‹ Introduction à la médicine de l'espritChapitre 15 sur 20 · XL · texte numérisé non relu

XL

Fig. 13.

LÀ MÉO£GIMG DES PASSIONS 381

soi-même, ou la suppression de Fimago obsédante, le meurtre de la bien-aimée.

Une première fois en A, ce paroxysme a failli être atteint. Notre héros a voulu se tuer, et il a menacé, en la brutalisant, la femme qu'il adore. Il a eu peur de lui et s'est enfui pendant dix jours; la courbe est retombée d'autant, jusqu'au point B. Mais il est revenu, plus lâche que jamais, et il court de nouveau sur la mauvaise route, vers l'irréparable, vers ce point culminant où les menaces ne lui sufBront plus, où il jouera du revolver, pour lui tout seul sans doute, pour vous peutêtre aussi, madame, s'il est parvenu à vous énerver à l'unisson de lui-même, ce qui n'aurait rien d'étonnant, les névropathes «'attirant et s'exaltant l'un l'autre, comme l'a démontré mon vieil ami le docteur Blanche. Seulement, s'il vous tue d'abord, il fera comme ses pareils, il fera comme le héros du procès retentissant que vous savez : il ne pourra plus se tuer» et ce sera l'opprobre après le meurtre.

Regardez encore l'image.

Pour parvenir à ce degré suprême d'exaltation homicide, il a fallu des mois, de longs mois d'énervement intensif, sans cesse accumulé. Mais pas plus que votre ami, le meurtrier dont je viens de parler n'était un méchant. Ce n'était rien qu'un cerveau faible, follement impressionnable. Il est allé jusqu'à tuer, mais sitôt accompli le fait abominable pour lequel il n'était pas né, le revirement fut total et l'effondrement absolu. De

S62 Là IlÉDEaNE DE L'ESPRIT

lexallalioa homicide il tomba à!xm seul coup — en 0 — à ranéantissement des forc^. D n'a plus eu réiwrçie physique néoeaBaire pour se tuer, malgré l'eiort immense qu'il a dû faire pour y parvenir. E^ sans doute il loi a fallu des semaines» que dis-je? des années, pour remonlc: péoihlement k la normale, à Téquildire.

Devant ce redoutable exemple qui lui sembla probant, la jeune femme concentra toute la réflexioii dont sa petite âme était capable, et, cette fois, eUe comprit pourquoi tant de poètes ont accablé de malédktioos les coquettes , les allumeuses, et comment les Orientaux, par terreur de l'amour, ont pris le court chemin en réduisant la femme en esclavage. Elle conclut que son devoir était de fuir.., ou de s'abandonner, et je crois bien qu'elle n'eût pas la force de renoncer à celui qui l'aimait — à la folie, c'est le cas de le dire.

Elle est, sans doute, un peu pédagogique et sèche, et bien brutale, cette manière d'expliquer le plus fantaisiste, le plus enchanteur, le plus enivrant des phénomènes de la vie, et que nous voilà loin de l'antique symbole, de l'enfant nu, du jeune Eros aux yeux bandés, aux flèches acérées, du fils de la blonde Astarté ! Mais la méthode a, je crois, le mérite d'être nouvelle, nette, passablement persuasive. EUe explique pas mal de choses, comment la mort peut naître de l'amour, et la haine de la tendresse*; elle interprète et fait comprendre beaucoup de drames passionnels.

Peut-être cette nsychologie, très moderne, dont quet-

LA MÉOBCmE DES PASSIONS 3S3

ques médecins se sont récemment emparés, enfermet-elle une moraie, une philosophie pratique vraiment conforme aux besoins d'aujourdlmi. fit qui sait si le viagtiëme siècle n'écrira pas Werther à sa manière, avec 6gure8 dans le texte, chez un éditeur médical * ?

Résumons-nous et tâchons de conclure, en essayant de faire aboutir cette analyse physiologique du fliit, de Tamour et delajalousie^ à quelque conséquence pratique, à quelque solution utile, à un traitement rationnel, à une hygiène guérissante des formes morbides de la passion.

Si véritablement les phénomènes passionnels peuvent se réduire à de simples problèmes de mécanique céré< brale, les voilà désormais, pour ainsi dire, à portée de la main : on peut quelque chose contre eux.

Souvent difficile à mettre en pratique, ce traitement rationnel se conçoit aisément. L'amour étant une intoxication par l'image (visuelle, olfactive, tactile), la première indication est bien évidemment de supprimer le poison,

(1) Peu éd temps «près la piiJDlication dans k Figaro d'un article où j'EYais ébauché cette théorie de Tamour et fait imprimer les deux petits graphiques ci-dessus, on Jeune romancier fort distingué, M. Emile Pierrot, vint me demander Tautorisation d'utiliser mes deux schémas et la théorie de Tamour qui les accompagnait, pour un roman alors en cours d'exécution. Aujourd'hui ce roman, La fin d'un flirt ^ est publié (chez Âlph. Lemerre), et j'aime à me parer d'une modeste part de collaboration k une œuvre du pluB vif intérêt philosophique et du plus réel mérite littéraire.

par conséquent de rompre avec l'objet de sa passion. Mais, de même que, pour le morphinomane, la privation brusque de sa drogue favorite amène une recrudescence des accidents morbides, de même, pour Tamoureux, la suppression de la vue de sa bien-aimée produira des accidents équivalents ; donc, en matière de rupture amoureuse, n'usez pas de brutalité, suivez une méthode. Le voyage est un vieux moyen bien radical, bien absolu, bien brusque. Les amoureux comme les morphinomanes doivent être traités par désaccoutumance progressive, l'isolement et les toniques du système nerveux, quand leur volonté est trop atteinte par l'habitude pour réagir à elle seule.

Voici un cas que j'ai vu de tout près, un des plus difficiles qui puissent se ti'ouver, et qui a été traité de la manière indiquée ci-dessus.

J'ai eu pour malade et ami un écrivain d'autant plus séduisant qu'il était un peu fou dans l'ordinaire de la vie. Il devint amoureux d'une femme du monde qui lui fut indulgente et l'adora six mois. Elle l'aurait, sans doute, adoré plus longtemps s'il n'avait gâté tout par son extrême jalousie. Comme il la torturait sans relâche de ses soupçons et de ses doutes, elle pensa qu'un autre aurait peut-être autant de charme avec moins de férocité ; elle se mit en quête de cet autre. Il en pensa devenir fou, voulut rompre, essaya d'un voyage, revint à mi-chemin. — Comme un ressort surmené par l'usage, sa volonté ne pouvait plus vouloir. Il le comprit, et sa

lolie devenant par trop douloureuse, il se remit entre mes mains, me conjurîint de le sauver, de lui rendre sa iorce d'âme à n'importe quel prix. Il ressemblait si bien à un morphinomane résolu à guérir, que l'idée me vint d'essayer du traitement par la désaccoutumance progressive, l'isolement et les toniques du système nerveux, seule thérapeutique véritablement efficace des intoxications passionnelles.

Après dix jours d'hésitation, au sortir d'une scène ai&euse, il se rendit à ma merci.

Je l'envoyai loger à l'établissement hydrothérapique d'Auteuil que dirigeait alors mon ami Beni-Barde. Maison ouverte, où Ton n'interne pas, mais mon malade me signa en double, sur papier timbré, l'engagement do ne pas quitter cette maison sans mon autorisation formelle — engagement illusoire au point de vue légal, mais suffisamment impressionnant pour lui. Je pris soin de régler toutes les heures de sa vie; je multipliai les ioniques. Il s'engagea à travailler deux heures tous les jours, mais je lui défendis d'écrire un mot touchant sa passion, ou même d'en parler, les paroles et les écrits ne servant, la plupart du temps, qu'à nous affirmer notre mal, qu'à nous y noyer davantage.

