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LES ESPRITS DU CIEL ET DE LA TERRE

des auteurs de certaines découvertes, telles que le feu ou la préparation savante des aliments (cette dernière invention est attribuée à une femme) ; mais nous ne trouvons nulle part de dogme arrêté sur le mode d'existence accordé aux mânes protecteurs de l'empire, non plus qu'à ceux des ancêtres honorés dans chaque famille, La religion ofl're des sacrifices, sans que la pensée spécule sur la condition de ces êtres vénérés.

Les Chin ou Esprits célestes sont le Soleil, la Lune, les cinq planètes anciennement connues, que désignent des noms particuliers à la Chine, puis des groupes d'étoiles qui président au vent, à la pluie et à des notions morales, telles que le Milieu et les Décrets supérieurs. Ces divinités sont centralisées en quelque manière dans le Grand-Ciel, Seigneur suprême. De même aussi les génies terrestres et locaux des Monts, des Rivières, des Lacs, des Régions, des Céréales, semblent se réunir sous la notion générale d'un Esprit de la Terre^ comme si le sentiment du divin devait accompagner, en s'élevant, les espèces et les genres obtenus dans les degrés successifs de la pensée qui généralise les phénomènes. Le Ciel, la Terre et l'Homme sont les trois genres divins (l'homme, en tant que défunt ici-bas, élevé au rang de génie protecteur). Les espèces et les individualités entrent en partage de la divinité générale et de son culte.

Au reste, le rapport naturel de la Terre et du Ciel, l'un fécondant, l'autre fécondée, l'un mâle et l'autre femelle, n'a pas plus échappé aux Chinois qu'à tant d'autres peuples. C'est peut-être la seule concession qu'ait faite anciennement à l'esprit mythologique celte nation d'un si curieux bon sens, dont la langue ignore le masculin et le féminin, dont les mots sont privés de sexe. Sur ce point unique elle a pu paraître un moment entrer dans la voie du mythe et des cosmogonies, en rapportant au principe mâle la cause du mouvement et la production des animaux, êtres qui se meuvent; au principe femelle l'origine des végétaux, êtres immobiles. Encore la coopération de ces sexes cosmiques n'est-elle pas clairement indiquée. Il n'est point question d'un mariage, mais d'une harmonie entre les vertus céleste et terrestre, harmonie que représentent les rites de la musique et de la danse. Ailleurs, nous tiendrions là le début d'une histoire galante des dieux, avec des mythes barbares, réputés bien profonds, sur la génération des forces de la nature : ici tout s'arrête aux premiers mots et se résume dans une notion d'ordre de l'univers.

L'emploi de l'anthropomorphisme est aussi d'une étonnante réserve. La personnalité divine laissée dans le ciel à l'état indéterminé ne devint pleinement humaine que sur la terre, et cela sous une forme où transparait la liction, où le sentiment religieux ne devient pas

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dupe de lui-même. Par exemple, on assimile tel Esprit terrestre à un antique personnage qui prend le nom de Prince de la Terre, de Prince du Millet, etc., parce qu'il s'est signalé jadis dans la direction agricole générale ou dans une espèce particulière de culture. Autre usage qui fait singulièrement ressortir le caractère de la Chine : on voue à la représentation des Esprits \oca.ux, ou S eigneu7's des champs, des arbres choisis, dont les essences sont soigneusement appropriées à la nature de chaque terrain. Le végétal ainsi consacré donne son nom à l'Esprit et à la contrée (voy. le 7'cheou-li, liv. IX).

Cette même sobriété d'imagination ou, si l'on veut, cette incapacité pour le roman théologique, l'allégorie et le mythe, qui distingue le peuple des cent familles, il l'apporta dans son concept de la conservation du principe pensant de l'homme après la mort. Comment douter qu'il ait eu cette croyance, quand on le voit prendre des morts pour Esprits protecteurs de l'Empire, leur offrir des sacrifices, leur adresser des invocations? Nous avons dans le Choii-kin (liv. IV, ch. vi) un document bien significatif et d'un caractère d'antiquité très marqué. On y rapporte que Tcheou-koîï, celui-là même qui fut regardé comme le rédacteur du Tcheou-li, consulta les sorts en faveur du roi Ou-ouan, son frère, dangereusement malade ; qu'il fil la cérémonie aux trois ancêtres immédiats de sa famille, se proposa volontairement à eux pour mourir à la place du monarque (offre de dévouement écrite et déposée par lui dans une sorte d'arche sacrée) et se fit valoir aux Esprits, dans sa prière, comme plus propre à les servir, à cause de son âge et de ses connaissances, que n'était le jeune roi, fils du Ciel, dont le Ciel leur avait, disait-il, confié la garde.

