour éclater sont de beaucoup les plus nombreuses. Si nous y regardons de près, il nous
faut bien nous rendre compte que très souvent c'est paroe que notre cerveau est préalablement à xm certain degré d'excitation que nous nous indignons d'un fait qui, la veille, une heure auparavant, nous eût laissés fort calmes. C'est par la suite et secondairement que nous voulons donner quelque motif plausible à notie état d'énervement.
Que d'exemples on peut citer à l'appui de ce dire.
Nous savons tous ce que l'état électrique de l'atoosphëre fait d'une âme sensible; dans les hôpitaux ou les asiles d'enfants débiles ou nerveux, les querelles, la désobéissance, les révoltes sont la rëgle les jours d'oi^age. Donnez un bain trop chaud, une douche trop vive à un neurasthénique, et il aura, pour quelques heures, ce qu'on est convenu d'appeler an caractère insupportable. Il peut arriver qu'on énerve, voire même violemment, un névropathe ou un enfant par des massages trop fréquents, par des frictions au gant de cuir trop rudes. Un étudiant très nerveux fut certain jour contraint de demeurer une heure entière, au cours d'un de ses maîtres, la tête exposée au soleil qui dardait sur lui ses rayons par une fenêtre de l'amphithéâtre; il en devint tout belliqueux, lui pacifique à l'ordinaire, et chercha sottement querelle, une heure après, à unefemme qu'il aimait fort et qu'il rudoya de très vilaine sorte.
Nous savons tous que la colère est un phénomène qu'on peut produire expérimentalement et pour ainsi dire à volonté; il suffit d'un peu d'alcool pour hausser
jusqu'à la fureur la plus combative, jusqu'à la plus cruelle brutalité le cerveau le plus timoré. Dans un des précédents chapitres (voir p. 321), j'ai conté tout au long uDe expérience d'autant plus probante qu'elle était involontaire. Je me contente d'en rappeler les grandes lignes en peu de mots '.
Une servante de rencontre, venue chez moi pour quelques jours, se révéla bientôt si déprimée physiquement et moralement, si triste, si timide que je tentai, pour lui donner quelque énergie, de luiiaire une vigoureuse injection de sérum artificiel. Je ne lui avais rien dit de l'effet que j'en attendais, et d'ailleurs, cetlo attente fut singulièrement dépassée. La dose ayant été trop forte pour ce tempérament exceptionnellement débile, l'injection provoqua, chez cette jeune fille, une véritable griserie avec accès d'exaspération mentale : les yeux brillants, le verbe haut, le geste exaspéré, elle saccageait la vaisselle, rudoyait l'enfant, cherchait noise à la cuisinière, et son humilité envers ses maîtres s'était, en mains de trois quarts d'heure, changée en invraisemblable insolence. De l'impuissance à peu près totale d'agir, une stimulation trop vive de ses centres nerveux la transportait subitement à la force excessive, à l'activité la plus dévorante. EUe a dépensé, dans cette journée-là, un nombre formidable de contractions mus-
(1) On m'accusera sans nul doute d'avoir infligé bien des redites k mon lecteur, et je reconnais volontiers être tombé dans ce travers. Mais dans un ouvrage de la nature de celui-ci, il faut, je crois, que chaque chapitre ait son indépendance et puisse être lu isolément.
culaires^elle éprouvait ce sentiment, dont j'ai déjà parié au commencement de cet article, d'avoir le corps trop léger, et comme prêt à s'enlever de terre; elle était poussée à agir; sa voix habituellement cotonneuse et voilée, sonnait avec des éclats de trompette.
Pour peu que Ton ait soin de commencer le traitement des névropathes par des doses légères, le sérum artificiel ne provoque jamais de ces réactions bruyantes ; il faut une dose considérable et, d'autre part, un sujet exceptionnellement excitable pour obtenir ce phénomène si h'appant de griserie expérimentale produite par de l'eau salée. J'avoue pourtant qu'il m'est arrivé bien des fois, lorsque j'étais jeune praticien et que je n'avais pas de notions bien positives sur les effets des injections de sels neutres, de donner d'emblée à quelque malade une quantité excessive, et de déterminer chez lui, en même temps qu'un surprenant besoin de marcher et d'agir, une assez vive irritabilité de caractère.
Ces faits, d'autres encore que je ne puis accumuler indéfiniment dans une étude du genre de celle-ci, m'ont conduit, voici quelques années, à édifier une classification encore bien sommaire et bien schématique mais juste dans ses grandes lignes des différents degrés de l'activité cérébrale et des états correspondants de l'âme.
Ce tableau synoptique, je demande la permission d'en donner ici la reproduction.
Tableau synoptique des difTérents états de l'activité c&ébrale.
PRESSION arléricllo
manomètre.
éTATS D*A1II CORRESPONDANTS
Paroxysme, envie de tuer.
g- J Grande fureur, gestes et mots paroxystiques, besoin
oft > de détruire les objets inanimés.
Il \ Colère.
24 \ Enervement, larmes, gestes et cris sans but, uni-
23 > quement utilisés à dépenser Texcès de force accu-
22 ) mule dans les centres nerveux, fou rire.
2Q i Indignation, courage, vaillance.
i g I Gaieté bruyante, cris de joie.
.- > Joie franche.
iç 1 Sourire.
1^ j Zone d'indifférence.
lA ( Douceur, modestie.
Jl j Timidité.
^ \ Tristesse.
g ) Fatigue.
6 t P&resse.
3 ( Crainte.
2 \ Terreur.
0 Syncope, anéantissement intellectuel.
Gardez-vous bien de prendre dans leur exactitude rigoureuse et mathématique les chiffires ci-dessus et n'imaginez pas qu'invariablement tout homme dont la tension artérielle égale 29 ou 30 centimètres de mercure doit avoir envie de tuer quelqu'un de ses semblables.
4S8 LA MÉDCOmE M L'ESMOT
C'est un simple schéma qui n'est que très relativement véridique. Il n'en faut conserver, comme à peu près exacte scientifiquement, que la hiérarchie des états de l'esprit correspondant à des degrés, de plus en plus accentués, d'excitation du cerveau.
Eh bien I on ne peut douter de l'importance fondamentale de ces notions-là au point de vue de la thérapeutique d'àme, de cette morale pratique dont les médeciBS de nerveux commencent à concevoir fermement l'espérance. Presque tous les grands psychologues modernes de Kant à Taine en passant par Shopeohauer et Herbert Spencer, nous ont plus ou moins clairement donné à entendre que l'âme humaine état imperfectible et que l'espoir de nous rendre meilleurs demeurait aussi vain que celui « de donner aux chats de TamHié pour les souris * ».
Or, l'étude des névropathes, des neurasthéniqaes en particulier, nous montre jusqu'à l'évidence que d'un jour à l'autre, que d'une heure à l'autre, une âme peut différer profondément d'elle-même. Les gens faibles et mous ont des crises de violence dont l'observation nous révèle la nature et le mécanisme : ce sont des réactions violentes dues à quelque irritation venue du monde
(1) M. Jules Payot, dans son curieux et bon livre sur VÊducaiian de la volonté, a bien mis en relief Timmonlfté de cette dootrine, «t Tiamoralité non moins grande de la doctrine adverse» celle du libre arbitre, laquelle nous enseigne qu'il suffit de vouloir pour poovoir, assertion constamment démentie par les faits : la plupart des gens immoraux sont précisément atteints de paralysie de la volonté.
LA COLbRE ET SON TRAITEMENT 42»
extérieur, ou à des poisons que fabrique notre organisme fatigué. Noue savons que» chez telle catégorie de névropathes» l'état d'irascibilité est à son maximum aux heures où l'organisme est le plus bas, au réveil, avant les repas, et qu'il suffît souvent de quelques bouchées de nourriture pour faire recouvrer sa belle humeur à un méchant. Et combien de maris n'ont-ils pas appris à connaître ces jours d'humeur exaspérée, soupçonneuse, querelleuse dont tant de femmes sont coutumières environ douze fois par an ?
Or, ces variations d'humeur ne sont que des variations d'énergie, de tonus musculaire : on est triste, on est timoré parce qu'on est trop faible ; on est colère parce qu'on est trop fort. Ces oscillations de notre âme reconnaissent pour cause les excitations portées au contact de nos nerfs de sensibilité, et nous pouvons, expérimentalement, provoquer la colère non seulement par des agents toxiques ou chimiques comme l'alcool, la caféine, la strychnine, mais encore par de simples stimulations mécaniques sur nos terminaisons nerveuses sensitives : attisez-les avec excès dans la peau par le moyen du gant de crin, des bains chauds, de la douche; dans les muscles avec le massage ; dans l'intestin avec des aliments fermenteseibles ; à la surface du poumon avec des vapeurs irritantes (oxygène, ozone, vapeurs nitreuses» acide fluorhydrique) dans nos vaisseaux avec des injections hypodermiques ou intraveineuses de sérum, et vous pourrez changer une âme placide en une
âme tumultueuse, et cela, parce que vous aurez brutalement surélevé l'énergie musculaire, la force de contraction du cœur et la pression du sang dans les artères, l'activité de la nutrition.
