Introduction à la méthode sociologiquec
Xia diminution du Revenu et la baisse du taux de l’inté^ rêt, I vol. in-i8 {Firmin-Didot^ 1890)* Epuisé.
lie Homestead ou rinsaisîssabilité de la petite propriété foncière. Mémoire couronné par l’Académie des Sciences Morales et Politiques, prix Rossi pour l’année 1894. i vol. in-8 {A. Rousseau). Epuisé.
li’Association de l’ouvrier aux profits du patron et la participation aux bénéfices. Ouvrage couronné par le Musée Social. I vol. in-8 (A. Rousseau). Epuisé.
Le conflit Italo-Colombien. (Affaire Cerruti). i vol. in-8 [A.
Rousseau).
Le Contrat de travail, le rôle des syndicats professionnels, I vol. in-8 carré {Alcan, 1902). Epuisé.
Le paysan des Fjords de Norvège, i vol. in-8 (Bureaux de la Science Sociale, 1906).
La Crise Morale des Temps Nouveaux, préface de M. Alfred Groiset, i. vol. in-8 {Blond, 1907). Epuisé.
LTndiscipline des mœurs, i vol. in-8, 600 pages {Blond et Gay, 1920). Prix Le Dissez de Penanrun. (9® mille.)
Quioze années de Séparation. Etude sociale documentaire sur la loi de ipoS, Paris {Blond et Gay, 1921).
HAROLD B. LEE LIER ART BRIGHA^A YOÜNG UNIVERSIIT .
PROVO.UTAH
PRÉFACE
La publication du présent ouvrage est pour moî un acte de justice et de reconnaissance, en même temps qu’une mise au point nécessaire. Enfin ÎL m’est donné de pouvoir exposer avec quelque ampleur les principes et les éléments de cette méthode d’analyse, que j’ai invariablement suivie* dans toutes mes études, depuis trente-cinq années. Des amis trop bienveillants voulaient y voir un don personnel à l’auteur, alors qu’elle n’était en mes mains qu’un instrument également à la portée de tout homme de bonne volonté.
Combien il est réconfortant pour le savant de penser qu’il n’est que l’exploitant temporaire d’une technique analytique, qufil a reçue de ses prédécesseurs, puis que d’autres travailleurs ex-^ ploiteront après lui, et plus efficacement encore^ s’il a eu la bonne fortune d’affiner et d’assouplir,-
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si peu que ce soit, rinsîrument de recherche ! A eux comme à lui, la méthode scientifique réserve semblables trouvailles et pareilles allégresses, s’ils en observent, avec une scrupuleuse exactitude, les conditions morales et intellectuelles. Sa force compensera leur faiblesse, sa rigueur logique leurs défaillances de raisonnement, sa fermeté exigeante triomphera de leur mollesse, et les débarrassera de ce verbalisme pharisaïque où se complaisent encore un si grand nombre de personnes, de qui on pourrait exiger plus de culture et plus de sincérité. L^’histoire des sciences atteste que la méthode ne suffit pas à préserver de l’erreur, mais du moins, celle-ci est-elle la voie que doit .suivre Fesprit qui veut cheminer vers la vérité.
Frédéric Le Play, qui fut, avec Auguste Comte, le fondateur de la méthode d’observation sociologique, refusa toujours d’en expliquer le mécanisme : « A l’époque, écrivait-il, où je m’adonnais aux sciences physiques, j’ai souvent constaté la stérilité de ceux qui se fiattent de les suivre, en dissertant sur le choix d'une méthode. Je m’aperçois chaque jour qu’il en est de même de toute autre recherche..., l’écrivain qui traite de la science sociale, de même que le citoyen qui la pratique, doit surtout justifier de sa méthode par le résultat. » L’avertissement est sagace, et combien il est regrettable que la plupart de nos sociologues con-
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temporains, à commencer par Auguste Comte et Herbert Spencer, n’en aient pas fait leur profit. Que de dissertations vaines eussent été évitées, s^ils avaient préalablement poursuivi une analyse méthodique et serrée d’une question concrète rigoureusemt circonscrite, au lieu de se lancer dans des exposés didactiques sur la valeur d’une méthode dont ils n’avaient pas éprouvé les insuffisances et les lacunes !
