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CHAPITRE VIII

La technique de Tanalyse sociologique.

Dans la biologie, l’observation de la corrélation de toutes les fonctions vitales joue un rôle décisif; à l’égard des faits sociaux, on continue d’isoler les phénomènes au lieu de comprendre que cette corrélation y travaille d’une manièie mille fois plus active et décisive.

Fr. W. Foerster.

Connaissant les conditions intellectuelles et morales d’une étude sociologique véritable, informés de la nature exacte du fait social, nous sommes en bonne posture pour commencer une analyse sociologique.

Je voudrais, en quelques pages, indiquer, si j’ose dire, la technique opératoire elle-même, entrer dans les détails précis, qui pourront rendre l’étude à la fois plus facile et plus féconde b

★ Tft:

Une première chose est certaine, et j’espère qu’il n’est plus utile d’y insister : puisqu’il est avéré qu’en dehors des consciences, il faut renoncer à toute explication des

I. J’utiliserai surtout en ces pages les résultats de mon expérience personnelle, trop heureux si je pouvais par là éviter à d’autres des difficultés auxquelles je me suis si souvent heurté.

phénomènes sociaux, une seule voie nous est ouverte pour Tétude sociologique, la voie de l’enquête personnelle et orale, par interrogations et conversations verbales, interrogations et conversations poursuivies avec finesse, tact et persévérance, Jusqu’à ce que, par les réponses obtenues, nous soyons en état de pénétrer en cette intimité psychique qui est, nous le savons, la source même de la vie sociale tout entière. Il faut qu’il soit bien entendu, une fois pour toutes, qu’on n’a pas fait une étude sociale véritable, tant qu’on n’a pas réussi à s’installer au centre même de la vie psychique des individus, tant qu’on n’est point parvenu à s’assimiler si bien leur psychisme intérieur que leurs actes, leur décisions, leurs résolutions, leurs désirs, leurs habitudes, apparaissent comme logiques, naturels et, en ce sens, normaux. Il ne s’agit pas de porter sur cette vie psychique un jugement, ni une appréciation morale, et cela encore, je l’espère, n’a pas besoin d’être répété, mais il s’agit de bien comprendre le mécanisme psychologique, les actions et les réactions, les liaisons et les connexions, afin que la vie extérieure de ces individus trouve, aux yeux de l’enquêteur, son explication simple, totale et coordonnée. Il est évident, encore une fois, que, pour parvenir à un pareil résultat, un seul moyen esta notre disposition, celui de l’enquête personnelle et orale ; les statistiques, les rapports, les imprimés de toute sorte dont hélas ! on gratifie si abondamment les infortunés enquêteurs, ne rendent que de très médiocres services, et une courte conversation bien conduite vaut plus que des volumes. A ce propos, je signale l’insuffisance des interrogations par correspondance ; elles sont commodes et dispensent de dérangements onéreux, mais le plus souvent elles ne donnent aussi que des résultats insigni-

fiants. Aucune recette ne peut remplacer la parole, avec son accompagnement naturel du geste, du regard, du ton et des mille petits riens, auxquels sans doute on n’a donné ce nom que parce que justement ils valent beaucoup.

J’ajouterai seulement deux recommandations.

Le sociologue devra toujours poser des questions simples et concrètes, évitant toute interrogation de caractère abstrait, qui solliciterait une réponse doctrinale eæ professa^ et que la personne interrogée serait presque toujours fort en peine de donner. Au moyen de questions judicieusement posées, de détours et de retours habiles, de conversations prolongées, l’enquêteur se rendra capable de reconstituer les dispositions psychologiques des personnes qu’il interroge ; il tracera, si l’on peut dire, des lignes qui, se coupant et se rejoignant en certains points, lui permettront de « situer » la position sociale et mentale de la personne en face de laquelle il se trouve. Mais, hormis des cas très rares, il se gardera de solliciter des explications et des commentaires doctrinaux, car il doit savoir que les dispositions psychologiques qui sont en chacun de nous le plus motrices sont la plupart du temps assez peu connues des personnes qui s’y tiennent. Il est malaisé de se connaître soi-même et il est imprudent de demander à son prochain des explications qui dépassent presque sûrement ses habitudes, et peut-être ses possibilités.

En second lieu, et dans le même ordre d’idées, il convient de signaler la nécessité d’un effort spécial en vue de l’obtention des explications véritables. Le plus souvent, les personnes interrogées ne découvrent pas, aux premières réponses, les mobiles véritables de leurs actions, elles en allèguent de plus flatteurs et de plusavan-

tageux ; ce n^est que par des questions insistantes et répétées que Ton finit par obtenir des réponses approximativement exactes, dévoilant peu à peu la totalité des mobiles. Ces supercheries, innocentes le plus souvent ». ne doivent pas nous surprendre, mais nous devons les surveiller avec une attention soutenue, puisqu’il est assez connu que la sincérité vis-à-vis de soi-même n est point une qualité ordinaire, et que bien peu de personnes sont capables de la pratiquer.

