‹ Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, 1894Chapitre 2 sur 8 · Hostinato rigore, obstinée rigueur. Devise de Léonard · texte numérisé non relu

Hostinato rigore, obstinée rigueur. Devise de Léonard

En réalité, j'ai nommé homme et Léonard ce qui m' apparaissait alors comme le pouvoir de l'esprit.

Univers, - c'est plutôt universalité. Je n'ai pas voulu désigner le Total fabuleux (que le mot d' Univers tente d'évoquer, d'ordinaire), tant que le sentiment de V appartenance de tout objet à un système qui contient, (par hypothèse) , de

quoi définir tout objet...

Un auteur qui compose une biographie - peut essayer de vivre son personnage, ou bien, de le construire. Et il y a opposition entre ces partis. Vivre, c'est se transformer dans V incomplet. La vie en ce sens est toute anecdotes, détails, instants.

La construction, au contraire, implique les conditions a priori d'une existence qui pourrait être - TOUT AUTRE.

il les travaille de partout, et il lui arrive d'être le seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses ; il accomplit des ornements pleins de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue pas d'une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose... Je le suivrai se mouvant dans l'unité brute et l'épaisseur du monde, où il se fera la nature si familière qu'il l'imitera pour y toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu'elle ne contienne pas.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci. Celui qui se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un fond pour l'y voir s'y tenir. Il y a là une sorte de logique presque sensible et presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit à une déduction de ce genre. Presque rien de ce que j'en saurai dire ne devra s'entendre de l'homme qui a illustré ce nom : je ne poursuis pas une coïncidence que je juge impossible à mal définir. J'essaye de donner une vue sur le détail d'une vie intellectuelle, une sug-

gestion des méthodes que toute trouvaille implique, une, choisie parmi la multitude des choses imaginables, modèle qu'on devine grossier, mais de toute façon préférable aux suites d'anecdotes douteuses, aux commentaires des catalogues de collections, aux dates.

Une telle érudition ne ferait que fausser l'intention tout hypothétique de cet essai. Elle ne m'est pas inconnue, mais j'ai surtout à ne pas en parler, pour ne pas donner à confondre une conjecture relative à des termes fort généraux, avec des débris extérieurs d'une personnalité bien évanouie qu'ils nous offrent la certitude de son existence pensante, autant que celle de ne jamais la mieux connaître.

Cette sorte de logique est ce qui conduit dans la suite des expériences sensibles à former ce que j'ai appelé plus haut un Univers -, et mène ici à un personnage.

Il s'agit, en somme, d'un usage du possible de la pensée, contrôlé par le plus de conscience possible.

Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne se souvient pas souvent qu'elles n'ont pas toujours été. Il en est provenu une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement taire, jusqu'à les trop bien cacher, les origines d'un ouvrage. Nous les craignons humbles ; nous allons jusqu'à redouter qu'elles soient naturelles. Et, bien que fort peu d'auteurs aient le courage de dire comment ils ont formé leur œuvre, je crois qu'il n'y en a pas beaucoup plus qui se soient risqués à le sa-

J* exprimerais tout ceci bien différemment aujourd'hui ; mais je me reconnais dans cette volonté de me figurer le travail d'une part, et les circonstances accidentelles d'autre part qui engendrent les œuvres.

Les effets à" uns œuvre ne sont jamais une conséquence simple des conditions de

sa génération. Au contraire, on peut dire qu'une œuvre a pour objet secret de faire imaginer une génération d' elle-même, aussi peu véritable que possible.

Est-il possible de faire quelque chose sans croire que Von en fait une autre!...

l'objet de V artiste n'est pas l'œuvre tant que ce qu'elle fera dire, et qui ne dépend jamais simplement de ce quelle est.