J'avais prié la dame de se prêter à ma petite stratégie. Et comme on dose la morphine, je dosai la femme à cet homme. Il fut la voir tous les deux jours la première semaine; il la vit deux fois la seconde, puis une fois à son jour, vers cinq heures, devant beaucoup de monde Maurice db Fleurt. 25

3M Ul Médecine de l'esprit

et sans intimité possible. Puis, sans le prévenir, je coupai net à ses sorties et je le tins comme en prison jusqu'à la guéris son complète, jusqu'à la mort de l'habitude.

Les premiers jours, ce fut affreux ! il cria et se débattit, m'invectiva furieusement, parla d'aller chercher la police et de me faire enfermer à mon tour pour attentat à la liberté individuelle; il supplia, pleura, lut lâche, joua toutes les comédies , soufirit mille tortures. Mais deux bons infirmiers le surveillaient de près, et son excitation se calma, à la longue.

L'idée de ne plus la revoir lui semblait encore impossible; il voulut raser, se donner pour guéri et recommencer de plus belle. Je fus féroce, intimement persuadé qu'un suicide était au bout de l'aventure si ma fermeté fléchissait. Au bout de cinq semaines, le calme lui revint : il se remit à travailler. Ses forces renaissaient, son appétit prenait des proportions rassurantes; il dormait bien, sans cauchemars.

Dès lors, je lui permis quelques distractions. Un ami commun l'emmena dîner avec des demoiselles. Il eut d'abord le haut-le-cœur, puis il s'apprivoisa, et, contrairement aux préceptes de l'ancienne morale, sa bête le sauva de son âme.

Au bout de deux bons mois, il rentrait dans la vie courante, complètement guéri, plus du tout « muliéromane », plein de vigueur morale et de talent» car son roman d'alors est le meilleur qu'il ait jamais écrit.

LJL M1.DECINE DES PASSIONS 3t7

Il ne flt plus de folies amoureuses... que trois années plus tard, avec une comédienne*

Comme conclusion à tout ce qu'on vient de lire, nous dirons :

L'amour est une des forces physiques que notre organisme puise au contact du monde ambiant. Ces forces sont de deux sortes : les unes, permanentes, Tair, la lumière» la chaleur, Télectricité de Tatmosphère, le sang qui circule dans nos veines, excitent incessamment notre nutrition, entretiennent en nous la vitalité. D'autres, momentanées — l'amour en est le type — permettent de fournir à certaines nécessités passagères de l'existence, à la perpétuation de l'espèce, notamment.

Expliquons-nous plus clairement.

Vous voyez une femme, elle vous plaît, et votre attention se spécialise sur elle : vous l'aimez. Dès lors, le seul fait de la voir^ de l'entendre ou de presser sa main, communique à vos centres nerveux sa puissante vibration que le cerveau emmagasine. C'est un tonique de premier ordre, un tonique puissant comme un vin généreux. Si l'homme, qui devient amoureux de la sorte, possède un bon cerveau, énergique, maître de lui-même; si son système nerveux central est bien équilibré, l'amour ne sera jamais chez lui qu'un apport de vigueur nouvelle et de santé. Celui-là ne risque pas plus de devenir un amoureux malade qu'il ne risquerait de devenir mor-

phinomane pour avoir fait, un jour, une piqûre, ou alcoolique pour avoir bu un verre de bourgogne. Cet homme est réfractaire aux intoxications passionnelles : Tamour et le bon vin ne lui seront que des toniques, et non pas des poisons.

Mais auprès de cet amoureux en état de santé parfaite il en est d'autres, beaucoup d'autres, qui sont moins bien équilibrés.

Sans compter les grands détraqués, les fétichistes, les érotomanes, les étranges spécialistes qui ne peuvent s'éprendre que d'une mèche de cheveux ou d'une semelle de bottine, il y a ce qu'on nomme l'homme passionné, celui qui soufire et fait souffrir, le névropathe dont la caractéristique paraît être tout justement d'aimer la iemme comme un morphinomane sa piqûre, d'être à la torture loin d'elle, et de la quitter chaque fois un peu plus malade qu'avant. Ah! chez ceux-là, l'amour est une maladie, une terrible maladie, qui les maigrit, leur fait le teint terreux, l'estomac dyspepsique, qui les anémie et les ronge, qui les conduit à l'excitation ou à la cachexie, tout comme un empoisonnement.

Et l'on guérit ces intoxications amoureuses comme on guérit la morphinomanie, par l'isolement, la raréfaction progressive des doses, les toniques du système nerveux, les douches, etc. La satiété, quelquefois, su fOl à elle seule.

En somme, on peut dire, je pense, que l'amour est une force que procure à notre organisme la seule pré-

LA MÉDECINE DES PASSIONS 38î^

sence de la femme sur qui notre attention s'est spécialisée. Si nous sommes en état d'équilibre intellectuel, de santé normale, cette force est pour notre organisme un tonique puissant. Si nous sommes des névropathes, « des héréditaires », pour employer le terme consacré, cette force peut devenir pour nous un poison, et des lors Famour est une maladie, une intoxication passionnelle, comparable à l'alcoolisme ou à la morphinomanie. On le soigne par des procédés thérapeutiques analogues, et on le guérit quelquefois.

Quelques exemples de colère : la col^ des faibles. — La colère des forts. — Les symptômes de la colère. —Analyse des causes : mécanisme de la colère. — Le traitement : un dispensaire des enfants nerveux.

On est encore de nos jours si peu accoutumé à envisager, autrement qu'en théorie pure, les rapports du physique avec le moral ; il paraît si étrange, si « original » comme on dit, qu'un médecin puisse songer à traiter les passions et les émotions douloureuses de rhomme, et que, non content de surveiller l'évolution d'une bronchite ou d'améliorer quelque dyspepsie, il veuille se hausser jusqu'à l'ambition de devenir un praticien de l'âme, de faire du bien à l'esprit, qu'il me faut raconter tout d'abord et très simplement comment je fus conduit à traiter l'état de Colëre, ainsi que j'avais déjà fait pour l'état de Paresse et l'état de Mélancolie.

Bien entendu, il ne m'est pas fréquemment arrivé de voir venir à moi des gens colères me demandant de les

LA COLÈltE ET tOM TBAITeU ENT 901

guérir de ce que Timmeuse majorité des hommes considère soit comme un péché qu'il ne convient de déposer qu'au confessionnal, soit comme un travers de l'esprit, moins pénible après tout pour soi-même que pour autrui. Et combien en faut-il compter qui n'ont presque pas conscience et ne se doutent même pa« de lemr méchanceté ! Mais les médecins des nerveux «avant depuis longtemps que, quand un Ae leurs neurasthéniques touche à la fin de son traitemeot, il ge trouve souvent quelqu'un dans l'entourage du malade povr souligner Tamélioration de son état normal. Et l'on me manque point de dire :

— Il va mieux, de toutes façons, et son caractère a changé. Dieu merci ! Si vous saviez, docteur, quelles colères d'enfant rageur à propos de tout et de rien, et quelle impatience pour un retard de cinq minutas «u déjeuner i Lui qui ne ferait pas de HMd à une «neuehe par moment il nous effrayait, tant il avait le verbe haut, le geste prompt et l'œil farouche. Le voilà Hiainteiiant bien plus maître de lui !...

Et vraiment c'est un fait acquis qu'im grand noari)re de névropathies s'accompagnent habituellement d'irritabilité du caractère, et que la guérison de la névrose ne manque point d'entraîner avec eile la cessation du déséquilibre moral. Mais ce n'est là qu'un fait banal, capable seulement d'éveiller, par sa constance à se reproduire, l'attention du moraliste.

Voici qui me paraît plus neui et plus topique.

