I . eodem, p. 14g
Pour mieux aider le lecteur à saisir in concreto le sens et la valeur des arguments exposés sur cette essentielle question de la nature exacte du fait social, il m’a paru expédient de prendre un exemple, emprunté au problème social le plus grave qui angoisse nos sociétés occidentales, celui de la natalité. Je ne donnerai d’ailleurs ici qu’un résumé schématique, me permettant de renvoyer, pour toutes références utiles, à mon ouvrage sur {'Indiscipline des mœurs.
S’il est une question sociale où, à première vue, se manifeste en plein le matérialisme sociologique si fort en honneur aujourd’hui, c’est bien, semble-t il, celle-ci. Les Français ne tarissent plus, lorsqu’ils énumèrent les raisons pour lesquelles ils n’ont plus d’enfants: impossibilité de se loger, santé de la femme, insuffisance des salaires, nécessité de donner aux enfants une meilleure alimentation et une instruction plus développée, impossibilité de trouver des domestiques, nécessité de maintenir son rang, de doter les filles, poids des impôts, service militaire etc. etc., et de fait il est exact qu’un grand nombre d’institutions, de mécanismes et de réglements sociaux en étaient venus à favoriser nettement la famille néo-malthusienne et à châtier la famille nombreuse et il faut ajouter que non seulement, il en était ainsi, mais en vertu de la loi de cohérence sociale, il n’en pouvait pas être autrement, vu l’énorme extension des pratiques néo-
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malthusiennes dans notre pays. Nous voilà donc en face d’un fait social net et précis, et d’un courant social très marqué.
Mais — car il y a un mais, et, comme on va le voir, il est d’importance — une analyse méthodique révèle que ce prétendu mécanisme est beaucoup moins automatique qu’on ne le croit, et dans son origine, et dans sa nature, et dans ses effets. D’abord, dans son origine. En 1780, la natalité était en France de 38 pour 1.000 habitants et elle était exactement le double de ce qu’elle fut cent vingt-cinq ans plus tard, en igo6. Donc, en 1780, ces mécanismes sociaux, sur lesquels on insiste tant, étaient justement remontés en sens contraire, et en fonction, je ne dis pas en faveur, — car on n’appréciait pas ses immenses services, — de la famille nombreuse. Sans doute la haute bourgeoisie était loin d’ignorer la précieuse recette, mais tout de même, elle n’en faisait qu’un usage restreint et les récits de nos arrière grands-parents se terminaient volontiers par cette formule usuelle : « il fut bon époux et bon père; et mourut dans un âge avancé, laissant derrière lui de nombreux enfants s.
L’expansion industrielle vint même donner à la famille ouvrière d’abord en Angleterre — deuxième moitié du xviii° siècle — puis un peu plus tard en France, des raisons nouvelles de hâter les mariages et de multiplier les naissances. A ce moment, les économistes signalèrent les mécanismes automatiques qui reliaient au quantum des subsistances disponibles le nombre des mariages et des naissances, — (lire dans V Indiscipline des Mœurs, p. 427, la puissante page d’Adam Smith) — et vu la représentation de la vie alors communément admise, il était en effet exact que ces naissances eussent ce caractère automatique. Puis Maithus publia son célèbre ouvrage — Essai sur le Principe de Population, i8o3 — qui eut dans la science un si grand retentissement. En quelques années, la démonstration du génial pasteur d’Aylesbury fut acceptée par toute l’Ecole libérale sans exception et on n’aurait pas trouvé sous la Restauration ni sous la Monarchie de Juillet un économiste libéral qui ne fût pas malthusien. Ce « principe de population » agréait tout à fait en ce temps à la noblesse et à la bourgeoisie voltairiennes qui, d’ailleurs, en prenaient à leur aise avec le moral restraint du vertueux pasteur et lui préféraient d’autres méthodes. Pendant deux ou trois décades, les classes populaires restèrent, comme il arrive toujours, étrangères à cet enseignement, mais à partir de i83o, les choses changèrent à mesure que l’enseignement des maîtres descendît sur les couches inférieures et cette descente fut d’autant plus rapide que les fonctionnaires publics les plus qualifiés, les Académies, les conseils municipaux s’employaient à l’envi à multiplier les plus équivoques recommandations. — (Sur tous ces points, cf. notre ouvrage, notamment aux pages 440 et suiv.). — Enfin, depuis la Troisième République et avec le concours des événements politiques que l’on sait, le mouvement de chute de la natalité s’est beaucoup accentué, si bien que le taux de natalité, déjà tombé avant la guerre de 1914 au chiffre de 17 pour i.ooo, avec 67 départements enregistrant plus de décès que de naissances, a fléchi encore, depuis le retour de la paix.