Les sciences et les arts diffèrent surtout en ceci que les premières doivent viser des résultats certains ou énormément probables ; les seconds ne peuvent espérer que des résultats de probabilité inconnue.

voir. Une telle recherche commence par l'abandon pénible des notions de gloire et des épithètespaudatives ; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l'apparente perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont aussi profondément différents que leurs produits les font paraître. Certains travaux des sciences, par exemple, et ceux des mathématiques en particulier, présentent une telle limpidité de leur armature qu'on les dirait l'œuvre de personne. Ils ont quelque chose d'inhumain. Cette disposition n'a pas été inefficace. Elle a fait supposer une distance si grande entre certaines études, comme les sciences et les arts, que les esprits originaires en ont été tout séparés dans l'opinion et juste autant que les résultats de leurs travaux semblaient l'être.

Ceux-ci, pourtant, ne diffèrent qu'après les variations d'un fond commun, par ce qu'ils en conservent et ce qu'ils en négligent, en formant leurs langages et leurs symboles. Il faut donc avoir quelque défiance à l'égard des livres et des expositions trop pures. Ce qui est fixé nous abuse, et ce qui est fait pour être regardé change d'allure, s'ennoblit. C'est mouvantes, irrésolues, encore à la merci d'un moment, que les opérations de l'esprit vont pouvoir nous servir,

avant qu'on les ait appelées divertissement ou loi, théorème ou chose d'art, et qu'elles se soient éloignées, en s'achevant, de leur ressemblance.

Intérieurement, il y a un drame.

Drame, aventures, agitations, tous les mots de cette espèce peuvent s'employer, pourvu qu'ils soient plusieurs et se corrigent l'un par l'autre. Ce drame se perd le plus souvent, tout comme les pièces de Ménandre. Cependant, nous gardons les manuscrits de Léonard et les illustres notes de Pascal. Ces lambeaux nous forcent à les interroger. Ils nous font deviner par quels sursauts de pensée, par quelles bizarres introductions des événements humains et des sensations continuelles, après quelles immenses minutes de langueur se sont montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures, les fantômes qui précèdent. Sans recourir à de si grands exemples qu'ils emportent le danger des erreurs de l'exception, il suffit d'observer quelqu'un qui se croit seul et s'abandonne ; qui recule devant une idée ; qui la saisit ; qui nie, sourit ou se contracte, et mime l'étrange situation de sa propre diversité. Les fous s'y livrent devant tout le monde.

Voilà des exemples qui lient immédiatement des déplacements physiques, finis, mesurables à la comédie personnelle dont je parlais. Les acteurs d'ici sont des images mentales et il est aisé de comprendre

Entre le mode de génération et le fruit, il se fait un contraste.

Les fameuses pensées ne sont pas tant d'honnêtes pensèespour-soi, que des arguments - armes, poisons, stupéfiants pour autrui.

Leur forme est parfois si accomplie, si cherchée qu'elle marque une intention de falsifier la vraie « Pensée », de la faire plus imposante, plus effrayante, - que toute Pensée..,

Je dirais que ce qu'il y a de plus réel dans la pensée est ce qui n'y est pas image naïve de la réalité sensible ; mais l'observation, d'ailleurs précaire et souvent suspecte, de ce qui se passe en nous, nous induit à croire que les variations des deux mondes sont comparables ; ce qui permet d'exprimer grosso modo le monde psychique proprement dit par des métaphores empruntées au monde sensible, et particulièrement aux actes et aux opérations que nous pouvons physiquement effectuer.

Ainsi: pensée, pesée; saisir ; comprendre ; hypothèse, synthèse, etc.

Durée provient de dur. Ce qui revient, d'autre part, à donner à certaines images visuelles, tactiles, motrices, ou à leurs

que, si Ton fait s'évanouir la particularité de ces images pour ne lire que leur succession, leur fréquence, leur périodicité, leur facilité diverses d'association, leur durée enfin, on est vite tenté de leur trouver des analogies dans le monde dit matériel, d'en rapprocher les analyses scientifiques, de leur supposer un milieu, une continuité, des propriétés de déplacement, des vitesses et, de suite, des masses, de l'énergie.

