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CHAPITRE VII

Xes éléments du fait social : la Trinité organisatrice.

Quelle chimère est-ce donc que l’homme!... Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers... Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme.

Pascal.

Cet examen critique amène logiquement à la seule •construction doctrinale que j’estime adéquate à la réalité des faits et capable d’en donner une interprétation satisfaisante.

Trois éléments simples concourent à la formation de la vie sociale et conditionnent la longue série des pratiques et des institutions d’un peuple, à un moment donné de son histoire ; le premier est le Lieu ; le second est LE Travail, et il est entendu, encore une fois que, par ce terme, je vise l’ensemble des outillages matériels ou intellectuels, avec lesquels l’homme entreprend l’exploitation du lieu. Une mine de houille ne s’exploite pas seulement avec le pic du mineur, les wagonnets et les puissantes machines qui remontent le charbon à la surface : les mécanismes financiers et juridiques jouent aussi leur rôle à côté des institutions de l’administration publique.

Le troisième élément, que je proposerais d’appeler, faute d’un mot meilleur, la représentation de la vie et qui correspond à la Weltanshauung des Allemands,

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se compose de l’ensemble et du mélange des doctrines morales, religieuses, philosophiques, plus ou moins répandues dans le corps social, à un moment donné et qui obtiennent Tadhésion des diverses familles spirituelles qui le composent. Toute vie d’homme est la traduction vécue d’une métaphysique consciente ou inaperçue ^ et on peut espérer que cette affirmation, tant bafouée au xix^ siècle, ne sera bientôt plus contredite par aucun sociologue vraiment digne de ce nom, rompu aux analyses d’une observation pénétrante. En tout cas, très peu préparé moi -même par mes études antérieures à en reconnaître l’exactitude, j’ai dû, par la suite, m’incliner devant son évidence, à mesure que mes observations se faisaient plus approfondies et pénétraient davantage dans ce que M. le professeur J. W. Foerster appelle les sombres et mystérieux replis du cœur humain.

il est encore admis dans les milieux rationalistes que la dissemblance des doctrines et des convictions intéresse peu la vie sociale et on tire argument de ce fait que la société dans son ensemole suit une direction déterminée, en dépit de divergences doctrinales individuelles. Et puis, ajoute-t-on, « n’est-il pas vrai que le bien est

I. Je n’ai pas du tout l’intention de soutenir que la vie de chaque individu est parfaitement cohérente eu eile-même et objectivement, et, )e suis au contraire persuadé de son illogisme, dans 1 immense majorité des espèces, parce que le nombre est petit des hommes en qui la clarté des idées s’allie à une suffisante fermeté de la volonté pour que leur vie puisse être appelée, de ce point de vue, un théorème en action. Ce que l’on vise ici, c’est la conformité des résolutions et des actes extérieurs à la doctrine de vie — ou de mort! — que l’indiviuu porte en sa conscience, doctrine où d’ailleurs les illogismes sont souvent ce qui manque le moins; ces illogismes se trauuisent par ces actes qui, envisagés de l’extérieur, apparaissent incohérents, alors que ce seraient leurs contradictoires qui mériteraient cette qualification. — H faut beaucoup se méfier de ce double sens du àuot incohérent.

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pour tous le bien? Dès lors qu’avons-nous à nous inquiéter des broderies et des enjolivements que chacun croit devoir ajouter au grand dogmatisme moral commun à tous ? » Mais à mesure que le temps s’écoule et que l’évolution logique et implacable se poursuit, la position des partisans de cette opinion devient chaque jour plus intenable et, comme l’avaient très bien vu Renan et Nietzsche, on ne pouvait répudier une doctrine philosophique et religieuse sans répudier en même temps les préceptes moraux qui s’y appuyaient. Chacun de nous, en adhérant implicitement ou explicitement à une doctrine philosophique ou religieuse, adopte inévitablement un certain programme de vie et se trace à soi-mêm.e un certain plan ; ce programme et ce plan ne mentionnent que les principaux chapitres et les grandes divisions, mais ceux-ci à leur tour conditionnent et déterminent tout le reste, et, loin qu’on puisse dire que les doctrines n’intéressent pas les actions, il apparaît au contraire à un observateur méthodique que le moindre de nos actes — l’achat d’une cravate ou d’un journal, l’accès dans un autobus ou dans une salle de cinématographe, — le plus fugitif de nos désirs ne sont que l’expression et le retentissement de ce plan et de ce programme.

