PAS DU TOUT NÉCESSAIRE QUELLES FUSSENT CE QUELLES
ONT ÉTÉ. Avec cette addition, la formule scientifique demeure, mais seulement avec cette addition qui est essentielle. Donc, ne soyons pas dupes du prétendu mécanisme que nous ne constatons dans les faits que parce que nous le mettons dans nos interprétations. A chaque instant de la durée, nos sociétés ont le sentiment profond d’une double certitude : d’une part, celle de leur dépendance partielle vis-à-vis des éléments externes de la via soci.de, et d’autre part celle de leur indépendance partielle aussi, qui les établit à la fois maîtresses et responsables de leur destinée. Puis, soixante ou quatre v ingts ans plus tard, de savants personnages, historiens ou sociologues, viennent exposer doctoralement le mécanisme automatique de la solution quia prévalu ; mécanisme, j’y consens, mais mécanisme suspendu à la liberté, et donc apparenté à de toutes autres conceptions.
Il n’est pas vrai que le xix® siècle n’aurait pas pu être tout autre qu’il n’a été, même en l’état des inventions techniques et scientifiques ; notre métaphysique ne fut pas l’effet nécessaire de nos usines, de nos rails et de nos télégraphes, et ces outils, maniés par des esprits animés de tout autres sentiments, eussent donné de tout autres résultats. Sans doute ces sentiments et ces programmes d^ vie, après leur large diffusion, créèrent à leur tour, tout comme les mécanismes d’acier, des courants capables d’un entraînement presque irré-
sistible, mais ils furent liberté et volonté pour leurs initiateurs et leurs premiers adhérents h
Bien plus, même pour leurs successeurs, il reste enc Te un espace plus étendu qu’on ne le dit pour les options de la liberté morale. Un filateur de coton n’a pas la liberté de filer le coton avec les métiers à filer qui servaient il y a soixante ans, et la technique industrielle élaborée par l’esprit s’impose ensuite comme une nécessité ; mais la vie morale n’est jamais soumise ‘ à ces contraintes irrésistibles et entre les professions et les milieux, des issues se peuvent trouver pour la liberté spirituelle, au profit des hommes dont l’âme est assez élevée pour y aspirer.
Aussi bien cette affirmation de liberté, cette aversion pour toute systématisation mécaniste sont-elles encore le trait dominant du caractère des grands hommes d’action, des capitaines d’industrie ou de guerre, des apôtres et des saints, et la preuve qu’ils apportent est,, semblet-il, décisive. Elle n’est pas seulement de l’ordre doctrinal, puisque les œuvres sont là qui portent témoignage. Qui donc réussirait à persuader à un de ces « animateurs », de ces Apôtres ou de ces Saints que « la morale d’un peuple est, à chaque moment, aussi bonne et aussi mauvaise qu’elle peut être » et que ce qui se fait et se pratique est la seule chose qui puisse être faite et pratiquée? Messagers de l’action ou de la générosité, excitateurs des énergies, hérauts de la vaillance, ils battent le rapp l et sonnent l’alarme, annoncent les renouvellements et sus-
I. Je signale, en passant, que ces lignes, si on les croit vraies, mettent en lumière la lourde responsabilité qui pèse sur les romanciers, les auteurs dramatiques, et en général tous les hommes qui, par la parole ou la plume, exercent une influence sur la formation des esprits.
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citent les forces indispensables à leur réalisation. Les personnes « sages » condamnent leurs audaces et démontrent en de solides syllogismes que « leur initiative ne peut être que condamnée... qu’elle est d’ailleurs vouée à l’échec... » mais ces sublimes inventeurs de la vie morale ou ces créateurs de l’activité économique n’écoutenî que d’une oreille distraite ces raisonnements, et leur sens affiné leur fait discerner que, si ces personnessages n’ont pas tout à fait tort, elles n’ont pas non plustout à fait raison et qu’à côté du domaine qu’elles ont exploré, il en est un autre, non moins réel, non moins étendu, qu’elles ont omis de reconnaître. Aussi poursuivent-ils leur chemin, et l’événement leur donne raison : leur parole et leur exemple secouent les torpeurs et réveillent les énergies. Suivant les circonstances, le rayon d’influence de ces hommes est plus ou moinsétendu; parfois il s’étend si loin que toute une région,, tout un peuple, toute une race se sentent rénovés,, comme il advint aux temps des Premiers Chrétiens, de Mahomet, de saint Bernard, de saint François d’Assise, de Savonarole, de Luther et de Calvin, de saint Vincent de Paul, des Encyclopédistes et de la Révolution Française, de Napoléon P*', des grands ancêtres de i8q8, d’Abraham Lincoln et de Gladstone, de Carneggie et de Roosevelt.