On s'avise alors qu'une foule de ces systèmes sont possibles, que l'un d'eux en particulier ne vaut pas plus qu'un autre, et que leur usage, précieux, car il éclaircit toujours quelque chose, doit être à chaque instant surveillé et restitué à son rôle purement verbal.

Car l'analogie n'est précisément que la faculté de varier les images, de les combiner, de faire coexister la partie de l'une avec la partie de l'autre et d'apercevoir, volontairement ou non, la liaison de leurs structures. Et cela rend indescriptible l'esprit, qui est leur lieu. Les paroles y perdent leur vertu. Là, elles se forment, elles jaillissent devant ses yeux: c'est lui qui nous décrit les mots.

L'homme emporte ainsi des visions, dont la puissance fait la sienne. Il y rapporte son histoire.

Elles en sont le lieu géométrique.

De là tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations foudroyantes, ces jus-

tesses du jugement, ces illuminations, ces incompréhensibles inquiétudes, et des sottises. On se demande avec stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des dieux abstraits, le génie, l'inspiration, mille autres, d'où viennent ces accidents. Une fois de plus on croit qu'il s'est créé quelque chose, car on adore le mystère et le merveilleux autant qu'ignorer les coulisses ; on traite la logique de miracle, mais l'inspiré était prêt depuis un an. Il était mûr. Il y avait pensé toujours, peut-être sans s'en douter, et où les autres étaient encore à ne pas voir, il avait regardé, combiné et ne faisait plus que lire dans son esprit. Le secret, celui de Léonard comme celui de Bonaparte, comme celui que possède une fois la plus haute intelligence, — est et ne peut être que dans les relations qu'ils trouvèrent,

— qu'ils furent forcés de trouver,

— entre des choses dont nous échappe la loi de continuité. Il est certain qu'au moment décisif, ils n'avaient plus qu'à effectuer des actes définis.

L'affaire suprême, celle que le monde regarde, n'était plus qu'une chose simple, comme de comparer deux longueurs.

Ce point de vue rend perceptible l'unité de méthode qui nous occupe.

Dans ce milieu, elle est native, élémentaire. Elle en est la vie même et la définition. Et quand des penseurs aussi puissants que celui

combinaisons, de»

valeurs doublé*.

Le mot de continuité n'est pas du tout le bon. Il me souvient de l'avoir écrit à la place d'un autre mot que je n'ai pas trouvé.

Je voulais dire :

entre des choses que nous ne savons pas transposer ou traduire dans un 6ys-

tème de l'ensemble auquel je songe le long de ces lignes de nos actes. retirent de cette propriété ses

C'est-à-dire : le ressources implicites, ils ont le système de nos pou- droit d'écrire dans un moment plus Joirs. conscient et plus clair : Facil cosa

è farsi universalel II est aisé de se rendre universel! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux instrument qu'ils sont — quittes à nier instantanément un prodige.

Mais cette clarté finale ne s'éveille qu'après de longs errements, d'indispensables idolâtries. La conscience des opérations de la pensée, qui est la logique méconnue dont j'ai parlé, n'existe que rarement, même dans les plus fortes têtes. Le nombre des conceptions, la puissance de les prolonger, l'abondance des trouvailles sont autres choses et se produisent en dehors du jugement que l'on porte sur leur nature. Cette opinion est cependant d'une importance aisée, à représenter. Une fleur, une proposition, un bruit peuvent être imaginés presque simultanément ; on peut les faire se suivre d'aussi près qu'on le voudra ; l'un quelconque de ces objets de pensée peut aussi se changer, être déformé, perdre successivement sa physionomie initiale au gré de l'esprit qui le tient ; mais la connaissance de ce pouvoir, seule, lui confère toute sa valeur. Seule, elle permet de critiquer ces formations, de les interpréter, de n'y trouver que ce qu'elles contiennent et de ne pas en étendre les états directement à ceux de la réalité. Avec

