‹ Introduction à la méthode sociologiquecChapitre 4 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Chaos.

On nous traite comme nous voulons être trai-^ tés : nous haïssons la vérité, on nous la cache; nous voulons être flattés, on nous flatte; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

Pascal.

L’erreur des honnêtes gens est plus nuisible que la malice des méchants.

Le Plav.

Toute personne, désireuse de s’initier vraiment à l’analyse méthodique des phénomènes sociaux, doit d’abord prendre conscience de l’effroyable chaos intellectuel au milieu duquel nos contemporains acceptent encore de vivre ; le désordre est si manifeste, la gâchis si intolérable, qu’il semble impossible qu’en le contemplant, une intelligence normale et saine n’éprouve pas le besoin impérieux de sortir de ce chaos.

11 s’entend qu’il ne peut être question de donner ici

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une énumération, même sommaire, des conclusions et des affirmations sociales où s’exprime la sociologie de M. Tout le Monde ; dresser un pareil bilan serait impossible, et d’ailleurs aussi inutile que fastidieux. Je choisirai seulement quelques exemples, empruntés à toutes les sections de l’opinion, afin que le lecteur se convainque que ces « perles » ne sont le monopole d’aucun parti et puisse reconnaître, en ce collier précieux, la contribution de ses amis.

Voici d’a bord le Travail et la Production, organisés l’un et l’autre, en nos sociétés contemporaines, sous le triple régime du salariat, de la propriété individuelle et héréditaire et de la concurrence. Nul chapitre n’est plus favorable à l’éclosion des systèmes les plus variés, et les imaginations les plus folies inventent à loisir les recettes les plus étranges, uivant que l’on est conservateur ou radical, progressiste ou socialiste, bourgeois ou prolétaire, suivant que l’on se rattache à la droite, au centre ou à la gauche, suivant ses intérêts, sa classe, sa caste, son clan, sa nationalité, on professe telle ou telle opinion, on préconise tel ou tel programme dont le le mérite le plus apparent est de flatter agréablement les préjugés des salons ou des comités dont on épouse les intérêts.

Ainsi ce fut, depuis la Révolution française jusque vers le milieu du xix® siècle, un dogme qui ne souffrait pas de discussion que le contrat de travail devait être conclu « librement » entre l’ouvrier isolé et le patron qui l’embauchait. On avait même construit une sorte de métaphysique bizarre de la liberté des contrats, et du contrat de travail en particulier, à» laquelle conserva-

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leurs et libéraux étaient également attachés, et avec énergie ceux-ci et ceux-là dénonçaient « l’intolérable abus », lorsque la loi ou les autres ouvriers faisaient mine de vouloir s’immiscer dans les clauses du marché. Aussi bien la loi Le Chapelier (14 Juin 1791) n’affirmait-elle pas que les ouvriers n’avaient que de « prétendus intérêts communs », et on en était si persuadé que, sous les régimes politiques les plus opposés, la bourgeoisie trouvait légitime de punir de prison les ouvriers qui n’avaient commis d’autre méfait que de se concerter pour la cessation du travail.

En 1884, la liberté S3mdicale apparaît enfin, mais au milieu de quelles contradictions tenaces, que vont surexciter encore les lois protectrices du travail. Nombreux sont les patrons de la grande industrie qui estiment que tout le mal vient de la double intervention des syndicats et de la loi, et chaque jour la presse conservatrice, progressiste ou radicale, de Paris ou de province, célèbre les bienfaits de l’individualisme économique, de la liberté et du capitalisme. (( Le patron doit être maître dans son usine, et, si un de ses ouvriers a quelque réclamation à formuler, il est assez grand garçon pour la présenter lui même, sans que de prétendus déiégués d’un syndicat viennent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Quant au législateur, il est incompétent, et mes ouvriers et moi savons mieux que lui quels sont nos droits et nos intérêts ».

« Non, réplique cet autre, disciple de l’Ecole des catholiques sociaux, du comte Albert de Mun et du Alarquis de la Tour du Pin. Le mal vient de l’oubli des principes salutaires qui régissaient autrefois la corporation organisée et de la méconnaissance de la hiérarchie sociale voulue parNa Providence. Le patron est le père

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de la famille industrielle, et au dévouement de la classe dirigeante doivent correspondre le respect et la docilité de la classe dirigée. Gardons-nous d’organiser fortement des syndicats patronaux et des syndicats ouvriers, ils ne pourraient que se déclarer la guerre. Seuls les syndicats mixtes méritent notre sympathie et doivent jouir de la personnalité civile. Les ouvriers sont et seront toujours de grands enfants qu’il faut conduire ^ ».

