‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 126 sur 243 · MYTHOLOGIE NATURELLE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

MYTHOLOGIE NATURELLE DU LANGAGE

comme des personnes, et qu'on n'admettra pas d'autres sujets qu'elles ; que les attributs et modes d'être ou d'agir des choses se rapporteront à leur persoiiaalité artificielle; qu'ainsi ces choses seront censées posséder l'intelligence, la volonté, se proposer des fins, avoir jusqu'à des sexes; qu'enfin les personnes à leur tour recevront tous les attributs des choses, afin qu'on puisse profiter de toutes les analogies et des plus lointaines ressenblances pour faire entendre, à l'égard des premières, certaines qualités dont manquerait l'expression directe.

Cette méthode barbarement radicale a le double mérite : 1" de ramener tout ce dont on parle à l'unité commode d'un personnage; ce qui semble d'abord l'effet d'un idéalisme na'if prêtant vie et pensée à chaque objet, et c'est le fond de la grammaire; 2° de qualifier et de faire agir ou pâtir ce personnage, exactement comme se modifient les objets externes dont les sens sont immédiatement frappés et l'imagination occupée; et ce procédé matérialiste, dit de la figure et de la métaphore, venant compenser l'idéalisme grammatical sans le contredire, ou plutôt pour s'y confondre, est le fond du style et de la poésie.

Grâce au parti pris dont je viens de fournir la brève analyse, et dont nous usons tous, mais que l'habitude soustrait à notre réflexion, et que notre orgueil d'animaux parlants nous fait admirer, la construction du langage serait donc devenue possible à la science, que je suppose avoir reculé devant les difficultés d'un système plus rationnel. Kreulement le vice d'une hypothèse fondée sur la confusion de la personne et de la chose, ses effets sur la marche et les divers produils de la pensée eussent pu être atténués, dès que tout cela eût été volontaire et reconnu pour conventionnel à l'origine.

Laissons cette fiction contraire à la nature des choses. La création dont je viens de poser le problème devant la science, afin de m'en rendre compte, ne pouvait être due qu'à l'instinct primitif des hommes, aidé d'un minimum de réflexion sans lequel ils seraient décidément restés au-dessous de la condition humaine. Le langage, comme il s'est produit, a été possible à cause de la disposition mythologique des esprits. La mythologie et la parole ont été engendrées ensemble, particulièrement chez les races aryennes, qui ont été à la fois les plus riches en concepts de choses traitées à la manière des personnes, et les plus conséquentes en grammaire idolologique, si je puis ainsi parler (i). Il n'y a qu'une voix parmi les philologues pour recon-

(1; Quand j"ai écrit le premier volume des Essais de 'critique générale, je n'avais pas réfléchi comme, je l'ai fait depuis, à la uature et aux rapports des langues avec les religions et les philosophies. A.ijourd'hui, j'éviterais volontiers le néologisme eu appelant simplement ynythologie ce que j'ai nommé alors idolologie, et je crois que je ne serais pas moins clair.

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