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CHAPITRE X

Deux méthodes auxiliaires : la Statistique et la Méthode

historique.

La vérité est toujours plus ancienne que les opinions qu’oo en a eues et ce serait ignorer sa nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d'être au temps qu’elle a commencé d’etre connue.

Pascal.

L’exposé de la méthode monographique serait incomplet, si on ne donnait ici quelques explications sur deux méthodes auxiliaires, dont la seconde surtout pourra rendre de précieux services et dont on a trop souvent compromis le bon renom, en les chargeant de tâches qui dépassent leur compétence.

Nulle science autre que la sociologie et l’économie politique n’a songé à utiliser les moyennes et les additions approximatives. Toutes les sciences d’observation doivent leur origine et leurs progrès à l’analyse exacte de petits faits, sur lesquels se concentre ,fpendant une longue période, l’attention du savant, et de cette réflexion persévérante sur un fait minutieusement observé jaillissent un jour les plus merveilleuses découvertes. La pomme de Newton n’est peut-être qu’une légende, mais elle est en tout cas le symbole d’une vérité qu’illustrent beaucoup d’exemples h

I. Cf. le cas bien connu des oscillations de la lampe de Pise conduisant Galilée à la découverte du mouvement diurne de la terre.

LA STATISTIQUE

Il serait bien étrange que, seule parmi les sciences, la sociologie pût échapper à cette loi de méthode et de progrès, et si on pense qu’elle y échappe en effet, n’est ce pas plutôt parce qu’on la croit encore soumise au régime des « dissertations » et des « paraphrases », régime aussi opposé que possible au véritable esprit scientifique ?

En outre, les statisticiens, dans les choix qu’ils font des objets ou des actes à soumettre à leurs recensements, ne se guident pas d’après l’importance sociale du phénomène enregistré, mais d’après les possibilités de leur dénombrement plus ou moins facile : c’est ainsi qu’ils dressent les statistiques des naissances, des maria-

M. Branîy découvrit la télégraphie sans fil, en réfléchissant sur certaines anomalies de la conductibilité électrique du tube à limailles et la vie de Pasteur fournit beaucoup de témoignages dans le même sens. La théorie d’Einstein est sortie des observations de Michelson.

Le i8 mai i86S, Jean -Baptiste Dumas, prononçant â l’Académie des Sciences, l’éloge de Michel Faraday, montrait le rôle des menus faits dans le progrès scientifique. « J’ai toujours trouvé que cette légende de la pomme qui tombe et qui révèle en tombant le principe de l’attraction universelle à Newton était l’expression populaire d’une vérité philosophique. Les grands phénomènes éblouissent plus qu’il n’éclairent.

« Dès les premiers âges de l’humanité, le feu a été connu; il y a près de trois mille ans que la forge ramollit le fer, et que ce métal éclate en vives étincelles; l’incendie a dévoré des forêts, des villes entières. Eh bien! ces brillantes combustions ont-elles enseigné à l’homme comment les combustibles brûlent ? Non ! C’est au mercure, à ce métal qui brûle sans lumière, sans chaleur sensible, qui exige de longs jours pour réaliser paisiblement des effets que le charbon ou le fer produisent avec éclat en quelques secondes, qu’il était réservé de fournir le principe de la combustion, dont la démonstration, donnée par Lavoisier, a produit dans le monde des sciences et dans celui des arts industriels la plus grande des révolutions...

« Ce qui fait marcher les sciences, c’est, le plus souvent, un détail presque insensible, observé avec des instruments délicats, mesuré avec précision, contrôlé et poursuivi dans ses conséquences, avec une logique patiente. Ceux qui croient que dans l’étude de la nature les grandes choses naissent des grandes occasions se trompent. Le germe d’une idée, comme celui des êtres vivants, reste invisible jusqu’à ce qu’il trouve son terrain et débute comme eux, faible, débile et caché. »