En janvier de 1893, je vis un jour entrer chez moi, plus affaissée, plus triste que de coutume encore, une de mes malades*, M°** G..., anémique et neurasthénique, que je soignais pour de tenaces névralgies. Sitôt assise, elle eut une crise de larmes, puis me confia son chagrin. Son fils, un garçon de dix-sept ans, tournait mal. Dans la maison de banque où il était commis aux écritures, on n'avait à lui reprocher que son insouciance et la mollesse de ses facultés d'attention ; mais le soir venu, aprës avoir dtné en grande hâte à la maison, il s'empressait d'aller rejoindre, dans un café du boulevard extérieur, des filles et des gars de fort mauvaise compagnie, et rôdait avec eux très avant dans la nuit. La mère veillait pour l'attendre, pour lui reprocher doucement l'angoisse oii la mettait l'heure de son retour. Paul G... entrait alors en de violentes colères, s'exaspérait jusqu'aux menaces : un soir, il lui mit les poings sous le nez assez violemment pour qu'elle en eût les lèvres meurtries et les dents ébranlées. Mais la dernière nuit avait été la plus affreuse. Pleine d'inquié-

(1) Peu^êt^e n'est-il pas inutile de dire que les personnes dont les observations figurent dans cette petite étude sont des malades de situation plus que modeste,comme nous en traitons tous à rhôpilal. à nos cliniques libres ou simplement dans notre cabinet : nous leur donnons nos soins sans autre rétribution que Tautorisation de publier rhistoire de leur maladie.

tudes pour l'avenir de son enfant et redoutant de le voir s' affilier à quelque bande de malfaiteurs, M"* G... l'avait fait suivre : lui, tout de suite, s'en était aperçu, et sa colère en fut si furieuse qu'à un moment il s'empara d'un chenet de la cheminée et le brandit au ras des tempes de sa mère. Les menaces les plus atroces, les injures les plus paroxystiques accompagnaient ce geste déchaîné.

En me contant cela, la digne femme cherchait à excuser son fils. Son amour maternel se refusait à croire qu'il fût entièrement responsable de son état. Nul ne savait être plus tendre ni plus câlin que lui à certains jours : tout, d'ailleurs, le prenait par crises, par toquades, ses gentillesses et ses méchancetés. Comme beaucoup de mères, elle oubliait de tenir compte de sa propre nervosité, mais elle prenait soin de rappeler que son mari — un Corse venu à Paris pour servir le second empire, un Corse aux colères farouches et qui avait gardé de son maquis des violences impulsives toutes proches de la férocité — était mort, l'année précédente, paralytique et tout à fait dément. Une pareille hérédité, cette manie de fréquenter de mauvais garnements, cette étonnante promptitude à la révolte, ne pouvaient conduire son fils qu'à faire quelque mauvais coup.

Elle me demanda de lui donner des conseils et des soins. Pressé par elle, Paul G... consentit à me consulter et je pus sans trop de peine mettre à profit la

394 LÀ IL^DEOUE M tTSFftlT

(erreur que la maladie et la mort de son père lui avaient inspirée, pour obtenir qu'il se fit traiter régulièrement. C'était, d'ailleurs, une de ces natures faibles et nioUes sur lesquelles il est aisé de prendre de l'ascendaHt pour (e bien comme pour le mal : un malfiaitevr eAt pu Teadoctriner aussi aisément que moi-même ; c'était «ne âme faite pour obéir et pour dépendre d'un maître.

L'examen de Paul G... me révéla quelques-uns des sti^ates physiques et un ^and nombre de stigmates mentaux de ce qu'on nomme la dégénérescence. Ce n'était point un hystérique» maïs piutdt un neurasthénique : aucune hantise, «ucuBe idée Qxe ne « rétrécissait le champ de sa conscience », po«ir «mpfeyer la forte expression de M. Pierre iaiiet ; mais l'e&sembfe de ses facultés physiques et mentales fonctionnait avec débilité.

La pression du sang dans les artères était basse, la vue faibie*, la sensibilité générale obtuse, la aulritioa languissante ; sous l'inBuenoe d'une ^inMlation momentanée, sa main pouvait amener au dynaiaomëlfe an nombre aœez respectable de kilo^ammes, maïs l'épuisement de l'efbrt ne tardait pas à surrenir. Son estooiac était en dilatation, tous ses musdfcs en atonie ; ceux du visage, tombant et las, donnaient à la figure «ne expression de tristesse et d'hébétude permanentes. Ci^aUe

(1) Il est fréquent de constateri chez les neurasthéniques et chez les déprimés, une fa4igue de la Tue, que les oculistes désisnent som le nom d*asthénopie accommodaiive : c'est la faiblesse des mouvements d'adaptation à la riston pour les distances dlTenes.

de mille folies par vanité amoureuse plutôt que par amour réel, ce garçon de dix-sept ans, depuis longtemps déniaisé, m'avoua la plus piteuse débilité physique avec les femmes qui lui plaisaient le plus.

Et toutes ces misères de la vitalité se reflétaient sur son état mental.

La timidité, la paresse, la mélancolie et la peur faisaient le fond de sa nature. Promptes à éclater, terribles mais vite assouvies, alternant dans son âme avec des phases de tendresse, ses colères étaient des colères de faible, des impulsions qu'il n'avait pas la force de dompter. Sa volonté, ses facultés d'attention étaient débiles comme ses muscles ; trop médiocre pour se suffire, sa personnalité, se laissait consteimment dominer par quelque autre. Comme beaucoup de ses semblables il était fort peureux : il ne cessait d'être hanté par des craintes de maladies ; le moindre bruit le surprenant lui valait im tressaillement. Rien n'est fréquent, d'ailleurs, chez les malfaiteurs jeunes comme cette association de la peur et de la fureur : c'est en tremblant qu'ils s'introduisent dans une maison pour voler, et s'ils ont la surprise de trouver là quelque témoin inattendu, l'énervement aigu où la frayeur les jette les hausse d'un seul coup à l'extrême excitation, arme leur bras, le pousse, et sur-le-champ en fait des assassins. Ainsi se joignent deux émotions qui tout d'abord semblent contraires : c'est que notre esprit s'est trop longtemps accoutumé à n'envisager la peur que comme une émotion dépressive,

et que nous n'avons pas assez observé combien fréquemment la colère n'est qu'une réaction vive sur un fond de débilité.

L'exemple de mon jeune malade est frappant à ce point de vue. La faiblesse de son organisme entier, le ralentissement de sa nutrition, la fatigue de son cerveau, le peu de cohésion, le peu de résistance de sa personnalité laissant passer toutes les impulsions, étaient vraiment la raison d'être de ces effrayantes colères dont on me demandait de le guérir. J'en fis la preuve par le traitement même : une médication tonique, aidée d'une juste hygiène, modifia profondément cette âme. On sait depuis longtemps, d'ailleurs, que les calmants, que le bromure en particulier ne donnent, chez ces nerveux-là, que des résultats peu souhaitables : ils les conduisent à une sorte d'abêtissement qui est loin de la guérison.

Voici comment on procéda :

Pour laisser libre cours au traitement actif, on supprime d'abord les excitants artificiels, le vin, l'alcool, les liqueurs, la bière, le café, et j'eus soin de prescrire un régime alimentaire minutieux réduisant à leur minimum les fermentations digestives, source fréquente d'empoisonnement pour le cerveau. Par crainte des maladies graves dont je ne manquai pas de le menacer, Paul G... se soumit à ces privations : il but de l'eau à ses repas. Il obéit encore, après une semaine ou deux de résistance, quand je lui prescrivis de se lever de bon matin, de faire à son réveil — sitôt après une friction

au gant de crin — un petit travail que je lui infligeai, la copie de quelques maximes salutaires appropriées à son état; et il unit par renoncer à ses sorties du soir, par consentir à se coucher aussitôt après le dîner. La crainte de commettre un crime n'eût certainement pas sufB à lui donner cette soumission parfaite, car il était imbu depuis Tenfance de notions de libre arbitre : il avait la persuasion qu'il saurait s'en tenir à de simples menaces, que sa volonté resterait constamment maîtresse de son bras. Il pensait — n'est-ce pas cela qu'on nous apprend dans notre enfance ? — qu'il sufOra toujours de vouloir pour pouvoir, notion dangereuse parce qu'elle nous trompe. Combien de meurtriers qui, pour s'être fiés à cette trop rassurante notion, se sont éveillés tout à coup les mains rouges et l'œil eiïaré d'en être venus là ! Et comme il serait plus moral de nous apprendre des le jeune âge que la volonté peut être malade, qu'on la soigne et qu'on l'améliore.

