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IV. Avenir de la race

Conformément aux exigences d’une observation méthodiquement conduite, le sociologue aura ainsi achevé l’analyse de la vie sociale d’une société actuellement vivante et occupant un point déterminé de l’espace ; mais derrière le présent, il y a le passé qui le conditionne partiellement et à coté de la société étudiée, il en est ‘d’autres qui exercent sur elles leur influence, ou subissent la sienne; les frontières terrestres ou maritimes ne

sont pas des cloisons étanches.

Les trois dernières divisions de la momenclature sont -consacrées à cette étude complementaire.

LA METHODE MONOGRAPHIQUE

On étudiera d’abord l’action de la race sur l’étranger,, par le commerce d’exportation, le rayonnement de la culture et de la civilisation, les missions religieuses, la diplomatie. Ce fut toujours le souhait des races fléchissantes que de rêver d’une large expansion de cette nature : il est plus facile d’exporter des œuvres d’art ou des romans que des hommes. Mais l’expérience démontre que ces influences sont superficielles et précaires, si elles ne sont l’accompagnement ou la suite d’une autre action, autrement efficace, celle de l’émigration des nationaux qui s’en vont au dehors apporter leur puissance de travail, constituer des entreprises agricoles ou industrielles, conquérir des marchés, ou même explorer des pays neufs pour les rattacher plus tard à la mère-patrie. Les variétés de ces émigrations sont nombreuses et per- :Sonne ne confondrait par exemple, de nos jours, celle des Anglo-Saxons, celle des Allemands et celle des Italiens; chacune correspond à l’état social de la race et produit aussi des effets particuliers qu’on devra faire connaître.

Puis l’observateur s’attachera à l’étude du courant in- 'werse et de l’action exercée par les sociétés étrangères '.sur la race. Les deux mouvements sont liés, et un peu- ■pie qui voit diminuer ou même disparaître sa force d’ex- .pansion au dehors est naturellement destiné à subir Linvasion pacifique ou guerrière de ses voisins.

La qualité sociale des immigrants sera révélatrice du dynamisme du peuple étudié et des causes, favorables ou défavorables, de cette immigration. Avant la guerre .de 1914, l’Allemagne avec ses 68 millions d’habitants, ■cuvant sur un territoire de la même étendue que le terri-

toire français, et malgré son taux élevé de natalité, était devenue un territoire d’immigration ; elle sollicitait des travailleurs étrangers, qu’elle assimilait rapidement. La France elle aussi recevait un grand nombre d’immigrants dont le séjour sur son territoire produisait des effets sociaux fort différents. L’analyse sociologique permet de connaître exactement les raisons de ces différences.

Ici se ferme le cycle des observations directes à poursuivre sur la société étudiée : partout on a fait effort pour observer ce qui est actuel et vioant, pour saisir les manifestations multiformes de la vie. Quelle que soit la précellence de cette méthode, on constatera pourtant que la seule analyse de la vie sociale actuelle serait insuffisante pour donner l’explication totale des mécanismes démontés ou des pratiques relevées. A ce moment, mais à ce moment seulement, on se reportera vers le passé et on interrogera l’histoire, et, à la lumière reçue de V étude même du présent, on sera capable de comprendre et d’interpréter les réponses de la science historique. Ainsi sera respectée la méthode scientifique qui veut que l’on aille du présent, du directement observable et du vivant au passé, au disparu, à ce qui ne peut être constaté que par des témoignages indirects h

Enfin, suivant les procédés des sciences, cette analyse méthodique devrait aboutir à une classification, à une détermination du rang de la société étudiée parmi les types sociaux antérieurement connus. Les naturalis-

I. Sur le rôle de la méthode historique, vide infra le chapitre suivant

LA MICTIIODE MONOGRAPHIQUE

tes classent les plantes et les animaux, les chimistes classent les éléments chimiques, la sociologie devra classer les sociétés humaines. Mais elle est encore trop jeune pour être capable de mener à bien pareille entreprise, qui supposerait d'ailleurs un accord sur l’élément classificateur.

Un proverbe italien demande au sage d’avoir la patience de laisser au temps le temps de faire son œuvre. 11 doit suffire présentement au sociologue d’avoir analyse méthodiquement une société déterminée, en échappant au déplorable système des impressions subjectives ou des suggestions du sens commun et en utilisant au contraire un instrument que cV autres sociologues aussi peuvent manier, ne serait-ce que pour contrôler les résultats obtenus et les rapprocher d’autres conclusions que d’autres analyses auraient dégagées. C'est le magnifique bientait de la recherche scientifique que de substituer le travail en collaboration, étendue dans l’espace et continuée dans le temps, aux systèmes des illuminations individuelles, sans rayonnement et sans lendemain.

Sur cette connaissance approfondie et comparée, un art politique rationnel peut être fondé, comme nous le montrerons dans la dernière partie de cet ouvrage ; il ne peut être interdit au sociologue de formuler, au terme de son enquête, les réformes qui lui paraissent de nature à mieux assurer le progrès et la prospérité de la race.

Tel est cet instrument d'analyse, qu'il faut avoir m.inié personnellement, pour en connaître les admirables ressources et la puissance d’investigation pénétrante.

LA MÉriIODE MONOGRAPHIQUE

La nécessité ultérieure de l’amender n’est, d’ailleurs, pas contestable et la sociologie, à l’instar de toutes les sciences, sera conduite à perfectionner ses instruments d’observation et ses méthodes ; pourtant, cette nomenclature rendra, telle quelle, de très précieux services aux sociologues qui, au lieu de porter sur elle un jugement prématuré, commenceront par s’en servir. Au surplus, cette nomenclature, complètement ébauchée et élaborée par F. le Play entre les années 1830 et 1850, a depuis ce moment subi les critiques et les retouches de deux générations de chercheurs et de sociologues.