En fonction de notre « représentation de la vie, » nous interprétons les messages que la vie sociale nous transmet à chaque instant, et qui intéressent notre vie physiologique, économique, intellectuelle, morale et notre réponse varie conformément aux variations de cette « représentation ». Sans doute, il faut le concéder, la dissemblance des croyances et des convictions morales et religieuses ne produit pas ses effets tout le long de la série des actes sociaux et si on avait le souci de l’analyse exacte, on aurait aperçu aussitôt la raison^

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soit que d’autres mobiles que ceux d’ordre moral se soient trouvés en l’espèce capables de suppléance pour inciter à l’action, soit que l’acte fût à la fois recommandé par les deux doctrines, soit enfin, et le plus souvent, que le caractère tout superficiel des convictions rapprochât beaucoup plus qu’il n’apparaissait des personnes qui semblaient se ranger sous des bannières différentes. Mais quelle que soit la raison, — et il sera toujours facile de la découvrir, — il n’est pas vrai que la conduite des hommes soit indifférente aux croyances et aux doctrines qu’ils professent et il est au contraire notoire que leur application au travail, la modestie de leur train habituel, leur réserve à l’égard de la richesse, la discipline de leurs moeurs avant et pendant le mariage, la fécondité de leur foyer, leur acceptation du principe de l’indissolubilité du lien conjugal, leur docilité à l’égard des commandements de l’autorité publique, — qualités ou vertus, qui, on l’accordera, sont à la racine même de toute prospérité sociale, — sont sous l’étroite dépendance des doctrines philosophiques, religieuses, métaphysiques qu’ils acceptent. Celles-ci forment avec les éléments du Lieu et du Travail une combinaison, chimique en quelque manière, dont le résultat varie suivant le nombre et le volume des éléments composants et on s’est lourdement trompé, lorsqu’on a attribué aux mobiles strictement économiques et utilitaires un pouvoir de pression tel qu’il équivalait, en fait, à un mécanisme automatique. Outre que ces mobiles sont eux-mêmes susceptibles d’interprétations variables qui orientent l’action dans des directions singulièrement différentes il faut discerner que la pression

I. L’Arabe qui s’inspire du proverbe: « il vaut mieux être assis que debout et couche qu’assis », se préoccupe de son intérêt personnel tout

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que ces mobiles exercent sur nos sentiments et notre volonté dépend en grande partie de cette représentation de la vie ; leur force propre est très loin d’être fixée ne varietur et dépend au contraire du jugement que nous portons sur eux et de l’accueil qu’il nous plaît de leur réserver. Oublieux de notre vie spirituelle et secrètement avertis des collaborations que ces prétendus esclavages en lesquels nous nous complaisons fournissent à notre égoïsme et à notre apathie^, nous aimons d’ordinaire à insister sur les pressions soi-disant irrésistibles auxquelles nous sommes soumis, mais ce n’est qu’une illusion, ou pis encore, une feinte, comme le démontrent et les victoires individuelles remportées par certaines natures d’élite et les sursauts de la conscience nationale, aux jours de crise collective. Encore une fois, ces pressions extérieures, jugées incoercibles, n’ont tant de force sur nous que grâce à notre assentiment et lorsque nous nous abritons derrière ces contraintes inévitablement subies, nous devrions savoir que notre excuse n’a d’autre sens que celui-ci : les défaillances de notre volonté ont empêché les doctrines plus élevées, auxquelles se fût accrochée une autre représentation de la vie, de prendre dans nos consciences le développement qui leur eût été nécessaire ; si ce développement avait été assuré, leur combinaison avec les éléments du Lieu et du Travail eût été différente. Ceux-là seuls peuvent jouir de

comme le Yankee et cependant celui-ci croit trouver avantage à mener a une vie intense » qui répugnerait fort à celui-là.

I. Ceci est parfaitement notoire, par exemple, à Tégard du fléau national de la dépopulation. 11 est exact que des mécanismes sociaux très nombreux incitent aujourd'hui les ménages à l’infécondité systématique ; mais il est certain aussi que cette pression extérieure ne déplait pas à un grand nombre d’époux qui y trouvent une excuse pour leur égoïsme et leur mollesse.

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la liberté spirituelle qui la souhaitent et restiment, et par l’estime où ils la tiennent se rendent capables de la. posséder.,

Suivant la nature et Ténergie de nos dispositions intérieures, cette rencontre des trois éléments de la Trinité organisatrice se fait donc en un. lieu géométrique variable, comme il arrive à des coureurs qui vont au devant d’un cortège qu’ils veulent saluer ; le lieu de rencontre dépend de la vigueur de leurs muscles et de leur bonne; volonté à en tirer parti. Ainsi on constate que pour chacun de nous le point d’intersection est différent où se coupent les lignes diverses dont l’entrecroisement forme cet qu’on pourrait appeler notre psychisme intérieur, lequel à son tour élabore ce plan et ce progamme de vie dont il a été. parlé plus haut.