LA STATISTIQUE

ges et des décès, des naissances d’enfants légitimes et des naissances d’enfants naturels, des condamnations pénales encourues, des tonnes de houille extraites, des quintaux de froment importés, etc, etc. Mais à côté de ces faits enregistrés, que d’autres sont négligés ! On connait approximativement le commerce extérieur d’un pays, mais on ignore son rapport avec le commerce intérieur et les consommations nationales. Et puis, dans les additions même qui ont donné les totaux, que de mélanges et de confusions, ou au contraire que de séparations arbitraires ! On réunit ce qui devrait être séparé, on sépare ce qui devrait être rapproché. C’est le régime par excellence de la duperie des étiquettes et des mots. Croit -on par exemple qu'une naissance illégitime ait aujourd’hui à Paris le sens social qu’elle comporte en Bretagne, ou encore pense-t-on qu’elle ait aujourd’hui en Bretagne la signification sociale qu’on lui attachait il y a 6o ans.^ J’ai déjà signalé ailleurs la supercherie coupable qui nous porte à décerner le titre de mariage à des unions qui ne ressemblent en rien, ni psychologiquement, ni moralement, ni socialement, aux unions que nos pères étaient habitués à désigner sous ce nom. On objectera qu’il faut tout de même donner un nom unique à des cérémonies extérieures identiques ; j’en conviens, mais du moins doit-on m’accorder aussi qu’il faut renoncer à comparer les chiffres des mariages en 1830 et en 1913 et que leur rapprochement n’a plus aucune valeur scientifique. De même les statistiques des décès font connaître le taux de mortalité, mais quel sens faut-il attacher à ce chiffre même.^ La statistique ne le dit point, ni ne fournit aucun moyen de le savoir. Les progrès de l’hygiène font décroître la mortalité, mais une épidémie la relève, comme le ferait aussi

LA STATISTIQUE

l’accroissement de la natalité, puisque les enfants en bas âge sont plus exposés aux atteintes de la mort. Aussi bien est-ce seulement par des observations locales, couvrant une superficie très restreinte, comme un quartier^ une commune, qu’on a pu se rendre compte des répercussions véritables des mesures d’hygiène et de salubrité sur la santé générale et la mortalité. Par elles et par elles seules, on a pu connaître les effets de la création d’une crèche ou d’une pouponnière sur la mortalité des enfants, de l’ouverture d’une usine sur la santé des adultes. On voit tous les jours les mêmes chiffres servir également aux interprétations les plus divergentes et ces divergences, loin d’être accidentelles, sont au contraire logiques et inhérentes à la méthode même, qui, par définition, est contrainte de s’en tenir à des signes extérieurs et s’interdit toute exploration dans le domaine des causes psychologiques et des fins

Cette interdiction est un défaut rédhibitoire aux yeux du sociologue ; puisque la vie sociale consiste tout entière en représentations, il faut connaître la nature de ces représentations, avant de se risquer à aucune interprétation des chiffres. J’ai signalé, dans un autre ouvrage, que le progrès des moeurs familiales en France aurait certainement pour effet de diminuer le nombre des mariages, mais d’autre part celui-ci diminuerait aussi si les moeurs familiales continuaient de se pervertir et de se désorganiser, puisque les adultes trouveraient qu’il ne vaut plus la peine de se marier et que l’union libre est encore préférable au mariage, même aisément dissoluble et conventionnellement stérile. De même le chiffre des condamnations pour ivresse publique s’accroîtrait sûrement en France, avec les progrès de la tempérance, et en sens inverse il tendrait vers zéro chez un

LA STATISTIQUE

peuple où l’alcoolisme serait devenu très général et presque universel, puisque les pouvoirs publics n’auraient plus de raison de poursuivre un méfait que l’opinion commune trouverait naturel b

Aussi les véritables sociologues, ceux qui ont vraiment compris toute la finesse de l’observation sociologique, ont-ils parfaitement discerné l’impuissance de la statistique à étreindre cette réalité sociale qu’elle ne peut aborder que par la voie du dénombrement. « La statistique elle-même, écrit Gabriel Tarde, dans une page d’une admirable finesse, n’est qu’un pis-aller. Une statistique psychologique, notant les accroissements et les décroissements individuels des croyances spéciales, des besoins spéciaux, créés originairement par un novateur, donnerait seule, si elle était pratiquement possible, la raison profonde des chiffres fournis par la statistique ordinaire. Celle-ci ne pèse point, elle compte seulement, et ne compte que des actes, achats, ventes, fabrications, consommations, crimes, procès, etc... Mais ce n’est qu’à partir d’un certain degré d’intensité qu’un désir grandissant devient un acte, ou qu’un désir décli-

I. C^est ce qui est arrivé en France pour l’avortement, dont la très large diffusion a automatiquement amené l’impunité pratique, les textes du code pénal restant d’ailleurs inchangés.