Une autre question beaucoup plus importante se pose,, qui est celle de savoir par quel point précis il faut commencer l’étude des phénomènes sociaux. La réponse de Le Play était très nette, et je tiens à dire que je la considère encore comme pleinement valable. Il faut, disait Le Play, faire la monographie d’une famille ouvrière appartenant au type normal et moyen dans la société étudiée, et j’indiquerai plus loin les raisons de cette préférence. Toutefois, comme, peut-être, les lecteurs de ce livre n’auront pas le désir de dresser une pareille monographie, et que, au contraire, ils auront souvent besoin d’étudier une institution particulière, un métier, une profession, une question, il me parait indispensable de donner, au préalable, quelques explications de nature à diriger l’enquête, à la féconder, et à la préserver de certaines erreurs graves dans lesquelles on n’est que trop exposé à verser.

I. — Il faut d’abord se rendre compte qu’une pareille étude limitée et isolée n’est légitime qu’autant que le sociologue garde continuellement présents à Vesprit ce que

j’appellerai la notion et le sens du total. Une société est un organisme vivant aux innombrables organes et aux multiples rouages ; il est donc entièrement inadmissible de préténdre étudier une question ou une institution sociale déterminée, en oubliant les innombrables autres questions, non moins urgentes et essentielles peut-être, qui sont posées devant cette même Société.

La faiblesse de l’esprit humain contraint aux spécialisations et souvent il est bon de « sérier » son étude, en la faisant porter d’abord sur une section isolée ; mais il n’en demeure pas moins que la société est, à chaque instant, un complexus immense, qui ne peut jamais consacrer la totalité de son effort à la solution d’un unique problème, et elle doit en même temps pourvoir à la solution d’un très grand nombre d’autres. En matière médicale, les spécialistes ne sont bienfaisants qu’autant qu’ils conservent ce sens et cette préoccupation du total ; à quoi servirait de soigner l’estomac d’un malade, si on désorganisait le fonctionnement de son cœur? et l’amélioration produite dans le fonctionnement du foie est bien précaire, si elle s’allie à une défaillance du rein. Ainsi en est-il dans la vie sociale ; on ne devient un spécialiste utile qu’autant que, au préalable et par de longues études, on a appris à connaître la société tout entière, à apprécier les services rendus par les nombreux organes sociaux, reliés entre eux par la solidarité mystérieuse de leur fonctionnement .

IL — L’analyse sociologique révèle que les sociétés éprouvent quatre besoins essentiels dont la satisfaction suppose, à son tour, la satisfaction de très nombreux besoins secondaires.

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Le premier de ces besoins est celui de la production des objets matériels nécessaires à l’entretien de la vie. Les hommes ne sont pas de purs esprits, ils éprouvent des besoins physiques, et à chaque moment de leur existence la satisfaction de ces besoins réclame une consommation d’objets matériels. Puisque la consommation est constante, il faut que le travail vienne produire en abondance les objets à consommer. Dans nos sociétés modernes compliquées, cette organisation du travail, comme on le verra, réclame à son tour des institutions fort complexes, des mécanismes très délicats. Je veux seulement ici signaler la réalité et l’ampleur de ce premier besoin, et toute société qui ne réussit pas à assurer de manière satisfaisante l’abondance des productions est naturellement vouée à de très graves souffrances.

Le deuxième besoin social est celui du recrutement de la race, problème beaucoup trop négligé jusqu’ici, et qui a passé inaperçu, justement parce que des mécanismes traditionnels et séculaires semblaient en assurer automatiquement la solution. De même que M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, et que notre sang circule dans nos veines, sans que nous en soyons conscients, de même, jusqu’à une époque toute récente, les sociétés humaines se recrutaient sans s’en apercevoir. L’exemple de sociétés anciennes qui ont disparu aurait dû pourtant nous avertir, mais on n’y pensait pas. Ce qui est certain, c’est qu’il y faut maintenant penser, et y penser très sérieusement, puisque nombreuses déjà sont les sociétés de civilisation occidentale qui ne réussissent plus à assurer de manière adéquate la satisfaction de ce deuxième besoin.

Le sociologue devra donc avoir l’œil toujours éveillé sur l’urgence de ce besoin et la difficulté d’y satisfaire.

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Le problème semble devoir être posé dans les termes que voici : Il s’agit de savoir comment, avec des êtres humains qui ne sont utilisables que pendant un temps assez court et s’acheminent rapidement vers la mort, on pourra constituer une société suffisamment stable et susceptible de progrès au sein d’une tradition continuée ; et le problème est rendu plus difficile encore par ce fait que, non seulement la durée utile de l’existence de l’adulte est relativement courte, mais encore, au cours même de cette durée, beaucoup d’accidents et de maladies surviennent qui amènent la mort ou, en tous cas, l’incapacité de servir. D’autre part, la préparation à la vie est longue et difficile ; tandis que les petits des animaux ont l’aptitude à se tirer d’affaire très rapidement et à se procurer eux-mêmes la satisfaction de leurs besoins, au contraire les petits enfants des hommes naissent dans un état de misère et d’impuissance spécial, et ils n’arrivent que très lentement, au bout de longues années, à une formation suffisante. Bien plus, le mouvement moderne de notre civilisation tend à allonger encore cette période de formation. Voilà le problème, voilà le deuxième besoin essentiel ; sa solution suppose, on le voit, deux solutions parrallèles : l’appel à la vie d’un nombre suffisant d’enfants ; « l’élevage », l’instruction et l'éducation morale de ces enfants, par des organismes capables de les préparer à servir.

