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CHAPITRE IX

Religion patriarcale des Chinois et des Japonais. — Morale des Chinois.

Le même sentiment, qui, chez les peuples à vues grossières et basses, engendre le fétichisme, persuada aux Chinois que tous les phénomènes sont liés, et que rien ne peut arriver dans le ciel, ou dans l'atmosphère, ou ne fût-ce que sur le dos d'une écaille de tortue exposée au feu, qui ne soit signe, cause ou effet à l'égard des intérêts humains : de là naquirent les superstitions et les pratiques de la divination ; de là la terreur causée par les éclipses de lune et de soleil; mais de là aussi l'idée que l'ordre des saisons et la distribution de la chaleur, de la pluie et des vents, dépendent de l'exactitude des hommes, et principalement des puissants, à se soumettre à la loi du devoir. C'est ainsi que la notion de la moralité transforma des croyances qui ailleurs n'obéissent qu'au caprice des passions les plus désordonnées, et que l'idée générale de l'ordre du monde, comprenant avec les phénomènes physiques ceux d'une volonté réglée par la justice, devint le mobile essentiel de la religion. Il est dit formellement dans un des chapitres du Chou-kifi, dont le caractère antique est parfois très frappant, que le Seigneur-Ciel irrité contre Kouen, qui n'avait su que troubler les cinq éléments en opposant des digues aux eaux de l'inondation diluvienne qu'il était chargé de faire écouler, lui refusa la connaissance des neuf grandes lois ; mais qu'il la révéla à son 111s Yu, en sorte que l'ordre universel des conditions humaines put refleurir. Or ces lois sont liées entre elles, et l'exacte observance de celles qui dépendent directement de l'homme assure le fonctionnement régulier des autres. Ce sont : 1° cinq qualités propres des cinq éléments, comme pour l'eau de descendre, pour le feu de monter, pour le bois d'être élastique, etc. ; 2° cinq qualités de perfection humaine, dans la tenue du corps, dans la parole, dans les sens, dans la pensée; 3° huit principes de vie et de gouvernement : denrées, commerce, culte des Esprits et de la parenté, travaux publics, magistrature des mœurs et de la justice, hospitalité, milice; 4" cinq choses concernant le temps et ses divisions, l'an, le

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mois, le jour, les étoiles et planètes, les périodes astronomiques; 5" le pivot du souverain, c'est-à-dire la conduite morale exemplaire du prince; 6" les trois vertus, Droiture, Force et Douceur; 7° les sept pronostics obtenus dans les cas douteux par l'examen de divers phénomènes; 8° les cinq météores, pluie, beau temps, chaleur, froid et vent ; 9° enfin les cinq félicités et les six infortunes : longue vie, biens, santé, sagesse, euthanasie; vie courte, pauvreté, maladie, afflictions, méchanceté, faiblesse.

L'exposition de ces sortes de catégories est entremêlée de préceptes pour recommander au piince d'imiter le Ciel, au sujet d'imiter le prince, et persuader à tous que l'harmonie de la nature ou le désordre des éléments sont des conséquences de l'harmonie morale de la vie ou du désordre de la conduite (1). Cette croyance dont la famille chinoise fut si profondément pénétrée motiva les pénitences fameuses de ses rois aux époques de disette. Elle nous rappelle les habitudes d'esprit toutes semblables de la famille israélite. Mais ce dernier peuple attribuait fermement aux modifications de volonté d'une personne suprême les phénomènes naturels, ce qui ne fut jamais explicitement ad mis dans la Chine. Il est vrai que de nombreux passages du Chou-kin nous montrent le Mandat du Ciel donné ou retiré aux rois. On voit même quelque part le Ciel user de longanimité vis-à-vis d'un prince, en considération du mérite de ses ancêlres (IV, 18). Mais ni le sentiment ni Ifs expressions anthropomorphiques ne prouvent clairement, ce me semble, que l'anthropomorphisme monothéiste fût passé à l'état de dogme formel.

C'est un défaut commun des mythologues et des exégètes d'exiger des idées religieuses de la haute antiquité (et toute époque primitive d'une religion est antique en ce sens, fùt-elle relativement récente) cette précision, cette détermination exacte dont l'habitude de l'analyse fait contracter le besoin. Lorsque les Chinois commencèrent à s'interpréter eux-mêmes et à philosopher, ils se demandèrent si leur Thien-ti, \e Seigneur-Ciel, était un Esprit directeur universel ou un principe premier nécessaire, non déterminé comme personne. Les missionnaires chrétiens en Chine se posèrent à leur tour la question, qui était pour eux d'un grand intérêt, et se partagèrent entre les deux opinions, comme les commentateurs du pays s'étaient partagés plus de vingt siècles auparavant. La même difficulté avait lieu pour l'explication du terme Taï-ki, Grand-Faîte, Grand-Comhle, employé très anciennement pour désigner ce qui domine tous les phénomènes. Selon qu'on en voulait décider, les Chinois devenaient des athées ou des théistes. La vérité est que le sentiment religieux

(1) Chou-kin, p. IV, c. iv ; c est le chapitre dit de la Grande Doctrine.

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