Edgar Poe, Sur Shakespeare (Marginalia
délibérément absurde à la description que cette témérité d'une personne se déclarant qu'elle est un objet déterminé et qu'elle en ressent les impressions — cet objet fût-il matériel M Rien n'est plus puissant dans la vie imaginative. L'objet choisi devient comme le centre de cette vie, un centre d'associations de plus en plus nombreuses, suivant que cet objet est plus ou moins complexe. Au fond, cette faculté ne peut être qu'un moyen d'exciter la vitalité imaginative, de transformer une énergie potentielle en actuelle, jusqu'au point où elle devient une caractéristique pathologique, et domine affreusement la stupidité croissante d'une intelligence qui s'en va.
Depuis le regard pur sur les choses jusqu'à ces états, l'esprit n'a fait qu'agrandir ses fonctions, créer des êtres selon les problèmes que toute sensation lui pose et qu'il résout plus ou moins aisément, suivant qu'il lui est demandé une plus ou moins forte production de tels êtres. On voit que nous touchons ici à la pratique même de la pensée.
Penser consiste, presque tout le temps que nous y donnons, à errer parmi des motifs dont nous savons, avant tout, que nous les connaissons plus ou moins bien. Les choses
1. Si l'on éclaircit pourquoi l'identification à un objet matériel paraît plus absurde que celle à un objet vivant, on aurait fait un pas dans la question.
T ou jour 8 cette puissance d' inégalité.
Encore V inégalité.
Le passage du moins au plus est spontané. Le passage du plus au moins est réfléchi, rare, - effort contre V accoutumance et V apparence de compréhension.
Si tout fût ir régulier ou tout régulier, point de pensée, car elle n'est qu'un essai de passer du désordre à V ordre, et il lui faut des occasions de celui-là - et des modèles de celui-ci.
L'isolé, le singulier, l'individuel sont inexplicables, c'està-dire n'ont d'expression qu'eux-mêmes.
Difficultés insurmontables que présentent les nombres premiers.
pourraient se classer d'après la facilité ou la difficulté qu'elles offrent à notre compréhension, d'après le degré de familiarité que nous avons avec elles, et selon les résistances diverses que nous opposent leurs conditions ou leurs parties pour être imaginées ensemble. Reste à conjecturer l'histoire de cette graduation de la complexité.
Le monde est irrégulièrement semé de dispositions régulières. Les cristaux en sont ; les fleurs, les feuilles ; maints ornements de stries, de taches sur les fourrures, les ailes, les coquilles des animaux ; les traces du vent sur les sables et les eaux, etc. Parfois, ces effets dépendent d'une sorte de perspective et de groupements inconstants. L'éloignement les produit ou les altère. Le temps les montre ou les voile. Ainsi le nombre des décès, des naissances, des crimes et des accidents présente une régularité dans sa variation, qui s'accuse d'autant plus qu'on le recherche dans plus d'années. Les événements les plus surprenants et les plus asymétriques par rapport au cours des instants voisins rentrent dans un semblant d'ordre par rapport à de plus vastes périodes. On peut ajouter à ces exemples celui des instincts, des habitudes et des mœurs, et jusqu'aux apparences de périodicité qui ont fait naître tant de systèmes de philosophie historique.
La connaissance des combinaisons régulières appartient aux sciences diverses, et, lorsqu'il n'a pas pu s'en constituer, au calcul des probabilités. Notre dessein n'a besoin -lequel a envahi presque de cette remarque faite dès que que toute la Physique nous avons commencé d'en parler : depuis 1894. les combinaisons régulières, soit du temps, soit de l'espace, sont irrégulièrement distribuées dans le champ de notre investigation. Mentalement, elles paraissent s'opposer à une quantité de choses informes.