Parallèlement une statistique stationnaire peut exprimer des réalités sociales fort différentes. Ainsi, par exemple, les statistiques de natalité en France pourraient rester à peu près invariables, pendant une période où la situation démographique marquerait cependant un réel progrès. Si l’on estime, comme j’en suis convaincu, que c’est par la bourgeoisie que doit commencer le mouvement de relèvement de la natalité et de réorganisation familiale, il se pourrait que la famille bourgeoise eût déjà entrepris de restaurer ses mœurs, à un moment où les milieux populaires, de beaucoup les plus nombreux, continueraient encore leur mouvement de chute : pendant cette période, les statistiques des naissances continueraient donc de fléchir.

LA STATISTIQUE

liant démasque tout à coup et laisse agir un désir contraire, tenu en échec jusque-là. J’en dirai autant d’une croyance. Il importe beaucoup, en parcourant les ouvrages des statisticiens, de ne pas oublier qu’au fond les choses à mesurer statistiquement sont des qualités internes, des croyances et des désirs, et que bien souvent, à nombre égal, les actes chiffrés par eux expriment des poids très différents de ces choses. A certaines éîjoques de notre siècle, le nombre des entrées dans les églises est resté le même pendant que la foi religieuse allait s’affaiblissant » h

Après ces observations si graves et si fondées, il parait assez vain de reprocher à la méthode monographique d’exposer ses adeptes aux surprises d’un échantillon mal choisi et qui ne serait pas représentatif du milieu social qu’on se propose d’étudier. J’ai déjà répondu à ce grief, en faisant remarquer que le choix de l’échantillon ne doit être fait qu’après une prise de contact avec l’en-

I. Limitation, p ir6. — Il est curieux de constater que Le Play avait, cinquante ans auparavant, formulé le même grief, parce que lui aussi, maître incomparable, savait quelle est la trame véritable de la vie sociale. « Les statisticiens, dit il, ont été moins heureux encore dans les études qui se rattachent plus spécialement à la nature intime de l’homme, à l’appréciation des conditions sociales, à la comparaison des qualités morales et intellectuelles, et, en général, aux éléments qu’il faut prendre en considération pour constater la situation des populations ouvrières. Les causes de cette impuissance sont évidentes; les résultats officiels concernant l'ensemble d’un pays font abstraction de toutes considérations qui ne se rattachent qu'accessoirement au fait qui intéresse l’autorité publique ; ils ne tiennent compte ni de la nature spéciale des individus, ni du caractère propre au milieu où ils vivent; les données officielles négligent donc les faits principaux que la science doit considérer quand elle veut arriver aux conclusions qui intéress-rnt les existences individuelles ou les diverses categories sociales. Ainsi en comparant, pour deux pays d’égale population, les crimes et les délits constatés par le relevé des jugements rendus par les tribunaux, on pourra être conduit à émettre, touchant la moralité relative des populations, des conclusions fort inexactes ».

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semble du milieu et que d’autre part la méthode monographique signifie qu’on étudie à fond et dans tous ses détails la vie professionnelle et domestique de la famille choisie, mais elle ne signifie pas du tout qu’une seule famille sera étudiée, et il y a au contraire tout avantage à contrôler par une deuxième ou une troisième mooographie familiale les renseignements obtenus de la première.

Des réserves semblables, appuyées d’ailleurs sur des raisons très différentes, paraissent devoir être formulées à l’égard de la méthode historique. Sur ce point aussi, la divergence est profonde entre l’Ecole Française de sociologie qui a chaudement recommandé, notamment par la plume de son chef, M. Emile Durkheim, la méthode historique, et l’Ecole de la Science Sociale qui a toujours soutenu que l’observation directe des phénomènes sociaux actuels devait précéder tout recours à renquête historique et même que celle-ci ne devait être poursuivie que par des sociologues spécialement avertis et expérimentés, parce qu’elle risquait de conduire à des inductions erronées.

« Une société, écrit M. Emile Durkheim, ne crée pas de toutes pièces son organisation ; elle la reçoit en partie toute faite de celles qui l’ont précédée. Ce qui lui est ainsi transmis n’est, au cours de son histoire, le pro uit d’aucun développement, par conséquent ne peut être expliqué si l’on ne sort pas des limites de l’espèce dont elle fait partie. Seules, les additions qui se surajoutent à ce fonds primitif et le transforment

LA MÉTHODE HISTORIQUE

peuvent être traitées de cette manière. Mais plus on s’élève dans l’échelle sociale, plus les caractères acquis par chaque peuple sont peu de chose à côté des caractères transmis. C’est, d’ailleurs, la condition de tout progrès... Pour pouvoir expliquer l’état actuel de la famille, du mariage, de la propriété, etc., il faudrait •connaître quelles en sont les origines, quels sont les éléments simples dont ces institutions sont composées, et, sur ces points, l’histoire comparée des grandes sociétés européennes ne saurait nous apporter de grandes lumières. 11 faut remonter plus haut.