On l'améliore — M. Ribot l'a entrevu depuis longtemps — en restaurant la nutrition du cerveau par la médication tonique. Chez le jeune Paul G... j'employai simultanément et d'une façon progressive la caféine à petites doses, les étincelles de la machine électrique statique et ces injections d'eau salée, de sérum artiûciel, dont l'emploi prend une telle extension depuis quelques années, et que je tiens, comme on a vu, pour le plus puissant, pour le plus docile, pour le plus utile des stimulants du système nerveux.

Quatre semaines sufDrent pour qu'on pût constater des modifications notables : la peau terreuse du malade se colorait de rose ; ses yeux craintifs regardaient franchement ; ses muscles étant plus dispos, son corps lui semblait plus léger ; son estomac reprit en même temps sa tonicité et sa sécrétion normales. Bientôt après le caractère commença de s'égaliser : les grandes crises s'espacèrent, leur intensité s'amoindrit. Par degrés la colère s'atténua; en deux mois mon malade ne connut plus que de brefs mouvements d'impatience. Ses accès de fureur n'ont jamais reparu depuis. Sur mon conseil, Paul G... s'est engagé: voilà trois ans qu'il est soldat, et ses chefs n'ont jamais eu à lui infliger de peine sérieuse. Ce révolté n'a pas commis un seul acte d'indiscipline; à riicure actuelle il est brigadier, en passe de devenir sous-officier. L'exercice, la vie au grand air, la discipline militaire ont achevé la cure. Il est bien permis d'espérer que le voilà tiré de la mauvaise voie, et qu'un rengagement dans Tarmée le tiendra longtemps à Tabri des tentations de la vie libre et des oscillations trop véhémentes de ses nerfs.

J'ai fait choix de cette observation parce qu'il fallait bien choisir : j'en pourrais mettre en ligne au moins trois de gravité pareille et de môme intérêt, — je les publierai quelque jour dans un mémoire spécial, — sans compter tous les cas où l'état de simple irritabilité chez des neurasthéniques a disparu ou s'est notablement amendé sous l'influence du traitement banal de la névrose.

Un moment, je me suis attaché à connaître l'effet des injections toniques d'eau salée chez les jeunes tuberculeux ; pendant quelques mois j'ai multiplié les recherches dans le service du D' Sevestre à l'hôpital Trousseau, et surtout à la consultation de Y Œuvre des Enfants tuberculeux^ dont mon excellent confrère le D*" Derecq est le chef de service. Presque toujours nos transfusions hypodermiques ont provoqué chez ces déprimés, chez ces épuisés, un rehaut de la vitalité, une amélioration de la nutrition, et chaque fois nous avons constaté une amélioration parallèle de Tétat mental, savoir, moins de tristesse et moins de promptitude à la colère, une tranquillité d'humeur, une paix de l'esprit, nées du sentiment intime, à demi conscient, de force recouvrée et de plaisir à vivre. Souvent nous ne pouvions enregistrer qu'une amélioration éphémère, le mal étant, dans bien des cas, plus fort que le remède ; mais tout le temp^ que persistait la suppression thérapeutique de la faiblesse, de la misère physiologique, la faculté de s'énerver à propos de tout et de rien s'atténuait considérablement.

Il y a donc — et je ne fais que confirmer par quel- (jues exemples précis une vérité déjà vieille pour les médecins neurologistes — une colère étroitement liée à l'état de fatigue organisée, d'épuisement profond

(lu système nerveux ; c'est cette faiblesse irritable dont le nom môme est synonyme de neurasthénie, et que peut guérir ou notablement améliorer une médication tonique, méthodiquement appliquée.

Mais il s'en faut que toute l'histoire de la Colère tienne dans ce cadre étroit. En face de ces anémiques, de ces « asthéniques », voici maintenant que se dresse la catégorie, probablement aussi nombreuse, des sanguins, des pléthoriques comme on disfidt naguère, des « hypersthéniques » comme on dit aujourd'hui, ou pour parler plus simplement, de ceux qui ont de l'énergie en trop. Au même degré que les violentes exaltations d'un débile, les lureurs de quelque vigoureux boucher de la Villette sont de nature à éveiller la curiosité du psychologue et la sollicitude du moraliste médecin.

Ces deux sortes d'hommes colères ne laissent pas de diflérer l'une de l'autre sensiblement.

L'un, le faible, est plus irritable; l'autre, le fort, plus irrité. Le premier, plus sujet aux énervements, réagit avec amplitude et momentanément quitte son atonie pour de violents feux de paille bientôt éteints, tandis que l'autre demeure à l'état de tension continue, d'excitation chronique, de permanente brutalité. Le neurasthénique, le déprimé qui se querelle, peut, en un clin d'œil, s'exalter aux pires paroxysmes ; mais la détente est prompte et radicale ; tout de suite elle le ramène à l'étonnement, à la honte de ce qu'il a pu faire, au repentir : et voilà notre névropathe promptement revenu à son

habituel bas-fond de crainte, de paresse, d'humilité et de douceur parfois fort tendre. Au contraire Thypersthénique est, une fois pour toutes, orgueilleux et dominateur, courageux, belliqueux, féroce, impitoyable puisqu'il n'a que faire de pitié pour lui-même, et toujours à deux doigts de l'exaspération pour peu que les conditions de sa vie quotidienne ne sufQsent pas à assouvir son excès de vitalité, son besoin de commettre des actes excessifs, de dépenser son énergie surabondante, la vapeur sous pression de sa machine humaine, sa force turbulente qui veut se détendre et frapper. En temps de guerre, de pareils hommes peuvent fort bien se montrer héroïques et mépriser la mort d'une si superbe façon que l'admiration du monde leur soit acquise. On en a vu mériter des statues rien que pour avoir apaisé leurs nerfs excessifs dans de légitimes tueries. Leur attitude était si magnifique, leur vaillance si entraînante, leur exaltation si fiëre, leur dédain de tout si hautain, et la cause servie par eux si noble, si sacrée, que la multitude des hemmes ne pouvait que s'enthousiasmer pour la beauté tragique du spectacle qu'ils lui donnaient. Le philosophe qui casse la poupée humaine pour regarder ce qu'il y a dedans, pour en saisir le mécanisme intérieur, éprouve, lui aussi, le frisson du beau drame, mais au total son analyse imperturbable ne lui révèle chez ces hypersthéniques que de la force en trop, que de la Colère qui s'use noblement à servir la Patrie. Il pense que ces mêmes hommes — ils emplissent l'histoire du premier Maurice de Fleuby. 26