J’ai pu vérifier sur moi-même toute la justesse de la remarque de F. le Play, et les notes personnelles, que j’ai cru devoir insérer à la suite de ces premières pages, suffisent à attester combien cette étude sur la méthode eût été différente, si je l’eusse publiée quinze ou vingt années plus tôt.
Mais, d’autre part, il me parait que l’heure est venue pour moi de m’expliquer une bonne fois sur cette méthode sociologique, si ignorée ou si travestie, et le souvenir même de l’embarras où F. Le Play laissa ses meilleurs amis à sa mort, m’engage à ne plus tarder. Les mésaventures ne manquèrent pas à ses disciples qui, en possession pourtant des cadres matériels de la méthode monographique des budgets de famille, durent bientôt s’apercevoir qu’ils n’avaient retenu que les apparences et les formes, mais que le maître avait emporté avec lui son secret véritable : la méthode se trouvait, en leurs mains, vide des éléments subs-
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tantiels et psychologiques qui en faisaient la valeur.
Aussi bien l’heure semble favorable : la mort récente du chef incontesté de TEcole française de
sociologie a laissé cette école en quelque désarroi^. comme il était inévitable, le jour où le talent prestigieux et l’ascendant prophétique de Tincomparable dialecticien que fut Emile Durkheim ne seraient plus là pour voiler la témérité trop certaine de conclusions, plutôt déduites d’un système philosophique <3 priori que de l’analyse méthodique des faits. Il est donc expédient que des explicationSy courtoises sans doute', mais nettes et franches^ soient échangées entre sociologues, sur la manière dont ils conçoivent l’étude scientifique des phénomènes sociaux, et sur le rôle qu’ils attribuent à leur science dans l’économie de la conduite.
Puisque j’écris ici pour la première fois le nom d’un illustre professeur en Sorbonne, je tiens à déclarer que ce m’est un vrai regret d’avoir si souvent à combattre les affirmations et les conclusions de l’auteur des Règles de la méthode socio-^ logique^ et je veux rendre hommage à la probité intellectuelle et au labeur énorme de ce sociologue, qui fut vraiment un professeur, un chef et un animateur. Plus que qui que ce soit en France, depuis trente années, Emile Durkheim a eu le rare mérite de concourir au progrès des études socio-
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logiques, et la vigueur de la poussée qu’il leur a donnée fut telle, que ceux-là mêmes qui, comme moi, dénoncent les erreurs et les sophismes de son oeuvre, se sentent obligés de proclamer quàls ont largement bénéficié de cet élan, et lui en gardent une très vive reconnaissance. Si Emile Durkheim n^avait pas vécu, la sociologie, sans doute, serait très loin d’en être au point où elle est parvenue, et je ne sache pas qu’un vrai professeur, et Emile Durkheim en fut un au premier titre, puisse ambitionner meilleur éloge de ses travaux.
Pour son malheur et pour le nôtre, Emile Durkheim vécut en une période peu propice aux études sociales strictement scientifiques : il parvenait juste à l’âge d’homme au moment où s’engageait, sur le terrain politique, la grande bataille entre la morale religieuse et la morale laïque et où le scientisme des Taine, des Renan et des Berthelot, Commençait de fléchir; il crut devoir reprendre sur le terrain sociologique la tâche que ses maîtres n’avaient pu mener à bien. Nous refaire une morale, tel était, déclarait-il, notre premier devoir. Cette préoccupation, naturellement associée dans son esprit à des postulats rationalistes, a beaucoup nui à la valeur scientifique de ses travaux : elle en a infléchi les conclusions dans des directions qui ne résultaient pas de la seule observation des faits, et trop souvent des interpréta-
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tions ont paru plus tendancieuses que justifiées.
On excusera la franchise de certaines critiques ; en une période si grave, où nos sociétés modernes sont menacées dans leur substance même, cette franchise apparaît comme un devoir, et ce serait faire injure à la mémoire d’Emile Durkheim que de douter qu’il eût été le premier à m’y encourager.
On me pardonnera de compléter cette préface par quelques notes personnelles qui m'ont paru indispensables pour donner à la présente étude la portée éducative que je dois légitimement souhaiter.