Un autre passage du même livre (IV, xii) place da^is le Ciel les rois anciens et vertueux. Il est donc certain que ces princes défunts étaient regardés comme vivants et bienheureux, quoique dans une condition d'existence analogue à la condition présente. Si nous remarquons maintenant que les empereurs de la Chine étaient mis en relation particulière avec le Ciel, plutôt par choix, et grâce à la vertu exigée d'eux, que par le mérite du sang et le droit de la naissance, et qu'on n'admettait pour eux ni apothéoses ni caractère plus qu'humain; si nous nous rappelons que chaque famille rendait un culte à ses propres ancêtres, comme la famille impériale aux siens (proportion gardée entre le pouvoir attribué à des mânes nécessairement inégaux), la croyance des Chinois à la vie future ne saurait nous paraître douteuse, au moins sous la dynastie des Tchéou et sous la législation deTcheou-kofi.

Cette foi, dont l'énerj^ie morale ressort du beau récit du dévoue-

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ment de ce dernier, n'est accompagnée ni d'une doctrine générale touchant la destinée des mânes, ni de mythes poétiques sur les séjours des bons et des méchants, encore bien moins d'utopies eschatologiques, car la pensée des cent familles, comme celle d'Israël avant les prophètes, se borne aux préoccupations temporelles dont le but est prochain. Que les âmes des morts conservent des corps dans la vie ultérieure, c'est ce qui semble résulter des sacrifices offerts aux Cinq intelligences protectrices de l'empire, puisque ces anciens ministres sont nourris en cette occasion par des offrandes empruntées aux Cinq éléments {Tcheou-li,\i\. XVIIl). Quand le 67iou-A'«/l exprime la mort d'un prince par ces termes : // monta et descendit, les commentateurs nous apprennent qu'il s'agit là de la séparation de l'être humain en deux parties, l'une subtile qui s'élève vers les Esprits de l'ordre des Chili, l'autre plus grossière qui reste ici-bas; d'un autre côté, il ressort de certains passages que chaque élément était regardé comme pouvant constituer un corps particulier. Mais si l'on cherche à définir les idées populaires qui avaient anciennement cours sur la nature ou les fonctions des âmes, on risque d'y substituer celles qui se répandirent plus tard et qu'exploitèrent les adeptes du Tao et les bonzes. Et à l'égard des rapports supposés entre les Esprits et les Eléments, la manière dont ils sont expliqués indique l'usage des expressions symboliques, plutôt que la recherche d'une action spéciale pour chaque état de la matière. On se croit d'abord sur la trace d'une théorie naturaliste, et, au fond, c'est un système de symboles qu'on découvre. Les Seigneurs^du Bois, du Feu, de la Terre, du Métal et de l'Eau, sont mis en correspondance avec cinq couleurs, avec cinq côtés de l'horizon, avec cinq vertus, et chacun d'eux vient à son tour fonder et inspirer l'une des dynasties successives amenées par les révolutions du Ciel.

Le culte patriarcal des cent familles consiste essentiellement en offrandes aux êtres supérieurs, en invocations et en actions de grâces. La notion de l'expiation n'y paraît point, non plus que les sentiments de vengeance et de terreur qui en sont les mobiles. Le sacrifice est toujours offert à l'être lui-même, que ne représente aucune idole, et dont la nature n'est spécifiée que par le choix des lieux ou des symboles dans les cérémonies. Le seul usage barbare qu'on puisse y relever est l'emploi du sang des animaux sacrifiés, pour frotter et barbouiller divers objets, pour sanctionner le serment sur les lèvres de celui qui le prête. La chair des victimes se distribue aux parents, amis, feudataires, pour établir entre eux une communion, et la boisson fermentée est bue en commun à la fin de la cérémonie, afin de produire l'amour mutuel et la communauté des sentiments, par un

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