IV. Relations avec les dissidents
L’enquête poursuivie sur le travail et la vie domestique de la famille ouvrière aura bien vite révélé au sociologue combien celle-ci — comme d’ailleurs la famille bourgeoise — recourt à chaque instant à la collaboration dégroupements auxiliaires qui l’entourent et l’encadrent. Le mineur qui manie le pic au fond de la mine travaille en collaboration avec d’innombrables mécanismes de direction et d’administration, de culture scientifique et de finance, de commerce et de législation, et de même le mécanicien qui dirige la puissante locomotive pacifie ne le peut faire que grâce à de très nombreux rouages complémentaires, sans lesquels son labeur serait impossible et même inconcevable.
C’est cet immense complexus superposé à la vie professionnelle et domestique de la famille ouvrière qu’il s’agit maintenant d’observer et d’analyser : n’oublions pas que ce qui a été fait jusqu’ici n’est qu’une entrée.
LA MÉTHODE MONOGRAPHIQUE
une introduction ; ce qu’il faut parvenir à connaître, c’est la vie collective totale, la société. La voie d’accès est excellente et je ne crois pas qu’on en puisse trouver de meilleure, mais ne nous croyons pas au terme, comme s’y sont crus trop souvent tant de disciples de F. Le Play; d’importantes étapes nous restent à franchir.
Le tableau consacré à l’organisation professionnelle nous met notamment en demeure d’étudier le recrutement, la formation et le mode d’existence du personnel dirigeant du travail et il est superflu d’insister sur cette nécessité. On sait quelle action d’exemplarité exercent sur la société tout entière l’attitude et les gestes de la classe plus aisée ; « c’est par la tête que pourrit le poisson », dit un proverbe; c’est aussi, pourrait-on dire, par la tête que se fait bien souvent le travail de réflexion et de régénération qui sauve les peuples. Après avoir étudié le travailleur manuel, on observera donc la vie professionnelle et domestique des dirigeants du travail et des groupements du commerce et des cultures intellectuelles.
En outre, on recherchera quels concours les dirigeants du travail fournissent à la famille envisagée, notamment pour l’aider à résoudre les difficiles problèmes qu’elle rencontre sur son chemin, aux heures de crise et d’épreuve : chômage, maladie, hyperfécondité, vieillesse, etc. On connaît les doctrines de F. Le Play sur ce point ; les progrès rapides de l’esprit démocratique n’ont pas été lavorables à l’application de ces doctrines et le paternalisme a échoué, mais le problème est susceptible de recevoir beaucoup d’autres solutions et là comme ailleurs le sociologue ne se donne pas pour mission d’inventer et d’imaginer, mais avant tout d’analyser, d’observer et d’expliquer.
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On s’étonnera peut-être de trouver là seulement la division du Commerce, ainsi séparée du Travail. Mais on a fait observer que, sous la division du travail, on n’entendait pas, tant s’en faut, étudier tous les travaux, car à ce compte il eût fallu aussi parler du labeur du fonctionnaire, du médecin ou du ministre du culte, mais seulement le travail manuel par lequel on exploite les ressources du Lieu; or le Commerce^ consistant essentiellement en une opération de vente et d’achat, doit être séparé des autres travaux de l’ordre économique, et il convenait de le placer immédiatement avant le travail des professions libérales.
Le commerce est l’auxiliaire des moyens et du mode d’existence : il pourvoit à l’adduction des matières premières et à l’écoulement des produits et il met à la disposition des consommateurs des marchandises diverses que ne leur fournirait pas la production du Lieu.
L’importance des Cultures intellectuelles se signale d’elle-même à l’attention du sociologue; il serait superflu d’y insister.
Avec les divisions consacrées à la Culture morale et à la Religion^ nous abordons l’étude des moyens par lesquels il est pourvu à la satisfaction du troisième besoin essentiel de toute société. 11 y a lieu seulement de présenter deux observations au sujet de la Religion.
11 s’entend d’abord que le sociologue n’a pas à juger la valeur philosophique ou scientifique des dogmes et des croyances, mais à les analyser et à les exposer, en montrant leur liaison avec l’ensemble des institutions et des politiques sociales du milieu observé. La vie spirituelle Influe, comme nous l’avons vu, sur l’attitude des hommes et leur conception de la vie ; en sens inverse, les
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institutions et les pressions sociales influent sur la vie religieuse ; beaucoup de finesse est nécessaire pour déceler les .causes et les effets, au milieu de ces entrecroisements.
D’autre part, on s’attachera à dégager la partie la plus vivante et la plus vécue des doctrines et de la morale. Il y a loin parfois du contenu théorique de la dogmatique et des préceptes au formulaire véritablement accepté et aimé de la croyance et de la conduite. Le sociologue se rappellera que le précepte qui n’est que sur les lèvres et n’est pas inscrit dans les consciences compte pour peu de chose dans la vie sociale, dont les duretés brutales ont tôt fait d’en éliminer jusqu’au souvenir.
Lorsque des pratiques sociales ont acquis une suffisante extension, elles aboutissent souvent à déformer la doctrine originelle, ou tout au moins à imposer le silence aux ministres qui devaient en être les défenseurs et les interprètes, et le berger devient le prisonnier du troupeau qu'il devait conduire.