On modifie donc l'âme humaine» et si ces stimulalions dont je viens de parler sont méthodiques et de moyenne intensité, au lieu d'être excessives, vous la pouvez placer au cran de la joie de vivre, de l'ardeur au travail. Il y a plus : précisément parce que cette âme de névropathe s'est montrée prompte à s'asservir à de mauvaises habitudes, elle est apte à en contracter de bonnes. Ainsi se précise la besogne du moraliste médecin : mettre un cerveau au cran de l'énergie modérée, et le contraindre à prendre l'habitude de s'y tenir.
Voilà pour les neurasthéniques. Pour les hypersthéniques, dont la mobilité naturelle d'esprit est beaucoup moindre, la besogne est plus malaisée. Cependant, le bromure est im médicament puissant, et qui rend ici les plus incontestés services. Combien d'épileptiques incendiaires et meurtriers le bromure n'a-t-il pas réduit à la douceur ? En jetant un regard sur le tableau synoptique que nous reproduisons plus haut, n'êtes-vous pas frappés de voir qu'immédiatement au-dessous des zone« de colère prend place le territoire du courage, de la vaillance, de l'ardeur au travail î Ce rapprochement est plein d'enseignements pratiques, car il est vrai en fait que si Ton utilise à une besogne socialement bonne l'excès de force des hypersthéniques, si on les pousse à
beaucoup marcher ou à beaucoup travailler, si Ton en fait des soldats ou de hardis pionniers, on les améliore, on les rapproche de la sagesse. La légion étrangère qui rend tant de services et résiste si bien aux fatigues et aux microbes, se compose en grande majorité d'hypersthéniques qui ont dû renoncer à vivre dans la société. J'ai dit ailleurs quel heureux exutoire serait pour un pays comme le nôtre, et en un temps où il n'y a plus de guerre en Europe, une armée coloniale composée de mauvais sujets et de têtes trop chaudes.
Plus on y réfléchit, plus on est conduit à penser que le cerveau de l'homme est de tous points comparable à une délicate et complexe machine qui se nourrit de sensations et redonne en échange des contractions musculaires, des gestes, du langage écrit ou parlé. Comme toute machine, il fournit ce qu'on nomme en mécanique € du travail ». Or, l'énorme travail fourni par le cerveau pendant la crise de Colère est du travail perdu, pis que perdu, nuisible ; sans compter le mal qu'il peut faire à celui qui en est l'objet et qui peut mourir sous ses coups, il ne va pas sans dommage non plus pour le sujet qui se met en furie ; nous en sortons diminués : non seulement elle nous humilie aux yeux d'autrui, mais elle nous quitte épuisés, brisés, anéantis par de violents efforts.
Je conviens que cette conception serait humiliante si elle n'était scientifiquement exacte et pratiquement très morale. Elle nous enseigne, en effût, pour les atténuer
432 LÀ &IÉD£CmB DE L'ESPRIT
OU les faire cesser, de substituer à ces paroxysmes si vains et si regrettables, un travail régulier, modéré, utile. Un paresseux se met aisément en colère parce qu'il n'emploie pas ses énergies vitales. Bien des hommes m'ont dit, pour l'avoir observé, qu'il leur avait souvent suffi d'une longue marche pour apaiser les pires orages de leur cerveau; un bon labeur intellectuel, l'amour opportunément accomph, déterminent de mSme une détente heureuse. Dès qu'un écrivain s'est astrdnt à un labeur quotidien à heure fixe, comme il convient en bonne hygiène intellectuelle, s'il lui arrive, pour un motif ou pour un autre, de manquer un joxir à sa tâche, le voilà tout désorienté, tout irascible, et tout près de donner en exaspérations l'équivalent du labeur d'esprit qu'il n'a pas pu fournir à sa coutume. Et cette sensation de bien-être joyeux, de repos bien acquis que la fin du travail nous laisse, ce n'est, je crois, rien autre chose que le soulagement d'une force qui nous oppressait et voulait s'évader de nous pour s'accomplir : la besogne est une soustraction d'énergie qui nous baisse du cran de l'excitation * au cran de la joie et du cahne.
Soit, dira-t-on, mais combien voyons-nous de gens qui deviennent colères pour n'avoir que trop travaillé? Objection dont je reconnais la justesse en ce qui concerne les neurasthéniques chez qui l'irritabilité est fonc tion de la faiblesse, et qui tiennent en effet leur mal du surmenage.
(1) Voir le tableau synoptique de la page é3T.
Et c'est îcî, au inoment d'envisager brîëvement* les conditions d'un traitement rationnel de la Colère, qu'il me faut revenir à la distinction fondamentale, nécessaire entre les névropathes hypersthéniques et les névropathes déprimés, entre les trop faibles et les trop forts.
Le bromure à hautes doses et l'exercice physique poussé jusqu'à la fatigue doivent être la base du traitement chez tous les gens dont la colère se lie non seulement à l'épilepsie ou aux maladies similaires, mais simplement à un excès de vigueur, à une exaltation de la nutrition, à l'alcoolisme. Il importe d'y joindre un régime presque végétarien, d'en supprimer tous les aliments excitants, tous les breuvages trop toniques : pour bien guérir, les malades ne doivent jamais boire que de l'eau, sufQsamment bicarbonatée pour neutraliser l'excès de leur suc gastrique et calmer leurs gros appétits — ou du lait, qui convient aux estomacs et aux systèmes nerveux de cette sorte.
La médication tonique est tout indiquée au contraire s'il s'agit d'un neurasthénique ; encore n'en faut-il user qu'avec quelques précautions. Tonifier un déprimé avec
(1) Il ne me parait point que ce soit le lieu de donner en détail les prescriptions que ctiacun de ces états morbides comporte : je les réserve pour un travail plus technique. Je me contente d'indiquer ici les grandes lignes du traitement sans plus de précision qu'il n'en [faut pour faire comprendre la possibilité d'une cure efficace.
Maurice di Pleury. 28
(le l'alcool par exemple c'est augmenter presque fatalement ses troubles dyspeptiques, et peut-être lui faire contracter une redoutable habitude. La caféine, les préparations de kola, momentanément efficaces, et parfois de très bon secours, ne sont pas toujours elles-mêmes sans inconvénients. On tend actuellement à leur préférer de beaucoup les stimulants mécaniques de nos nerfs sensitifs. Employés méthodiquement et d'une façon progressive, la douche, les bains salés, le massage, l'électricité statique, la cure d'air sur quelque haut plateau, ou les injections hypodermiques de sérum* à petites doses fréquentes selon le procédé du D*" J. Chéron, sont des moyens d'une incontestable efficacité. Ils ont sur les médicaments chimiques cet inappréciable avantage de ne pas devenir une nécessité : une fois la cure achevée, on s'en passe aisément. Grâce à eux il nous est fircquemment possible de relever l'énergie vitale détaillante, de la fixer à un cran donné, et de faire prendre au cerveau riiabitude de s'y maintenir désormais.
Les résultats pratiques fournis par ces simples méthodes sont à l'heure actuelle assez nombreux, assez acquis pour qu'on ose imprimer qu'il existe aujourd'hui un traitement de la Colère, un traitement qui donne des améliorations très notables, voire d'incontestables guérisons, quand le malade consent à se soumettre aveu-
(1) Expérience faite, il faut, je crois, donner la préférence i la cure d*air, ou plus commodément aux transfusions de sérum qui n'astreignent point au déplacement. Ce sont les deux moyens dont Tefficacité m'est le mieux démontrée
glément aux conseils de son médecin directeur de conscience. Sans doute nos moyens actuels d'agir sur les centres nerveux sont encore bien imparfaits, et il viendra un temps où l'intervention sera beaucoup plus efficace, beaucoup plus sûre que nous ne saurions présentement le concevoir. Pourtant la voie est largement ouverte, et j'ai le droit de dire que dès maintenant la cure d'âme médicale, par action du physique sur le moral, n'est pas un vain mot.
Voici quelques années qu'un groupe d'hommes de bien et de magistrats éminents — comprenant que le châtiment du crime n'est qu'un remède bien tardif et qu'un moyen bien médiocre de préservation sociale — s'étudient sagement à faire de la prophylaxie, à préserver l'enfance abandonnée, à sauver l'enfance coupable. J'apporte à ces hommes de bien une aide qui n'a rien d'illusoire en les invitant à mettre au service de leur grand œuvre de morale les ressources de l'hygiène et de la thérapeutique modernes. Il y a tant de ces petits héréditaires qu'il ne serait même pas utile d'hospitaliser, et qu'il suffirait de soigner avec im peu d'attention, de discernement et de méthode pour en faire des hommes au cerveau stable, aux impulsions maîtrisées !
Trouverai-je jamais celui ou celle qui m'aidera dans cette tâche, qui fera pour les névropathes ce qu'on a fait pour les tuberculeux, qui fondera le Dispensaire des Enfants Nerveux où, par centaines chaque jour, les gamins au cerveau taré, les pauvres gamins de Paris
viendraient chercher, auprès de quelques hommes expérimentés, la guérisoQ de leur paresse, de leurs colères, ou de cette "mélancolie précoce dont on a vu de si navrants exemples !...