A en croire les syndicalistes de la Confédération générale du Travail^ les syndicats ouvriers seraient, au contraire, la pièce maîtresse de la charpente totale de nos sociétés contemporaines : non seulement ils organiseront la production, Téchange et la répartition des richesses, mais la fonction économique est si dominatrice dans toute société que les syndicats absorberont l’Etat

I. Sur toute cette doctrine, cf. les numéros mensuels de l’Associalion catholique et les discours de M. Albert de Mun, à propos de la loi du 2 1 Mars 1884. Voici seulement quelques savoureuses formules: * Après plusieurs années de recherches, nous avons fait enfin la découverte que la solution du problème social consiste dans ce principe que le dévouement de la classe dirigeante est dû à la classe dirigée »... « L’association se compose de patrons et d’ouvriers, apprentis ou compagnons, et de membres du comité d’honneur appartenant à la classe dirigeante. — La direction et l’administration sont confiées au comité d’honneur et au conseil syndical... L’association met à sa tête le patron qui, là comme à l’usine, conserve tous ses droits de père et de gardien des règles hiérarchiques.. Il faut repousser absolument l’idée révolutionnaire de l’association effective des ouvriers avec le patron. C’est le dévouement du patron à ses ouvriers qui doit dominer la situation, ce qui lui permet de laisser gérer par ses ouvriers les institutions qu’il a provoquées ». — Pour répandre et appliquer ces doctrines, l’Œuvre des cercles avait été fondée au lendemain du Traité de P’rancfort, où quelques rares gentilshommes s’inclinaient chrétiennement vers l’ouvrier plombier ou menuisier pour jouer avec lui une partie de billard ; l’ennui fut si mortel qu’il découragea bien vile les meilleures bonnes volontés.

Le plus piquant de l’aventure est qu’on voudrait aujourd’hui représenter ce mouvement comme un mouvement démocratique. C'est une étrange manière de servir la mémoire d’un homme qui a d’autres titres, et de magnifiques, à notre reconnaissance.

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lui-même, dont les attributions, réputées politiques, paraîtront insignifiantes en comparaison des attributions économiques. Tout se ramène au travail et à la production ; aussi la morale des producteurs supplantera toutes les autres, le jour où la règle universelle du travail et une équitable distribution des richesses auront rendu facile à tous l’accomplissement des actes indispensables au bien de la collectivité.

A ces doctrines si opposées correspondent naturellement des conceptions entièrement contradictoires sur les différents éléments de la structure économique : la valeur et le capital, la liberté et la concurrence, le salariat et la propriété. L’économie politique libérale ne se lasse pas de célébrer les bienfaits du capital, et naguère M. Paul Leroy Beaulieu montrait en termes dithyrambiques « les tressaillements de la nature » au spectacle des capitaux venant par leurs apports féconder les pays neufs. Aussi le salariat est-il une institution excellente où l’ouvrier reçoit, à titre de forfait et « en s’exonérant de tout risque ^ » la juste rémunération de son travail. Le taux des salaires est, d’ailleurs, en fonction de la productivité du travail, et c’est cette productivité croissante du labeur de l’ouvrier qui a permis de hausser progressivement la rémunération du travail

1. L’assertion est plaisante, quand on songe aux effroyables risques d’accidents, de maladie professionnelle, de démoralisation et de chômage, auxquels tant de travailleurs manuels sont exposés. Pendant l’hiver 1921 on compta en Grande Bretagne deux millions et demi de chômeurs. Ce chômage était peut-être, il est vrai, l’effet de l’alcool, si l’on en croit la découverte d’un certain Docteur Hazeman lequel affir mait, il y a deux ans, à un Congrès de la C. G. T. que « l’alcool favorise le chômage en excitant le travailleur à produire plus qu’il ne ferait normalement ».

2. 11 faut espérer que cette affirmation si hasardeuse cessera bientôt

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La liberté économique résout tous les problèmes, af» firme Frédéric Bastiat, et au dire de M. Yves Guyot, la concurrence est si excellente qu’elle est la morale même. « Elle est au monde vivant, déclare M. Paul Leroy Beaulieu, ce qu’est la gravitation au monde inorganique... C’est la force à la fois impulsive, régulatrice et coordinatrice par excellence ; en dehors d’elle il n’y a que chaos, arbitraire, fantaisie et incertitude G). Ces heureuses coïncidences ne peuvent d’ailleurs surprendre, puisque l’intérêt collectif n’est que la réunion des intérêts individuels, comme l’a démontré l’école ph5^siocratique, et cette rassurante démonstration est hautement appréciée d’un grand nombre ci’économistes.