elle commence l'analyse de toutes les phases intellectuelles, de tout ce qu'elle va pouvoir nommer folie idole, trouvaille, — auparavant nuances, qui ne se distinguaient pas les unes des autres. Elles étaient des variations équivalentes d'une commune substance ; elles se comparaient, elles faisaient des flottaisons indéfinies et comme irresponsables, quelquefois pouvant se nommer, toutes du même système. La conscience des pensées que Ton a, en tant que ce sont des pensées, est de reconnaître cette sorte d'égalité ou d'homogénéité ; de sentir que toutes les combinaisons de la sorte sont légitimes, naturelles, et que la méthode consiste à les exciter, à les voir avec précision, à chercher ce qu'elles impliquent.

A un point de cette observation ou de cette double vie mentale, qui réduit la pensée ordinaire à être le rêve d'un dormeur éveillé, il apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaisons, de contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d'une recherche ou qui file indéterminée, selon le plaisir, se développe avec une régularité perceptible, une continuité évidente de machine. L'idée surgit alors (ou le désir) de précipiter le cours de cette suite, d'en porter les termes à leur limite, à celle de leurs expressions imaginables, après laquelle tout sera changé. Et si ce mode d'être conscient devient habituel, il en viendra, par exemple,

Cette observation (du passage à la limite des développements psychiques) eût mérité que Vauteur s'y attardât.

Elle suggérait des

recherches sur le temps, sur ce que je nomme parfois pression de temps, sur le rôle des circonstances extérieures, sur V institution volontaire de certains seuils...

Il y a là toute une mécanique intime, très délicate, dans laquelle des durées particulières jouent le plus grand rôle, sont incluses les unes dans les autres, etc.

Mon opinion est que le secret de ce raisonnement ou induction mathématique réside dans une sorte de conscience de V indépendance

à examiner d'emblée tous les résultats possibles d'un acte envisagé, tous les rapports d'un objet conçu, pour arriver de suite à s'en défaire, à la faculté de deviner toujours une chose plus intense ou plus exacte que la chose donnée, au pouvoir de se réveiller hors d'une pensée qui durait trop. Quelle qu'elle soit, une pensée qui se fixe prend les caractères d'une hypnose et devient, dans le langage logique, une idole ; dans le domaine de la construction poétique et de l'art, une infructueuse monotomie. Le sens dont je parle et qui mène l'esprit à se prévoir soimême, à imaginer l'ensemble de ce qui allait s'imaginer dans le détail,et l'effet de la succession ainsi résumée, est la condition de toute généralité. Lui, qui dans certains individus s'est présenté sous la forme d'une véritable passion et avec une énergie singulière ; qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique l'emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les conceptions mathématiques. C'est une opération très semblable à lui, qui, sous le nom de raisonnement par récurrence \ donne à ces analyses

1. L'importance philosophique de ce raisonnement a été, pour la première fois, mise en évidence par M. Poincaré dans un article récent. Consulté par l'auteur sur la question de priorité, l'illustre savant a bien voulu confirmer l'attribution que nous lui faisons.

leur extension, et qui, depuis le type de l'addition jusqu'à la sommation infinitésimale, fait plus que d'épargner un nombre indéfini d'expériences inutiles : elle s'élève à des êtres plus complexes, parce que l'imitation consciente de mon acte est un nouvel acte qui enveloppe toutes les adaptations possibles du premier.

Ce tableau, drames, remous, lucidité, s'oppose de lui-même à d'autres mouvements et à d'autres scènes qui tirent de nous les noms de « Nature » ou de « Monde » et dont nous ne savons faire autre chose que nous en distinguer, pour aussitôt nous y remettre.

Les philosophes ont généralement abouti à impliquer notre existence dans cette notion, et elle dans la nôtre même : mais ils ne vont guère au delà, car l'on sait qu'ils ont à faire de débattre ce qu'y virent leurs prédécesseurs, bien plus que d'y regarder en personne. Les sa»

vants et les artistes en ont diversement joui, et les uns ont fini par mesurer, puis construire ; et les autres par construire comme s'ils avaient mesuré. Tout ce qu'ils ont fait se replace de soi-même dans le milieu et y prend part, le continuant par de nouvelles formes données aux matériaux qui le constituent. Mais avant d'abstraire et de bâtir, on observe : la personnalité des sens, leur docilité différente, distingue et

d'un acte par rapport à sa matière.