Quelle réplique ce serait là à tous ceux qui ont répété que la science étaitla négation de la morale, et que détruire la notion de libre arbitre c'est abolir toute vertu ! C'est en ne croyant plus à l'intégrité du vouloir, c'est en osant étudier de près les atténuations ou les paralysies de la volonté que nous avons appris à les guérir. Hier encore, quand un petit enfant était sujet aux crises de fureur, on se bornait à lui donner le fouet, ou on le contraignait plus simplement encore à contempler dans un miroir le spectacle de sa laideur. Nous avons fait un pas de plus, je crois.
Une morale pour la troisième république ; morale latine et catholique ; morale anglo-saxonne. — Comment la médecine conduit à la morale. — Conditions d*une morale moderne. — Moralistes anglais : Smiles et sir John Lubbock. — Moralistes français : Guyau et M. Jules Payot. — Les bases de notre morale : hiérarchie des différents degrés de Tactivité cérébrale; les lois de Tbabitude. — Conclusion.
C'est un avis très répandu que, si la troisième république est un jour menacée de mort, ce sera pour avoir omis de se donner une morale.
Rien d'autre ne lui aura manqué. Elle a eu des marchands de puissante envergure, des financiers habiles, plus d'un homme d'État, une pléiade de romanciers vraiment éblouissante, des orateurs sonores ou subtils ; et ce furent dans les sciences, Berthelot et Pasteur, Charcot, Jansenn, Marcel Desprez ; dans la philosophie, Renan, Taine, Ribot, M. Liard, M. Jules Soury, et des artistes innombrables, dont beaucoup sont vraiment les
fils des tendances modernes, depuis J. Chéret, illustrateur des rues, jusqu'à Dalou, statuaire du peuple, en passant par Forain qui mord dans les Repus et par Raffaëlli qui annoblit les terrassiers et poétise les banlieues.
Mais on la cherche en vain, la Morale moderne, la morale conforme aux besoins actuels. Sans avoir été plus foncièrement immorale que les régimes précédents, la troisième république, époque de dilettantisme et de crainte du ridicule, a négligé l'Ethique.
On en parle beaucoup, pourtant. Les romans surtout en regorgent, et personne n'écrit un livre qui ne soit un chapitre souvent bien fait, quelquefois magistral, de la pathologie des âmes. Mais tant de psychologie n'aboutit à aucune solution pratique. Pareils à ces médecins — Dieu merci de plus en plus rares — qui ne s'intéressent à rien qu'à la description du mal, à la trouvaille des symptômes, et se soucient fort peu de guérisons, les moralistes d'aujourd'hui se préoccupent seulement de montrer combien est profonde leur science du cœur humain ; et leurs livres, qui nous révèlent jusqu'à quel point nous sommes malades, nous laissent là, oubliant tout à fait de nous dire s'il existe un moyen de nous tirer du mauvais pas.
Dans le métier de médecin, c'est un devoir professionnel de ne jamais révéler au malade la gravité de son état, à moins que ce ne soit impérieusement utile pour le contraindre à se guérir. Mais que penser du docteur qui dirait : « Monsieur, vous avez un cancer;
le cancer ne pardonne pas : aucune intervention humaine ne saurait vous sauver... Veuillez seulement remarquer combien ma sensibilité est délicate, car je suis fort apitoyé sur raflBreux sort où je vous vois... »
C'est un peu cela qui se passe.
De cette insuffisance de la morale littéraires quelques écrivains modernes ont eu conscience si nette, que leurs œuvres concluent au retour nécessaire à la foi catholique. Quiconque a médité sur les tourments que nos passions nous infligent n'est-il pas tenté de tourner son regard et de tendre ses bras vers cet ancien refuge qui tant de fois a fait ses preuves ?...
Un jour que je causais — voilà cinq ou six ans — avec un des maîtres du roman, de la jalousie d'amour et des moyens d'y remédier, je me hasardai à conter comment il m'avait été donné de recueillir plus d'une observation médicale de cette maladie cruelle, et je citai deux cas soignés et bel et bien guéris par une hygiëne adaptée. La thérapeutique de l'âme n'est donc pas un vain mot, disais-je, et le médecin peut beaucoup pour la raréfaction de la douleur morale...
Mais lui de m'interrompre, et me mettant une main sur l'épaule :
(1) Je suis, d'ailleurs, de ceux qui ne croient point que la littérature ait pour but la morale au sens étroit du mot. Tout ce qu'on est en droit d'exiger d'une œuvre d'art, c'est qu'elle ne se complaise pas uniquement, et par amour du lucre, aux descriptions bassement erotiques. Une œuvre ne peut guère être taxée d'immoralité que quand elle est médiocre, sans art et sans talent : là, pour elle, est la vilenie. Elle sera morale toutes les fois qu'elle sera capable d'ajouter quelque digaité, quelque gravité, quelque beauté, même païenne, aux âmes qui s'en nourriront
« L'hygiène de Tâme, elle existe depuis longtemps ! C'est la religion catholique, en laquelle il faut croire et qu'il faut pratiquer. Se confesser, prier, cela seul, entendez- vous bien? cela seul est capable de nous sauver de tels tourments... »
Devant l'autorité de son geste et de sa parole, je demeurai confus, avec ce sentiment que j'aurais quelque peine à faire prévaloir mes idées et partager mes espérances. Je gardai cependant la secrète* pensée qu'un jour ou l'autre le médecin doit être appelé, sinon à remplacer, du moins à suppléer utilement le prêtre, dans un très grand nombre de cas du domaine de la morale efiective, pratique. Il faut dire comment et dans quelles limites.
Mais il importe de s'entendre et pour rien au monde je ne voudrais donner à croire que je cherche querelle et veux faire la guerre à la religion. Au chapitre n de ce livre, j'ai dit tout net que je considérais comme hâtive et imprudente la brusque laïcisation de l'école primaire, et je crois à l'efficacité, pour la culture des âmes simples, d'une croyance en un Dieu juste, d'une espérance en une vie future. Il n'y a pas de morale plus pénétrante ni plus profondément humaine que la morale catholique et je conçois malaisément qu'une autre ose tenter de rivaliser avec elle, qui a pour base la justice de Dieu, avec l'éternité pour sanction.
Mais, pour dire toute ma pensée, la pure et douce morale de l'Église n'est pas, au temps où nous vivons, sans inconvénients.
D'abord on ne peut pas nier qu'elle ne se ressente d'avoir été fondée, à l'aurore du christianisme, par quelques misérables pêcheurs des bords du Jourdain et du lac de Tibériade, et par des esclaves de Rome*. Ces déshérités, dont la vie ici-bas ne pouvait être qu'une succession de soufirances, d'humiliations surtout, devaient nécessairement concevoir une morale toute d'humilité et de renoncement, enseignant de tendre au soufflet une joue après l'autre, prêchant le dédain du bienêtre, des richesses et de la gloire, le néant du savoir humain, le culte de la mort, l'espoir ardent d'une autre vie. Rebut de la société où il leur fallait vivre, ayant pourtant, comme les autres, leurs véhémentes aspirations vers le bonheur, les premiers chrétiens n'en pouvaient entrevoir la réalisation que par delà l'existence terrestre. Ici-bas c'est l'exil, et la vraie patrie est ailleurs. D'où cette conclusion nécessaire, fatale, que, sur la terre, il est bon de souflrir, d'endurer mille privations, de vivre dans le dénûment, de ne rien faire pour conquérir ni la fortune ni les honneurs, ni l'admiration amoureuse des femmes, et de se résigner ou mieux encore de chérir la Douleur afin de l'offrir au Seigneur, qui l'a pour agréable.
Aujourd'hui encore — en dépit des modifications, d'ailleurs légères, que les siècles lui ont fait subir — la morale catholique latine a gardé, de ses origines, des tendances pareilles. Elle demeure communautaire, pros-
(1) Voir à ce propos le Marc-Auréle de Renan (C. Lévy édit.).
412 U MÉDECINE DE LTSPRIT
crit rindividualisme, flétrit l'orgueil, rit de l'ambition, fait de l'amour physique le plus sain un péché grave, se montre indulgente pour la paresse, conseille l'incuriosité d'esprit. La Providence s'étant chargée de diriger au jour le jour les menus incidents de l'existence humaine, et toute notre force nous devant venir de la Grâce, voyez comme l'effort individuel compte pour peu de chose, et comme il nous convient bien plutôt de nous laisser vivre avec résignation, en attendant la mort libératrice.
A cette morale latine opposez la morale protestante et anglo-saxonne.
Elle n'impose pas à tous une même philosophie ; elle ne cherche pas à niveler par l'unité de la croyance ; elle laisse chacun libre du choix de sa doctrine ; elle amoindrit la communauté au profit de l'individu. Aussi voyez quelle santé et quelle vigueur conquérante elle donne au peuple anglais, par exemple, et quelle supériorité elle lui confère dans la lutte des races pour la possession du globe. Sans doute, dans les sermons des prédicateurs et dans les livres des moralistes, il est question de la vie future et des béatitudes promises aux justes ; mais sentez comme ils sont surtout préoccupés de développer chez leurs frères les qualités foncières de la race, l'audace froide, l'énergie obstinée, l'amour du bien-être terrestre. Ce qu'ils promettent à quiconque suit les commandements, c'est une vie confortable ici-bas, dont le ciel ne serait pour ainsi dire que la prolongation bienheureuse.