En face de ces thèses « si consolantes», se dressent les non moins audacieuses affirmations de Karl Marx et de Lassalie, ou de leurs disciples. La valeur, dit le grand doctrinaire allemand, n’a d’autre origine que le travail : elle est du travail cristallisé, et le profit de l’entrepreneur n’est que le profit du vol des capitalistes au détriment du travailleur. Sous le régime de la concurrence et de l’appropriation individuelle des moyens de production et d’échange, il est inévitable que le salaire tombe à chaque instant et en chaque région au taux le plus bas, juste suffisant pour assurer la subsistance du travailleur et de sa famille, telle que la réclament les besoins de l’industrie. C’est la fameuse loi cV airain des salaires. Le remède à la paupérisation croissante des

de déshonorer les cours et les ouvrages d’économie politique. Déjà, avant la dernière guerre, il suffisait d’ouvrir les yeux pour constater qu’une très sensible majoration des salaires avait coïncidé avec une non moinscertaine diminution de la productivité journalière et horaire du travail, et le phénomène s’est beaucoup accentué depuis 1918.

I. Traité théorique et pratique d’ Economie poHiitique, 3® Edition t. 1®’’, p. 636, Guillaumin et G**, Paris, i8g6.

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classes laborieuses ne peut se trouver que dans la suppression de la propriété individuelle et de l’héritage ; par cette réforme seulement la justice sera satisfaite et les sociétés retrouveront leur équilibre.

Plus échevelées encore et plus contradictoires, s’il est possible, sont les doctrines qui se font jour sur la Famille et les diverses disciplines qui en sont la préparation ou l’accompagnement. A l’extrême droite se rencontrent les représentants tenaces de la conception rigide et autoritaire, empruntée au temps où l’on trouvait légitime que la femme ne prît son repas qu’àprès avoir servi son « seigneur et maître », ou que les filles fussent mises d’autorité au couvent, faute de pouvoir prendre leur part du patrimoine familial, presque tout entier réservé au fils aîné. L’autorité maritale et paternelle doit s’exercer sans contrôle, et le père de famille sait mieux que tous autres ce qui convient au bien de chacun. Sur la constitution familiale comme sur le reste, l’esprit d’insubordination et d’orgueil a soufflé, mais ce fut un grand malheur, et il faut en revenir au plus tôt aux sages pratiques de nos pères. On ne parlait pas alors de faire voter les femmes, et les choses n’en allaient pas plus malb

I. On pourrait tout aussi bien dire que nos pères ignoraient la rotation de la terre, la circulation du sang, les engrais Chimiques, la machine à vapeur et la télégraphie sans fil. En veut-on conclure que nous pouvons nous passer de ces connaissances et de ces inventions ? Non sans doute. Quelle n’est pas la pauvreté de rargumcnl !

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A plus forte raison, pour ces tenants de la méthode autoritaire, la famille doit-elle être soustraite à tout contrôle de TEtat. Ce fut, il y a quarante années, un beau tapage, lorsque les Républicains firent adopter le principe de l’instruction primaire obligatoire. Déjà, à l’Assemblée Nationnale de 1871, la question avait été posée par M. Jules Simon, ministre de l’Instruction publique, et elle avait donné lieu à un rapport négatif déposé par M. Ernoul qui avait surtout insisté sur la « violence faite au père de famille, à qui on enlevait ainsi la disposition de son enfant ». Cet argument fut « l’épée de chevet de tous les ennemis de l’obligation ». et quelques orateurs de la droite le développèrent en des formules dépourvues de toute portée. ^

Au surplus, cette conception autoritaire du mariage s’allie souvent, et le plus naturellement, à d’autres conclusions fort avantageuses pour les droits de l’homme en matière sexuelle ; ces privilèges masculins se mani-

I. « Si dans ce sanctuaire de la famille où Je dois régner seul, où ma liberté est la condition de ma responsabilité, une autorité quelconque, fût-ce la plus haute, fût-ce celle de l’Etat, veut intervenir entre mon fils et moi, j’ai le droit de la repousser avec énergie et de lui dire : « Tu usurpes sur le droit de père, et sur le droit de Dieu. »