Le troisième besoin social est celui de l’organisation de pouvoirs publics régulateurs ce la vie collective et défenseurs des intérêts généraux. L’individu et la famille ne sont que trop portés, l’expérience le démontre, à ne s’inspirer, dans leurs résolutions et leurs actes, que de leurs intérêts propres chacun de nous est naturellement enclin à ne s’occuper que de son avantage personnel, et

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même à ne considérer celui-ci que sous sa forme actuelle €t présente. Si encore, dans nos préoccupations d’intérêt personnel, nous avions le sens de la durée et de. la prévoyance, il est à croire que, bien souvent, nous re- joindrions l’intérêt collectif ; mais on ne sait que trop que cette prévoyance, cette considération de l’avenir et de la durée, n’entre que rarement en ligne de compte dans les combinaisons de l’individu ; sous la poussée de l’égoïsme et du désir du moindre effort, celui-ci est naturellement porté à ne s’inquiéter que de son avantage immédiat, sacrifiant même trop souvent ses propres intérêts prochains. Sous l’impulsion de ces mobiles bassement intéressés, il lance, à chaque instant, dans la vie sociale, des actes proprement anarchiques et perturbateurs.

11 faut donc que, dans toute société, il existe une autorité sociale qui ait qualité pour prendre la parole au nom de l’intérêt général ; pour dire qu’elle le représente, et pour enjoindre aux individus la soumission à ses injonctions.

11 faut croire que l’organisation de ces pouvoirs publics est chose difficile, car, sauf en de rares périodes privilégiées, on a toujours déploré le mauvais fonctionnement de ces pouvoirs, trop souvent soumis aux influences dominantes d'une caste, ou d’une section particulière de la population, oublieuse des intérêts généraux de la collectivité.

Quoi qu’il en soit de ces doléances, il est nécessaire qu une société réussisse à organiser tant bien que mal un pouvoir collectif, approximativement capable de la représenter dans ses intérêts permanents.

Enfin, toute société éprouve un quatrième et dernier besoin, dont la satisfaction coopère à la satisfaction

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même des trois autres, et sans laquelle aucun service social ne peut vraiment fonctionner ; je veux dire Tentretien d’une vie morale suffisante dans les consciences et les cœurs. De quelque manière qu’on le veuille expliquer, il est certain que, ni l’enfant ne nait naturellement porté à accepter les disciplines sociales, ni l’adolescent et l’adulte ne se trouvent naturellement enclins à observer ces mêmes disciplines. Le Play et Comte avaient bien vu que chacun de nous vient à la vie avec des dispositions spécifiquement anarchiques et antisociales ; le petit enfant n’est pas seulement ignorant des disciplines sociales, il est vraiment hostile à ces disciplines et très enclin à ne les point reconnaitre, lorsqu’on les lui signale ; plus tard, l’homme est porté à attacher une importance excessive à la satisfaction de ses intérêts propres et à ne se point soucier des intérêts généraux, laissant volontiers aux autres le soin d’y pourvoir.

Ici, comme pour le recrutement de la race, on a été jusqu’à notre temps dupe des apparences. Comme les mouvements des mécanismes traditionnels et anciennement remontés correspondaient à peu près au besoin social, on avait pensé que des réflexes spontanés et automatiques assuraient une docilité suffisante des individus ; on •croyait que l’homme accepte volontiers le travail et goûte normalement les joies que procure l’exercice de l’activité ; on croyait que l’adulte est naturellement enclin à se marier, lorsqu’il dispose de ressources suffisantes ; on croyait que, marié, il aime naturellement « les enfants au doux sourire » et accepte sans efforts ceux que la nature lui envoie ; on croyait que la docilité aux règlements sociaux et aux prescriptions des pouvoirs publics lui apparaissait comme chose raisonnable et

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bonne, et qu’il était logique pour lui d’y soumettre sa volonté. On croyait qu’il est naturel d’aimer sa patrie et de se dévouer pour elle.

On croyait toutes ces choses, et beaucoup d’autres encore, qui en dérivent ou les préparent.

En fait, l’évolution rapide, et même vertigineuse, de nos sociétés contemporaines a montré que ces dispositions, qu’on disait naturelles^ l’étaient beaucoup moins qu’on ne le pensait ; qu’elles étaient fonction de certaines croyances métaphysiques, et même religieuses; qu’elles étaient rattachées à des doctrines préalables, et que l’oubli de ces doctrines laissait, si l’on peut dire, en l’air, les sentiments de discipline et d’obéissance, si bien qu’en réalité c’était la rébellion qui devenait, à son tour, logique et naturelle.