Puis, la vie collective mélange, réunit, brasse, malaxe ensemble, ces programmes et ces plans, les combinant à des doses variables, suivant le. nombre des adhérents, de tels ou tels programmes particuliers et surtout suivant le dynamisme et l’énergie des convictions qu’ils mettent à leur service. Ainsi se forment ces grands courants nationaux, cette opinion nationale, cette conscience puolique nationale, ce qu’on pourrait appeler le programme national de vie individuelle et collective.

Celle-ci à son tour modèle et informe,, cela va sans, dire, les consciences.- et les cœurs; pourtant il ne faut pas davantage, et pour les raisons déjà exposées, exagérer ce pouvoir de modelage et (.( d’information » ; outre que la diversité même des familles spirituelles, au. sein d’une même société, laisse à chaque individu un choix beaucoup plus large qu’on ne le signale d’ordinaire,, il est vrai aussi que chaque génération est maîtresse et responsable de ses destinées et jouit d’une large liberté .

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d’option. A pied d’œuvre, elle trouve, en quantités indéfinies, des matériaux de toute nature et de valeur très diverse ; avec ces matériaux, elle peut à son gré ou construire des édifices nouveaux, ou transformer les édifices anciens.

En tout cas, on doit veiller à ne pas retomber ici dans l’erreur déjà signalée et opiniâtrement entretenue par d’étranges sociologues en chambre, très intéressés en effet à sa diffusion. Sous prétexte qu’il existe une conscience nationale en laquelle communient, à des degrés divers d’ailleurs, les consciences et les doctrines individuelles, on en vient à soutenir que toutes les doctrines se rejoignent toujours de suffisante manière, pour assurer l’entretien de la vie collective et le progrès de la Société. L’analyse méthodique contredit entièrement cette affirmation et si elle révèle qu’il n’est aucune doctrine morale, aucune famille intellectuelle qui puisse se targuer de posséder la vérité sociale totale ou à qui on puisse reprocher son erreur intégrale, elle atteste aussi que certains individus ont adopté une représentation de vie et une conduite morale singulièrement plus capables de soutenir et de promouvoir la vie sociale que d’autres représentations et d’autres conduites. Encore une fois, la vie collective mélange et brasse ensemble tous ces apports individuels, mais il s’en faut de beaucoup que tous ces apports soient de même qualité, ni que la qualité soit indifférente. Le plus souvent, dans l’apport de chacun, l’ivraie se trouve mélangée au bon grain ; parfois F ivraie domine au point de former seule presque tout l’apport ; plus rarement il advient que le bon citoyen a presque réussi à l’éliminer entièrement. En tous ces apports, la vie sociale établit des compensations, triant pour son service ce qui est utilisable, éliminant, si elle le peut,

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les germes de désordre et de désorganisation qui tendraient à la dissoudre. Mais le sociologue devra, par une analyse exacte, noter les différences des situations individuelles et, le regard toujours dirigé vers la société et la vie collective, il n’aura pas de peine à distinguer les bons serviteurs et les profiteurs, les vaillants et les embusqués, les producteurs et les parasites. Et poussant toujours plus loin son anal3^se, je ne doute pas qu’il ne découvre, comme nous l’avons constaté nous-même, que ces différences si importantes ne dérivent ni du lieu, ni du travail, ni de la région, ni de la profession, mais de la bonne volonté et de « la représentation de la vie ». Suivant le programme adopté, l’homme a su tirer tel ou tel parti des ressources qui étaient mises à sa disposition et les capter au profit de tels ou tels intérêts, vulgaires ou élevés, qu’il avait décidé de servir. A l’atelier comme dans la vie domestique et la vie publique, on voit des générations d’hommes ac:epter des fardeaux que d’autres rejettent, la différence des réponses données aux sommations de la vie dérive beaucoup moins des innovations de l’outillage économique que des retouches apportées aux souhaits communément formulés.

Sans doute — et c’est là certainement la meilleure excuse de l’erreur — dans les moments de grande crise collective (guerre civile ou étrangère, révolution, famine, épidémie, tremblement de terre, inondation) ou encore devant des incidents tragiques (incendie, terrible accident du travail, etc) il advient que les réactions mentales se produisent dans le même sens et avec la même spontanéité, chez des personnes de convictions et de doctrines très différentes, mais cette ressemblance, qui ne dure que pendant le temps même de la crise qui l’a suscitée, ne doit pas faire oublier les dissemblances profondes qui

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demeurent ineffacées, et tels ouvriers de la voie qui ont réagi de la même manière au spectacle de l’effroyable danger couru par leur camarade sur qui arrive en trombe le rapide de Calais \ ne tarderont pas, à l’atelier et hors de l’atelier, à témoigner, par leur conduite, des différences profondes qui les séparent. Or la destinée des peuples, comme celle des individus, est surtout faite des innombrables petits actes de la vie quotidienne ; les grandes crises et les drames attirent l’attention, semblables aux tempêtes violentes qui agitent la surface des eaux, mais ne changent rien à l’équilibre des forces qui, dans les couches profondes, dispensent et organisent la vie.