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Je n’ai pas à insister ici sur l’extrême gravité de ce péril national. Je note seulementque ces chutes rapides sont parfaitement conformes à ce que l’analyse méthodique autorisait à prévoir, et quand on enregistre méthodiquement les représentations de vie communément admises par l’immense majorité des Français, on ne peut que trouver naturelle, logique, et, en un sens, nécessaire la conduite qu’ils adoptent. Je l’ai dit ailleurs! en l’état psychique actuel de la France, le nombre des avortements et des divorces est encore inférieur à ce qu’il devrait être, et celui des naissances est trop élevé. Voilà la vérité qu’il faut avoir le courage de voir, parce que son évidence échappe à toute contestation.
En présence de tous ces faits, je tirerai seulement quatie conclusions : 1“ les pratiques anticonceptionnelles devenues aujourd’hui un geste étroitement relié à des mécanismes sociaux furent, en leurs débuts, des actes libres; et la mécanisation, — partielle d’ailleurs — dont nous sommes aujourd’hui les victimes, est venue de la généralisation d’initiatives volontaires individuelles 2° Cette évolution n’a pas été l’effet mécanique et nécessaire des inventions de la technique industrielle et des découvertes scientifiques et les représentations de la vie ont été aussi un facteur de première importance; 3“ ces représentations de la vie eussent pu être autres que ce qu’elles ont été, et elles n’étaient pas non plus mécaniquement liées aux découvertes des sciences, ni aux inventions techniques; les Français auraient pu, s’ils l’avaient voulu, appeler à la vie beaucoup plus d’enfants, qu’ils ne l’ont fait; 4* semblablement, les Français aujourd’hui peuvent, s’ils le veulent, avoir beaucoup plus d’enfants qu’ils n’en ont, et ce pro*grès si nécessaire est lié à la fois à un meilleur aménagement des institutions économiques, juridiques, fiscales, législatives, et surtout à une réforme morale, à l’adoption d’une autre représentation de la vie.
Je ne pense pas qu’aucune de ces quatre affirmations et conclusions puisse être contestée et elles impliquent la réfutation la plus précise du matérialisme sociologique et des représentations collectives et la justification de la théorie que nous avons présentée sur la nature du fait social.
La démonstration paraît d’autant plus péremptoire qu’on pourrait la renouveler indéfiniment, en choisissant d’autres exemples ; la machine à vapeur ou les chemins de fer, le télégraphe ou la grande industrie, les engrais chimiques ou la houille blanche, le téléphone ou l’automobilisme, les syndicats ou la presse, le suffrage des femmes ou la liberté de l’enseignement, etc., etc. Sur l’invention sociale et ses parties, cf. Joseph Wilbois, op. cit.. p. 210 et 21 1.
Il est étrange que ces constatations, si certaines et si fermement appuyées sur le témoignage d’un passé très récent, aient été si peu aperçues de certains sociologues, qui ont tant recommandé la méthode historique. Cette méthode n’aurait-elle de valeur qu’à condition d’être appliquée à l’étude des peuplades sauvages de l’Australasie ou des Amériques, sur lesquelles nous possédons si peu de renseignements qu’on peut toujours se livrer, au sujet de leurs institutions, aux interprétations les plus fantaisistes ?