Je pense qu'elles pourraient se qualifier les « premiers guides de l'esprit humain », si une telle proposition n'était immédiatement convertible. De toute façon, elles représentent la continuité l. Une pensée comporte un changement ou un transfert (d'attention, par exemple), entre des éléments supposés fixes par rapport à elles et qu'elle choisit dans la mémoire ou dans la perception actuelle. Si ces éléments sont parfaitement semblables, ou si leur différence se réduit à une simple distance, au fait élémentaire de ne pas se confondre, le travail à exercer se réduit à cette notion pure-
1. Ce mot n'est pas ici au sens des mathématiciens. Il ne s'agit pas d'insérer dans un intervalle un infini dénombrable et un infini indénombrable de valeurs ; il ne s'agit que de l'intuition naïve, d'objets qui font penser à des lois, des lois qui parlent aux yeux. L'existence ou la possibilité de choses semblables est le premier fait, non le moins étonnant, de cet ordre.
ment différentielle. Ainsi une ligne droite sera la plus facile à concevoir de toutes les lignes, parce qu'il n'y a pas d'effort plus petit pour la pensée que celui à exercer en passant La plus facile à de l'un de ses points à un autre, concevoir - fort dif- chacun d'eux étant semblablement ficile à définir. placé par rapport à tous les autres.
Tout ce passage est En d'autres termes, toutes ses porune tentative juvè- tions sont tellement homogènes, si nile, et assez malheu- courtes qu'on les conçoive, qu'elles reuset de description se réduisent toutes à une seule, des intuitions les plus toujours la même : et c'est pourquoi simples - par les- l'on réduit toujours les dimensions quelles le monde des des figures à des longueurs droites. images et le système A un degré plus élevé de complexité, des concepts arrivent c'est à la périodicité qu'on demande parfois à se joindre, de représenter les propriétés continues, car cette périodicité, qu'elle ait lieu dans le temps ou dans l'espace, n'est autre chose que la division d'un objet de pensée en fragments tels qu'ils puissent se remplacer l'un par l'autre à de certaines conditions définies, — ou la multiplication de cet objet sous les mêmes conditions.
Nous voici - 1930 Pourquoi, de tout ce qui existe, - au point où ces une partie seulement peut-elle se difficultés devien- réduire ainsi? Il y a un instant où nent pressantes. J'ai la figure devient si complexe, où exprimé très grossie- l'événement paraît si neuf qu'il rement en 94 cet état faut renoncer à les saisir d'ensemactuel, nous en som- ble, à poursuivre leur traduction mes à désespérer de en valeurs continues. A quel point toute explication fi- les Euclides se sont-ils arrêtés dans gurée - et même in- l'intelligence des formes ? A quel telligible. degré de l'interruption de la conti-
nuité figurée se sont-ils heurtés?
C'est un point final d'une recherche où l'on ne peut s'empêcher d'être tenté par les doctrines de l'évolution.
On ne veut pas s'avouer que cette borne peut être définitive.
Le sûr est que toutes les spéculations ont pour fondement et pour but l'extension de la continuité à l'aide de métaphores, d'abstractions et de langages. Les arts en font un usage dont nous parlerons bientôt.
Nous arrivons à nous représenter le monde comme se laissant réduire, çà et là, en éléments intelligibles. Tantôt nos sens y suffisent, d'autres fois les plus ingénieuses méthodes s'y emploient, mais il reste des vides. Les tentatives demeurent lacunaires. C'est ici le royaume de notre héros. Il a un sens extraordinaire de la symétrie qui lui fait problème de tout.
A toute fissure de compréhension s'introduit la production de son esprit. On voit de quelle commodité il peut être. Il est comme une hypothèse physique. Il faudrait l'inventer, mais il existe ; l'homme universel peut maintenant s'imaginer.
Un Léonard de Vinci peut exister dans nos esprits, sans les trop éblouir, au titre d'une notion : une rêverie de son pouvoir peut ne pas se perdre trop vite dans la brume de mots et d'épithètes considérables, propices à l'inconsistance de la pensée. Croirait-on que lui-même se fût satisfait de tels mirages ?
ce qu espère Langevin et non moi - discussion à la Société de Philosophie -
En sommet il se fait une sorte d'accommodation à la diversité, à la multiplicité, à V instabilité des faits.
Ceci est curieusement confirmé, 36 ans après, aujourd'hui, 1930.