Voilà le vice essentiel de la philosophie.

Elle est chose personnelle, et ne veut l'être.

Elle veut constituer comme la science un cap ital transm iss ible et qui s'accroisse.

D'où les systèmes, qui prétendent n'être de personne.

trie parmi les qualités proposées en masse celles qui seront retenues et développées par l'individu. La constatation est d'abord subie, presque sans pensée, avec le sentiment de se laisser emplir et celui d'une circulation lente et comme heureuse : il arrive qu'on s'y intéresse et qu'on donne aux choses qui étaient fermées, irréductibles, d'autres valeurs; on y ajoute, on se plaît davantage à des points particuliers, on se les exprime et il se produit comme la restitution d'une énergie que les sens auraient reçue ; bientôt elle déformera le site à son tour, y employant la pensée réfléchie d'une personne.

L'homme universel commence, lui aussi, par contempler simplement, et il revient toujours à s'imprégner de spectacles. Il retourne aux ivresses de l'instinct particulier et à l'émotion que donne la moindre chose réelle, quand on les regarde tous deux, si bien clos par toutes leurs qualités et concentrant de toute manière tant d'effets.

Utilité des artistes.

Conservation de la subtilité et de V instabilité sensorielles.

Un artiste moderne doit perdre les deux tiers de son temps à essayer de voir ce qui est visible, et surtout de ne pas

La plupart des gens y voient par l'intellect bien plus souvent que par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux : la Maison!

Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent, le mou-

vement des files de fenêtres, la voir ce qui est invitranslation des surfaces qui défigure sible. continûment leur sensation, leur Les philosophes échappent, — car le concept ne expient assez souvent change pas. Ils perçoivent plutôt la faute de s'être selon un lexique que, d'après leur exercés au contraire. rétine, ils approchent ni mal les objets, ils connaissent si vaguement les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventé les beaux sites. Ils ignorent le reste. Mais là, ils se régalent d'un concept qui fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse qui existe dans tous les domaines de la connaissance est précisément le choix de lieux évidents, le repos en des systèmes Une œuvre d'art définis, qui facilitent, mettent à la devrait toujours nous portée... Ainsi peut-on dire que apprendre que nous l'œuvre d'art est toujours plus ou n'avions pas vu ce moins didactique.) Ces beaux sites que nous voyons. eux-mêmes leur sont assez fermés.

Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière, l'appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne font ni ne L'éducation prodéfont rien dans leurs sensations, fonde consiste à dé- Sachant horizontal le niveau des faire l'éducation preeaux tranquilles, ils méconnaissent mière. que la mer est debout au fond de la vue ; si le bout d'un nez, un éclat d'épaule, deux doigts trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se font jamais à n'y voir qu'un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce bijou est un fragment d'une personne qui seule existe, leur est connue. Et, comme ils rejettent à rien ce qui

C'est-à-dire : de voir plus de choses qu'on n'en sait.

Ceci est l'expression naïve d'un doute familier à l'auteur, sur la vraie valeur ou le vrai rôle des mots.

Les mots (du langage commun) ne sont pas faits pour la logique.

La permanence et l'université de leurs

manque d'une appellation, le nombre de leurs impressions se trouve strictement fini d'avance1!

L'usage du don contraire conduit à de véritables analyses. On ne peut dire qu'il s'exerce dans la nature. Ce mot, qui paraît général et contenir toute possibilité d'expérience, est tout à fait particulier. Il évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l'histoire d'un individu.