« Ce que nous repoussons, c’est l’introduction de l’Etat dans la famille, de l’Etat venant se mettre à la place du père pour lui dicter ses lois et l’appeler brutalement devant une juridiction incompétente, lui qui, dans l’accomplissement de ce devoir moral, est le seul et le vrai juge, et ne relève que de sa conscience et de Dieu.

a . . .sans cela on ne se souviendrait pas que la famille et l’Etat ont deux domaines absolument distincts ; que la famille a de droit et de fait précédé l’Etat et que celui-ci, loin d’avoir des droits préexistants contre elle, n’en a que dans un but de protection et de défense à son égard.

c L’Etat doit être un tuteur ; un maître, jamais. Autrement, il porterait atteinte à l’indépendance de la famille, à la dignité, à la responsabilité, et par conséquent à la vie de la première des institutions humaines, la base et la raison d’être de toutes les autres.'»

{J. O. 5 Décembre 1880. — Réponse de M. de la Bassetière à Paul Bert, sur la légitin^ité de l’obligation de l’enseignement.)

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festent, avant et pendant le mariage, puisque « la morale est dilïérente pour les deux sexes. »

Les évolutionnistes rationalistes sont très éloignés de ces conceptions autoritaires, mais, le plus souvent, la morale ni la société n’y gagnent rien, bien au contraire.

J’ai exposé ailleurs et longuement les réformes pratiques et doctrinales recommandées par ces « Enfants de l’esprit nouveau » depuis cent soixante-dix ans. Trois principes les inspirent : le droit au libre amour pour le jeune homme non marié ; la liberté incontrôlée des époux dans leurs rapports conjugaux ; le droit au divorce pour griefs légitimes. Sur ce triple thème, déjà scabreux, se brodent tous les jours, au théâtre et dans les romans, dans la presse et les réunions publiques, d’innombrables insanités, dont la sottise est encore accrue par l’outrecuidante prétention des propagandistes de servir les intérêts de la famille et du mariage. Avec cette « couverture » on peut tout se permettre, et formuler les plus étranges innovations. Par exemple, deux de nos députés les plus « évolués » ont eu, en 1921, l’idée bizarre de déposer une proposition de loi tendant à instituer l’aliénation mentale en cause de divorce : aussitôt une « avocate à la Cour d’appel de Paris » saute sur l’ingénieuse proposition: il est entendu, nous dit-elle, que le (( pauvre irresponsable aurait droit au conlort et aux soins », et elle ajoute ingénuement : « Je ne sais comment les hommes entendraient cette tâche, mais je puis dès maintenant affirmer que la femme véritablement digne de ce nom saurait toujours, quelle que soit la nouvelle orientation de sa vie, accomplir son devoir vis-à-vis du malade. Nulle infortune ne pourrait mieux donner à sa pitié éternelle l’occasion de se répandre en réconfortants

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bienfaits ». Cette herquinade fait écho à une autre, en laquelle s’épanchait naguère une de nos doctoresses en philosophie : « N’ayons pas peur, Mesdames, disait la conférencière, que la femme puisse jamais cesser d’aimer les enfants ; autant vaudrait dire que le rossignol pourrait désapprendre de chanter ».

• Pendant que se débitent ces fadaises, l’évolution logique se poursuit dans les faits et dans les doctrines, et en un sens il faut s’en réjouir pour l’honneur mêmie de l’esprit humain et de la société, qui ne sont pas si « stupides », que de pareilles turlutaines suffisent à les satisfaire. Quand on connaît l’insignifiance des arguments que Al. Emile Durkheim alléguait naguère pour combattre le divorce par consentement mutuel, on n’est plus surpris de l’immense diffusion de ce mode de rupture du lien conjugal, et on est presque reconnaissant à quelques-uns de nos romanciers ou auteurs dramatiques, plus évolués ou plus vigoureux, les Paul Hervieu et les frères Margueritte, de réclamer enfin la divorce par consentement mutuel et même par la volonté d’un seul.