Ainsi les trois éléments que j’ai nommés, le Lieu, le Travail, la Représentation de la vie sont les trois corps simples dont la combinaison produit à chaque instant la vie sociale tout entière. Ils forment la Trinité organisatrice^ d’où dérive tout le reste et il n’est aucun compartiment de la vie sociale où se relève un changement, sans que celui-ci ne corresponde d’abord à une modification parallèle subie par l’un ou l’autre de ces trois éléments.

Ces éléments sont d’ailleurs solidaires les uns des autres et rien n’est plus loin de ma pensée que de soutenir que l’un quelconque des trois soit indépendant des deux autres ; le Lieu influence le Travail et la Représentation de la Vie, comme celle-ci modifie le Travail et le Lieu même. Pourtant tous trois sont principes, principia^ têtes de lignes, si l’on ose dire, en ce sens que tout effort pour rattacher entièrement l’un aux

I, J’emprunte cet exemple à M. Ferdinand Buisson qui, il y a quelques années, aimait à le citer pour en tirer dans ses causeries ou ses conférences des conclusions opposées à celles exposées dans le présent chapitre.

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deux autres ou à l’un d’eux est condamné à l’échec et viole cette réalité sociale même que le sociologue a le premier devoir de respecter. Chacun d’eux est autonome en ce sens qu’il est une réalité première, puisant dans sa substance même les sources de sa propre vie. On n’a pas à insister ici sur les innovations des ingénieurs et des savants, des inventeurs et des hommes d’affaires qui, à tout instant, installent dans la société des mécanismes et des pratiques nouveaux, dont l’influence rénovatrice ou perturbatrice se fait bientôt sentir au loin, jusque sur la morale, la philosophie et la religion même ; notre époque n’ést que trop avertie de ces répercussions dont elle a d’ailleurs beaucoup exagéré l’importance. Mais en revanche, il convient de signaler l’action réformatrice ou perturbatrice des moralistes, des publicistes, économistes, philosophes, sociologues, hommes politiques qui lancent aussi à tout instant dans la société des doctrines et des idées nouvelles, dont les ferments travaillent et font lever la pâte sociale. Suivant leurs convictions philosophiques et leurs représentations de vie, ils arbitrent de très différente manière les droits de l’homme et du citoyen et ceux de la société et l’idée qu’ils se font de la justice sociale les conduit à des solutions pratiques divergentes, parfois mênae opposées. Ainsi, la morale et la politique, la philosophie et la religion réagissent à leur tour sur l’hygiène et sur l’économie, sur la richesse et sur la production comme ■sur la consommation.

Par ces actions et ces réactions, par ces mouvements circulaires s’établissent entre les trois éléments de la Trinité organisatrice des transactions et des équilibres, ■équilibres toujours instables, puisque le dynamisme des composants est essentiellement mobile et variable. Ici

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non plus je n'ai pas à insister sur l’extrême différenciation des lieux et des outillages; elle est assez connue et on en a souvent noté les nuances ou les évolutions ; qu’on se persuade que la différenciation des psychismes individuels ou collectifs n’est pas moindre et surpasse au contraire toutes les différenciations du monde physique. Quelle distance ne sépare pas cette Américaine de vingt et un ans, qui, déjà divorcée deux fois et remariée, trouve toujours de nouveaux droits à réclamer pour son sexe et en est venue à demander que la femme ne soit plus tenue d’habiter avec son mari, de cette femme arabe, élevée et maintenue dans la plus sévère claustration, et juste admise à obéir toujours aux commandements "de son seigneur et maître ! Et entre ces deux formations, que de nuances et que de transitions, et comment s’étonner que ces représentations de vie si différentes, se combinant avec les éléments du Lieu et du Travail, donnent naissance à des institutions sociales entièrement différentes.^

Les pratiques sociales ne sont que des cotes mal taillées entre des exigences qui se rencontrent et se heurtent, transactions toujours révisables et sans cesse révisées entre l’hygiène, l’économie et la morale, entre l’art, la science et la vertu, entre l’avantage immédiat de l’individu et les intérêts plus durables de la famille, de la profession, de la région ou de la nation, entre l’autorité et la liberté, entre les disciplines nécessaires au progrès de la race et les réclamations toujours renouvelées de l’égoïsme anarchique, individuel ou collectif. Pour poser les clauses de chacune de ces transactions, la personne humaine et la vie sociale s’engagent tout entières, la première avec l’infinie complexité de ses désirs et de ses tendances, de ses sentiments et de ses