Parmi les méfaits des divisions politiques aiguës dont la France a été le théâtre et la victime pendant les quarante-trois années qui ont suivi le traité de Francfort, l’un des plus graves est certainement la séparation en deux camps isolés des hommes d’étude ou de science. L’âpreté de la lutte fut telle qu’elle coupa en deux tronçons hostiles ceux-là mêmes à qui leurs communs travaux commandaient le plus de se rapprocher, et qui ne pouvaient se séparer sans infliger du même coup un immense dommage à leurs intelligences et à leurs études. Mais les passions politiques furent plus
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fortes que le souci du progrès des connaissances, et, si on consentait à admettre qu’il n’y avait, à l’usage de tous, qu’une science physique, chimique, astronomique, géologique, le système de la dualité continuait de prévaloir dans les sciences dites morales. Pour ne citer qu’un exemple emprunté à la sociologie même, je ne crois pas beaucoup m’aventurer en affirmant que bien peu nombreux sont en France les sociologues qui ont lu à la fois Auguste Comte et Frédéric Le Play, les livres d'Edmond DemoUns et ceux d’Emile Durkheim; les Enfants de la Tradition et les Enfants de l’Esprit nouveau travaillaient à part et isolément, en sociologie comme en histoire, en exégèse comme en philosophie, et, quoi qu’on puisse prétendre, cela fut, cela continue à être un grand malheur.
Le mal est si invétéré que, même aujourd’hui, même en ce temps d’union sacrée, il persiste, et on est loin de retirer de la lecture des ouvrages venus de « l’autre côté de la barricade, » — lorsqu’on s’y risque — les fruits précieux d’élargissement et de lumière qu’on en devrait retirer. Comme on sait que tel écrivain se range sous telle étiquette, on n’attache plus d’importance à ses conclusions, assuré à l’avance que « celles-ci ne pouvaient être autres qu’elles ne sont, k raison de la doctrine bien connue de l’auteur ».
PRÉFACE
Mon « cas » est entièrement différent et, avant
d’en venir aux conclusions méthodologiques que le présent ouvrage a pour objet de faire connaître, j’ai dû, sur des points essentiels, et non sans efforts parfois pénibles, abandonner certaines conceptions et représentations qui m’étaient chères.
Ce fut au mois de Décembre i885, à Rouen, que j’entendis parler pour la première fois de l’Ecole de la Science Sociale, et lorsque, à l’automne 1886, j’arrivai à Paris, je ne manquai pas de suivre l’enseignement, donné par M. Edmond Demolins, à l’hôtel de la Société de Géographie. Ce fut un enchantement, et à trente-sept années de distance, j’entends encore, non sans frémissement, les formules du professeur : « En toute science, il « faut aller du simple au composé, du facilement (( connu au difficilement connu, du concret à l’ab- « strait, du présent au passé... Soyez toujours c( friands des petits faits très simples, très pro- (( chains que vous rencontrez sur votre chemin. « Analysez méthodiquement la vie très modeste. « mais totale du paysan qui laboure, du maçon qui c( pose ses briques : vous ne soupçonnez pas quel- « les lumières vous y trouverez... Quel sophisme « n’y a-t-il pas à vouloir étudier le passé avant c( de connaître le présent ? Que penseriez-vous (( d’une étude de paléontologie qui ne serait pas « appuyée sur de sérieuses études de zoologie? »
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Le mécanisme des sociétés simples (Pasteurs, Pêcheurs et Chasseurs) nous était expliqué. Le lieu commandait le travail, lequel à son tour rendait nécessaire un certain régime de propriété, de famille et de pouvoirs publics. L’herbe du plateau central asiatique rendait compte de la famille communautaire des tribus pastorales, comme le saumon des Fjords de Norvège avait contraint les émigrants à se constituer en familles particularistes ; la chasse au contraire engendrait inévitablement la famille instable.
A un échelon plus élevé, la méthode permettait de démonter les rouages plus complexes des sociétés supérieures : on savait « à quoi tient la supériorité des Anglo-saxons » ^ et pourquoi la Grande Bretagne était à la fois le pays le plus progressif et le plus traditionaliste de l’Europe occidentale : la famille souche, avec ses aînés et ses cadets, devait inévitablement concilier ce double amour de la nouveauté et de la tradition.