A leur tour, ces publicistes sont considérés comme des peureux et des attardés par la phalange chaque jour plus nombreuse des intégristes, qui déclarent sans ambages que la famille est une institution désuète et malfaisante, qu’il faut abolir sans retard, il n’est pas vrai, dit Kautsky, qu’elle ait été établie par la nature. (( C’est la voix de la langue qui l’a créée. Sans les mots qui fixent les degrés de parenté, il n’y aurait pas de famille comme institution durable ». C’est exactement la doctrine du gouvernement soviétique, qui s’excuse de légiférer encore sur le mariage, puisqu’il est tout à fait « incongru », à notre époque, de vouloir maintenir ensemble deux époux qui trouvent avantage à se séparer ; aussi bien le divorce

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peut-il être demandé par la volonté d’un seul, et à tout moment, pendant le mariage, on accueille « avec le sourire » la déclaration de la femme mariée qui vient notifier à Tofficier de l’Etat civil que Tenfant qu elle porte dans son sein n’a point été conçu des œuvres du mari. Sans être au pays des Soviets, on peut partager ces opinions, et il est très bien porté en certains milieux de se déclarer partisan de l’abolition du mariage, du droit absolu à la stérilité systématique, à l’avortement et à l’homosexualité. Déjà, sous le Second Empire, M. Alfred Naquet menait contre la famille et le mariage une virulente campagne, où il rendait nos institutions conjugales responsables des cristallisations malfaisantes qui arrêtent les progrès les plus nécessaires. c< Je ne crois point, écrivait-il, à la chasteté, que je juge nuisible à la santé de l’individu, et, comme je ne donne pas dans l’absurdité religieuse qui condamne la volupté, quand elle n’a pas la production humaine pour but, je pense que l’homme et la femme peuvent moralement s’abstenir de se reproduire, sans pour cela être tenus de s’abstenir de relations sexuelles... Il serait contraire à toute pensée scientifique de vouloir condamner à l’isolement, à la solitude, à la chasteté l’homme ou la femme qui, ayant des raisons sérieuses de ne pas mettre des enfants au monde, n’en ont pas moins le droit de vivre, c’est-à-dire n’en ont pas moins droit aux joies de la vie intime et de l’amour. » 11 y a plus de cinquante années que ces lignes furent écrites ; depuis ce moment, d’innombrables disciples ont témoigné qu’ils étaient capables de faire porter des fruits à l’enseignement reçu et, tandis que ]\|me Madeleine Pelletier réclame la reconnaissance du droit à l’avortement, M. Lucien Le Foyer propose dfinstituer une forme nouvelle d’union légale entre l’homme

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et la femme, le système du bail triennal des personnes,, avec tacite reconduction ou renouvellement conventionnel, lorsque les deux conjoints estiment qu’ils ont avantage à continuer la vie commune.

Avec de pareilles doctrines, on pourrait, semble-t-iî,. concevoir quelque inquiétude et sur le recrutement de la race, et sur la moralité des adultes présents et futurs. « Rassurez-vous, déclare un médecin des Hôpitaux ; ce sont les pays pauvres qui ont le plus d’enfants ; la guerre vient pour un temps d’appauvrir la France, donc ne nous inquiétons pas de la dépopulation et profitons de l’occasion ». Au surplus, ajoutent les néo-malthusiens, la France est certainement aussi peuplée qu’elle doit l’être, et sans doute elle l’est même en surabondance ; la paix entre les peuples n’est possible que par un très sérieux contrôle des naissances, et la guerre de 1914 n’eût point éclaté si une natalité excessive, en exposant les Allemands au danger de famine, ne les avait poussés vers la conquête de nouveaux territoires K

Vaines aussi seraient les craintes relatives à la moralité. « Comme le disait le vénérable M. Lintilhac, en matière de critique théâtrale, le peuple est infaillible.

I. Cette affirmatiion est d’ailleurs une jolie perle à joindre à notrecollier, car tous ceux qui connaissent l’Allemagne, (cf. notamment les belles études de M. Andler) savent que la nation qui se rua sur la France au mois d’Août 1914 était une Allemagne bien nourrie et gorgée de richesses, et la production toujours accrue de ses champs eî de ses usines avait fait d’elle un pays d’immigration, toujours en quête de nouveaux bras, et n'ayant d’autres émigrants que des représentants de commerce et des ingénieurs largement appointés.