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résolutions, la seconde avec l’inexprimable complexus de ses mécanismes et de ses normes, de ses besoins et de ses ressources, de ses générosités et de ses égoïsmes. Vainement une science à courte vue avait-elle voulu dresser des cloisons entre les compartiments de notre activité psychique et plus encore entre les intérêts variés dont chaque société doit assurer la sauvegarde, et, pour chaque section, des spécialistes eussent acquis des compétences aussi exclusives que reconnues. Mais l’effort concerté des deux sciences qu’on a bien le droit d’appeler les sciences humaines par excellence, la psychoiogie et la sociologie, nous a enfin débarrassés de ces fausses représentations. L’ouvrier mineur qui descend dans la fosse pour y fournir sept heures durant, dans des conditions minutieusement vérifiées d’hygiène et de sécurité, un effort dont on a déterminé à l’avance et d’exacte manière la mesure, le rendement et la rémunération, n’est pas seulement l'homo œconomicus dont l’école libérale avait artificieusement dessiné la psychologie rudimentaire ; ce travailleur est un homme et la vigueur avec laquelle il maniera son pic ou le taux de salaire qu’il a réclamé sont en étroite relation avec les précautions qu’il prend pour rendre infécondes ses relations conjugales, ou pour accroître ses dépenses de nourriture ou de distraction h Toute sa vie intérieure

I. L’école allemande distingue, avec Wagner, cinq mobiles à l’activité économique. Quatre de ces mobiles seraient intéressés : tendance à rechercher l’avantage économique propre, et crainte du dénuement économique propre; — crainte du châtiment et espoir de reconnaissance; — sentiment de l’honneur, désir de considération et crainte de la honte et du mépris; — • besoin d’activité, joie de l’activité et crainte de l’inactivité. — Un mobile serait désintéressé: l’impulsion de la conscience, le sentiment du devoir et le mécontentement de soi.

Il y aurait beaucoup d’additions à faire à cette énumération et combien il serait souhaitable que sociologues et psychologues, mora-

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est engagée dans le moindre de ses actes, et aussi bien la vie de la Société ne se compose-t-elle pas de phénomènes économiques ou politiques, d’actions morales ou juridiques dont chacun aurait ses lois ou ses causes propres et pourrait faire l’objet d’une étude indépendante ; tous ces phénomènes se pénètrent, se supposent, s’insèrent dans les mêmes séries historiques.

Ainsi, comme l’ont bien vu M. Espinas et M. Gabriel Tarde, la vie sociale est un ensemble d’accords et de transactions « une mutuelle détermination d’engagements et de consentements », de droits affirmés et de devoirs reconnus h

listes et philosophes s’unissent ensemble pour une analyse pénétrante de ces mobiles d’action. L’admirable complexus qu’elle leur ferait découvrir serait très éloigné de la pauvre psychologie naïvement prêtée à Vhomo œconornicus et empruntée elle-même aux marchands de Lombard Street ou de Manchester.

Me permettra-t-on de rappeler ici un souvenir personnel, qui d’ailleurs se réfère à un petit incident étroitement rattaché au début de mes études sur la nature du fait social. C’était il y a quelque trente années : je visitais en compagnie d’un secrétaire de syndicat et d’un abbé démocrate un chantier de construction d’un nouveau pont à jeter sur un grand fleuve. Les fondations des piles étaient naturellement construites suivant la méthode des caissons à air comprimé et dans des conditions telles que suivant les explications fournies par l’ingénieur qui nous fit visiter, l’entreprise ne pouvait employer que des ouvriers de constitution spécialement robuste et inévitablement condamnés à l’usure la plus rapide et même à la mort, dans un délai qui ne pouvait dépasser dix ou douze années. Nous demandâmes s’il était possible de construire des piles de pont dans des conditions moins inhumaines. « Certainement, nous répondit l’ingénieur, on le pourrait, mais cela coûterait beaucoup plus cher, et ni les compagnies de chemin de fer, ni les administrations publiques n’accepteraient pareil supplément de prix, si bien qu’on n’a pas eu à envisager la question ». — Ainsi, en un jet de lumière aveuglante, apparaissait à nos yeux le fait social brutal, dont les rudesses cyniques étaient étroitement rattachées à toute une métaphysique.

I. « Une société est une conscience vivante ou un organisme d’idées. Partout où naît une société, il y a un commerce de représentations... Les pensées des hommes sont capables d’accords, de manière à former un consensus nouveau, un organisme d’idées ou de voûtions.