Il n’est donc pas vrai que les trois besoins sociaux préalablement signalés reçoivent spontanément, logiquement et automatiquement, la satisfaction requise, et il est vrai, au contraire, que, quelle que soit la perfection scientifique des mécanismes externes, l’individu reste enclin à vivre en marge de la société, à en tirer profit et à ne la point servir si, en fait, il n’est animé de dispositions intérieures qui justifient à ses yeux la discipline et l’obéissance. L’homme est un être social, mais il n’est pas naturellement sociable. Il faut, par conséquent, que, dans toute société, des institutions, des groupements, s’emploient à assurer cette coordination des volontés, ce concours des efforts, ce concert des intelligences. C’est le quatrièmè besoin social, plus impérieux pourrait-on dire que tous les autres, puisque la mesure des satisfactions qu’il reçoit fixe aussi la mesure des prestations fournies pour la satisfaction des trois autres.

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Le sociologue devra donc avoir continuellement présents à Tésprit ces quatre grands besoins sociaux, et je répète que s’il lui est licite d’étudier une institution ou une question déterminées, cette entreprise n’est légitime qu’autant qu'il garde la préoccupation constante du total et du collectif ; qu’autant qu’il aperçoit l’urgence des quatre grands besoins sociaux et la nécessité d’y pourvoir. Autrement, son étude serait vaine, et les conclusions auxquelles elle pourrait aboutir seraient erronées et presque toujours malfaisantes.

m. - Je confirmerai encore la valeur de ces observations en rappelant ici une notion qui m’a toujours paru fondamentale, et qui est celle de la prospérité harmonique, en tant qu’elle s’oppose à ce qu’on devrait appel 1er la prospérité parasitaire.

Il est pour l’individu, pour la famille, pour la profession, pour une région, pour une section sociale quelconque, deux manières fort différentes d’assurer la prospérité. Suivant une première méthode, l’individu, la famille ou la section considérés, ne s’élèvent à la prospérité qu’au détriment de la prospérité générale, en puisant sur les ressources collectives fournies par la vie sociale, en en canalisant les forces et les avantages à leur profit personnel. Les exemples sont innombrables et on n’a que l’embarras du choix. Tel ouvrier, qui se croit « malin », touche chaque semaine un gros salaire, comme ses compagnons, et cependant il travaille très peu, il est toujours en ébullition contre la société bour-

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geoise et ne perd aucune occasion de « tirer au flanc ». Tel bourgeois est tout fier du « beau mariage » qufil a fait faire à sa fille richement dotée, et dont la dot a pu être amassée grâce aux persévérantes pratiques d’un néo-malthusianisme sans défaillance. Tel industriel a gagné beaucoup d’argent en s’abritant derrière un tarif douanier très élevé qui le protège contre la concurrence étrangère et lui assure l’exploitation commode de la clientèle nationale, ou même de fructueuses exportations, par le moyen du dumping. Tel politicien a réussi à assurer son élection en déclarant qu’il serait le défenseur ardent du privilège des bouilleurs de crû, privilège dont il n’ignore pas la malfaisance au détriment de la nation. Et ainsi de suite. Dans tous ces cas, l’avantage individuel n’est assuré qu’au détriment de la vitalité collective; plus il s’accroît et se développe, plus aussi s’atrophie et s’affaiblit le groupe, épuisé par ces prospérités parasitaires, qui empruntent leur substance même à cet organisme collectif auquel elles devraient au contraire apporter le tribut de leurs contributions.

On aperçoit combien une pareille prospérité est distante de la prospérité harmonique, dans laquelle l’avantage individuel se trouve associé à un progrès, à un développement de la vie collective. Ce n’est plus seulement l’individu, la famille ou la région, qui progressent, se développent et s’enrichissent ; cet essor concourt au bien de tous et répand alentour et au loin la prospérité, la richesse et la vie, si bien que la société se sent plus forte et plus puissante ; il existe une liaison entre les deux succès, et alors seulement peut-on parler de véritable réussite.

Je demande la permission de beaucoup insister sur cette notion essentielle, car il m’a toujours paru que

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son oubli frappait de stérilité un très grand nombre d’études sociales dirigées par des personnes insuffisamment clairvoyantes ou renseignées. Que de fois on nous a vanté les réussites obtenues par telle ou telle population d’une région de la France ! Lorsqu’on y cheminait, on trouvait des gens heureux, soumis à un travail qui n’avait rien d’excessif, satisfaits de leur sort, menant une vie décente, au point de vue matériel tout au moins, et volontiers on nous citait ces habitants comme des modèles. Quelle inconcevable erreur ! On n’avait oublié qu’une chose : de se demander si, en ces prétendus modèles de la vie française, la France trouvait son compte ; si par eux, grâce à eux et en eux, la vie collective s’entretenait, progressait et se développait. Mais on se gardait bien d’aller chercher si loin; on n’avait pas moins perdu le sens de la durée que celui du collectif, et parce qu’on l’avait perdu, on ne songeait pas davantage à s’interroger sur la solidité de ces prétendues prospérités. Si on l’avait fait, on aurait vu que ces recettes mirifi- , ques n’assurent même par le bonheur pendant la courte existence des hommes qui les appliquaient. Sans doute, on peut toujours se dire : « Après moi, le déluge ! » et espérer avoir quitté ce monde avant le moment des fructifications mauvaises ; mais il arrive aussi que la vie est moins courte qu’on ne l’avait escompté, et surtout que des événements imprévisibles surviennent qui bousculent les calculs égoïstes. On a cité souvent le cas des parents à fils unique qui, depuis la guerre, regrettent leurs calculs d’antan réputés habiles ; que d’autres exemples on pourrait citer I En tout cas, la prospérité parasitaire n’est jamais de longue durée, et il advient souvent que la génération suivante, dont on se croyait si sûr d’avoir assuré le bonheur, est la première à

