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LES ESPRITS ET LEURS TROIS ORDRES

primitif n'impliquait pas une vue nette de cette alternative. L'idée de la substance absolue qui n'est rien de déterminé et qui produit toates choses, quoique fort ancienne, est à la fois trop spéculative, trop chimérique, trop peu religieuse, pour avoir saisi les âmes la première, devant le spectacle du ciel. D'un autre côté, tous les documents prouvent que la croyance aux personnes et aux volontés, aux esprits placés derrière les phénomènes de la nature, établissait des divisions peu compatibles avec l'unité personnelle du cosmos; et, si cette dernière eût été admise, la religion des Chinois se serait développée comme une espèce de jéhovisme, ce qui n'arriva point.

Il n'est pas moins vrai que la notion de l'unité, dont la puissance est si grande (et devient si souvent abusive), dut obliger l'esprit à centraliser l'ordre de l'univers en une conception unique. Cetteunité, le langage lui-même, la généralisation inévitable de la pensée qui ne s'arrête qu'au genre le plus général, en faisaient une nécessité. Nul peuple d'une intelligence développée ne s'y est soustrait. L'idée du Ciel répondit à cet acte intellectuel et embrassa d'ailleurs, avec celle de Nature, celle d'Ordre, et puis, par voie d'analogie, celle de Doctrine et même de Livre. L'idée de domination ou de seigneurie s'y joignit, par cela seul que le ciel enveloppe et gouverne en un sens toutes choses, et sans qu'il fût nécessaire de pousser l'anthropomorphisme à sa dernière expression. Enfin les métaphores indispensables de l'esprit et de la langue, même chez les Chinois, qui en usent si peu^ conduisirent naturellement à parler des mandats et de la volonté du Ciel, de la colère du Ciel. Mais il est clair que la tendance à personnaliser la loi suprême n'aboutit point à un résultat net et déclaré, et dut se borner à ce que réclamait strictement la satisfaction du sentiment religieux de l'unité, puisque le polythéisme des Esprits fut et demeura la foi fondamentale de la nation; que le Souverain Seigneur n'eut point de théophanies et ne fut jamais représenté par une idole (non plus d'ailleurs que les autres Seigneurs célestes); que l'idée de l'ordre en général ou de l'harmonie des phénomènes célestes, terrestres et humains, s'approcha fréquemment de la forme philosophique abstraite, et qu'on la vit enfin se développer en une sorte de providentialisme historique analogue à celui de l'école stoïcienne.

Cette harmonie des trois ordres de phénomènes était souvent conçue comme une entente des Esprits, qui pouvaient en être les principes ou les essences, en un sens naturellement vague. L'exégète est encore tenté ici d'exiger une distinction dont il est bien probable que le besoin, né de nos procédés d'analyse, ne se faisait pas sentir à l'inspiration religieuse de l'antiquité. Nous voudrions savoir si les Chin et les Khi, ces Esprits du ciel et de la teiTe, étaient des personnifi-

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