« Par conséquent, pour rendre compte d’une institution sociale, appartenant à une espèce déterminée, on comparera les formes différentes qu’elle présente, non seulement chez les peuples de cette espèce, mais dans toutes les espèces antérieures... Cette méthode, que l’on pourrait appeler génétique, donnerait d’un seul coup l’analyse et la synthèse du phénomène. Car, d’une part, elle nous montrerait à l’état dissocié les éléments qui le composent, par cela seul qu’elle nous les ferait voir se surajoutant successivement les uns aux autres et, en même temps, grâce à ce large champ de comparaison, elle serait beaucoup mieux en état de déterminer les conditions dont dépendent leur formation et leur association. Par conséquent, on ne peut expliquer un fait social de quelque complexité qu’à condition d’en suivre le développement intégral à travers toutes les espèces sociales. La sociologie comparée n’est pas une branche particulière de la sociologie ; c’est la sociologie même, ■en tant qu’elle cesse d’être purement descriptive et aspire à rendre compte des faits » h

I. Règles, p. 169. — Ailleurs, M. Emile Durkheim compare la mé-

LA METHODE HISTORIQUE

Joignant l’exemple au précepte, M. Emile Durkheim a consacré la plus grande partie de sa très laborieuse existence à analyser « les origines de la prohibition de i’inceste » et de l’organisation matrimoniale ainsi que « les formes élémentaires de la vie religieuse » et il était convaincu que nous ne pouvions - comprendre le mécanisme de nos institutions sociales actuelles, si nous n’allions d’abord compulser les renseignements — pourtant bien superficiels ! — fournis par quelques voyageurs sur la vie sociale des tribus australiennes.

Ainsi le précepte méthodologique serait formel ; Je demande pourtant la permission de m’insurger contre lui et de soutenir que la méthode historique ainsi comprise est, en dépit des hauts patronages qui la recommandent, anti-scientifique et décevante.

En premier lieu, il est contraire aux exigences d’une méthode exacte de mêler ensemble des exemples empruntés à des sociétés du passé, singulièrement différentes, le plus souvent, les unes des autres, et M. Lévy Brühl avait raison de signaler après Kant ces « nichées de sophismes » que recouvrent des rapprochements, entre des usages, des rites, des pratiques, des inscriptions empruntés à des sociétés que séparent les immensités du temps ou de l’espace, parfois des deux ensemble. En de telles comparaisons, l’auteur n’est que trop exposé à substituer sa psychologie personnelle à celle des sociétés qu’il prétend étudier. Comme l’a noté

îhode historique au microscope : elle révèle les fragments d’une institution sociale, en nous permettant de suivre la genèse dans le temps. (Réponse à une enquête de Documents du Progrès, février 1908).

î. La Morale et la Science des Mœurs, p. 1 17, 120.

LA MÉTHODE HISTORIQUE

M. Dominique Parodi, c’est un sophisme que de dire que « les mêmes effets proviennent des mêmes causes » et s’il est vrai que les mêmes causes produisent les mêmes effets, il est vrai aussi « que les mêmes effets peuvent être produits par des causes forts différentes, la mort, par exemple, par des maladies fort différentes, ou une même somme arithmétique par des combinaisons fort diverses d’unités. Pourquoi n’en serait- il pas de même des variations juridiques ou des règles éthiques ou du nombre des suicides » * Avec sa circonspection habituelle, le distingue professeur ne fait ici que poser une question, mais on peut affirmer, que les choses se passent en effet comme il les suppose possibles et ou en trouverait des preuves dans les ouvrages de M. Emile Durkheim lui-même, qui a signalé qu’une même formule verbale peut avoir des significations fort differentes, comme le démontre par exemple l’adage bien connu paier is est quem nuptiœ demonstrarit, adage qui en droit romain servit, à son origine, à affirmer les droits absolu^, y compris le droit de rejet et le jus üitœ necisque^ du mari sur le nouveau -né et qui, de nos jours, est surtout utilisé pour affirmer les obligations de la puissance paternelle et les droits de l’enfant.

Le recul de l’histoire favorise toutes les duperies, si l’on n’est pas muni des moyens de contrôle que seule l’étude des sociétés actuelles peu i mettre à la disposition du sociologue informé.

A vrai dire, la connaissance des institutions originaires de travail, de propriété, de famille, de pouvoirs publics n’est pas plus nécessaire pour l’intelligence de ces institutions similaires, dans les sociétés modernes,

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