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ressentir les conséquences douloureuses des méfaits commis. '

Le sociologue, ayant donc à la fois le sens du collectit spatial et celui de la durée, devra veiller à Jeter sans cesse ce que j'aime à appeler le regard circulaire; en. chaque analyse, il gardera le souci de Fensemble, de l'ensemble spatial et de l’ensemble temporel, d'hier et de demain. Toute pratique, toute institution est insérée dans un complexus d’immense étendue, au sein duquel,, elle se rattache à d’innombrables autres pratiques et institutions. Gardons-nous de Jamais limiter notre étude au fonctionnement actuel d’une institution isolée,, et si, pour les commodités du « discours » ou de la discussion, nous semblons accepter pareille limitation, que du moins une voix intérieure nous répète sans cesse l’essentielle recommandation : « il faut que la vie sociale fonctionne ; il faut que la société trouve son. compte. » Dans la mesure seulement où la réponse à cette préoccupation aura été satisfaisante, nous pouvons enregister sans réserve les succès individuels ou locaux et en tirer un enseignement. Mais tant que nous n’avons pas soumis notre jugement à cette épreuve,, il est sans valeur, et toute approbation risquerait d’être malfaisante et funeste.

IV. — Cette même notion du collectif et du total est. aussi indispensable au sociologue pour lui fournir les vérifications dont il ne peut se passer. La sociologie est une science d’observation, mais elle a vis-à-vis des autres sciences d’observation une infériorité notoire : l’expérimentation lui fait défaut. Je dirai, dans la con-

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clusion, pourquoi cette lacune est moins grave qu’il ne semblerait au premier abord : tout de même elle est une gêne pour ranal3^ste, qui ne peut instituer une expérience pour contrôler ses interprétations. Cette impossibilité complique la recherche. Lorsqu’un savant entreprend une étude, il sait qu’il doit parvenir à la connaissance des causes et des conséquences ; il ne sera satisfait que lorsqu’il croira avoir saisi la totalité des unes et des autres et pouvoir garantir qu’aucune fuite n’a échappé à son investigation. Pour en acquérir la certitude, il recourt aux moj^ens de contrôle ; il reprend ses calculs de force, de masse, de distance, s’il est astronome ; il pèse minutieusement les éléments, les gaz et les résidus, s’il est chimiste h Existe-t-il un contrôle semblable pour le sociologue.^ Puisqu’il est incapable d’attribuer des grandeurs à ses notions, faut-il dire avec M. Wilbois « qu’il ne sait jamais si la cause présumée n’est pas trop forte, (ce qui entraînerait d’autres effets négligés) ou trop petite (ce qui impliquerait d’autres causes inaperçues). Jamais on n’est sûr que le cours du déterminisme est uniléaire, jamais on n’est garanti contre les infiltrations ou les fuites. Jamais, à moins qu’on ne considère à la fois toutes les sources possibles de causes et toutes les pentes possibles de conséquences.

I. Le Play, dans VIntroduction des Ouvriers européens, nous informe qu’il eût volontiers donné à son ouvrage « la forme et le langage de la comptabilité, si on n’avait pas craint de rendre les résultats mêmes inintelligibles pour la majorité des lecteurs » (p. 22). — Heureusement il se montra sensible à cette crainte, très justifiée d’ailleurs, et sa propre expérience lui révéla « qu’il existe plusieurs particularités qui échappent à cette analyse financière de la vie humaine, ou qui ne s’y manifestent pas d’une manière assez marquée ». Aussi, chaque budget est-il précédé « d’observations préliminaires j>, justement célèbres parmi les disciples les plus avertis de F. Le Play, observations reparties en treize paragraphes et d’où devait sortir en 1884 la nomenclature tourvillienne.