Le plus souvent, il suscite la vision d'une éruption verte, vague et continue, d'un grand travail élémentaire s'opposant à l'humain, d'une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque chose plus forte

En somme les erreurs et les analogies résultent de ce fait, qu'une impression peut être complétée de deux ou quatre façons différentes. Un nuage, une terre, un navire, sont trois manières de compléter une certaine apparence d'objet qui paraît à l'horizon sur la mer. Le désir ou l'attente précipite à l'esprit l'un de ces noms.

i. Voir dans le Traité de la Peinture la proposition CCLXXI. « Impossibile che una memoria possa riserbare tutti gli aspetti o mutationi d'alcun membro di qualunque animal si sia... E perché ogni quant ità continua è divisible in infinito... » Il est impossible qu'une mémoire puisse retenir tous les aspects d'aucun membre de n'importe quel animal. Démonstration géométrique par la divisibilité à l'infini d'une grandeur continue.

Ce que j'ai dit de la vue s'étend aux autres sens. Je l'ai choisie parce qu'elle me paraît le plus spirituel de tous. Dans l'esprit, les images visuelles prédominent. C'est entre elles que s'exerce le plus souvent la faculté analogique. Le terme inférieur de cette faculté, qui est la comparaison de deux objets, peut même recevoir pour origine une erreur de jugement accompagnant une sensation peu distincte. La forme et la couleur d'un objet sont si évidemment principales qu'elles entrent dans la conception d'une qualité de cet objet se référant à un autre sens. Si l'on parle de la dureté du fer, presque toujours l'image visuelle du fer sera produite et rarement une image auditive.

que nous, s'enchevêtrant, se déchirant, dormant, brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc placer celui qui regarde et peut bien voir dans un coin quelconque de ce qui est.

L'observateur est pris dans une sphère qui ne se brise jamais ; où il y a des différences qui seront les mouvements et les objets, et dont la surface se conserve close, bien que toutes les portions s'en renouvellent et s'y déplacent. L'observateur n'est d'abord que la condition de cet espace fini : à chaque instant il est cet espace fini. Nul souvenir, aucun pouvoir ne le trouble tant qu'il s'égale à ce qu'il regarde. Et pour peu que je puisse le concevoir durant ainsi, je concevrai que ses impressions diffèrent le moins du monde de celles qu'il recevait dans un rêve. Il arrive à sentir du bien, du mal, du calme lui venant * de ces formes toutes quelconques, où son propre corps se compte. Et voici lentement les unes qui commencent

1. Sans toucher les questions physiologiques je mentionne le cas d'un individu atteint de manie dépressive que j'ai vu dans une clinique. Ce malade, qui était dans l'état de vie ralentie, reconnaissait les objets avec une lenteur extraordinaire. Les sensations lui parvenaient au bout d'un temps considérable. Aucun besoin ne se faisait sentir •n lui. Cette forme, qui reçoit parfois le nom de manie etupide, est excessivement rare.

significations ne sont jamais assurées.

Jeune tentative de se représenter un univers individuel.

Un Moi et son Univers, en admettant que ces mythes soient utiles, doivent, dans tout système, avoir entre eux les mêmes relations qu'une rétine avec une source de lumière.

L'inégalité s'introduit nécessairement, la conscience est, par essence, instable.

Il existe une sorte de liberté de groupement, de correspondances, et de neutralisations qui s'exerce sur le champ total de la perception.

Si plusieurs parlent à la fois, on peut ne suivre que le discours de Vun d'eux.

Ce sont là des intuitions au sens étroit et étymologique du terme.

Une image peut

de se faire oublier, et de ne plus être vues qu'à peine, tandis que d'autres parviennent à se faire apercevoir, — là où elles avaient toujours été.

Une très intime confusion des changements qu'entraînent dans la vision sa durée, et la lassitude, avec ceux dus aux mouvements ordinaires, doit se noter. Certains endroits sur l'étendue de cette vision s'exagèrent comme un membre malade semble plus gros et encombre l'idée qu'on a de son corps, par l'importance que lui donne la douleur. Ces points forts paraîtront plus faciles à retenir, plus doux à être vus. C'est de là que le spectateur s'élève à la rêverie, et désormais il va pouvoir étendre à des objets de plus en plus nombreux des caractères particuliers provenant des premiers et des mieux connus. Il perfectionne l'espace donné en se souvenant d'un précédent. Puis, à son gré, il arrange et défait ses impressions successives.