La physique théorique la plus hardie et la plus profonde, contrainte de renoncer aux images, à la similitude visuelle et motrice - n'a plus, pour embrasser son immense domaine, unifier les lois et les rendre indépendantes du lieu, de Vèpoque et du mouvement de l'observateur, d'autre
guide que la symé- Il garde, cet esprit symbolique, la trie des formules. plus vaste collection de formes, un trésor toujours clair des attitudes de la nature, une puissance toujours imminente et qui grandit selon l'extension de son domaine.
Une foule d'êtres, une foule de souvenirs possibles, la force de reconnaître dans l'étendue du monde un nombre extraordinaire de choses distinctes et de les arranger de mille manières, le constituent. Il est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de quoi se fait un sourire ; il peut le mettre sur la face d'une maison, aux plis d'un jardin ; il échevèle et frise les filaments des eaux, les langues des feux. En bouquets formidables, si sa main figure les péripéties des attaques qu'il combine, se décrivent les trajectoires de milliers de boulets écrasant les ravelins de cités et de places, à peine construites par lui dans tous leurs détails, et fortifiées. Comme si les variations des choses lui paraissaient dans le calme trop lentes, il adore les batailles, les tempêtes, le déluge. Il s'est élevé à les voir dans leur ensemble mécanique, et à les sentir dans l'indépendance apparente ou la vie de leurs fragments, dans une poignée de sable envolée éperdue, dans l'idée égarée de chaque combattant où se tord une passion et une douleur intime 1. Il est dans le
1 Voir la description d'une bataille, du déluge, etc., au Traité de la Peinture et dans
petit corps « timide et brusque » des enfants, il connaît les restrictions du geste des vieillards et des femmes, la simplicité du cadavre. Il a le secret de composer des êtres fantastiques dont l'existence devient probable, où le raisonnement qui accorde leurs parties est si rigoureux qu'il suggère la vie et le naturel de l'ensemble. Il fait un Christ, un ange, un monstre en prenant ce qui est connu, ce qui est partout, dans un ordre nouveau, en profitant de l'illusion et de l'abstraction de la peinture, laquelle ne produit qu'une seule qualité des choses, et les évoque toutes.
Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres et des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées ; des fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux hêtres gazeux des horizons ; des poissons aux oiseaux ; des étincelles solaires de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleau ; des écailles aux éclats marchant sur les golfes ; des oreilles et des boucles aux tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la coquille à l'enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces étangs à des veines qui la tiédiraient, à des mouvements élémentaires de
les manuscrits de l'Institut (Éd. Ravaisson- Mollien). Aux manuscrits de Windsor se voient les dessins des tempêtes, bombardements, etc.
Les croquis de cette espèce très nombreux dans les mss de Léonard. On y voit son imagination précise figurer ce que la photographie a rendu sensible de nos jours.
Le travail de sa pensée appartient, par tout ceci, à cette lente transformation de la notion de V espace - qui d'une chambre vide, d'un volume isotrope, est devenu peu à peu un système inséparable de la matière qu'il contient et du temps.
reptation, aux couleuvres fluides.
Il vivifie. L'eau, autour du nageur1, il la colle en écharpes, en langes moulant les efforts des muscles.
L'air, il le fixe dans le sillage des alouettes en effilochures d'ombre, en fuites mousseuses de bulles que ces routes aériennes et leur fine respiration doivent défaire et laisser à travers les feuillets bleuâtres de l'espace, l'épaisseur du cristal vague de l'espace.
Il reconstruit tous les édifices ; tous les modes de s'ajouter des matériaux les plus différents le tentent. Il jouit des choses distribuées dans les dimensions de l'espace ; des voussures, des charpentes, des dômes tendus ; des galeries et des loges alignées ; des masses que retient en l'air leur poids dans des arcs ; des ricochets, des ponts ; des profondeurs de la verdure des arbres s'éloignant dans une atmosphère où elle boit ; de la structure des vols migrateurs dont les triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rationnelle d'êtres vivants.
Il se joue, il s'enhardit, il traduit dans cet universel langage tous ses sentiments avec clarté. L'abondance de ses ressources métaphoriques le permet. Son goût de n'en pas finir avec ce que contient le plus léger fragment, le moindre éclat du monde lui renouvelle sa force