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La question est sérieuse et elle avait vivement préoccupé Le Play qui, avec son habituelle clairvoyance, avait aperçu les dangers de la lacune. 11 avait cru la combler par « la méthode des budgets de famille », que ses disciples ont dû abandonner, parce que son apparente rigueur n’était qu’une illusion, et qui reste seulement précieuse à titre de méthode accessoire. ^

Mais alors le problème demeure : existe-t-il un moyen de contrôle des analyses sociologiques } A cette question je n’hésite pas à répondre affirmativement, et à dire que la vérification des cohérences et des adaptations fournit justement ce moyen de contrôle. 11 faut le repéter sans cesse, la vie d’un homme, d’une famille, d’une société est quelque chose de cohérent, d’organique et d’ordonné ; les palmiers ne poussent pas au Labrador, pas plus que les Chinois n’ont inventé la locomotive. De même, dans le complexus si serré de la réalité sociale, le sociologue aura sans cesse l’occasion de vérifier les correspondances, les emboîtements et les adaptations. S’il a exagéré l’importance de telle institution ou de tel sentiment, il se heurtera bientôt aux résistances que les faits opposeront à ses explications trop simplistes ou prématurées et force lui sera de fouiller plus

I. Sur les raisons qui ont incité l’Ecole de la Science Sociale à abandonner la méthode des budgets de famille, cf. Paul de Rousiers, in Science Sociale 1894, t. XVll p. 162 et suiv. L’auteur cite la monographie du Chiffonnier de Paris qui ne fait aucune dépense pour la religion et qui cependant nous est représenté « comme professant la religion catholique romaine et profondément imbu du sentiment religieux. Il remercie Dieu chaque jour de lui avoir donné le nécessaire et se confie en lui pour son avenir. 11 aime à lire en famille la Bible ou d’autres livres religieux. » Enfin il a été soldat du Pape. — La lecture de plusieurs monographies dressées par certains disciples de F, Le Play suffit à attester les dangers et les lacunes de cette méthode des budgets: le monographe croit trop facilement avoir accompli sa tâche, lorsqu’il a rempli les cadres et dressé un inventaire et un bilan 1

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profond, d’affiner davantage jusqu’à ce qu’il puisse éprouver ce sentiment qu’il est vraiment installé au centre du psychisme intérieur des familles et de la société. En ce centre de perspective, mais en lui seul, les faits sociaux viennent se ranger en ordre logique, parce qu’on tient vraiment le fil conducteur sur lequel sont branchés, si l’on peut dire, les sentiments et les désirs, les instincts et les tendances, les craintes et les résolutions.

Nous avons ce contrôle là, n’en cherchons pas d’autre. Pour en manier l’instrument, il faut sans doute de l’expérience et de la finesse, mais ce n’est pas non plus sans motif qu’Auguste Comte avait placé la sociologie au sommet de la hiérarchie des sciences et gardonsnous de souhaiter un procédé mécanique de vérification de nos analyses.

Notamment, cette indispensable notion du collectif et du total nous permettra de connaître la valeur sociale véritable d’une invention ou d’une innovation. Toute société est un organisme vivant, et à ce titre, elle ne dure et ne se maintient que par un double travail d’intégration et d’élimination. Quel rôle vont jouer les apports nouveaux.^ Seront-ils bienfaisants ou funestes, ou inopérants.^ L’appréciation est délicate, et le sociologue inexpérimenté est exposé aux plus graves méprises. Il est tenté de se fier aux premiers résultats constatés, mais c’est justement ce qu’il ne faut pas faire, et avant d’en donner les raisons, je demande la permission de rappeler deux exemples.

Tous les voyageurs qui, il y a trente ou quarante ans et plus, visitaient les Etats-Unis avec des préoccupations d’étude sociale, étaient unanimes à constater que la pratique de l’école mixte adoptée aux trois degrés de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, produi-

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sait dans C2 pays des effets heureux ; et, d’une manière générale, on considérait que les libres relations entre jeunes gens et jeunes filles contribuaient au développement de l’éducation de l’un et de l’autre sexe, en même temps qu’elles donnaient à chacun des notions plus exactes sur les rapports qu’il devait entretenir avec l’autre. Depuis quelques années, on commence à s’apercevoir aux Etats-Unis — et en Allemagne — que le résultat est sensiblement moins favorable ; on signale des inconvénients nombreux et graves, et les témoignages d’inquiétude et de critique ne manquent pas. Que s’est-il produit, et en quoi les remarques sociologiques formulées il y a quarante ans étaient-elles erronées Elles l’étaient partiellement en ce que les observateurs n’avaient pas pris conscience du principe que nous sommes en train d’exposer ; ils n’avaient pas pris garde que, dans une société donnée, dont le psychisme et les dispositions morales et religieuses avaient une consistance donnée, il pouvait se faire que l’établissement de libres relations entre jeunes gens et jeunes filles donnât des résultats présentement satisfaisants ; mais ils n’avaient pas remarqué que le mouvement général de la société et l’établissement même de ces relations, qui étaient chose assez nouvelle, tendaient justement à modifier cet état psychique qui était le support et la principale cause des bons résultats constatés ; de sorte que la persistance même des pratiques de libres relations tendait à modifier cet état psychologique sur lequel elles s’appuyaient. Petit à petit, les dispositions intérieures des jeunes gens et des jeunes filles de la société américaine se sont trouvées modifiées, et on a constaté que les résultats aussi étaient sensiblement différents. Cette constatation encore est parfaitement logique, puisqu’une même pratique

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déterminée dolt^ dans un milieu social différent, produire des résultats différents.