Là morale moderne 443
Jamais tant qu'à Theure actuelle ce parallèle entre les deux morales ne s'est imposé à Tesprit. C'est seulement à condition de renier nos vieilles traditions communautaires et résignées; c'est en développant à fond chez nos enfants le goût des entreprises personnelles, le culte de l'initiative, que nous pourrons lutter contre le collectivisme au dedans et au dehors, contre le merveilleux pouvoir d'expansion, contre l'utilitarisme implacable des races germaniques ou anglo-saxonnes, qui auront vite fait de réduire à rien notre commerce, de nous prendre nos colonies, de ruiner notre crédit. C'est là la guerre de demain. La vieille éducation latine nous y prépare mal.
Mais la morale catholique a ce déiaut encore de n'être pas universelle. La religion n'a d'efficacité que pour les vrais fidèles, que pour les chrétiens pratiquants ; et ce sont justement les autres, ceux qui lui sont rebelles, ceux qu'elle n'a pas pu retenir, qui sont abandonnés à leurs propres ressources, aux lâchetés de leur transigeante conscience, et qu'il faudrait tâcher d'aider à vivre décemment.
Bien entendu, si je demande une morale, c'est pour ceux qui sont des malades et non pour ceux qui sont déjà guéris. Les tièdes, les indécis, les indifférents m'appartiennent. Et si, tout au début de ce chapitre, j'ai prononcé le nom de la troisième république, c'est que la république a justement pour mission spéciale d'orga-
4U Là Médecine de l*esprit
niser quelques compensations terrestres pour ceux qui ont perdu lespoir des félicités éternelles.
Donc puisque les religions, en ces heures de trouble, n'étendent plus leurs bras assez loin ; puisque, d'ailleurs, chacun est mauvais juge de ses actes, et bien souvent inapte à se conduire ; puisque personne ne dit mot, et n'offre de venir efficacement au secours de tous les malheureux qui méritent mieux que leur sort, de ranimer les défaillants et de tâcher d'utiliser tant d'énergies perdues, toutes les forces gaspillées, la science, modestement, avec le sentiment très net de sa faiblesse et des moyens pauvres et détournés dont elle dispose pour atteindre jusqu'au moral, la science se propose et demande à intervenir, en s'excusant de tant d'audace par un argument qui a bien sa valeur : j'ai quelque chose à vous donner, quelque chose de bien restreint, de bien relatif et de bien terre à teire, mais quelque chose, cependant; et comme, hier encore, vous n'aviez rien, on pourrait toujours essayer!...
Jugez combien nos ambitions sont modestes.
Puisque nous appelons moderne la morale que nous essayons de fonder, c'est qu'elle est loin de reposer sur des principes éternels. Elle aura justement pour caractéristique de s'adapter, le plus heureusement possible.
aux intérêts et aux besoins du temps présent. Et, par exemple, vous pouvez bien imaginer qu'elle ne s'attardera pas très longtemps à flétrir les légèretés d'un jeune homme qui fait un peu la fête avant le mariage. Elle s'efforcera de lui faire comprendre qu'au delà de certaines limites on compromet sa vie ou celle de sa descendance. Mcds, en deçà de ces excès, le diuffsxim sui nous semblera s'accorder tout à fait avec la santé d'âme.
Pour le moment, du moins, notre morale n'aura pas, ne voudra pas avoir l'ampleur d'une morale sociale. Elle est absolument individuelle, au contraire. Un malade qui souffre et un médecin qui le soigne, c'est à cela qu'elle se borne, et tout se passera comme dans le domaine de la médecine corporelle. S'il recueille des (c observations » intéressantes, le médecin aura le droit de les réunir en un livre, à la seule condition d'y respecter absolument le secret professionnel.
Mais pour plus de clarté, pourquoi ne pas raconter simplement par quelles circonstances j'ai été peu à peu conduit à concevoir le plan d'une morale rajeunie ?...
La publication, voici bientôt six ans, dans un journal quotidien, de ma théorie de Y Intoxication amoureuse^ dans laquelle je démontrais que l'amour maladif, l'amour illégitime au sens le plus ample du mot, était de tous points comparable aux intoxications passionnelles qui résident dans l'habitude vicieuse de l'alcool, de la morphine, de l'opium ou du tabac, me valut la visite d'un
4i6 LA MÉDECINE DE LESPRIT
jeune homme, dont l'avenlure sera racontée quelque jour. Celui-là n'avait pas pris pour simple fantaisie ma tentative de psychologie médicale ; il s'en vint me tenir le discours que voici :
c Je sens que vous avez raison » et que personne encore n'a dit ces choses-là ; je suis un amoureux absolument pareil à un morphinomane; puisque vous savez guérir les morphinomanes , guérissez-moi *. »
Un peu effarouché, d'abord, par la responsabilité inattendue qui m'incombait, je cédai à l'entêtement irréductible de ce client d'un nouveau genre; j'eus la chance de le guérir de sa passion douloureuse, et il voulut bien proclamer que la thérapeutique de l'âme humaine était désormais inventée. J'étais moins convaincu que lui de l'importance de ce petit fait isolé. Mais l'exercice de mon métier de médecin me mettant chaque jour en contact avec de nombreux névropathes, il me fallut bien reconnaître que notamment quatre d'entre les plus habituelles conséquences du déséquilibre nerveux étaient : une tendance très marquée à la jalousie amoureuse, aux passions suppliciantes; une forte propension à gaspiller ses forces et à perdre son temps, à ne pas savoir travailler; un horrible penchant à la mélancolie, avec, par périodes, des crises de colère véritablement déplorables pour l'entourage et le sujet.
Et cela fait, du coup , quatre bons péchés cipitaux qui tombent dans notre domaine. On déchire son cœur
(1) Voir, chapitre viu, La Médecine des passions.
et on gâche sa vie, on se vautre dans la tristesse, et l'on gaspille son énergie en fureurs vaines , c'est la grande loi qui s'impose. En soignant sa névropathie, on se guérit de ses conséquences morales, tel est le corollaire indispensable de cette loi. Or, je ne puis m'empêcher de penser que quiconque apprendrait aux hommes à ne pas devenir de mélancoliques ratés, et à ne pas souffrir trop cruellement de la femme, serait un moraliste autrement utile et binfaisant que tous les théoriciens du Bien.
Des lors, je me suis mis à rechercher autour de moi des observations à prendre et des cures à faire.
On trouve tout ce que l'on cherche et j'ai dès à présent, dans mes cartons, la relation d'un assez grand nombre de cas de paresse, d'amour morbide, de mélancolie, de colère, les uns et les autres améliorés ou guéris de la manière la plus simple, la plus médicale, par action du physique sur le moral. Ces observations détaillées seront publiées en leur temps. Dans les chapitres qui précèdent on en a vu figurer quelques-unes qui me paraissent dignes de mériter l'attention.
Il n'en fallait pas plus pour engendrer la conception d'une morale neuve, d'une science encore inexplorée, aboutissant inévitable des connaissances médicales.
C'est l'hygiène qui se hausse jusqu'à la dignité d'une philosophie pratique; c'est la thérapeutique qui s'adresse aux défaillances passagères ou aux paralysies plus graves de notre volonté, du grand régulateur de la machine humaine; le désordre en amour, le désordre
4iS LA MEDECINE DE L'ESPRIT
au travail ; la colère insensée ou la tristesse vaine, ce sont là les péchés de nos volontés affaiblies. Si l'hygiène que nous voulons sait enseigner aux hommes à bien aimer et à bien travailler, elle est vraiment une bonne morale, car sauf aimer et travailler qu'est-ce qui importe, grand Dieu!...
Du reste, je n'invente rien. Je me suis vanté, tout à rheure en parlant de morale nouvelle et de science inexplorée. Mais personne n'a, mieux que Gœthe, soumis sa volonté à la plus sévère hygiène *, sans compter que le mens sana... est vieux comme le monde : Galien rabâchait déjà, et TÉglise elle-même n'a-t-elle pas à tous moments recours à des moyens physiques, pour pénétrer jusqu'au moral?
Lorsque Cliarcot isolait une hystérique, il visait simplement à lui permettre de ressaisir sa volonté dans le recueillement de la vie monotone. Avec son air de dédaigner toute thérapeutique et sa rudesse de consultant, ce grand homme n'en était pas moins l'inventeur de deux ou trois très bons moyens de psychothérapie. Les toniques et les calmants du système nerveux sont sur l'esprit de l'homme une action que nous avons analysée à plus d'une reprise. Et c'est ainsi que tout médecin spécialiste de neurologie, à condition qu'il soit de quelque intelligence et de quelque bonté, bon psychologue et patient, peut devenir, du jour au lendemain, un très suffisant moraliste, au sens que je donne à ce mot. (1) Voir les Entre tietu avec Eckei*mann,
in
Au reste» la (tiffioulté n'est pas dans l'absence de médecins ; mais bien plutôt dans la résistance des malades à se laÎMer soigner, c J'aime mon mal, j'en veux soufijrir », c'est la réponse à quoi se heurteront souvent nos prosélytes.
Pour que la morale moderne ait ses diances d'être efficace, une condition apparaît comme indispensable : il faut que le malade soit doué d'une sensibilité suffisante pour ne plus pouvoir endurer le désordre où il vit; il faut qu'il souffre et se sente malade pour vouloir être soulagé. Heureusement, l'autorité dn médecin est plus grande qu'on ne le soupçonne; heureusement aussi, beaucoup d'hommes portent en eux un très réel, un très sincère désir de s'améliorer. Nous pourrons tout avec ceux-là. En revanche, nous serons plus souvent désarmés, quand il s'agira d'une femme.