Ainsi tout était coordonné et expliqué : par une autre voie que celle suivie par Auguste Comte, une chimie et une physique sociales étaient fondées, et leurs éléments premiers, d’ordre matériel et aisément saisissables, offraient à l’analyse
I. On sait que tel est le titre du plus célèbre des ouvrages d’Edmond Demolins.
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une prise solide autorisant des inductions vraiment scientifiques.
Ce contentement intellectuel dura pour moi jusqu’aux environs de l’année 1900, époque à laquelle m’apparurent des difficultés qui devaient se prolonger pendant près de douze années.
Trois expériences que, suivant le langage scientifique, je pourrais appeler des épreuves, me frappèrent particulièrement.
Ce fut d’abord l’impossibilité où je me trouvais moi-même, et où se trouvaient mes aînés ou mes amis, de faire partager notre confiance en la vertu explicative de notre méthode sociale à toute personne douée d’une véritable culture philosophique. Nous étions confiants et ardents, renchaînement méthodique des causes et des effets satisfaisait notre raison, nous pouvions nous rendre ce témoignage que notre sincérité était totale, qu’aucune doctrine a priori^ aucune « idée de derrière la tête » ne viciaient nos enquêtes, et cependant les philosophes souriaient malicieusement de notre assurance et de notre satisfaction. En dépit de leurs manières aimables, on pouvait percevoir qu’ils nous considéraient un peu comme des béotiens ou des philistins, satisfaits à bon compte d’explications trop grossières, suffisantes pour des hommes peu familiarisés avec les études de psychologie et connaissant mal encore l’extrême complexité des
phénomènes sociaux. J’avais la bonne fortune de me trouver alors en relations avec quelques jeunes étudiants très distingués, qui poursuivaient en Sorbonne des études supérieures de philosophie et qui étaient au courant de la critique des sciences. Souvent des discussions s’engageaient : ils ne réussissaient pas à me convaincre, mais je ne réussissais pas davantage à leur faire partager mon attachement et ma reconnaissance pour la Science Sociale.
Vint ensuite la même impossibilité constatée de faire aucune recrue parmi les jeunes gens qui formaient la phalange sillonniste. Certes les questions sociales les intéressaient vivement, et plusieurs parmi eux ne pouvaient manquer de ressentir le besoin de mieux connaître cette réalité sociale sur laquelle ils voulaient agir, et cependant ils passaient indifférents à nos travaux et suivaient leur chemin. Leurs doctrines idéalistes ne pouvaient s’accommoder de nos explications matérialistes, ou tout au moins de notre indifférence à l’égard des doctrines et des systèmes d’idées ; eux aussi pensaient que nous lâchions la proie pour l’ombre et que nous étions dupes, lorsque nous nous attachions aux liaisons et aux connexions entre des formes vidées en réalité de leur contenu spirituel : l’étude anatomique des corps est indispensable à qui veut comprendre la vie, mais combien aussi est-elle insuffisante !
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Je subissais ces deux « épreuves », lorsque lu Société internationale de Science Sociale, constituée au lendemain de la mort du plus vigoureux penseur de l’Ecole de la Science Sociale, Henri de Tourville, me fit l’honneur de me confier une mission d’études sur ce les paysans des Fjords de Norvège ». Depuis Le Play, les répercussions sociales dérivant de la configuration géographique des fjords norvégiens et de la pêche du saumon avaient tenu une grande place dans l’enseignement de la Science sociale, en tant du moins que celle-ci s’efforçait d’expliquer l’évolution des types sociaux et des formations sociales, et on avait pensé qu’il était bon qu’un missionnaire allât sur place contrôler des assertions de si grande importance.