Par les deux cent cinquante questions qu’il pose, le tableau de la Nomenclature embrasse l’ensemble des organes et des institutions principales d’une société ; il oblige à porter la lumière Jusque dans les plus petits recoins de la vie sociale, il refrène les conceptions a priori, les partis pris, les explications imaginaires, il contraint à chausser « les souliers de plomb » de l’observation et de l’enquête, il discipline l’esprit. Enfin, il a le grand mérite de placer sous nos yeux Vensemhle des institutions d’une société, nous préservant ainsi de ce morcelage si favorable aux fausses interprétations et aux inductions hasardeuses ; il nous met constamment en face de la société^ avec tous ses rouages et tous ses mécanismes, nous invitant toujours à nous demander si telle ou telle disposition psychologique que réclame ou développe telle pratique est compatible ou non avec le bon fonctionnement de la société tout entière.

On doit souhaiter que les jeunes sociologues, « pour se faire la main », commencent par dresser une pareille monographie, et ils seront sans doute étonnés des découvertes et des lumières dont elle deviendra pour eux le principe. Par elle, leur esprit s’élèvera à cette in-

teliigence des répercussions lointaines, des connexions subtiles, sans laquelle on risque de tomber dans les erreurs les plus grossières. Souvent on entend recommander des remèdes qui, sous prétexte de guérir un mal constaté, inoculeraient au corps social des maladies autrement graves et incurables. Le sociologue ne doit jamais oublier que chaque institution sociale est solidaire de toutes les autres, qui lui envoient leur contribution, comme elle leur envoie la sienne.

Sur cette solidarité's’appuie la constitution de ces types sociaux, dont la connaissance nouvelle est certainement une des contributions les plus fécondes qu’ait fournies FEcole de la Science Sociale. Lorsque nous étudions l’activité des principaux peuples modernes, nous constatons la diversité des solutions données par les uns et par les autres à un même problème. Mais nous constatons aussi la parenté des solutions que donne un même peuple aux problèmes les plus différents. Le principe de cohérence les domines toutes, les habitudes sociales ne sont pas juxtaposées les unes aux autres, comme des pierres ; elle se pénétrent réciproquement et rayonnent autour d’un noyau central. Ainsi se marque de façon indélébile le caractère national.

Cette complexité merveilleuse et cette loi de cohéhérence ne doivent pas non plus être oubliées par le sociologue, qui désire comprendre vraiment le maniement du tableau de la nomenclature. Pour le classement des

I. Intellectualisme et Sociologie, par Paul Gemahling, dans laNou- ¥elle Journée, 1921. — On doit trouver là une raison nouvelle de défiance à l’égard des études isolées d’une question particulière, que n’ont pas précédées des études d’ensemble d’une société vivante. A défaut de ces analyses, l’auteur est exposé à accepter comme universelle €t seule logique une solution qui se rattache en réalité à des contingences complexes de vie nationale.

LA METHODE MONOGRAPHIQUE

vingt-quatre divisions, on a suivi Tordre qui paraissait le plus logique, et semblablement, dans chaque division, on a cherché à présenter les faits suivant un classement méthodique, mais il est entendu que, conformément au principe du circulas qui est la règle invariable, à Tégard des phénomènes biologiques et psychologiques,, tel fait, inscrit dans la troisième ou la cinquième division, ne peut devenir pleinement intelligible qu’après que Tenquêteur a dépassé la dixième ou la quatorzième. Maintes pages de ce livre tendent justement à démontrer que, dans la vie sociale, tout se tient et se relie, s’enchevêtre et s’emboîte. L’homme au travail y vient avec le corps de pensées et de doctrines qui guidait sa conduite au foyer familial où à la réunion électorale. Comme Tenquêteur ne peut poser et suivre qu’une question à. chaque moment, il est contraint de suivre une série linéaire, mais suivant les circonstances, il aura intérêt à commencer par telle ou telle division de la nomenclature et en tout cas, une documentation suffisante sur Tensembleest indispensable à l’intelligence de chaque partie.

Dans l’introduction des Ouvriers Européens^ F. Le Play déclarait : « J’ai appliqué à l’observation des sociétés humaines des règles analogues à celles qui avaient, dressé mon esprit à Tétudedes minéraux et des plantes. J’ai construit un mécanisme scientifique ; en d’autres termes, j’ai créé une méthode qui m’a permis de connaître personnellement toutes les nuances de paix et de discorde, de prospérité et de souffrance que présentent, en Europe, les sociétés contemporaines. Le présent volume a pour objet de décrire et de justifier cette méthode ha

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A vrai dire, l’appréciation à porter sur les conditions de prospérité ou de souffrance d’un peuple est plus délicate que ne pouvait le penser, en 1855, l’auteur des Ouvriers Européens, Néanmoins, il est exact qu’une véritable méthode scientifique pour l’étude des phénomènes sociaux venait d’être inventée et on eût sans doute rendu meilleure justice à son auteur, s’il n’avait lui-même compromis la diffusion de son enseignement par l’adjonction de conclusions sociales prématurées et rétrogrades, qui ne tendaient à rien moins qu’à arrêter l’humanité dans son perpétuel devenir h

I. Il faut distinguer avec soin, dans l’œuvre de F. Le Play, la méthode et le système et autant nous admirons la première, autant nous aurions à faire des réserves sur le second.

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