En Angleterre, dans les réunions publiques tenues par les partisans du € birth control », les orateurs néo-malthusiens ne cessent d’affirmer que la France est trop peuplée. — Au surplus, dans le N® do 19 mars 1922 de VAction Française, on pouvait lire, sous la signature d’un rédacteur ordinairement mieux informé, cette étrange déclaration : « Si notre faible natalité est un péril, on peut considérer qu’elle nous assure d’autre part une stabilité et une unité qui ont leur prix. »

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En morale aussi le peuple est infaillible. Il revient toujours à sa magnifique et glorieuse tradition. N’ayez aucune crainte. Nous avons notre climat, notre magnifique pays, la splendeur de notre nature, qui feront toujours obstacle au développement des théories malthusiennes » h

Si telle est la variété des opinions et des systèmes sur le Travail et la Famille, quelle ne sera pas la multitude des doctrines et des jugements, lorsqu’il s’agira de l’organisation des pouvoirs publics et de la constitution politique ? La France a expérimenté vingt-deux constitutions en un siècle, sans compter la bonne centaine d’autres recettes qui lui ont été proposées par les partis ou les « sauveurs », qu’elle a eu la sagesse de ne pas écouter. Aussi bien, que de discussions sur le rôle et la conception de l’Etat 1 Pour le libéral, l’Etat est un organisme nécessaire, mais son action est presque inévitablement malfaisante : aussi convient-il de la réduire au minimum et de ne lui confier que la double mission de défense des frontières à l’extérieur et de police à l’intérieur. S’il ambitionne de faire davantage, il est incompétent et usurpe sur « l’auguste liberté » du citoyen, liberté seule capable de résoudre tous les problèmes, comme l’a démontré Bastiat.

I. Sénat 7 Août 1919, discours de M. Pams, ministre de l’Intérieur, en réponse à l’interpellation de M. de Lamarzelle. — A rapprocher l’affirmation « d’un des plus hauts personnages de la République » qui en 1917 assurait que les peuples victorieux avaient des enfants et que lorsque la victoire aurait couronné les armes de la France, nous verrions notre population s’accroître « (Discours de M. Xavier Hennessy, à la Chambre des Députés, le 10 juillet 1919). »

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L’interventionniste conçoit tout autrement le rôle de l’Etat: il le veut chargé de faire régner l’ordre et la justice, et comme ces deux concepts se peuvent entendre de très diverse manière, il serait difficile de marquer les nuances... ou les fossés qui séparent entre eux les amis de l’intervention. Pour celui-ci, encore imbu de libéralisme, l’Etat ne devrait intervenir qu’après défaillance constatée de l’initiative privée ; celui-là, au contraire, plus préoccupé de justice que de liberté, veut poursuivre îe désordre et l'injustice partout où il les rencontre, et naturellement ce louable dessein l’entraîne fort loin. A chaque étape nouvelle, il se console pourtant en exprimant ses regrets et en insistant sur le caractère exceptionnel de l’hypothèse, mais cette belle déclaration lui suffit et il célèbre le libéralisme au moment même où il l’abandonne.

Le socialisme répudie ouvertement le mythe de la liberté, et puisque la société bourgeoise et capitaliste apparaît définitivement injuste et pourrie, il faut au plus tôt introduire les réformes les plus profondes et clans toutes les institutions. 11 fut un temps où le socialisme se disait unifié ,* l’expérience a démontré qu’un commun mépris du capitalisme bourgeois ne suffisait pas à produire l’unité. On distingue le socialisme scientifique et le socialisme utopique, le socialisme évolutionniste et le socialisme révolutionnaire, les possibilistes et les marxistes, les majoritaires et les minoritaires, la 11% la 111% la IV® Internationale, et toutes ces distinctions enregistrées ne donnent encore qu’une faible idée des séparations véritables.

Sur ces divergences foncières se dressent les innombrables différences d’opinion que fait apparaître chaque problème concret. Qu’il s’agisse de la loi militaire, de

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rimpôt, de la législation du travail, du régime des mines ou des chemins de fer, du tarif douanier ou de la monnaie, partout éclatent en feux d’artifices les systèmes, les propositions, les élucubrations. Chacun y va de son projet... à moins que le souci de la réélection prochaine ou la surenchère démagogique ne viennent pour un temps établir entre les députés une communauté d’opinion dont le pays paie les frais. En d'autres hypothèses, l’opinion qui rallie la majorité parlementaire correspond, non pas à une adhésion des intelligences à une vérité dégagée par l’observation et l'analyse, mais à une transaction entre opinions qui se heurtent et qui ne se ressemblent que par leur commune impuissance à se faire accepter des esprits qui, à priori, n’y adhéraient point.