Sans doute l’action de ces hommes ne fut si puissante que grâce à un heureux concours de circonstances ; toutefois c’est aussi leur esprit créateur qui a suscité ces énergies qui, sans eux, ne se fussent point manifestées.
Ici, l’occa^on est belle pour les adversaires du matérialisme sociologique de prendre l’offensive et de montrer que, puisqu’on insiste si souvent sur les réper-
eussions sociales des inventions mécaniques et des méthodes adoptées pour produire la richesse \ il serait juste aussi d’insister sur les répercussions économiques des doctrines morales et religieuses. Si notre vie morale et spirituelle était meilleure, nous serions incomparablement plus riches et plus prospères, et quel statisticien pourrait supputer les immenses dommages économiques que nous causent la débauche et l’alcoolisme, notre égoïsme de famille, de classe ou de patrie.^ Si nous étions plus vertueux ou plus instruits, nos machines fonctionneraient mieux, nos usines fabriqueraient en plus grande abondance, nos mines produiraient plus de houille et on n’exagère rien en ajoutant que nos betteraves contiendraient plus de sucre et que nos moutons et nos bœufs verraient diminuer le poids de leurs os et de leurs déchets inutilisables.
I. On enseigne « qu’au stade agricole de la civilisation gréco-romaine correspondrait l’esclavage, à une division du travail un peu plus complexe, à l’économie féodale, le servage, enfin à la technique actuelle et à la division du travail, le salariat. Mais jamais ils n’ont pu démontrer que cette correspondance fût rigoureuse. Outre que l’ethnologie nous montre l’esclavage absent ou sans importance dans une société agricole telle que la Chine, le servage inconnu dans la féodalité Scandinave, etc., jamais il n’a été établi que la grande industrie fût incompatible avec l’esclavage ou que des rapports industriels complexes fussent incompatibles avec des associations coopératives de petits propriétaires libres. Rien ne nous contraint d’accepter l’idée que le fait social et juridique procède logiquement et nécessairement du fait technique et économique ». Gaston Richard, op. cit., p. i35. — Un peu plus loin, le même auteur écrit : « Laveleye reconnait que les lois économiques ne pouvaient produire les mêmes conséquences dans une cité grecque où les trois quarts de la population étaient formés d’esclaves et dans une société moderne où les travailleurs peuvent louer librement la force de leurs bras. Mais des lois dont les effets changent ainsi avec la condition juridique des hommes ne sont pas des lois, au sens que la mécanique attache à ce terme. Il est visible, en effet, que ces lois sont conditionnées par les institutions mêmes que l’on voudrait expliquer par elles ». Eodem, p. 137.
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On n'a visé en ces dernières lignes, que les petits faits de la vie économique journalière, de celle qui se développe dans les étables de nos campagnes, les ateliers de nos usines ou derrière les comptoirs de nos magasins, mais si nous traitions des grands exploits écono- , iniques consignés dans les annales de Phistoire, la constatation serait la même. » Ce qui, au xwf siècle, dit Melchior de Vogué, a entraîné les conquérants du Nouveau Alonde, ce n’est pas seulement un besoin matériel, un désir de pain et d’or, c’est une passion morale, la passion du Christ, la fièvre des Croisades, ils continuaient le pieux effort des siècles passés, pour le don gratuit de l’Evangile.
« La foi religieuse et la cupidité faisaient bon ménage dans ces âmes naïves : tels sont les deux grands ressorts qui ont poussé le vieux monde hors de lui*même. Je ne sais si l’un d’eux eût suffi à produire cette immense révolution: à coup sûr, ce n’eût pas été le second. L’histoire nous enseigne que la terre comme la mer appartient à qui porte une idée, à qui porte un Dieu ».