Il peut apprécier d'étranges combinaisons : il regarde comme un être total et solide un groupe de fleurs ou d'hommes, une main, une joue qu'il isole, une tache de clarté sur un mur, une rencontre d'animaux mêlés par hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles invisibles dont les parties lui sont données. Il devine les nappes qu'un oiseau dans son vol engendre, la courbe sur laquelle glisse une pierre lancée, les surfaces qui définissent nos gestes, et les déchirures

extraordinaires, les arabesques fluides, les chambres informes, créées dans un réseau pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement des insectes, le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la marée. Parfois, les traces de ce qu'il a imaginé se laissent voir sur les sables, sur les eaux ; parfois sa rétine elle-même peut comparer, dans le temps, à quelque objet la forme de son déplacement.

Des formes nées du mouvement, il y a un passage vers les mouvements que deviennent les formes, à l'aide d'une simple variation de la durée. Si la goutte de pluie paraît comme une ligne, mille vibrations comme un son continu, les accidents de ce papier comme un plan poli et que la durée de l'impression s'y emploie seule, une forme stable peut se remplacer par une rapidité convenable dans le transfert périodique d'une chose (ou élément) bien choisie. Les géomètres pourront introduire le temps, la vitesse, dans l'étude des formes, comme ils pourront les écarter de celle des mouvements ; et les langages feront qu'une jetée s'allonge, qu'une montagne s'élève, qu'une statue se dresse. Et le vertige de l'analogie, la logique de la continuité transportent ces actions à la limite de leur tendance, à l'impossibilité d'un arrêt. Tout se meut de degré en degré, imaginairement. Dans cette chambre et parce que je laisse cette pensée durer seule

être prévision par rapport à une autre.

Rôle capital de la persistance des impressions.

Il y a une sorte de symétrie entre ces deux transformations inverses l'une de Vautre.

A la spatialisation de la succession, correspond ce que je nommais jadis la chronolyse de Vespace.

C'est là ce quon verrait à une certaine échelle, si à cette échelle, lumière et rétine subsistaient.

Mais on ne verrait plus les objets. Donc, le rôle de l'esprit est ici de combiner des ordres de grandeurs ou de qualités in-

compatibles , des accommodations qui s* excluent...

C'est grâce à la hiérarchie des sens et des durées de perception que nous opposons à ce chaos de palpitations et de substitutions - un monde de solides et d'objets identifiables.

Nous ne percevons directement que persistances et moyennes.

les objets agissent comme la flamme de la lampe : le fauteuil se consume sur place, la table se décrit si vite qu'elle en est immobile, les rideaux coulent sans fin, continûment. Voici une complexité infinie ; pour se ressaisir à travers la motion des corps, la circulation des contours, la mêlée des nœuds, les routes, les chutes, les tourbillons, l'écheveau des vitesses, il faut recourir à notre grand pouvoir d'oubli ordonné — et, sans détruire la notion acquise, on installe une conception abstraite :

celle des ordres de grandeur.

Telle, dans l'agrandissement de « ce qui est donné », expire l'ivresse de ces choses particulières, desquelles il n'y a pas de science. En les regardant longuement, si l'on y pense, elles se changent ; et si l'on n'y pense pas, on se prend dans une torpeur qui tient et consiste comme un rêve tranquille, où l'on fixe hypnotiquement l'angle d'un meuble, l'ombre d'une feuille, pour s'éveiller dès qu'on les voit. Certains hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté de Y individualité des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une chose, cette qualité d'être unique — qu'elles ont toutes. Curiosité qui trouve son expression ultime dans la fiction et les arts du théâtre et qu'on a nommée, à cette extrémité, la faculté d'identification 1. Rien n'est plus

Page 1