J’emprunterai le second exemple aux pratiques syndicales. En maintes circonstances, on a constaté que l’établissement d’une organisation syndicale parmi les ouvriers et les patrons et la conclusion de marchés collectifs du travail, offraient des avantages indiscutables et réalisaient un progrès marqué sur l’état antérieur. Mais on ne remarquait pas assez que cette innovation venait se loger, pourrait-on dire, à l’intérieur d’un certain état psjchologique, au milieu d’un tempérament moral déterminé ; utilisant certaines dispositions mentales, la pratique nouvelle donnait^ en effet, des résultats qui paraissaient heureux, et on s’accordait à constater un progrès. Mais on ne voyait pas assez que, .par cela même que la pratique était nouvelle, elle venait s’installer dans un milieu social encore habitué à des idées anciennes, et qui juste commençait à s’ouvrir à des idées différentes. La pratique nouvelle, en s’installant, devait inévitablement tendre à modifier l’état des esprits et les dispositions des cœurs ; et donc, sous sa propre action, elle devait se trouver c< travailler » dans un milieu social différent de celui qu’elle avait trouvé à ses débuts; dès lors il est logique encore que des résultats différents soient enregistrés, sur lesquels il faudra peut-être porter plus tard un jugement moins favorable.

Si je ne m’abuse, ces deux exemples illustrent parfaitement ce que je veux ici rappeler. Une société est chose volumineuse et massive ; elle se compose d’un grand nombre d’individus, elle couvre un vaste territoire et, plongeant ses racines dans un lointain passé, elle est normalement appelée à traverser les expériences d’un avenir indéfini. La pensée de cette triple extension

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doit toujours être présente à notre esprit, lorsque nous en venons, après une analyse minutieuse, à énoncer les causes et les effets d’une institution étudiée. Gardonsnous des explications simplistes et rudimentaires et spécialement' lorsqu’il s’agit de relever les effets d’une pratique nouvelle, d’une réforme, ayons, si j’ose dire, la hantise, l’obsession du perpétuel, du collectif, du spatial. 11 ne s’agit ni de la prospérité d’un jour, ni de la prospérité d’une famille ou d’une région, mais il s’agit d’assurer le progrès normal d’une immense collectivité organique, qui éprouve quatre besoins essentiels dont elle doit assurer le satisfaction et que travaillent et brassent d’innombrables initiatives, toujours aux aguets et toujours empressées à exploiter au profit de leurs desseins désorganisateurs et anarchiques cette force du groupe à l’abri de laquelle elles se sont elles-mêmes organisées.

11 existe, pourrait-on dire, dans la société une sorte de dynamisme amplificateur, qui expose toute institution, toute pratique à trouver sur son chemin, parfois des collaborateurs et des auxiliaires sur lesquels elle ne comptait pas, mais plus souvent de dangereux amis et des exploitants dont elle n’avait pas prévu le trop empressé concours. Pendant les années où se prépara la loi de 1884 sur le divorce, nombreux furent les Français qui, de bonne foi, crurent que la réforme était dans son ensemble, désirable et bonne; ils apercevaient à peine certains dangers possibles, mais ils étaient surtout frappés des avantages certains et directement saisissables. La première période d’application de la réforme adoptée sembla en effet justifier ce jugement optimiste : on montrait que d’intolérables situations avaient trouvé une solution logique et naturelle et il semblait qu’un

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progrès avait été réalisé. Qui oserait aujourd’hui prendre à son compte cette appréciation favorable et combien notre jugement diffère î Mais en même temps, nous discernons les raisons de la divergence des appréciations. Au début de son application, la réforme n’avait pas eu le temps de modifier les réalités psychiques au milieu desquelles elle allait s’appliquer; elle trouvait devant elle des forces spirituelles encore empruntées à l’institution sociale qu’elle venait abolir, et spéculant, pourrait-on dire, sur son contraire, elle paraissait donner des effets qui, en réalité, n’étaient pas siens.

Le mouvement féministe, la démonstration malthusienne, l’invention cinématographique nous fourniraient des exemples du même genre ; il serait facile de montrer comment le courant social, le flux de la vie collective s’empare des idées, des formules et des inventions, les entraîne avec lui, les combine avec d’autres éléments qui semblaient disparates et hétérogènes, puis l’institution nouvelle, douée d’un dynamisme nouveau et de forces amplifiées, se montre capable d’exploits insoupçonnés. Les parents ne reconnaissent plus leur enfant : en grandissant, il a contracté de funestes alliances, attirées par les affinités logiques des principes dont on l’avait nourri en ses plus jeunes années.

J’espère que le lecteur aperçoit l’immense portée de cette remarque, qui vaudrait aussi bien, il faut l’ajouter, pour rectifier des jugements d’abord défavorables que pour atténuer des appréciations trop sympathiques.