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Telle est, à nos yeux, la nature du fait social et telle €st la seule représentation qui nous paraisse conforme aux réalités de cette vie sociale, que nous ne pouvons analyser et connaître qu’à condition d’en respecter loyalement les caractères. Nous aboutissons ainsi à une conception sociologique nettement spiritualiste, à une sociologie de la liberté. Cette conclusion n’est pas pour déplaire et on pourrait en montrer l’harmonie avec les doctrines spiritualistes qui, depuis quarante années, ont obtenu l’adhésion de tant de savants illustres. Mais, en cet ouvrage exclusivement consacré à une étude méthodologique, ce trait n’est que de peu d’importance, et en revanche, ce qui en a beaucoup, c’est de savoir si, après ces constatations, nous sommes encore autorisés à soutenir qu’une science des phénomènes sociaux est possible. Toute science a pour objet de dégager les relations nécessaires entre les phénomènes, entre les conséquents et les antécédents ; elle n’admet de dérogations apparentes aux mécanismes qu’elle démonte que par l’insertion d’autres mécanismes non moins rigides

qui est la conscience sociale ». Espinas, les Sociétés animales, p. 629. « Qu’est-ce qu’une société? » écrit M. Gabriel Tarde. « On a répondu ■en général: un groupe d’individus distincts qui se rendent de mutuels services. De cette définition aussi fausse que claire sont nées toutes les confusions si souvent établies entre les soi-disant sociétés animales... »

« A ce compte, dans les sociétés animales elles-mêmes, les plus vraies ne seraient pas les plus hautes, celles des abeilles ou des fourmis, des chevaux ou des castors, mais les plus basses, celles des siphonophores, par exemple, où la division du travail est poussée au point que les uns mangent pour les autres, qui digèrent pour eux. On ne saurait concevoir de plus signalé service ». L’ Imitation, p. 64 et 66,

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et également vérifiables. S’il est vrai qu’elle usurpe, en. niant qu’un domaine soit réservé à la liberté morale, ne faut-il pas, par réciprocité, reconnaître que tout domaine soumis aux décisions de la liberté échappe ipso facto aux disciplines de la science et qu’on ne saurait sans outrecuidance réclamer à la fois les avantages de deux attitudes qui s’excluent. Douloureux dilemme, qui ne nous laisserait d’autre option que de constituer une sociologie de façade, incapable d’étreindre des phénomènes rebelles à ses liaisons invariables ou de n’embrasser la réalité vivante qu’en renonçant à tout espoir de Penserrer jamais dans les normes cbmmunicables de l’intelligibilité scientifique.

La question est fort grave et elle dépasse, de beaucoup, le champ des discussions théoriques, si l’on estime, comme j’en suis • convaincu, que la sociologie, doit être une collaboratrice de premier ordre dans la gr*ande œuvre de réorganisation de nos sociétés modernes. Elle m’a longtemps troublé et je ne la crois soluble, qu’en demeurant une fois de plus sincèrement fidèle à un précepte toujours sage et souvent fécond : lorsqu’on, tient solidement dans ses mains les deux extrémitésd’une chaîne et qu’on n’aperçoit pas la série des anneaux, intermédiaires qui les relient, ce n’est pas une raison pour lâcher l’un ou l’autre bout. Telle est en effet notre situation. Comment pourrions-nous douter de l’existence de lois sociales ? Les développements des chemins de fer et de la grande industrie, de la richesse et de la culture, du féminisme et de l’esprit démocratique, des. syndicats et du contrat collectif de travail, des pratiquer, anticonceptionnelles, de l’avortement et du divorce, des^ échanges et des consommations, tous ces mouvements et. tous ces grands courants sociaux qui, d’une certaine.

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manière, nous dominent et nous emportent, ne se pré" sentent- ils pas à nous comme des forces comparables aux grandes forces de la nature ? N’en ont-ils pas la puissance, la continuité et l’universalité et comment nier que leur action soit soumise à des lois ? Mais d’autre part, nous l’avons assez montré, comment contester aussi le rôle de la liberté et les jaillissements continus de l’activité spirituelle? C’est elle qui ouvre la voie et prépare le déterminisme de demain, et là même où les foules suivront en rangs serrés les grandes routes largement ouvertes, c’est elle encore que l’on retrouve sous forme d’acquiescement à des entraînements qui ne sont si irrésistibles que parce nous désirons si peu leur résister.

Ainsi, rien ne peut prévaloir contre ces deux certitudes. Reste à savoir si on les peut intégrer l’une et l’autre à l’intérieur d’une science véritable des phénomènes sociaux. Je le crois et voici les raisons de cette ^conviction.