40Î L4 UÈma>E DE L'ESTOIT

empire — pour U plupart nés du has peuple et qui, par leur seule yaillaace, furent d-^ducs, des princes ou des rois, auraient bien pu V'euir au monde par un temps de paix plaie où ils n'auraient trouvé d'autre moyen de se détendre que de quereller leur voisin, que de battre leur {emme, on que de faire pis encore ; leur héroïsme natarel, leur vigwur débordante auraient pu s'user tout entiers à ces misérables besognes. Yoyes la Restauration : les guerres sont finies, les troupes en parties licenciées, les officiers en demi-solde ; mais l'habitude de frapper un ennemi n'est pas perdue ; le besoin de se battre est dans toute les âmes : et jamais on n'a vu tant de dnets, ni de conspirations, ni de meurtres ^, ni d'exode de jeunes hommes vers les pays où l'on combat encore, tandis que d'autres, faisant diversion, emploient Tardeor qui gonfle leur poitrine aux poèmes les plus lyriques, aux drames les plus empanachés, aux romans d'aventures où chaque page compte une action d'éclat 1

Mais révélons à notre parall^e ei constatons que

(1) Il se pourrait fort bien que la cessation actuelle des guerres d'Europe fût, momentanément, une des causes de la multiplication des meurtres. Au temps où l'on faisait le métier de soldat par vocalion, non par obligation, beaucoup dTiypersthéniques y trouvaient Tassonrissement de leur nature belliqueuse. Mais il est fort probable que les hommes trop forts finiront par s'adapter presque tous à la vie pacifique, et que leur excitation permanente s'utilisera ylfinfmcnt à ^cdre des poèmes de haut vol, à créer et à rendre prospères les entreprises commerciales les plus hardies, à reconnaître et à coloniser les pmyB lointains et sauvages. Contrairement à ce qu'enseigne Lombroso, je pense qae ce sont les circonstances, notre milieu, notre édocatioa qui nous permettent un emploi nuisible ou, au contraire, utile au bien coamon, de notre énei^ cérébrale.

l'examen physiologique de rhomme colère par faiblesse nerveuse, et de Thomme emporté par excès d'énergie, ne fait que préciser les différences de tempérament que nous venons de constater. Paul G..., dont nous analysions l'exemple tout à l'heure, avait le visage pâle et les traits mornes, la vue faible, les jambes lasses, l'estomac dilaté, la sensibilité obtuse, la nutrition alanguie; la pression du sang dans ses artères était basse. L'hypersthénique a le teint coloré, l'œil luisant, le jarret tendu, la main puissante, les muscles ramassés comme ceux des bêtes de proie, l'appétit vorace, la nutrition suractive ; le sang dans ses artères bat à une pression très supérieure à la normale ; bien loin de l'améliorer la médication tonique le congestionne et l'exaspère, tandis que le bromure à hautes doses Tapaise et lui restitue la douceur en affaiblissant l'activité totale de son cerveau.

Et ici je demande encore la permission de raconter un fait dont j'ai été témoin, de donner le court résumé d'une observation qui me parait être instructive.

C'est l'histoire d'un jeune Russe, d'un enfant de treize ans, Michel S..., que sa grand'mère m'amena pour une étrange maladie. De temps à autre, depuis deux ans, un besoin le prenait, chaque fois plus terrible, plus angoissant, plus impérieux, plus difficile à vaincre, d'étrangler sa sœur, plus jeune que lui de quatre ans. Un jour le malheureux enfant, comprenant qu'il n'allait plus pouvoir réfréner cette effroyable impulsion, avait pris le parti de demander secours, de tout avouer à sa grand'-

mère, et il avait fait cette confession avec si peu d'émotion apparente, qu'on hésitait encore à la prendre au tragique ; mais il finit par insister de telle sorte que l'on se décida à consulter un médecin.

C'était un vigoureux gamin, fort pour son âge, avec des joues pleines et roses, et je ne sais quel air de contentement animal de satisfaction à vivre. L'affreux drame qui se jouait en lui n'avait point assombri son âme, semblaitil. Son visage, marqué d'ailleurs de peu de traces de dégénérescence, était surtout étrange par les yeux, deux yeux d'un gris d'acier, extrêmement proches du nez, qui prenaient un éclat surprenant^ et littéralement un luisant de couteau quand il parlait de ses tentations atroces.

Cela le prenait, disait-il, tous les quinze jours, tous les dix jours — les crises se rapprochaient un peu à mesure qu'elles augmentaient d'intensité — surtout dans les moments où sa sœur se montrait particuliërement douce, soumise et affiectueuse pour lui.

Subitement, une force effrayante montait à son cerveau, et il sentait son être — ou plutôt cet être nouveau qui venait de surgir en lui — invraisemblablement léger, puissant et découplé. Alors survenait une image (|ue l'enfant localisait derrière son front, et qui s'imposait à son esprit : il se voyait en train d'étrangler sa

(1) Cet étrange luisant des yeux se retrouve dans un grand nombre d^etats d*excitation cérébrale : on le constate à certains moments de Tivresse alcoolique, chez les morphinomanes, chez quelques aliénés en crise de manie aiguë, et chez certains pervertis, alors qu^iia se complaisent à évoquer leur vice.

LA COLÈRE ET SOiN TUAlTEMEiM 40»

petite sœur. A chaque seconde ce spectacle abominable se précisait, devenait plus intense, en même temps que s'imposait à lui le besoin despotique, furieux, presque irrésistible de réaliser cette image, d'agir conformément. . . Et tout à coup, une autre scène : maintenant il lui paraissait que le crime était consommé, que sa sœur gisait à ses pieds, tuée par lui, qu'il en avait un grand chagrin... Et il sortait de ce cauchemar éveillé, anéanti, brisé de fatigue, mais délivré pour quelques jours.

Très nettement, l'enfant se rendait compte qu'une fois ou l'autre l'image atteindrait à un si haut degré d'intensité qu'il ne pourrait plus résister, qu'il lui faudrait nécessairement obéir à cette injonction terrible *. On eût dit l'ordre d'un démon ou d'un de ces anges exterminateurs que nous voyons, dans l'histoire lointaine ou dans la légende, s'emparer de l'esprit d'un Hébreu timoré ou d'une faible femme, lui imposer, comme un ordre surnaturel, des visions répétées, de plus en plus impérieuses, et le conduire au sacrifice d'Isaac, au meurtre d'Holopherne.

Une fois la crise passée, Michel S... se retrouvait : après un jour ou deux de fatigue un peu triste, il redevenait vite le gamin turbulent, querelleur, volontiers prêt à trépigner ou à lever la main pour la moindre

(1) Dans sa Psychologie des idées-forces^ M. Alfred Fouillée a remarquablement commencé de faire connaître cette tendance à Tacte qui accompagne nos représentations mentales, et qui, lorsque Tirnage est très intense, va jusqu'à la nécessité angoissante de la réaliser, d'accom* plir le geste qui lui correspond.

contrariété : cette irascibilité allait croissant jusqu'à la crise périodique que nous venons de décrire, et de même une gloutonnerie, une voracité invraisemblable pour son âge, s' accompagnant d'un besoin continu de remuer, de marcher, de grimper aux arbres, de franchir des murs, de détendre ses muscles, d'articuler des mois ignobles, des mots paroxystiques.

La grand'mère m'apprit, ce que je soupçonnais déjà, que le përe de Michel S... était un alcoolique endurci, et que les premiers temps de son mariage, c'est-à-dire Fépoque où mon petit malade fut conçu, avaient marqué k point culminant de son vice. Je sus bientôt après que la jeune sœur de Michel, venue au monde dans les mêmes conditions d'hérédité, était sujette aux crises de haut mal, et que Michel lui-même avait parfois donné des signes, légers mais caractéristiques, de ce que les anciens nommaient morbus sacer^ la maladie sacrée.

En prenant minutieusement l'observation de ce cas — observation dont les détails ne sauraient trouver place ici — j'acquis cette conviction que, chez mon jeune malade, les crises de fureur firatricide, véritables convulsions psychiques, selon l'expression de Maudsley, n'étaient rien autre que l'équivalent mental d'attaques d'épilepsie, qu'elles en tenaient lieu, qu'elles étaient par conséquent de nature épileptoïde, et que le traitement par le bromure à hautes doses s'imposait.