C'est que la femme ne trouve pas souvent en elle le désir humble de mieux faire. Presque toujours elle a tendance à se croire parfaite, et depuis Eve elle se borne à la réédition ne varieiur de ses moyens de séductiou. Si l'on met à part une madame Sand, une Rosa Bonheur, une Judith Gautier ou une Clémence Royer — aobles exceptions pour confirmer la règle — on ne voit pas que la femme ait jamais eu sa part aux progrès de l'esprit humain.
Mauricb db Fleurt. 29
Un vieux praticien, d'expérience consommée, m'a dit un jour celte parole sage :
« En matière de névroses, il faut que la femme craigne ou admire beaucoup son médecin, sinon elle n'obéit pas. » Mon éminent confrère exagérait et généralisait trop ; mais il est bien certain que Marie-Magdeleine et Kundrysont de très vrais symboles de leur sexe et qu'un peu de tendresse est presque indispensable à leur conversion. L'Eglise l'a si bien compris ! Pour ces motifs, et pour d'autres encore, peut-être faudra-t-il longtemps encore ne s'occuper que de moraliser les hommes.
Et pour rénover la morale, ne nous empêtrons pas des antiques formules. Il ne faut même pas rouvrir les livres de nos pères, et je veux oublier que les classiques, au lycée, nous enseignaient qu'il y a des devoirs envers soi-même, envers les autres hommes, envers les animaux. En vérité, il ne saurait y avoir de devoirs qu'envers soi, comme le pense excellemment Maurice Barrés. Le jour où nous aurons effectivement relevé notre Moi^ nous ne voudrons plus nuire inutilement à autrui, nous n'auronsplus de brutale malice pour les bêtes, ni de perfidie pour les hommes.
La conception de l'Eglise, sa classification des péchés capitaux, serait bien autrement humaine, encore que certaines fautes aient, en ce temps, changé de nom.
Pour ne pas trop embrasser à la fois contentons-nous plutôt de mon souhait restreint de tout à l'heure : cultiver énergiquement la volonté humaine, en vue de
bien aimer et de bien travailler, de ne pas trop user sa sensibilité et de toujours utiliser sa force. C'est là de quoi nous occuper suffisamment l
S'il fallait choisir un appui parmi les anciens moralistes, c'est encore de l'utilitarisme supérieur de Stuart Mill que nous voudrions dériver.
Parmi ceux de l'époque actuelle, nous trouverons peu de parrains. Je veux cependant m'arrêter un instant à ces écrivains anglais, fournisseurs de menues recettes de morale *, — de « félicité puérile et honnête » pour employer le mot d'une femme d'esprit — dont les ouvrages, traduits dans toutes les langues, atteignent chez les éditeurs de Londres un nombre invraisemblable d'éditions.
Je ne dirai qu'un mot de Smiles dont les maximes et les citations sur le Caractère^ sur le Travail, V Empire sur soi-même, le Courage et la Politessey sont d'une puérilité déconcertante quand on songe à la popularité de ce livre, dans les pays de langue anglaise. C'est ainsi : qu'il propose en exemple la vaillance d'âme de lord Palmerston, qui, malgré son grand âge, se riait des pires fatigues et tenait à distance « par la rigueur de sa volonté les inOrmités de la vieillesse ». En faire autant n'est évidem-
(1) n ne saurait être question ici de ces grands théoriciens de Tidée de morale, de Spencer et de ses disciples, de PoUock, Slephen Leslie, Barrait, miss Simcox, Clifford, etc.. etc.
I5t Là «âDECT>E DE L*ESHIIT
ment pas à la portée des âmes chancelantes, qui ont précisément besoin d'une morale !
Combien je lui préftre, pour la finesse et pour le charme, sir John Lubbork bar. F.R.S., D.C.L., L.L.D., membre du parlement britannique, président du conseil de comté, président de la chambre de commerce de Londres, etc., etc. Analyser son œuvre, c'est donner une idée générale de cette morale familière, sans prétentions philosophiques, pratique parce qu'elle est mise à la portée de tous, dont les Anglais se montrent si friands.
Sir John est, on le sait, un des banquiers les plus considérables, un des hommes politiques les plus honorés, un des savants les plus notoires, un des écrivains les plus populaires d'outre - Manche. Ses trois petits ouvrages Beautés de la Nature^ le Bonheur de vivre, et V Emploi de la Vie tiennent une place absolument à part, dans la littérature contemporaine*. Telle page est profonde et telle autre presque candide par Texcbs de son optimisme. Çàetlà on sent que ces ouvrages ne furent primitivement qu'un recueil de discours à des distributions de prix. Et cependant il s'en dégage une sincérité si forte, une si belle fraîcheur d'âme, un tel sens de la vie, un si sincëre amour des hommes et tant de bon vouloir, un si ardent désir d'empêcher les esprits débiles
(1) Les traductions françaises du Bonheur de vivre et de YEmploi de la Vie ont été publiées daas la BiblioLhèqme ée jMleeophte contemporaine (Paris, Félix Alcan) et ont eu également en France phinenrs éditiens.
LA KOBALB MOMBNE 453
de s'éparpiller^ de se perdre, qu'on est irrésistiblemeot séduil.
C'est le bonheur par persuasion, l'optimisme par suggestion. Cette thérapeutique, ingénieusement utilisée, n'est pas sans prise sur les cerveaux en cire molle. Le seul Bonheur de vivre a eu soixante éditions. Dans la foule de ses lecteurs, ce livre a dd aider à l'assagissement de plus d'une âme révoltée.
J'estime qu'en France, où nous n'avons rien d'analogue, il faut vulgariser et répandre de telles œuvres, sympathiques en ce qu'elles témoignent du plus fervent désir de voiries hommes moins malheureux, intéressantes en ce qu'elles s'efiEbrcent d'instituer une morale vraiment conforme aux nécessités de ce temps, curieuses enfin en ce qu'elles nous montrent, une fois de plus, à qu^l point l'âme anglaise est différente de la nôtre.
Chez nous, un philosophe écrit des livres pour sa gloire : sir John Lubbock fait abnégation complète de lui-même, et peu lui importe, à coup sûr, qu'on le juge penseur profond ou styliste accompli. En livres courts, simples et clairs, il vulgarise des idées de morale pratique, dont le choix seul lui appartient^ car la plus grande partie de ses volumes est en citations. Loin de lui l'idée d'éblouir, de briller pour son propre compte : il ne se propose rien d'autre que d'être utile, que de faire du bien, que d'enseigner aux hommes à jouir de la vie, que de BOUS amputer de toutes ces douleurs que nous ne devons qu'à nous-mêmes, que de nous obliger à prendre cona-
cience de la somme énorme de joies que nous négligeons de goûter, merveilles d'art, splendeurs de la nature, paix souveraine que procure Téloignement des passions, le sentiment du devoir accompli, l'amour du home^ — bien-être que nous donne un repas bref, un peu d'exercice en plein air, — car tout cela se mêle en sa morale.
Son dernier livre, qui complète et résume toute sa doctrine, enseigne l'usage qu'il convient de faire du don merveilleux de la vie, The use of life^ comme il dit.
Que de sujets divers, dans ce livre de trois cents pages ! Je n'en vois qu'un, qui n'y soit pas traité, celuilà môme qui chez nous fait généralement les frais d'un livre de morale, ce péché de luxure dont le mot immoralité est, peu s'en faut, le synonyme, tant nous lui donnons d'importance. Le chaste Anglais n'y fait pas même allusion. Mais n'imaginez pas, après ce que je viens d'en dire, que l'Emploi de la vie soit une œuvre morose et d'un médiocre intérêt. Vous ne sauriez croire, au contraire, combien la lecture en est douce, persuasive, séduisante t
N'y cherchez pas, d'ailleurs, de démonstrations rigoureuses, selon les lois de la logique. C'est une œuvre sans pédantisme, qui procède tout bonnement par accumulation de pensées sages, susceptibles de trouver tout de suite un écho dans la conscience de chacun. Sous une forme presque toujours frappante, qui est tantôt de l'auteur même', tantôt de Plutarque, de Marc-Aurèle, de Ruskin, de Renan, de saint Bernard, d'Alfred de
LA MORALE MODEHNE 455
Musset OU de Ganibetta, — on ne peut être plus éclectique, — cinq fois, six fois de suite une idée se répète, une idée de simple et lumineux bon sens, si ingénieusement, si gentiment ou si énergiquement exprimée qu'elle déloge les idées fausses et s'installe à leur place.
A chaque page, le bon lecteur anglais, esprit plus respectueux que critique, doit se dire : « Comme c'est juste! Comment n'avais-je pas pensé à cette heureuse solution?... » et aussi: « Comme sir John Lubbock estbon de me dire toutes ces choses, et de faire causer avec moi, si familièrement, les plus grands hommes de tous les temps et de tous les pays I »
Peut-être le lecteur français est-il moins facile à suggestionner : nous avons l'esprit moins docile. Et cependant, le plus grand nombre d'entre nous, Parisiens railleurs ou amers, éprouveraient, j'en suis certain, un large bien-être, un apaisement véritable à se laisser noyer sous ce flot de maximes intelligentes, de citations avisées. En qualité de médecin, je prescrirais très volontiers à certains névropathes cette lecture persuasive et lénifiante.