Parmi toutes ces divergences, il faut mettre hors pair et en une place de choix toutes les controverses qui se poursuivent, depuis le dix-huitième siècle, entre le rationalisme libre-penseur et le dogme ou la morale catholiques. Pour les uns, la croyance religieuse, qui eut son origine dans le fétichisme, l’animisme ou le totémisme, fut nécessaire et bienfaisante à l’origine des sociétés humaines, où elle aida à discipliner le « gorille », mais les temps sont révolus et son heure est passée ; la science doit, au dire des Berthelot et des Renan, se substituer à elle dans la direction de la conduite. Au contraire, affirme Emile Durkheim, les représentations collectives, au premier rang desquelles figurent les croyances religieuses, continueront d'occuper dans l'économie des sociétés humaines la place éminente qu'elles .y ont toujours occupée, seulement nous savons que la divinité qu’elles adorent n’est autre que la société ellemême. Celle-ci réussit, comme il se doit, à inspirer à l’individu un sentiment de respect et d’obéissance à l’é-

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gard des fins qu’elle poursuit et des règles qu’elle édicte : « la société est créatrice d’idéal » et tout idéal trouve en elle et en elle seule son origine et son aliment.

11 va sans dire que les fidèles des religions révélées, notamment les catholiques, protestent avec véhémence contre ces interprétations. Mais qui oserait dire que leur foi religieuse ait toujours respecté, comme il convenait, la compétence de la critique scientifique ?

En elles-mêmes, ces doctrines si contradictoires seraient suffisantes pour alimenter d’interminables controverses sur la morale, l’éducation et la famille, comme l’attestent d’ailleurs les grands débats politiques poursuivis en France depuis un siècle et demi, et spécialement autour des écoles, mais il paraît qu’on les doit mêler encore à d’innombrables querelles, même d’ordre pratique et simple, où on pouvait espérer ne les voir jamais compromises. J’ai dit ailleurs comment « les enfants de l’esprit nouveau » et « les enfants de la tradition », toujours ardents à saisir les occasions de se rencontrer, ont fait flèche de tout bois : qu’il s’agît de la monarchie ou de la république, des rapports entre le capital et le travail ou du régime des impôts, de l’origine de la vie ou de l’ascendance de l’homme, de géologie ou de transformisme, de la crémation ou de la construction de la Tour Eiffel, des chemins de fer ou du traitement des maladies vénériennes, aussitôt les deux Frances se groupent en formations combattantes, et récemment la question même de l’heure d’été fut, notoirement liée, en ■certaines circonscriptions de l’ouest, à la doctrine adoptée sur le mystère de la Sainte Trinité ou celui de la Présence réelle h

I. « Heure d'été, heure d’athée > disait-on en quelques circonscriptions.

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Ainsi, la dissimilitude des convictions philosophiques ou religieuses se répercute sur les discussions de la technique sociale. Il n’en faut point conclure que la ressemblance est du moins le gage et le principe de Tunité. Montalembert était naguère fort distant de Louis Veuillot. La tradition s’est maintenue, et, au sein même du catholicisme com^me du protestantisme, des divergences aussi nombreuses que substantielles apparaissent et se perpétuent, entre les opinions sociales et politiques h

La démonstration étant faite et surabondamment faite, il y a lieu, sur cet invraisemblable chaos où se ' heurtent, appuyées sur les arguments les plus bizarres les opinions les plus étranges, de présenter quelques observations préliminaires, susceptibles d’orienter les recherches.

Le premier élément qui frappe l’esprit, quand on observe ce chaos et qu’on en recherche les causes, est celui-ci : la commune adhésion de tous au principe de la liberté des opinions en matière sociale, économique, politique et morale. S’il s’agissait d’une question de chimie, de physique, de géologie, tout le monde serait d’accord pour reconnaître qu'il faut commencer par analyser méthodiquement, et que cette opération délicate ne peut être poursuivie que par certaines personnes compétentes, dûment préparées à cette tâche par leur culture antérieure et leurs travaux. Ici rien de pareil; on pose comme postulat que toutes les opinions sont libres, ce qui équi-

î. Il est d’ailleurs divertissant de constater qu’en dépit de ces divergences, qui se manifestent au sein même de l’épiscopat, on voit réapparaître périodiquement la proposition de constitution d’un grand parti catholique.