II donna, en effet, les résultats les plus heureux : en moins de trois mois, les symptôme» épileptoîdes.

LA COLÈRE rr son TKAITEMENT 407

y compris les accès de foreur, disparurent complètement, Deux antres observations, précises corame des expériences de labcnratoire, celle d'un jeune homme devin^six ans et celle d'un petit garçon de sept ans, tous deux enfants d'alcooliques, tous deux hypersthéniques, tous deux effleurés par Tépilepsie, tous deux en proie aux colères les plus yiolentes — le garçon de sept ans a failli phisienrs fois frapper à coups de couteau ou étrangler ses camarades de collège — m'ont confirmé dans cette opinion qu'on pourrait trouver là l'explication de ces étonnantes colères d'enfants, de ces tendances à Tbomicide et au suicide, si fréquents à notre époque chez des êtres de l'âge le plus tendre.

Voilà longtemps que Falret a décrit sous le nom de «I petit mal inteUectuel ou de grand mal intellectuel » chez les épileptiques, des états paroxystiques de l'esprit qui ne sont en réalité que de la colère allant depuis la simple crispation, depuis la simple envie de donner des bourrades, jusqu'aux fureurs de la maladie aiguâ. Legrand du SauUe professait que ces paroxysmes psychiques n'ont point d'existence propre, qu'ils demeurent toujours Ués à une absence épilep tique ou à une attaque de haut mal ; M. Féré et les neurologistes contemporains ont au contraire tendance à croire qu'on les peut observer à l'état de phénomènes isolés et indépendants. Je suis absolument de cet avis. La colère peut être le seul signe révélateur des troubles cérébraux qui, plus accentués, déterminent les convulsions du haut mal.

Résumons-nous. En présence d'un enfant ou d'un adulte non aliénés* fréquemment en proie aux emportements graves, le moraliste-médecin devra, je pense, rechercher tout d'abord les signes caractéristiques de l'épuisement du système nerveux* : s'il ne les trouve pas, si le sujet lui révèle au contraire les symptômes de l'hypersthénie, de l'hyperactivité vitale, de l'irritation nerveuse habituelle, il y a bien des chances pour que l'interrogatoire de l'entourage révèle l'alcoolisme chez les ascendants, le mal comitial grave ou bénin chez les collatéraux ou chez le malade lui-même. Sans doute, on ne saurait trop le redire, l'homme colère hypersthénique n'est pas nécessairement un épileptique avéré, mais traitez-le par le bromure, comme si sa fureur était l'équivalent d'une attaque comitiale, et vous le guérirez'.

^1) II ne saurait être question ici des fureurs de la manie aiguë, oti de celles qui, dans la folie appelée « circulaire •, alternent avec des phases de dépression profonde. La colère des fous n'est pourtant pas d'autre nature que celle des névropathes : elle est seulement plus formelle, plus violemment impulsive, plus entièrement soustraite an contrôle de la conscience, plus irrémédiable, parce qu'elle est habituellement liée à des intoxications profondes ou à des lésions anatomiques incurables. Mais, comme toutes les colères, elle n'est, en dernière analyse, que le résultat de Tirritation mécanique ou chimique des cellules de Técorce grise de notre cerveau.

(2) Il y a bien aussi une colère des hystériques, colère un peu spéciale à mon sens, dont je ne puis parler qu'incidemment dans cet ouvrage. On en pourra trouver une fort remarquable étude dans les livres de M. Pierre Janet, V Automatisme psychologique et VÊtat mental des hystériques notamment.

(3) Parmi les hypersthénlques, les excités de la nutrition sujets à de fréquentes crises de colère, il faut compter encore les alcooliques, les absinthiques, les goutteux, certains diabétiques. Chez eux la colère est le résultat d'un véritable empoisonnement des centres nerveux. La suppression de l'agent toxique, la mise au régime, l'emploi du bromure et des alcalins ont promptement raison de leurs accès de fureur morbide.

Et maintenant que nous connaissons les deux types extrêmes de Thomme enclin à la fureur, efforçons-nous de comprendre ce phénomène mental, cet état affectif qu'on nomme la Colère, et d'en déceler la nature.

Il est tout de suite évident qu'on ne saurait admettre deux sortes de colère : c'est un certain degré d'excitation cérébrale, et le même pour tous: l'hypersthénique en est toujours tout proche, tandis que le neurasthénique^ des profondeurs de sa faiblesse, n'y parvient que par une de ces ascensions brusques, par une de ces sautes subites dont il lui arrive de réagir aux excitations du dehors. Mais au moment oîi ils sont déchaînés — à cela près que l'homme fort est une brute plus aveugle, tandis que le débile est plutôt un peu cabotin et semble demeurer préoccupé de viser à l'effet — ils sont pareils et le physiologiste leur découvre les mêmes symptômes cardinaux.

Ces symptômes de la Colère, le professeur Lange, de l'Université de Copenliague, au cours d'un petit livre capital' et qui a servi de point de départ et de point

(1) Les Émotions, traduction française du D' 6. Dumas. Paris» Alcan, 1895.

Consulter encore le livre de Gh. Darwin sur VExpression des sentimentSy la Pathologie des Emotions de M. le D' Gh. Féré, et le bel ouvrage récent de M. Th. Ribot, Téminent professeur au Collège de France, sur la Psychologie des sentiments.

410 LA MtoECira DE L^ESMUT

«rappui à presque toutes les recherches récentes, les a décrites avec justesse. À peine peut-on lui reprocher de vouloir trop évidemment le triomphe d'une doctrine qui lui est chëre ; pour lui toutes les émotions sont dues à des troubles de la circulation du sang, et la colëre en particulier à une dilatation très intense des petites artères du cerveau : c'est ainsi qu'il oublie les colères pâles, si fréquentes pourtant et si impressionnantes, et qu'il décrit, comme un signe constant de la iureur, la rougeur du visage et sa tuméfaction. Mais ce qu'il a bien mis en relief, c'est ce fait capital que la colère est un état d'hyperinnervation générale. Tout l'organisme, les muscles et les glandes — car la colère a ses larmes, ses sueurs, sa salivation écumante — manifestement activée par une surabondance subite, énorme, d'influx nerveux, entrent en fonction excessive, agissent pour agir, d'une façon désordonnée, sans but, sans utilité, uniquement pour soulager leur surcroît de tension. Voyez le furieux ; écoulez-le hurler les mots extrêmes de son répertoire, les mots paroxystiques : il trépigne, convulsé ses poings, frappe les hommes ou les choses, mot en pièces, jette sur les murailles les livres, les objets d'art qui sont à sa portée, témoins impassibles et combien innocents de son désir contrarié. Les dents serrées, les yeux hors de l'orbite, la mâchoire en avant, il a cette crispation ramassée des muselés du visage et ce retroussement de la narine dilatée dont il est question dans Hamlei. Soustraits pour un moment

LA COLÊRR ET SON TRAITEIENT 411

au contrôle de la conscience — car la colère est bien la folie passagère, la furor brevis des anciens — les mouvements ne sont que trop rapides, que trop puissants, que trop aisés; la parole, de même, est d'une facilité débordante, d'une abondance firénétique, jusqu'au moment où sa précipitation même la rend trébuchante et confuse. Et ce déchaînement d'activité native, de force extériorisée, ira en avalanche tant que l'assouvissement nerveux n'aura pas été obtenu; parfois alors un geste plus brutal, la destruction de quelque chère chose, quelque mauvais fait accompli, brusquement mettent le cran d'arrêt : l'orage cérébral s'apaise et se dissipe, la tempête d'âme se tait.