Pour qu’une science d’observation se puisse constituer, il faut et il suffit que des relations constantes puissent être démontrées entre des antécédents déterminés et des conséquents mécaniquement liés. Le savant n’a pas à s’inquiéter des conditions qui ont amené la réuni >n des éléments qui marquent le point de départ de sa science et il lui suffit de pouvoir affirmer le déterminisme des phénomènes dont ils sont la cause. Par exemple la science du chimiste ou du physicien aurait exactement la même valeur, si l’on venait à découvrir que les gisements de houille ou de fer n’ont été formés que par le caprice ou la fantaisie d’une fée toute puissante, ou que les propriétés que les corps possèdent de dégager de la lumière, de la chaleur ou de l’électri-

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cité n’ont d’autre origine que le pouvoir mirifique d’un magicien fantasque. En quoi la sociologie cesserait-elle d’être une science, parce que Tun des trois éléments organisateurs de la réalité sociale serait plus spécialement soumis aux libres déterminations de la volonté.^ Qu’on y prenne garde : le grief qu’on alléguerait viserait aussi le deuxième élément, le travail, et pourtant avec quelle insistance on nous rappelle les mécanisations qui en dérivent. Oublie t-on que les machines, les outils et les moteurs sont changeants et instables, sans cesse modifiés et renouvelés par les inventions, filles aînées de l’esprit Se relusera-t-on à étudier les conditions d’une bonne organisation des transports dans une ville ou dans un pays, sous prétexte que demain peut-être une invention nouvelle viendra en bouleverser l’économie }

Pour qu’une véritable sociologie scientifique soit possible, il faut et il suffit que nous puissions affirmer que toutes les fois que des conditions de lieu, A, de travail et d’outillage B, de représentation de vie G seront réunies, les agencements sociaux de propriété et de famille, de mode d’existence et de voisinage, de pouvoirs publics et d’associations volontaires s’organiseront de telle et telle manière, en une série solidaire. Sans doute, on pourrait remarquer que, par définition même, les conditions présentes ne seront jamais l’exacte reproduction de celles qui les ont précédées, pas plus que celles qui les suivront ne leur ressembleront exactement, et par suite, chaque analyse, valable seulement pour un lieu donné, en un moment donné, ne serait que partiellement utilisable pour tout autre lieu ou tout autre temps. Mais l’objection n’a rien qui doive embarrasser le sociologue, plus qu’elle n’embarrasse l’agronome ou le médecin, et

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derrière l’ineffable variété des échantillons, il nous suffit de retrouver des forces et des éléments approximativement stables, auxquels s'accrochent notre connaissance et notre action. Aucun sol cultivable ne ressemble à un autre, de même qu’aucun grain de blé n’est exactement semblable à un autre; on n'en conclut pas que l’étude scientifique de la culture du froment est impossible. De môme, la sociologie analysera tous les éléments susceptibles d’être enregistrés et de conduire par induction à la connaissance des lois, et il faut croire au contraire que l’homogénéité des phénomènes sociaux est assez grande, puisqu’on voit des réactions sociales se reproduire,, avec des variantes à peine sensibles, à de grands intervalles de temps ou d’espace. Ainsi la diffusion des pratiques anticonceptionnelles s’est répandue de nos jours des rives occidentales du Pacifique jusqu’à la Volga et d’autre part, l’épouvantable catastrophe russe n’est que trop conforme à l’enseignement invariable de très anciennes expériences. De même l’effondrement du mark imite parfaitement celui de la couronne ou du rouble, ou celui des assignats, il y a cent vingt cinq ans.

Rien ne s’oppose à ce que des états psychologiques^ des sentiments, des désirs, des représentations du bonheur et de la vie ne soient observés, analysés, comparés, comme le sont des configurations géographiques ou des constitutions géologiques, des organisations de force motrice, d’outillage ou d’atelier. Sans doute, pour y parvenir, il faudra recourir à des procédés d’investigation et d’enquête plus subtils et plus délicats ; mais pourquoi cette finesse d’analyse, qu’on se plait à vanter chez tels ou tels de nos romanciers et de nos auteurs dramatiques, qui trop souvent n’en font usage que pour accroître encore la désorganisation de nos moeurs, ne pourrait- elle

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se retrouver sous la plume du sociologue, utilisant pour une œuvre de science cette précieuse connaissance du cœur humain? La seule conclusion à tirer, c’est qu’on ne saurait être sociologue si l’on ne se sent capable d’être d’abord un psychologue pénétrant et avisé, si l’on n’est disposé à noter avec la même minutieuse attention toutes les nuances et toutes les formes d’égoïsme et de dévouement, de sensualité et d’abnégation, de plaisir, de joie et de bonheur, de capacités et de travail, d’effort ou de discipline, d’individualisme anarchique ou de docilité aux intérêts supérieurs de la famille ou de la race ; mais l’exigence n’a rien qui doive surprendre. Puisque tout le monde accorde que « la vie sociale consiste tout entière en représentations » et « qu’en dehors de l’étude directe des consciences, on ne peut atteindre, en matière sociale, d’explication véritable », il est logique que de pareilles aptitudes soient requises du sociologue. La seule question débattue était de savoir à quelles origines devaient se rattacher ces états psychiques à connaître ; nous avons sur ce point essentiel donné nos conclusions.

