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J'ai toujours estimé que les médecins do ce temps: n'avaient que trop de modestie professionnelle. Ils ne semblent pas se douter de l'importance de leur art. Gela tient, j'imagine, à notre mode de recrutement et à l'édur cation qu'on nous donne à l'Ëcole.
Depuis bien des années tous les petits bourgeois de France, cultivateurs, industriels ou commerçants, font de leurs fils des bacheliers avec l'espoir de les voir devenir, vers la vingt-cinquiëme année, avocats, médecins ou fonctionnaires de l'Etat. Gela leur paraît être comme une sorte d'anoblissement. Il en résulte dans les professions appelées libérales un encombrement que tout le monde commence à déplorer. Dans la plupart des grandes villes nous sommes d'un tiers trop nombreux. A qui fera-t-on croire que les deux mille six cent vingt et un praticiens actuellement établis dans . Paris ont vraiment un goût naturel pour la science médicale ou pour l'obscur dévouement aux malades !... On entre dans la médecine trop commodément, après des examans
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multiples mais sommaires — si sommaires qu'avec un peu d'entêtement il n'y a guère de candidat qui ne finisse par y réussir. La porte n'est donc pas fermée aux médiocres.
Beaucoup de jeunes gens y apportent d'ailleurs cette conviction simpliste que le métier — qui certes ne va pas sans quelques fatigues et levers de nuit — rémunère amplement et permet un beau mariage. A l'user, les difficultés sont plus dures qu'on ne l'imaginait d'abord; la trouée ne se fait qu'avec une extrême lenteur» et dans sa hâte à parvenir 9 plus d'un de ces jeunes hommes, insuffisamment averti de la dignité d'Esculape, transporte innocemment les coutumes commerciales — dont ses parents usaient très légitimement — dans la pratique chirùrgicaley accepte» par exemple, une commission sur les bénéfices d'une opération qu'il procure, et parait oublier que la marchandise est ici la créature humaine.
Inconscience, assurément, plutôt que vilenie formelle. Inconscience de la grandeur de notre mission, qui n'est pas simplement de faire fortune aussi promptement que
Les médecins d'antan étaient gens solennels, voire comiques, par excès de noblesse d'allures et de dignité compassée. Mais en même temps que le port un peu sacerdotal ils avaient l'âme haut placée. C'étaient au moins des hommes scrupuleux. Peu sceptiques, intimement persuadés de l'efficacité de l'art de guérir, ils
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estimaient que nulle science n'est supérieure à celle qui s'efforce de connaître l'homme, et de lui épargner, dans la mesure du possible, la douleur physique et morale. Elevés parmi les discussions doctrinales les plus émouvantes, accoutumés dans leur jeunesse à se passionner pour les conceptions spiritualistes d'un Gratiolet ou la philosophie naturaliste d'un Etienne Geoffroy Saint- Hilaire, chacun d'eux se proclamait vitaliste ou organiciste, chantait, le scalpel à la main, un hymne au Créateur, ou proclamait résolument que la patrie de l'homme est ici-bas.
Que de puérilités, mais aussi que de noblesse et de droiture sont nées de cette éducation ! Elle nous a valu M. Homais, mais par compensation combien d'hommes respectables ou éminents.
A l'heure actuelle, on n'a pas assez d'épigrammes pour railler tout cela ; le répertoire « nouveau jeu » de mon spirituel et éminent ami M. H. Lavedan n'y suffirait pas. Ah 1 qu'il est loin de nous le médecin des romans de Balzac et de George Sand, le bon docteur au fin sourire, de qui les cheveux longs, encadrant un visage imberbe, roulaient leurs boucles blanches jusque sur le collet d'un habit boutonné ! Le médecin qui débute aujourd'hui est d'une élégance autrement affinée : il revêt les pantalons à pli, les cravates heureuses, les impeccables redingotes arborées par M. Le Bargy dans une comédie récente de Pailleron ; et de cela, je le félicite, bien loin de le blâmer, pour ce motif que, très sou-
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vent, lo chapeau do soie à huit reflets couvre une tôle pleine de savoir. Il est certain que le médecin d'aujourd'hui sait beaucoup, en ce qui concerne la spécialité où il se cantonne. Mais il manque d'idées générales, il se rit de toute doctrine. « Des faits, jamais de théorie, » telle est la parole qui a présidé à son éducation d'étudiant : il lui arrive d'en conclure étroitement à une conception par trop utilitaire de la lutte pour l'existence. La méditation, fâcheuse aux paresseux qui s'y complaisent trop, est bonne conseillère pour tous ceux qui se montrent trop ardemment tendus vers le but à atteindre, trop impatients d'être riches : elle tempère l'ardeur excessive, ralentit les impulsions, en faisant voir le pour et le contre dos choses.
Un malheureux procès récent nous a montré un médecin, indifférent à la religion dans l'ordinaire de sa vie, décrivant dans l'air un ample signe de croix au chevet d'une femme qu'il allait opérer dans une maison de santé tenue par des religieuses. Ce geste qui, sincère, eût pu être superbe, est ici vraiment odieux, parce qu'il marque clairement l'asservissement à l'argent, l'espoir d'être redemandé souvent par les « bonnes sœurs » touchées d'une si ostensible foi. Nul doute que cet homme n'eût fait, une heure après, si l'intérêt de sa fortune l'eût voulu, les signes convenus par où les francs-maçons se reconnaissent. Cela, c'est la bassesse même. C'est que ce médecin avait négligé de se faire une idée nette de Timportanco de son métier.
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Celle importance, où aurait-il appris à la comprendre, du reste ? Autrefois — cela se fait encore à Montpellier, je crois — la réception d'un docteur à la faculté était une solennité, presque une fête : on mobilisait tout un appareil imposant de massiers à chaîne d'argent, de toques à torsades d'or, de robes en satin cerise, et le néophyte prononçait devant ses maîtres et ses camarades, la formule sonore du vieil ooxoç, du serment d'Hippocralc. Ce dignus es intrare prêtait un peu à rire, ol je me garderais de demander, dans ce pays de blague impitoyable, la restauration d'un cérémonial, et pour tout dire, d'une parade qui ne me paraît pas sufûre à élever les cœurs pour tout le reste d'une vie. Mais ce que je voudrais, c'est qu'on instituât, comme le demandait récemment une société de médecine bordelaise, un examen supplémentaire de« déontologie » qui est la science des devoirs professionnels. Et surtout je voudrais que Ton créât dans toutes les facultés une chaire d'Histoire de la Médecine, ou mieux encore une chaire de Psychologie Médicale, que l'on conGerait à un homme de haute culture, d'esprit net et de sens rassis. L^s autres professeurs apprendraient aux étudiants leur métier. Celui-là leur enseignerait l'histoire de l'esprit humain à la recherche des fonctions du cerveau, nos connaissances actuelles en psychologie physiologique, le pour et le contre dans les grands problèmes dont l'humanité ne cessera jamais de s'émouvoir. Il leur dirait l'infinie petitesse de l'homme, misérable insecte rampant sur la