Étrange chose que ce besoin de casser, de détruire, de réduire à néant, lointain vestige des temps sauvages où la fureur humaine ne se satisfaisait que de tuer. Ne nous y trompons pas, notre amour de la chasse, qui passe cependant pour plaisir de gens civilisés et de seigneurs de haute politesse, n'est qu'un reste de l'héritage des aïeux qui luttaient contre les grands fauves pour la vie, et n'étaient eux-mêmes que des bêtes de proie, à peine plus rusées et mieux avisées que les autres. On a rarement vu le critique ou le philosophe endosser une gibecière : on n'imagine pas Renan maniant le fusil à percussion centrale; les rares intellectuels qui s'adonnent à ce sport y voient surtout une manière d'hygiène : cela les contraint a marcher. Mais tuer pour tuer est un loisir cruel. Je coimais, pour ma part, deux

bons nerveux hypersthéniques, gens de commerce aimable dans l'ordinaire de la vie, qu'emportent par moments quelques velléités de paroxysmes : ces jours-là, ils quittent Paris brusquement par crainte de leurs nerfs, pour s'en aller à la campagne chez eux, en terrains clos, massacrer des lapins élevés tout exprès; quand l'hécatombe est suffisante, le dégoût de tuer les prend, et ils reviennent à leurs affaires avec un sentiment de bon apaisement. C'est pour eux l'unique moyen de n'avoir pas de trop dangereuses colères. Un jour, un jeune névropathe légèrement alcoolique, que j'ai eu occasion d'observer, quitta son fils qu'il grondait très violemment, pour s'en aller, dans le jardin, frapper à coups de couteau un grand bon chien fidèle que cependant il aimait fort. Quand il me confessa cet acte de cruauté affreuse, M. X... m'avoua avoir été si près de frapper son enfant, que, ne pouvant plus résister à l'impulsion meurtrière, il avait pris une victime, moins précieuse» pour l'immoler à sa rage invincible.

Pendant la crise de colère, on peut dire, je croîs, que tous les muscles de l'organisme sont en état de contraction extrême. On sait déjà que la main d'un homme impatient, en état d'irritation mentale, presse le dynamomètre avec une énergie inaccoutumée; mais rien en nous ne reste indifférent, et les muscles même de notre vie végétative, ceux de notre estomac ou ceux de nos artères prennent leur part de notre énervement, et sont serrés par une crispation.

Une expérience le montre que je crois être d'assez vit intérêt.

M"*X..., jeune femme anémique et neurasthénique, a coutume de se montrer particulièrement irascible lorsque la neige va tomber, quand un orage est imminent. A l'état de calme, elle est constamment languide et fatiguée, la pression du sang dans ses arti^res est basse : mesurée à l'aide du sphygmomt)tre de Verdin et Chéron, elle donne en moyenne 14 cm. de mercure. Si l'on compte les globules de son sang, on en trouve 3 224 000 par mmc. Survient un temps d'orage, la malade se montre d'une grande irascibilité : de 14, la pression sanguine est montée à 21 cm. de mercure; de

3 millions 200 000, le nombre de globules s'est élevé à

4 712 000. Or, voici ce qui s'est passé. Sous l'inlluence de la stimulation générale du système nerveux produite par Fétat barométrique ou plus vraisemblablement par l'état électrique de l'atmosphère, les fibres musculaires qui entourent les artères où circule le sang, et qui leur forment une tunique continue, se sont resserrées ; le calibre du tube artériel diminuant et le sang se trouvant h une pression très haute, ses parties liquides, son eau ont été chassées dans les tissus environnants, et les globules rouges, dilués dans une quantité moindre de liquide, apparaissent beaucoup plus nombreux dans le champ du microscope*. Cette concentration du sang et cette hausse

(1) C'est le D' Jule» Chéron qui, le premier, s*est avisé d'étudier les TariaUons du nombre des globules rouges, sous Tinfluence des slimuli

414 L4 MÉDEClf^E DE L ESPRIT

de la pression artérielle, je les considère comme à peu près constantes dans la colëre. Je les ai retrouvées toutes les fois que j'ai pu les rechercher. M. leD' G. Dumas, chef du laboratoire de psychologie attaché à la chaire de clinique des maladies mentales à la Faculté de médecine, au cours d'une récente étude, à peine terminée, sur la folie qu'on nomme « circulaire », a constaté à maintes reprises que, dans leurs phases de dépression mentale, ces malades présentaient tous de l'hypoglobuhe apparente, les artères étant relâchées et le sang dilué, tandis qu'au plus fort de leur période excitée se manifestait une extrême concentration du sang.

C'est bien certainement à cette tonicité surtendue de tous les muscles de l'organisme que nous devons d'entendre certains hommes colères accuser une sensation de légèreté maladive, parfois angoissante, au cours de leurs accès d'emportement. Un grand nombre d'entre eux n'en ont pas conscience ; mais d'autres décrivent avec beaucoup de netteté cet état très particulier où leur corps semble prêt à ne plus toucher terre, où leurs gestes ont une aisance invraisemblable, comme s'ils venaient d'être tout à coup transportés sur une planète mineure

externes, en comparaison ayec les variations de la tension artérielle. Au congrès de Bordeaux de 189^ il a donné de ce phénomène si intéressant une explication qui est aujourd'hui universellement adoptée. C'est au D' Chéron que Ton doit de cotnprendre ces hyperglobulies quasi instaniaoées qui se produisent sous Tinfluence de TascensioD d'une montagne, sous Faction d'une douche froide, d'une injection de sérum, du massage, d'un temps d'orage. Une hyperglobulie modérée s'accompagne de sentiment de bien-être et de joie ; une hypei^lobuiie excessive s'accompagne d'énervenient, de colère, de rage.

OÙ les lois de la pesanteur ne seraient pas les mêmes. Rien ne s'explique plus simplement. L'homme las, rhomme triste et timide, traîne péniblement un corps pesant et qui lui est à charge; il manque de tonicité; tout au contraire l'homme en fureur est en surcroît de tonus musculaire : son système nerveux est momentanément d'une si exubérante richesse qu'il n'en peut contenir les débordements. Or, ce sont nos centres nerveux qui nous portent et qui nous maintiennent debout; pour peu qu'ils s'affaibhssent, nous nous paraissons lourds; nous voilà légers et joyeux s'ils se maintiennent à un certain degré de vivacité, d'énergie vitale; mais s'ils deviennent trop vigoureux, ce sentiment d'allégement dont la joie s'accompagne, s'accroît souvent jusqu'à l'angoisse.

Beaucoup ne perçoivent pas ce symptôme parce que, dans l'état de colère, nous devenons à peu près anesthésiques : nous percevons très peu de choses. Vers l'âge de treize ou quatorze ans il m'est arrivé de me battre en duel — à coups de poing — avec un camarade de collège qui ne savait point l'art de borner ses taquineries. Au bout d'une minute de horions échangés, je ne sentais aucun des coups qui m'atteignaient et cependant à chacun d'eux — mes témoins me l'ont dit après — je redoublais de vigueur et je frappais plus fort. Rétréciss^nent du champ de la conscience, absorption par une idée fixe et par suite distraction, dirait M. Pierre Janet; moi qui professe que l'énergie humaine naît de la sensi-

sibilité, je crois plutôt que mon activité motrice utilisait mes sensations avec une rapidité telle et si totalement que je n'avais même pas le loisir de les percevoir; ic les écoulais à mesure': automatiquement, par le méca-

Fig. 14.

U. I, centre pour les mourements des membres inférieurs. — M. S. centre pour le% niouvenienls du bras et de la mnin. — T. Y, centre pour les mouvements de U lôte el de» jeux. — T, centre pour les mouvements du Ironc. — L, centre pour le laofrase arliculr. — F, centre |.our les mouvements de la figure et do la bouche. — A, centre l»our l'audition. — V, centre pour la vision.

iiisme réflexe, le coup donné se métamorphosait en coup rendu.