Le sociologue devra s’élever, autant qu’il le pourra, à une appréciation très fine, subtile même, des conditions de la vie sociale et du mouvement général que suit la société étudiée. Parce qu’il sait qu’une société est un organisme, soumis comme tel à la double loi de

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Tintégration et de rélimination, il se gardera d’avoir une conception statique de la vie sociale et, par suite, de conclure que le déjà fait, le déjà réalisé, peut seul être bon et présenter des garanties. Mais, en présence des réformes et des innovations, il conservera, le souci permanent des besoins profonds dont il a été parlé et couvrant toujours d’un même regard de larges espaces et de longues périodes, il s’efforcera, de tout embrasser, de tout apprécier, et de modeler le mieux qu’il pourra son intelligence sur l’ineffable complexité des faits.

Objectera-t-on qu’à ce compte et après ces recommandations l’étude sociologique apparaît comme chose singulièrement complexe, délicate et difficile, et presque décourageante par sa complexité même.^ Je n’ai qu’un mot à répondre, à savoir que je n’y puis rien, et que la seule chose intéressante est de savoir si ces complexités sont réelles et, si elles le sont, comme j’en suis persuadé, il est plus sage d’en prendre conscience que de se reposer dans la perspective décevante d’une tâche facile et simple. Le meilleur moyen que nous ayons de résoudre les difficultés, et même le seul, est de les connaître et de les reconnaître ; ensuite il n’est plus que de savoir comment nous acquerrons les qualités indispensables pour répondre à leurs exigences. Ce n’est peut-être pas sans raison qu’A. Comte avait placé la sociologie au sommet de la hiérarchie des sciences, et j’ai déjà informé le lecteur qu’elle réclame une rare finesse d’esprit, fécondée par une grande expérience et une salutaire habitude de la méditation.

Enfin, il m’est impossible de terminer ces

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brèves observations, sans insister une fois encore sur la souveraine importance sociale d’une bonne organisation de la vie privée et sur la nécessité pour le sociologue de ne pas perdre de vue les répercussions que les défaillances de cette organisation ne manquent jamais d’avoir sur les sections en apparence les plus distantes de la vie collective. La découverte de cette importance fut le trait de génie de Le Play, que ses analyses exactes et méthodiques amenèrent de bonne heure à constater combien la vie sociale réelle différait de la vie sociale imaginée ou apparente. Au xviii® siècle, et même pendant une bonne partie du xix"", on a attribué aux institutions politiqueset au mode de gouvernement une importance de premier ordre ; on s’attachait d’abord à la description des institutions de la vie publique et, suivant la méthode idéologique, on présentait sur elles telles observations,, louanges ou critiques, qui s’accordaient avec les préjugés de l’auteur. Cette funeste erreur a valu à la France vingt-deux constitutions en un siècle, et il faut croire qu’elle n’est pas entièrement répudiée, puisque le nombre est grand encore des Français qui réclament avant toute chose la réforme de nos institutions politiques.

Les analyses sociologiques n’ont pas confirmé cette manière de voir ; et s’il est vrai qu’aux yeux du sociologue la bonne organisation des pouvoirs publics intéresse sérieusement la prospérité collective, il n’en demeure pas moins que ces pouvoirs publics sont très loin d’être les moteurs principaux de l’activité d’un peuple.

Au contraire, la bonne organisation de la vie privée, dans sa double section professionnelle et familiale, apparaît de plus en plus comme essentielle à la prospérité collective, et le sociologue doit veiller sur ce point à

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remonter les courants et à se tenir en contact étroit avec la réalité. Par les conversations et par la presse, nous sommes naturellement portés à disserter sur les affaires publiques et à attacher à leur évolution une importance de premier ordre ; mais si par l’analyse on échappe à la piperie des apparences, on s’aperçoit que c’est justement parce que les affaires publiques ont cette propriété particulière de ne nous intéresser chacun que de manière très secondaire que nous sommes si enclins à en faire volontiers l’objet de nos conversations et de nos lectures. L’individu n’aime pas à penser trop souvent aux affaires personnelles difficiles dont il a mission d’assurer la bonne marche ; et surtout il redoute l’immixtion indiscrète des autres. Aussi recherche-t- il d’autres objets de conversation qui laissent l’esprit plus libre ; puis, l’égoïsme aidant, il parait avantageux jd’imputer la responsabilité des échecs à la mauvaise ^gestion des intérêts généraux par les dirigeants de la vie publique ; cette attribution des responsabilités dispense des réformes personnelles.

Le sociologue ne devra être dupe, ni de ces méprises, ni de ces subterfuges, et dans la mesure où son analyse sera exacte, méthodique et serrée, il discernera la souveraine importance de la bonne organisation de la vie professionnelle et de la vie domestique. Quelles sont les dispositions personnelles de chacun au labeur et à l’effort } Dans quelle mesure chacun respecte-t-il la discipline des mœurs et s’intéresse-t-il à une véritable organisation stable de la vie familiale ? Quelle est l’imr portance et la nature des consommations Dans quelle mesure accepte- 1- on la vie modeste et frugale, simple et laborieuse ? A-t-on enfin la préoccupation de servir et non pas de se servir, de contribuer et non pas de

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