De même, ce fut le souci de la liberté religieuse et de la fidélité à des croyances dogmatiques qui poussa, au XVII® siècle, les admirables émigrants du Mayflower à franchir l’Atlantique et amena ainsi rinstallation en territoire vacant d’une race appelée à de si hautes destinées. Deux siècles plus tard, ce furent aussi des mobiles d’ordre spirituel et religieux qui inspirèrent à Livingstone la pensée de ses grands voyages d’exploration à travers le continent africain h Semblablement,
I. € Pour ce qui me concerne, je n’ai Jamais cesse de me réjouir d’avoir été appelé par mon Dieu à un tel service. On parle du sacri-
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n’en déplaise à certains pacifistes ou économistes et aux marxistes impénitents, ce sont les passions et. les facteurs moraux, beaucoup plus que la poursuite des intérêts économiques,, qui ont, dans le passé, déclenché les guerres. Ce peut être un. jeu amusant que de chercher les causes exclusivement économiques des guerres ancfennes ou récentes,, de celles de la Révolution ou du Premier Empire., comme des Croisades ou de la guerre de Troie, mais ce n’est qu’un jeu et si « le besoin de souder les rails », si « le porc serbe, le blé bulgare et le commerce grec » furent pour quelque chose dans l’alliance balkanique de. 1912 qui. prépara la guerre, on commettrait aussi une grossière erreur en oubliant les raisons morales de ce grand soulèvement. La volonté tenace de se libérer d’une oppression cinq fois séculaire, de venger les pères massacrés, de rejeter en Asie une race abhorrée fut plus agissante que les convoitises économiques, et les vieux parents qui, aux veillées d’hiver, racontaient les. exploits du tzar Lazare et des héros du Champ des Merles, firent plus pour libérer la
fice que j’ai fait en allant passer en Afrique une partie de ma vie. Peut-on bien appeler sacrifice un minime acompte sur une dette que nous n’éteindrons jamais ? C’est un sacrifice, alors qui apporte sa récompense lui-même dans son activité salutaire, dans le sentiment de bien faire, dans la paix du cœur et dans l’espoir de la gloire- à venir? Repoussons ce mot. Ne dites jamais sacrifice, dites privilège! Les inquiétudes, les, maladies, quelques souffrances, quelques dangers, le renoncement aux commodités de la vie vulgaire pourront nous faire balancer un moment; mais que ce ne soit qu’un moment! Toutes ces choses sont des riens au prix de la gloire qui sera révélée plus tard en nous et pour nous. Je n’ai jamais fait aucun sacrifice... »
Après avoir rappelé pour quelle raison le chrétien, pensant au sacrifice du Christ, n’a pas le droit de gémir sur ceux qui lui sont demandés, il conclut: « Pensez à l’Afrique je vous en supplie; dans peu d’années, je mourrai dans ce pays maintenant ouvert; ne souffrez pas qu’il se referme. Je retourne en Afrique afin d’y frayer, si c’est possible, une route pour le commerce et pour l’Evangile: achevez l’œuvre que j’ai commencée. Je la mets à votre charge ü.
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patrie serbe que les marchands de porc avec toutes leurs combinaisons. M. Charles Gide a raison de dire que « ce sont la jalousie, la rancune du passé, l’ambition, ou parfois aussi des passions nobles, le réveil de la conscience nationale la volonté de vivre sa vie, l’exaspération de droits violés, qui font que les peuples se ruent les uns sur les autres ». Souvent ces passions sont si fortes, qu’elles font au contraire bon marché des intérêts matériels. Ils n’est pas du tout démontré que la fidélité si touchante de l’Alsace et de la Lorraine ait servi ses intérêts économiques, pas plus qu’il n’est certain que la Belgique ait servi les siens en donnant le 3 août 1914, au gouvernement allemand, la noble réponse que l’on sait. De même, qui oserait dire que des calculs intéressés furent la principale cause de notre non acceptation du Traité de Francfort et de notre confiance patiente, mais obstinée, dans « la justice immanente »
Ainsi les interprétations du matérialisme sociologique ne réussissent pas plus à rendre compte des grandes crises de la vie nationale ou internationale des peuples qu’elles ne suffisent à expliquer les institutions et les pratiques de leur existence quotidienne ; la psychologie collective des nations ne leur est pas moins rebelle que la psychologie individuelle de la personne, et si nous avions le loisir de multiplier les exemples, il serait facile de montrer qu’il y eut tout autre chose qu’une vulgaire préoccupation d’intérêts matériels dans la promulgation des lois sur la journée de huit heures du 23 avril 191g, sur la semaine anglaise du ii juin 1917, sur la prohibition du travail de nuit dans les boulangeries, sur les habitations à bon marché et en général de toutes les lois d’ordre économique ou social.