En citant quelques phrases piquées au hasard, çà et là, on ne donne pas une idée de la séduction d'un tel livre. Il me faut pourtant bien me limiter à quelques maximes typiques :
« On cause plus de peine par manque de réflexion et de tact que par manque de cœur. »
« Si vous ne donnez à votre œuvre que la moitié de
456 LA HÉMCHIB DE L'ESPfllT
voire intelligence et de votre attention, elle vous coûtera deux fois plus de travail et de temps, n
K Les livres sont à Fhumanité ce que la mémoire est àTindividu. »
(( L'éducation consiste trop souvent à appmndre des paroles qu'auraient employées des gentlemen morts il y a doux mille a«is. »
« La lecture, récriture, raritfamétique et la grammaire ne constituent pas plus une bonne instruction qu'un couteau, une fourchette et une cuiller ne constituent un bon dîner. »
« Nelson attribuait sa réussite dans la vie à ce qu'il avait toujours été d'un quart d'heure en avance. »
c Faites de vous un homme utile : vous ne risquerez pas de rester inutilisé. »
Parfois, la sagesse se teinte de cette habileté que donne la pratique des affaires, d'un rien de « roublardise », comme on dit dans l'argot de la Bourse et dos boulevards.
« Sachez écouter un bavard : plus d'un préfère vous voir écouter son histoire qu'accorder sa demande. »
Mais ce n'est qu'exceptionnel, et le conseil est donné, d'habitude, avec beaucoup de dignité et de noblesse :
« L'économie faite par amour de l'argent est certainement pitoyable, mais l'économie faite en vue de l'indépendance est raisonnable et mâk. »
(c Ne vous mariez ni pour l'argent ni sans argenti. »-
En bon Anglais, sir John Lubbo^k a mi» pas mal de
LA MORALE MODERNE i^àl
religiosité dans tout son livre. Mats la foi s'est pour lui rien de bien rogue, ni de bien dogmatique, ni même de bien précis. Une cho«e compte surtout, la bonté d'âme, l'indulgence à autrui; pour lui, phis que pour tout autre, la lettre tue et Tesprit vivifie :
c Nous pouvons être incapables de dire d'où nous venons et où nous allons; nous pouvons être incertaine de ce qu'il faut penser ou croire ; mais, aui fond du cœur nous savons presque toujours ce que nous devons faire. »
a Si vous hésitez entre deux devoirs, prenez le pins proche. Quelques gens estimables négligent leur famille pour le ciel : notre tendresse et notre charité doivent d'abord aller aux nôtres. »
The use of life n'a rien d'utopique, on le voit. On ne nous y promet pas formellement les flàlicités étemelles, et l'on s'y garde bien d'envisager la terre comme une vallée de larmes et comme un lieu d'exil. Bien que tout pénétré de la doctrine évangélique ce livre semble, au tond, noua dire que nous pouvons trouver le paradis en cette vie et qu'il faut chercher avant tout <c cette paix sur la terre » qui fut promise aux hommes de bonne volonté.
Livre charmant en somme, qui eût pu être tout à fait admirable, s'il nous avait parlé de la douleur avec un peu plus d'émotion. IlFélude par trop,. vraiment, cette terrible édueatrice du genre humain qui, tant de fois, nous appar laîi sans but, sans raison d'être appréciable, qui frappe
les meilleurs, épargne quelquefois les pires, et à qui pourtant nous devons le peu que nous valons !
A tout prendre les livres de sir John Lubbock sont de la meilleure morale» de la plus pure et de la plus pratique. Mais justement parce qu'ils se proposent plus évidemment d'être utiles, de rendre de réels services, on ne peut s'empêcher de se demander, en les lisant, si vraiment le meilleur des livres peut être d'une grande et directe efficacité sur les âmes. Avec les plus ingénieux préceptes, avec les plus sages conseils, pourrez-vous faire qu'un homme se gaspille moins, qu'il soit moins colëre ou plus chaste, moins impatient ou plus tenace, qu'il prenne d'un cœur plus vaillant les agaceries ou les coups de massue dont aucune de nos journées n'est tout à fait exempte?
Une citation de Ruskin donne beaucoup à réfléchir à ce propos :
€ Que parle-t-on de mauvais temps, dit-il; aucun temps n'est mauvais : le soleil est délicieux, la pluie rafraîchissante, le vent nous tonifie et la neige nous éblouit par sa blancheur. 9 Ce bon vouloir en face des intempéries est chose tout à fait touchante ; il faut, certes, prêcher aux hommes cette très courtoise taçon de recevoir la visite du Destin. Mais qui va pouvoir l'adopter î Les gens équilibrés, ceux qui ne sentent rien quand le baromètre varie, et ceux-là justement n'ont guère besoin de morale. Réfléchissez un peu et ditesvous que pour les hommes bien portants il n'y a pas de
LA MORALE MODERNE 4û0
mauvais temps, mais que le iroîd fait mal à ceux qui toussent, que les rhumatisants souffrent fort de l'humidité, que l'imminence de l'orage impressionne cruellement l'innombrable armée des nerveux. Je crois bien fermement que nos vices ne se peuvent développer que sur un terrain maladif, qu'on ne guérit une âme qu'en soignant le cerveau, que désormais le moraliste est inséparable du médecin et que, seul, le traitement individuel, de maître à élfeve, d'ami vaillant à un ami faible, de médecin à névropathe, peut donner des résultats fermes, conduire à de réelles améliorations d'âmes.
J'ai longuement songé à tout cela et je demeure convaincu que le plus éloquent des livres ne peut nous procurer que de bonnes dispositions momentanées. Pour réaliser la morale, pour la faire passer de l'état de projet à l'état effectif, il faut, j'en suis persuadé, un mécanicien de la machine cérébrale, sachant échauffer sa mollesse, ralentir ses emballements, et, d'un habile tour de manivelle, donner à l'âme d'un malade tout juste ce degré d'excitation qu'il lui faut pour accomplir l'œuvre qu'il se promet, et en éprouver de la joie.
Tonifiez tout Torganisme, refaites la nutrition, donnez de la force au cerveau, de la trempe à la volonté ; après quoi faites lire les œuvres de sir John Lubbock ou de quelque autre moraliste optimiste : c'est alors seulement qu'elles seront tout à fait fructueuses.
4e0 LA itflMEClNB DE L'ESFRIT
L'homme dont on peut dire qu'il a véritablement rénové et modernisé l'idée de morale est un Français, mort à trente-trois ans après avoir écrit, dans une belle langue de poète métaphysicien, cet admirable livre qui s'appelle Esquisse d'une morale sans obligation ni sanc tion. Il n'aura manqué à Guyau que de vivre pour devenir un des maîtres de la pensée moderne, et je ne crois pas qu'il soit possible désormais de traiter de l'Éthique sans rappeler son nom *.
Guyau soutint cette doctrine que l'homme trouvera la vraie sagesse dans le développement extrême de soa être, dans la pleine expansion du Moi. Il semble avoir pris pour devise le vieil adage : Bonum est diffusion sui, le bien c'est la dilatation heureuse de soi-même; la vie intense dans la lumière ardente, c'est la force employée. A n'en point douter, il y a, dans cette œuvre de haute abstraction, la divination de la voie où nous nous sommes engagés, la prescience vague encore des moyens pratiques de se moraliser que le médecin croit pouvoir mettre désormais au service de l'humanité. Ma doctrine — conçue d'ailleurs à une époque où l'œuvre de Guyau
(1) Le beau-père de Guyau, qui n*est autre que M. Alfred Fouillée, a puiblié 80US ce titre la Morale^ VArt et la Religion d'après Guyau, un livre excellent où les prévisions géniales du jeune écrivain philosophe sont mises en relief (F. Alcan, édit.}*
LA MORALE MOdfiftlIE 461
m'était tout à fait étrangère — est en germe dans la pensée de ce pr écursour* Ce qui n'était en lui qu'aspiration peu précise, que magnifique rêverie métaphysique» tend à devenir» à l'heure actuelle, fait accompli, réalité pratique. Guyau voulait l'éclosion entière, la pleine floraison de la vitalité humaine : nous apportons précisément la révélation scientifique des eouroes de notre énergie, et la méthode pour houttser les Ames déiaillantes, pour faire vivre avec intensité.
C'est bien ici le complément logique de sa pensée, Taocomplissement de son vœu. En lui rendant cette justice, je ne sais quelle tendresse m'enrvaliit pour cet aîné, pour ce maître fauché si tôt; un peu comme on porte des fleurs sur une tombe aimée, j'offre ma tentative à sa jeune mémoire...
A la manière de la sienne, notre morale ne repose que sur l'instinct de la conservation ; sa récompense, c'est la joie de vivre, et la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ; son châtiment, le sentiment de déchéance et la fatigue du désordre, la continuité de la tristesse. Mais comme l'argument serait insuffisant pour les plus lâches d'entre les hommes, nous ferons encore appel au plus indélébile, au plus puissant, au plus animal, au plus pur des sentiments, à l'amour paternel. Et nous dirons : « en épuisant vos forces, en gaspillant vos énergies, vous faites mal à ceux qui seront vos petits : vous les dégénérez et vous leur imposez une vie de misère, des tourments ou de honte. Voici comment
4C2 LA MÉDECINE DE L'ESPlllT
OU peut les préserver. » Alors Tidée d'hérédité perdra de son horreur inéluctable, et, pour la seconde fois en ce monde, Tespoir du salut se substituera à l'idée par trop décourageante de la fatalité originelle...