Notons en tout cas que cette évolution de la science sociale et de sa méthode fut aussi parfaitement logique et naturelle. Instituée pendant la première moitié du XIX® siècle par deux hommes dont l’un, Auguste Comte, professait pour la métaphysique les sentiments hostiles que l’on sait, et dont l’autre, Frédéric Le Play, ayant reçu une formation spécifiquement scientifique, n’avait aucune raison d’attacher une spéciale importance à des études de psychologie et de philosophie qu’aussi bien tous les hommes de sa génération s’accordaient à négliger, voire à mépriser, la Science Sociale devait naturellement se tourner d’abord vers l’analyse des éléments

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matériels, physiques, externes de la vie ; mais il est normal aussi que, par ses progrès et son approfondissement, elle se trouve aujourd’hui mise en demeure de s’occuper à son tour de ces autres sources qui jaillissent des profondeurs de notre activité spirituelle, et dont le flux se mêle aux eaux des deux autres sources pour former avec elles le grand fleuve de la vie sociale.

Dira-t-on que le progrès est onéreux, puisque la sociologie semble se dépouiller de cette rigueur scientifique qui était son meilleur titre à notre confiance Mais je crois avoir démontré que cette rigueur, toute d’apparence, n’était qu’un voile arbitrairement posé par notre manie de systématisation intellectualiste sur le complexus infiniment plus riche de la vie sociale et sans qu’il soit utile de rappeler ici les belles études de critique des sciences des Boutroux, des Bergson, des Edouard Le Roy, du moins convient-il de ne pas oublier que le genre de rigueur que présentent les sciences biologiques n’est pas le même que celui dont les sciences mathématiques ont le privilège, chèrement acheté d’ailleurs. La seule rigueur scientifique, que nous puissions rechercher et estimer, est celle qui réussit à serrer toujours de plus près l’objet étudié et qui, au lieu de ramener le réel aux mesures étroites de notre entendement, tend à élargir notre esprit jusqu’aux proportions, souvent déconcertantes, de l’inexprimable réalité. L’esprit de finesse n’est pas moins nécessaire que l’esprit de géométrie.

Une autre conclusion se dégagerait encore, queM. Joseph Wilbois a excellemment mise en lumière dans cette belle page : « Les lois sociales ont plusieurs aspects, suivant les points de vue. Pour les générations qui les précèdent, elles ne sont rien du tout et on ne peut les

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prévoir. Pour celles qui les suivent, elles sont de la nécessité et on n’a qu’à les constater comme données de science. Pour celles qui les établissent, ce sont des tâtonnements où s’associent les besoins d’une foule, les vœux d’une élite, les décrets des gouvernants, des aspirations naissantes, des routines froissées, des essais contradictoires. C’est seulement l’humanité totale ou l’homme qui, à son image, dilate sa conscience jusqu’à la rendre séculaire, qui peuvent comprendre le déterminisme social dans sa réalité métaphysique.

« Réalité admirable. Elle efface le tableau de l’homme absolument libre ou absolument es;:lave. Des théoriciens avaient peint l’humanité comme un caprice lâché : des sociétés se nouent avec des coutumes inexplicables pour crouler tout à coup au milieu d’une fête : les inventions sont des feux d’artifices, les conLjuérants font des fantasias, tous les peuples jouent avec la nature. D’autres avaient dessiné un genre humain écrasé par la nécessité. La loi du pain le voûtait sur le sillon. La loi du métal l’emprisonnait dans l’atelier. La loi du charbon l’enfouissait dans la mine. ^ »

Rien de tout cela n’est vrai ; nous ne sommes ni des esclaves, ni des satrapes; notre activité spirituelle, insérée dans la matière, doit en subir les pressions et les mécanismes, mécanismes sur lesquels elle s’appuie d’ailleurs pour la réalisation de ses desseins. Ce sont ces pressions et ces mécanismes que le sociologue observe avec prédilection, parce qu’ils donnent prise facile a ses enquêtes, à ses pesées, à ses mesures et s’il est matérialiste de tendance, il ne manque pas d’expliquer par eux ia vie sociale tout entière, soumise, nous dit-on, comme

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