Je m’embarquai en effet à Newcastle au mois de Juillet 1904 et pendant près de deux mois je poursuivis mon enquête, de Stavanger à Trondjem, sur la condition et le mode d’existence des paysans des Fjords de Norvège. Je n’oublierai jamais la forte et profonde impression que fît sur moi le spectacle de ces admirables murailles de granit se dressant de chaque côté de ces spendides canaux d’eau calme et chaude. A mesure que progressait mon étude, je sentais se dégager en moi avec une force irrésistible une triple affirmation, que je demande la permission de reproduire dans la forme même où elle se présenta à mon esprit, parce que
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ce rappel n'est pas indifférent à la meilleure intelligence des conclusions principales de ce livre.
« Si, me disais-je, une fée toute puissante me donnait le pouvoir de changer ces montagnes de granit en gisements de houille ou de cuivre ou en bonnes terres arables, il est certain que la structure sociale de la Norvège tout entière serait pro-. fondément modifiée. Mais si, d’autre part, sans rien changer à la configuration géographique, un chimiste découvrait demain le moyen d’utiliser ce granit en des combinaisons susceptible d’engendrer de la force ou de la chaleur, quelle ne serait pas non plus la profondeur des modifications sociales dérivant de la modification de la technique économique? En quelques décades, la Norvège se couvrirait d’ateliers et d’usines et deviendrait une des régions les plus manufacturières de l’Europe. Enfin, ajoutais-je encore, si sans modifier ni la structure géographique, ni la technique du travail, une mission laïque composée des maîtres du rationalisme français venait inonder de conférences, de brochures, de tracts, cette population paysanne, si fermement enfoncée dans le sombre dogme luthérien sur le péché et le salut, si elle réussissait à convaincre ces paysans si pieux, si croyants, si affermis dans leur foi en la vie future et en la destinée éternelle de l’homme que toutes leurs croyances ne sont que mirage et illu-
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sion et que, suivant l’expression de M. Viviani^ sont à tout jamais éteintes au ciel des étoiles qu’on ne rallumera plus, n’est-il pas certain aussi que la structure sociale de la Norvège des fjords serait profondément modifiée? La vie austère et érémitique que mènent ces paysans dans l’inexprimable isolement de leur ce gaard » leur paraîtrait bien vite intolérable, le jour où leurs doctrines religieuses les auraient abandonnés et où la sublime chanson de leur foi aurait cessé d’accompagner leurs méditations sublimes sur la vie, sur la mort et sur l’éternité ».
On aperçoit la portée de ces trois affirmations : par la première, je rejoignais de plain pied l’enseignement de la Science Sociale, mais par la seconde je commençais de le dépasser, et enfin la troisième, en affirmant aussi le primat de la vie spirituelle et religieuse, m’engageait vers une représentation du fait social autrement complexe que celle à laquelle j’avais été habitué, et cependant ces trois affirmations m’apparaissaient — comme elles m’apparaissent encore aujourd’hui — aussi certaines l’une que l’autre, et je me sentais contraint de n’en sacrifier aucune, si je voulais arriver à une conception véritable, adéquate et scientifique du fait social.
Pendant les années qui suivirent, je continuai sur ces expériences vécues mes réflexions persé-
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vérantes. Il était dur de quitter le logis intellectuel où j’avais jusqu’ici abrité ma pensée et où j^avais trouvé tant de certitude et de lumière. Mais que vaut une sécurité d’apparence auprès d’une étape vers la vérité, alors même que la mise en route comporte des abandons pénibles ? Aussi bien divers incidents parmi lesquels il faut mentionner la lecture d’une page de l’excellent ouvrage de MM. Charles Gide et Charles Rist sur l’Histoire des doctrines économiques ^ et deux conversations avec M. Emile Boutroux sur la nature des explications historiques vinrent encore accélérer mon évolution.
Ainsi sous la poussée d’évidences nouvelles et de ces avertissements, force me fut d’abandonner mes premières positions. Mais cet abandon même soulevait une autre question troublante : que devenait la Science Sociale ? Dans la mesure où j’accueillais les exio^ences de la liberté, ne fallait-il pas renoncer à constituer une science des phénomènes sociaux ? Il n’y a de science que du déterminé, et la science a pour mission de découvrir des lois, c’est-à-dire des liaisons nécessaires et invariables entre des phénomènes. Si l’on refuse de tenir compte du facteur psychologique et de la liberté, ne méconnait-on pas cette réalité