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vaut à affirmer que chacun est autorisé à suivre les suggestions les plus contingentes de ses goûts, de ses tendances, de son milieu, de ses caprices. Pourquoi cet îlot réservé à la liberté des opinions au milieu des disciplines admirables des sciences? On n'en sait rien, et personne n’a jamais entrepris, et pour cause, d'exposer les raisons de cet onéreux piivilège : on sait seulement qu'il existe, on en est sûr, et chacun est autorisé, en matière sociale, à ne se fier qu’à ses lumières personnelles et à son flair, c'est-à dire en réalité à ses passions, à ses préjugés, à ses fantaisies h A vingt-et-un ans, tous les homnàes deviennent électeurs et demain les femmes recevront pareil mandat. C'est donc, pense-t-on, qu’à cet âge chaque adulte est devenu compétent pour discerner les conditions du bon fonctionnement des sociétés. Aussi bien, on constate que, même avant cet âge, les adolescents s’empressent d'adhérer à certaines opinions « qui leur conviennent » et cette option implique à son tour l'adhésion à une série indéfinie de conclusions et d’affirmations. Avant de faire ce choix si grave, il eût fallu, semble-t-il, analj^ser, observer, comparer ;

1 Au mois de Novembre 1920, un minuscule incident vint mettre en pleine lumière la différence des deux attitudes. Un boxeur de poids léger affirmait qu’il était impossible à un athlète quelconque de le surélever de terre, s’il ne le voulait point, et il lui suffirait de toucher le pouls et l’artère carotide de son rival pour paralyser sou effort

L’aftirmation intrigua d’abord, d’autant plus qu’une expérience avait donné raison à Johnny Coulon.

Mais il est entendu que personne n’aurait eu l’idée de discuter dans le vide, ou d’aligner des raisonnements abstraits. Quelques personnes compétentes se livrèrent à des observations exactes et à des analyses méthodiques. En moins de quinze jours, l’explication fut trouvée.

Au contraire, dès qu’il s’agit du vote des femmes ou de la participation aux bénéfices, du système d’impôts ou de la durée de travail chacun s’épanche en raisonnements abstraits, en rappels de principes, en remarques hétéroclites. Pourquoi cette différence d’attidude ?

LE CHAOS

presque personne n’y songe,, parce que chacun est convaincu que ces questions sociales échappent à l’analyse, et que tout est affaire d’impression personnelle et de sentiment. Encore une fois, les opinions sont libres.

Avec de telles prémisses, on peut aboutir à toutes les sottises, et on n’y manque pas. Pour s’y acheminer on recourt le plus souvent à l’un ou l’autre des deux procédés suivants : tantôt on rattache son affirmation à une autre qui n’a avec la première que le rapport le plus superficiel et le plus ténu*; tantôt on l’abrite sous le couvert des a grands principes » : comme nos vastes sociétés modernes peuvent être comparées à d’immenses océans où vivent côte à côte les plantes et les poissons les plus divers, il est toujours possible d’alléguer des témoignages et des exemples ; la plus petite dose d’esprit critique et de méthode eût sulfî à montrer qu’ils ne prouvaient rien du tout, mais cela n’a pas d’importance, puisqu’il est démontré que leur aptitude à (( clouer l’adversaire » est souvent proportionnée à leur absurdité même.

Les grands principes, les formules « qui sont tout un programme )) fournissent un concours spécialement apprécié. c( Nous sommes pour l’individu )), déclarait

I. Il y a quelque quinze années, une campagne fut entreprise en faveur du pain de jour, et, pour la combattre, les plus lourdes plaisanteries semblaient un argument. « Pourquoi les gaziers, s’écriait le rédacteur d’un de nos grands journaux du soir, les électriciens travailleraient-ils pendant le sommeil des autres ? Travail de jour eux aussi. La lumière artificielle luira concurremment avec le soleil Ainsi peu à peu la civilisation nous ramènera au temps de la lampe Carcel ». Voici une autre perle, dans le genre sentimental. Pendant ia guerre, on discutait au Sénat la proposition Honnorat, relative à l’heure d’été: un honorable sénateur de ia droite conclut son « beau discours » par ces mots : « Messieurs, ne changeons pas l’heure à laquelle meurt un soldat de France ».

LE CHAOS

un manifeste à Tautomne 1920 ^ ; « nous voulons maintenir l’ordre et la discipline », réplique cet autre. « Le plus précieux de tous les biens est la liberté », clame ce troisième, et ainsi chacun arbore son drapeau, suivant les milieux et les partis. Les principes et le jargon diffèrent : ici on invoque la tradition, l’autorité, la hiérarchie, la famille, la propriété, la patrie, l’armée, la religion ; là on se réclame du progrès, de la liberté, de la science, de l’évolution, de la liberté de l’art ^ de la démocratie, du travail, de la solidarité, des droits de l’homme, de l’humanité, de l’internationalisme, mais ces doctrinaires qui se heurtent en des combats parfois si âpres se ressemblent au moins par leur commun attachement aux procédés les plus irrationnels, leur

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