Il serait fort injuste de ne pas citer ici le nom de M. Jules Payot dont Texcellent ouvrage l'Education de la volonté^ a obtenu, voici trois ans, un si légitime succès. Nulle part je n'ai vu poser avec plus de netteté la question du libre arbitre et du déterminisme ; avec une grande vigueur de logique, le jeune écrivain, sans rien abandonner des plus modernes conquêtes de la psychologie, nous montre que Fâme humaine n'est point immuable, comme nous l'enseignaient les philosophes du milieu de ce siècle, et Taine notamment, mais qu'elle est susceptible d'évolution progressive , de modifications lentes. Sans doute il ne nous suffit pas de vouloir pour pouvoir, mais par d'ingénieux détours et par de patientes ruses nous pouvons amener notre esprit à un état de moindre paresse, de plus haute énergie, de vouloir plus libre. Et cette doctrine aboutit à une série de conseils pratiques dont la plupart sont bons à suivre : c'est un livre dont les jeunes hommes enclins à la paresse, dont les étudiants surtout, pourront tirer réel profit.
(1) F. Alcan. édit. (4* édition).
LA MORALE MODËRJKE 463
Maïs un abîme nous sépare de presque tous ces moralistes. Ce sont des philosophes et nous sommes des médecins. Ils donnent des conseils issus d'une doctrine : nous pratiquons un traitement que l'expérience nous à conduits à instituer. Les seuls maîtres d'où nous dérivions vraiment se nomment Charcot, Pitres, son collaborateur pour l'étude do localisations cérébrales chez l'homme; Jules Soury, le grand historien des fonctions du cerveau ; Lange, l'initiateur de tous les psychologues modernes pour ce qui est des états affectifs ; Jules Chéron enfin, dont les études sur les lois de thypodermie^ sur les injections de sérum, sur les sources de l'énergie humaine, m'ont amené à étudier les modifications du moral sous l'influence des stimulations mécaniques de nos centres nerveux *.
Et, tout de suite, une vérité d'une importance capitale s'est imposée à nous. Des états d'âmes, des phénomtines affectifs ou intellectuels qui, jusqu'ici, passaient pour qualitatifs sont devenus quantitatifs et, du coup, nous ont laissé deviner leur nature.
(1) M. Pierre Janet, gr&ce à la suggestion, maniée comme il sait le faire, a à son actif un grand nombre de cures d'hystériques, dUmpulsifs, de dypsomeLnes, cures qui sont bel et bien de la thérapeutique du moral. Les études de M. P. Janet sur l'Automatisme psychologique et sur VEtat mental des hystériques Tout conduit, lui aussi, depuis quelques années, à une hygiène psychologique, à une morale pratique qui, dans le domaine où elle s'exerce, donne d'incontestables résultats.
lei LA ■ÉDfiCfME OG L'ESPRIT
Le fait d'être triste, paresseux, joyeux ou colère, était, hier encore, inintelligible, irréductible. On voyait là des qualités héritées ou acquises de l'âme, alors que maintenant nous comprenons qu'il s'agit en réalité de différents degrés de l'excitation cérébrale. Tous ces états se superposent et s'échelonnent en hauteur, ainsi qu'on le peut voir par le tableau synoptique reproduit ici par deux fois, au chapitre sur la Tristesse et au chapitre sur la Colère,
L'étude attentive des malades neurasthéniques nous a montré que le surmenage physique, intellectuel ou passionnel, les avait conduits à un état de dépression mentale qui comporte, selon le degré de son intensité, rhumilité, la crainte, la tristesse, l'impuissance à travailler longtemps, la paresse ou, si vous préférez, la fatigue prompte à venir de l'attention volontaire. Tout cela — Lange, W. James, Ribot, &• Dumas it> ;;^nsent comme nous — n'est rien que le reflet mental, que la conscience imprécise de l'épuisement corporel, de l'hypotonus musculaire, de ralentissement de la vitalité et de la nutrition. Notre corps nous est lourd, nous avons peine à nous porter nous-mêmes, notre activité générale est au-dessous de la normale, nous ne nous sentons vivre que misérablement, nous comprenons obscurén^nt combien nous Toilà faibles pour la lutte perpétuelle : c'est ainsi que nous devenons paresseux, (^aîntîfs et mélancoliques.
Mais que par l'un quelconque des wojesm aiéca-
LA MORALE MODERNE 46j»
niques énumérés plus d'une fois au cours de cet ouvrage *, vous stimuliez les centres nerveux d'un déprimé, et vous pourrez pour quelques heures — h condition que son cerveau n'ait pas contracté d'habitudesv de liaison trop anciennes avec l'affaissement, à condition qu'il ne se soit pas spécialisé depuis trop longtemps sur une idée fixe — modifier l'état mental, transformer un malade triste, humble et craintif, en un homme vaillant, actif, joyeux de vivre, voire même orgueilleux et colère,, en proie aux mats, aux. gestes paroxystiques, si vous lui donnez plus de force qu^il n'en saurait utiliser. IL l'heure actuelle, elles sont innombrables les expériences qui nous permettent d'affirmer ce fait scientifique, acquis, à savoir qu'il suffit d'une excitation purement mécanique de notre cerveau pour changer — momen» tanément mais trës promptement, l'hypotonus en hypertonus, la faiblesse en force musculaire et morale, voira même en énervements, en larmes, en colère.,.
Notre moralité ne réside donc point en des variation» qualitatives de notre âme, mais dans des modificatiouH quantitatives de notre énergie, de notre ardeur à» vivre. C'est la médecine expérimentale et clinique qui nous a révélé cette vérité fondamentale, et c'est le traitement des neurasthéniques par des piqûres d'eau salée, qui nous a appris à connaître la nature des émotions, en nous livrant la clé de ce problème magnifique de mécanique cérébrale.
(i) Voir au chapitre r, Uu Fatigue et la Force hutnaineg. 3IAUIUCB DB Fleur Y. 30
Comment soutenir après cela que le physique est sous la dépendance du moral, et qu'il faut d'abord soigner l'âme pour améliorer le corps ? Ne voit-on pas que l'uni' et l'autre se confondent, que les manifestations de l'une ne vont jamais sans participation de l'autre, que le Monisme s'impose ici comme partout, et que nous ne pouvons connaître scientifiquement de l'âme que les fonctions du cerveau — le reste étant affaire à la théologie.
Cela rabat un peu, sans doute, l'orgueil de ceux qui veuknt croire encore que l'homme est le seul but de la création, que notre misérable terre est le centre du monde, et que l'immense fourmillement des astres n'est qu'un spectacle impressionnant, fabriqué tout exprès pour nous contraindre à louer Dieu ! Ces penseurs-là ne consentiront point à admettre que leur moralité varie avec les changements de leur tonicité sous l'influence des stimuli externes, et ils nieront obstinément que leur âme immortelle puisse subir des modifications pour quelques gouttes d'eau salée. Mais les autres s'inclineront devant la vérité du fait, et, loin de s'indigner, ils se réjouiront de savoir l'homme moins désarmé qu'on ne croyait contre lui-même.
Est-ce donc la première fois que la science et la réflexion nous conseillent la modestie et nous enseignent avec rudesse l'humilité de notre condition d'insectes misérables rampant sur une goutte de boue ? El qu'importe après tout que nous ne soyons qu'une petite.
qu'une pauvre machine, mue par des sensations souvent mal conscientes? Qu'importe que notre esprit» pareil à la colonne de mercure dans le tube d'un manomètre, oscille le long de son échelle d'énergie, de la faiblesse et de la crainte à l'orgueil ou à la fureur en passant par la joie? Qu'importe que le libre arbitre ne soit qu'une illusion perdue? Qu'importe enfin notre misëre, si nous la connaissons, si nous en surprenons la raison d'être, si nous apprenons de nous seuls à y remédier?... « Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des étoiles soit si vaste : c'est que l'homme Tait mesuré, » a écrit Anatole France. Ce qui est admirable aussi, c'est son perpétuel effort, sous le fouet de la soufirance, pour devenir meilleur, pour vaincre en lui la bête impulsive et féroce, pour deviner l'énigme de sa propre énergie, de sa force modératrice, pour rétrécir un peu le vaste champ de sa douleur. Pauvre et vaillant esclave, que d'obstacles toujours renaissants il lui a fallu vaincre 1 Comme il s'en dresse encore devant lui 1
Et c'est ici que le fossé se comble un peu entre le philosophe naturaliste et le théologien. Jusqu'à un certain point leurs intentions se confondent, et chacun d'eux dispose de moyens, efficaces en somme, et qui peuvent se compléter par les moyens do l'autre. Pourquoi le prêtre ne confierait-il pas au médecin tel pénitent à l'âme trop débile, pour qu'il retrempe sa vigueur et le mette à même de mieux se conformer à la loi. Je sais un écrivain dont l'œuvre philosophique n'est rien moins qu'or-
4M LA MÉ0HGME DE LESPRIT
lliodoxe et qui vient de mettre son Gis ea pension chez les përes maristes, estimant qu'il aura plus tard tout le loisir de penser libreinent. Qui sait sî la iorce des choses ne conduira pas TËglise catholique — qui ne peut que rester inflexible en matière de dogmes — à eonseiUer une éducation moins communiste, k prêcher la doctrine individualiste ? Il le faudra» si elle veut lutter pour le maintien de la société actuelle, et employer sa force à endiguer le menaçant collectivisme qui se rédaaie logiquement des premiers âges de la chrétienté.