Si maintenant nous considérons dans son ensemble tout cet appareil extérieur de la colère, nous voyons bien quMl consiste essentiellement en contractions musculaires d'exceptionnelle véhémence. Tous nos muscles entrent en jeu, ceux qui servent à remuer les jambes ou à crisper les poings, comme ceux qui s'emploient à Tarticulation des mots, sans compter les flbres lisses de nos artères ou de notre estomac. Le système nerveux

central étant à un cran très élevé de son énerve, ces gesticulations des membres et ces mots sont aussi violents, aussi paroxystiques que notre degré d'animation le comporte; aussi dans ces moments voyons-nous et entendons-nous émettre, par des gens de qui cela nous surprend fort, des mots infâmes et des gestes d'assassins, tout ce qve leur cerveau peut concevoir de plus sur aigu.

Or, regardes un hémisphère cérébral, étudiez sommairement sa topographie, sa géographie, et vous concevrez aisément ce qu'est la colère en tant que phénomène intérieur (fig-. 14).

Toutes les zones qui président aux sensations générales ou bien à Touïe, à la vue sont presque éteintes : ce qu'elles ont d'énergie disponible est concentré sur les centres nerveux moteurs des membres, du tronc, àe la tête et des yeux, de la face, et sur la zone L, toute proche des autres, et qui nous sert à l'articulation des mots : et c'est une conflagration de tout ce vaste territoire d'où part l'influx nerveux, qui nous fait agir et parler.

A cela près que nous ne perdons pas tout à fait connaissance, la crise de colère nous apparaît donc, — avec ses cris, ses spasmes, ses mots parfois incohérents, ses trépignements en pure frénésie, ses gestes sans but, ses mouvements pour rien — comme une sorte d'attaque de nerfs, et certes il appartient au médecin de la soigner.

Maurice os Fleury. il

Nous avons vu, chez les nerveux épileptoïdes, la Colère se substituer fréquemment aux convulsions du haut mal, en tenir lieu, être l'équivalent; il est rare que chez les hystériques l'état de contrariété vive et d'irritation ne se résolve pas en véritable attaque; et maintenant nous voilà conduits à constater que les crises de nerfs et les accès de fureur ont les mêmes symptômes essentiels, les mêmes manifestations extérieures importantes, le même mécanisme cérébral. Sans doute au point de départ de la Colère nous retrouvons souvent la volonté de nuire, une méchanceté intentionnelle, et il y a, bien entendu, des formes différées, des vengeances longuement méditées auxqueUes on ne se décide qu'après mûre délibération ; mais ce sont là des faits complexes dont l'étude viendra plus tard. Contentons-nous pour le moment de nous faire une idée nette de tout ce qu'il y a, dans une crise de grande colère, d'efforts dépensés en pure perte, de mouvements sans but, d'énergie dépensée à se mordre les poings, à frapper le plancher, à donner du pied dans les portes, à lacérer un livre qui n'en peut mais : tout cela, bien évidemment, n'implique pas une direction mentale d'ordre très relevé.

A chaque pas nous entrevoyons un peu plus clairement que le problème de la colère est un problème de mécanique cérébrale.

L'étude des causes déterminantes de la fureur nous réserve des enseignements plus curieux encore et plus précis.

Dans quelles conditions voyons-nous se produire celte explosion de force en trop ? L'enfant nerveux et le neurasthénique adulte, qui n'est lui-même qu'une sorte d'enfant, sont, sous ce rapport-là, d'inépuisables sujets d'observations instructives.

Voyez l'enfant. Le phénomène Colëre surgit en lui à la moindre contrariété, au refus d'un bonbon, pour un jeu que l'on interrompt, parce qu'on lui annonce qu'il est l'heure de se coucher. Ici encore l'interprétation mécaniste s'impose. Le Désir est une accumulation d'attention et par conséquent d'énergie nerveuse, sur un but dont l'image mentale occupe toute la scène, pour peu qu'il soit ardent. Tout d'un coup, par un ordre bref, chez cet enfant qui ne pensait plus qu'à jouer, qui ne voyait plus rien au monde, vous supprimez le but que tout en lui se proposait si ardemment. Mais l'énergie accumulée dans les zones motrices de son cerveau*

(1) Le désir n'est rien en effet qu'une accumulation de forces vers un but. Quand nous croyons trouver, sous la table où nous sommes, une traverse où poser notre pied, et quand ce pied, ne la rencontrant pas, est obligé d^aller plus bas que nous n'avions pensé, il résulte de ce désir mal assouvi une impatience de la jambe, un énervement local qui montre bien ce qu'est, dans la forme sa plus rudimentaire, l'irritation par Tavortement du désir le plus simple.

demeure, et veut s'utiliser, et demande à se faire jour; et le gamin à qui l'expérience n'a point encore appris le sens du mot devoir, laisse jaillir de lui son excès de tension nerveuse, et le voilà frappant du pied, levant la main sur qui le contrarie; puis, comme sa faiblesse musculaire lui ôte bientôt tout espoir de victoire, ses larmes coulent*, des larmes de rage impuissante qui achèvent de le soulager, de détendre l'excitation de son cerveau.

Mais ce qui frappe surtout le médecin appelé à voir des nerveux, c'est que, dans la très grande majorité des cas la colère éclate chez eux pour des raisons insignifiantes ou sans motif appréciable. Et ce n'est pas seulement le « persécuté » que vous heurtez légèrement dans la rue et qui vous demande raison comme si vous veniez d'attenter à son honneur : j'ai connu un neurasthénique — peut-être abusait-il un peu des vins toniques — qui, tout récemment a giflé son voisin de théâtre parce qu'il s'était retourné et qu'il l'avait un instant regardé. C'est que, ce soir-là, le temps était tout à fait à l'orage, une grsinde tempête atmosphérique provoquait, le fait est banal, d'autres tempêtes sous des crânes. C'est un effet connu des baisses pressions barométriques ou, plus probablement des hautes tensions électriques de l'air. N'avez-voue pas remarqué

(1) U est extrêmement fréquent de Toir une sécrétion comme celle des larmes, et d'autres sécrétions plus laides à nommer, se substituer à des contractioni musculaires, à des actes que les circonstances ne favorisent pas.

LA COLÈRE ET SON TRAITEMENT fôl

comme moi qu'à certains jours de neige imminente, de grêle proche, d'orage menaçant, les chevaux dans la rue s'emballent plus aisément, tandis que les cochers sontplos brutaux avec leurs hôtes, plus insolents pour le bourgeois, et plus grossiers dans leurs disputes avec un camarade qui les accroche ou qui les coupe? A bien des reprises, il m'a été donné de mesurer avec des ins truments de précision le degré d'irritation nerveuse occasionné par l'orage. Voici comment j'ai procédé et quels chiffres comparatifs ont été recueillis.

Supposons , une personne anémique et neurasthénique dont la pression artérielle, mesurée à la radiale, est habituellement de 12 à 43 centimètres de mercure; au dynamomètre elle donne, de la main droite, 45 kilogrammes, et 36 kilogrammes de la main gauche; on compte, par millimètre cube de son sang 2852000 globules rouges; la peau est peu sensible à la piqûre : les deux pointes du compas de Weber ne sont perçues distinctes l'une de l'autre que distantes de 8 à 9 centimètres ; si nous calculons par le procédé du D' A. Hénocque l'activité de réduction de son oxyhémoglobine (c'est-à-dire le temps que le sang rouge met à se muer en sang noir, à faire ses échanges chimiques dans nos tissus), nous constatons que cette activité de réduction est de 0,60.

Par un temps d'orage, cette même personne se montre extrêmement énervée, impatiente, irascible, elle se prête néanmoins à vos curiosités scientifiques — sadis

s'y intéresser, car son atteoiioD captivée diminuerait son état d'excitation — et vous obtenez le petit tableau comparatif que voici : *

Page 1