Hais revenons au terre à terre» qui est noire ttès* modeste domaine» et finissons d'émmiérer les bases de noire morale.
Nous avons vu qu'elle consiste essentiellement dans Tempfei de quelques procédés de stimulatîoa mécanft^se dn système nerveux nous permettant de mettre FesfNrk de rhomme à un cran donné de l'énergie. PratiqneoMat^ nous nous efiorçons toujours de le placer h ce degié» un peu supérieur au degré de la joie» qui a'a^ proche de la colère, sans y atteindre : c'est là qu'il trouve le courage, l'ardeur au travail. Et il ne reste fias qu'à lui apprendre à utiliser cette force par nn labeur régulier pour que, ce travail acconpii, et ce peël excfes de force usé, il retombe an eran de la )«e, el rmvrar» noire seul paradis terrestre.
Mais, dira-t-on, tout cenvaiscusque nous soyonsdek
LA MORALE MODraME m
possibilité de mettre «uie âne à un certain degré d'acUvite vitale, nous ne voyons là «pi'ua effet transitoire , momentané, akirs q«e seuies peuvent compter pour bonnes et valables les gaérîsoiiis durables.
C'est bien ainsi que nous les obtenons. Tandis que les agents «Umiques, Talcool, la morphine deviennent nécessaires à qui en a usé longtemps, et tyranniquement réduisent en esclavage quiconque leur a demandé secours, les stimoiants mécaniques du système nerveux, le massage, la cure d'air, la douche, l'injection hypodermique d'eau salée, une fois le temps nécessaire écoulé, se peuvent supprimer d'un jour à l'autre sans émoi. Ce n'est pas d'une drogue que l'on prend l'habitude, mais du degré de vitalité où elle avait coutume de nous mettre. Ainsi la voûte tient d'elle-même après qu'on lui a retiré ses étais.
Cette stabilité acquise du système nerveux, nous l'avons obtenue longtemps sans nous en rendre compte. Puis, un beau jour, nous avons appris de M. François Franck, Téminent professeur adjoint au collège de France, un petit fait d'expérience tout simple et vraiment admirable, en ce qu'il nous révèle la signification de l'habitude, de ce tout-puissant besoin de recommencer qui est le fond de la nature humaine.
Cette expérience, en voici l'essentiel.
Gantez votre main gauche de Tappareil de MM. Haïtien et Comte, grâce auquel on peut mesurer les variations volumétriques des doigts, leur gonflement ou leur
rétraction sous l'influence de la dilatation ou du ressersèment des petites artères. Puis, infligez à cette main une excitation sensitive quelconque» celle, par exemple, que provoque l'application d'une éponge imbibée d'eau froide : immédiatement, sur l'appareil enregistreur, le graphique indiquera un resserrement des vaisseaux, une diminution de volume de la main, bientôt suivie d'un retour progressif à la normale. Laissant les choses en l'état sans intervenir de nouveau, continuez à observer l'évolution du graphique : au bout d'un temps très court, spontanément le phénomène se reproduira, les vaisseaux se resserreront, la main reviendra sur ellemôme, presque aussi fortement que la première fois. Il en sera de même à cinq ou six reprises : le phénomène ira s' affaiblissant, mais se répétant de lui-même sans que l'excitation initiale ait été renouvelée.
Cette expérience qui est, à mon avis, d'une importance fondamentale, me paraît devoir être invoquée par tous ceux qui se soucient d'étudier les lois de l'habitude. M. François Franck, à qui la physiologie du système nerveux doit tant de trouvailles considérables, nous permet ici d'entrevoir le sens intime de ce mot € habitude », assez mystérieux jusqu'à présent il faut en convenir ; nous saisissons, grâce à lui, le mécanisme de ce phénomène qui règle à peu près toutes les actions de notre vie, si bien qu'on l'a justement appelé la seconde nature. C'est cette seconde nature que nous parvenons à donner à nos nerveux en proie à la tris-
tesse, à la paresse» à Tamour morbide, à la colëre. Et notre traitement peut se résumer d'un seul mot : recourir» pour amener la guérison, aux sources mêmes de Ténergie humaine» aux périphéries sensitives de l'économie» et les stimuler méthodiquement» progressivement, de façon à faire reprendre à la cellule nerveuse V/iabiiude du tonus normal. Ce n'est là qu'un problème» après tout assez simple» de mécanique biologique» et» en fait» cette morale est bel et bien réalisable dans un très grand nombre de cas.
Nous voici parvenus au bout de notre tache. Le regard en arrière» toujours un peu mélancolique» qu'au dernier moment nous jetons sur cette longue suite de faits et de réflexions» n'est pas pour nous décourager. Si modeste que soit la personnalité dé l'auteur de ce livre» il y a mis pourtant le résumé de près de six années d'observations médicales» d'expériences physiologiques, de méditations personnelles, de documents accumulés en vue d'un même but.
Partis des recherches de Charcot et de ses élèves sur l'hystérie et l'hypnotisme» nous avons été conduits à étudier tour à tour les relations de la science médicale avec la justice» avec la littérature et avec l'art. Puis, nous nous sommes efibrcés de nous faire une idée» en même temps très simple et suffisamment précise» des
fonctions du cerveau de l'homme ; nous avons apprif? cl connaître la topographie de notre éoorce cérébrale, à pénétrer, dans ce qu'elle a d'essentiel, !a doctrine des localisations, et à envisager nos centres nerveux comme un organe d'association d'images récentes ou resBUScitées, ce qui est la définition même de l'inteUigence.
Et c'est alors qu'abordant l'étude de la fatigue et de la force humaines, de l'épuisement nerveux et du tonus, nous avons cherché, chez les neurasthéniques -en particulier, à nous rendre compte des oscillations spontanées de leur vitalité, à en surprendre le mécanisme et à les reproduire expérimentalement : nous y sommes aisément parvenus. Des arguments tirés de l'étude des causes, de l'analyse des symptômes et des effets du traitement nous ont révélé la nature de la Paresse, de la Tristesse, de la Colère, de l'Amour maladif. Il en a tout naturellement découlé une tliôrapeutique rationnelle des maladies de Tâme, que des observations déjà nombreuse nous font considérer comme efficace, en fait. En dépit de toutes les déclarations de faillite et de banqueroute dont on a, récemment encore, voulu accabler la métliode scientifique, nous avons vu la psychologie médicale, la physiologie cérébrale, aboutir à vne morale, encore dans l'enfance, mais incontestablement pleine d'avenir. Si modestes que soient les modificateurs de l'énergie vitale dont nous disposons à l'heure actuelle, ils donnent dtes résultats frappants : l'évolutk^n naturelle <les ckotes ne pourra que nous mener plus loin. A présent qiœ itt
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voie est ouverte, il n'y a pas de raison vraisemblable pour que la thérapeutique psychologique ne fasse pas les mêmes progrès que nous admirons tant quand il s*agit de chirurgie antiseptique ou de vaccins microbiens.
En fait, voilà des siècles que la médecine de Tesprit existe pariiellement ; tous ceux qui se sont efforcés d'améliorer des nerveux en ont fait, souvent à leur insu. L'Eglise, avec ses rè^ements de vie, ses abstinences et ses régimes alimentaires — imités en grande partie des préceptes de la Thora — avec ses flagellations et ses cilices dont notre gant de crin n'est que la réduction prosaïque, et ses couvents dont nos maisons d'isolement et d'hydrothérapie ne sont que l'atténuation, s'est montrée grande hygiéniste.
Mais voici maintenant une science plus formelley^une science dûment constituée, et dont cette simple Intmduction ne vise à donner que les premiers principes. Plus tard viendront, j'espère, des études plus partielles, plus détaillées, où les observations et les preuves ne feront pas défaut. Contentons-nous pour le moment de contribuer à asseoir les fondations d'un édifice qu'il faudra des siècles pour bâtir, et que jamais on ne verra fini.
Puisse le livre que voici déterminer les esprits droits à reconnaître quelque utilité pratique, quelques mérites effectifs à la science, et quel({ue dignité à la profession médicale qui, en quelques années à peine, a fait tout ce
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que nous venons de contempler ensemble pour Fa&anchissement de nos esprits et la diminution de la souffrance humaine. Puisse-t-il aussi conmiuniquer aux médecins, à ceux de mes confrères qui voudront bien le lire, un peu d'enthousiasme pour leur mission magnifique, et leur donner, en même temps que la conscience de leur pouvoir, le sentiment intime de tout ce qu'il y a de grand à être bon, à vouloir remorquer un peu la lente humanité dans son évolution, imperceptible et perpétuelle pourtant, vers ce minimum de douleur, de laideur, de désordre, où paraît tendre TUnivers.