DIVINITÉ ET DOCTRINE DU SOMA
divine. Comme Agni, qui lui est d'ordinaire associé dans les invocations, il part de la terre et s'élève au ciel, dans le séjour des eaux fécondantes, des feux et des lumières que gardent les dieux souverains. De là le nom de dieux intermédiaires que les mythologues donnent quelquefois à ces dieux du sacrifice. Ainsi divinisé, Soma ne s'asseoit plus seulement au milieu des autres dieux sur le gazon du sacrifice : messager auprès d'Indra, ardent comme lui, il lui communique sa force; il se confond en lui, et en Vayou, en Mitra, en Varouna (dans l'Air, dans le Soleil, dans l'Eau céleste). Enfin ce nom de Varouna [Couvrant tout, d'où le grec oùpavéç) est aussi son nom; il siège dans le Ciel, il est le Ciel même, considéré en sa qualité de fluide primitif ou Maître des eaux. Encore un pas, le fils du sacrificateur va devenir le père du monde. Il en est la vie, comment n'en serait-il pas l'auteur? Se jetant au sein de l'être qui soutient les hommes et les dieux, enivrant le Ciel et la Terre, allumant les flambeaux célestes, enfantant la lumière du Soleil, quel autre que lui aurait produit les plantes et les vaches ? Il est donc naturel que le poète passe de l'idée d'entretenir la vie à l'idée de l'engendrer et en vienne dans son exaltation à poser ce Soma^wi voit tout, qui soutient tout, comme celui qui le premier a enseveli r Obscurité dans la Lumière, qui a fait le Ciel et la Terre, qui les a séparés, qui a nourri ce couple de son lait et lui a communiqué une force invincible. Dans les mêmes hymnes, suivant un autre ordre d'idées, on voit le dieu garder son rôle de nectar ou d'ambroisie : nourriture céleste, breuvage par excellence, les hommes s'en promettent la jouissance pour une vie ultérieure, où il atteindra son état définitif de croissance et d'exaltation de qualités ; ils lui demandent l'immortalité et tous les plaisirs, dans la demeure lumineuse qui ne finit point.
Le Soma tient une place considérable dans le Rigvéda, et non pas seulement dans les parties qu'on juge les moins anciennes. Tout ce qui précède n'est qu'un centon de passages extraits de ces hymnes. Le culte et l'importance dogmatique de ce dieu paraissent s'être maintenus, étendus même pendant quelque temps. On le trouve présenté dans un autre Véda (le Samavéda) comme un sauveur qui se soumet au martyre, à la passion du mortier et du pressoir pour le salut du monde, se purifie de ses souillures terrestres dans les eaux delà fermentation, renaît jeune et brillant, épouse la flamme, expire, enfin ressuscite dans le Ciel où il se confond avec le Feu-Constructeur et avec le Feu-Soleil, Agni-Touachtri , Agni-Sourya (voir Langlois, Mémoire sur Soma).
La religion du Soma semblait donc appelée avec celle d'Agni à poser le fondement de la théologie de l'Inde et à tenir lieu de ce qui fut le brahmanisme. Mais il en advint autrement. On serait d'abord
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tenté de croire que l'esprit anlhropomorphique, qui ne cédait point aux progrès de la mysticité, ne put s'accommoder d'une divinité de nature si matérielle, ayant son origine dans la Somalatâ, la reine des plantes, et non dans un ancêtre homme-dieu. Il n'en est rien; le procédé des généalogies fabuleuses et des légendes magiques, auquel rien n'échappa, ne recula pas plus devant Soma ou Agni que devant tout autre dieu quand il s'agit de leur faire place dans les familles des anciens patriarches. MaisTélaboralion des dogmes donna les premiers emplois démiurgiques et les substrats des grandes incarnations à des personnages que la tradition la plus ancienne avait laissés moins déterminés, plus propres à porter des conceptions neuves. La doctrine de la pénitence étant, devenue la base de toute théologie, et de l'ontologie même, fait unique et étrange, ce fut certainement un motif de déposséder les dieux physiques ou météoriques en faveur de ceux dont la nature était, d'un côté, presque toute humaine et, de l'autre, plongeait dans les profondeurs métaphysiques. Indra luimême se vit rejeté dans un rang secondaire, et à la fin précaire. Soma fut réduit, en grande partie, aux attributs de dieu-Lune, que les rapports supposés de l'astre des nuits avec la végétation lui avaient fait accorder. Il put encore jouer d'assez grands rôles légendaires, quoique subalternes; il put se retrouver dans certains poèmes, tel à peu près qu'il avait été autrefois, et sortir un moment de son domaine refroidi, car rien ne se perd dans la mythologie de l'Inde. Mais il cessa de nourrir la dévotion et d'être un objet essentiel de la doctrine et du culte, La pensée spéculative que nous venons de voir, sur le fondement de l'ivresse des sens combinée avec le sacrifice, préluder, à l'époque védique, à la construction d'une sorte de religion eucharistique, cette pensée négligée par les Indiens se conserva mieux chez d'autres nations de la même famille. Nous la retrouverons dans le mazdéisme et dans les mystères de Dionysos (Bacchus) où elle ne demeurera pas perdue.
Agni, ce dieu frère et émule de Soma, Feu vivifiant, complément de l'Eau vivifiante, partagea sa décadence comme il avait partagé sa grandeur. II est visible que la réflexion naissante s'était exercée quelque temps sur Agni en généralisant ses qualités créatrices et les transportant du foyer de l'homme au domaine céleste. Peut-être même cet effort fut-il plus prolongé sur Agni que sur Soma, et au détriment de ce dernier, mais il dut céder enfin à la gloire de Vichnou. Une ressource resta aux adorateurs de ces anciens dieux, d'ailleurs bien naturelle dans ce pays, dans cette religion de l'identification universelle : ils déclarèrent que ce Monde, que les savants connaissent pour être le monde d' Agni et de Soma, est connu de Brahmâ comme étant le monde de Vichnou, et que Viclinou est Agni et Soma. Ail-
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leurs Agni et Somasont Brahmâ lui-même (voir le Harivansa-Pouràna, traduit par Lang-lois).
Mais ce n'est pas le lieu d'insister sur la transformation de la mythologie dans la période brahmanique. Achevons de caractériser la religion du Rigvéda. Tout son culte consiste primitivement dans le sacrifice, c'est-à-dire dans le partage des aliments et de la boisson avecles dieux; et le sacrifice commence au lever du jour par la génération mystérieuse du Fils de la Force, l'invocation d'Agni et de tous les autres^ et la libation du Soma; puis se renouvelle aussi souvent que le repas domestique. L'attitude de l'homme vis-à-vis du dieu n'est point celle de l'adoration. Ce sentiment, cet acte de latrie, ailleurs prépondérant, identique avec la religion même, ici est tout à fait absent. L'homme de FArye antique est l'homme libre, non celui qui doit en certains de ses descendants se courber sous les religions fanatiques de l'Inde, mais le frère du Grec, du Romain, du Gaulois et du Germain. Sans doute il craint la puissance de certaines divinités nuisibles, Asouras, Dêtyas, qui troublent le bon ordre du monde^ principalement dans l'atmosphère, mais il ne fléchit pas devant elles et ne cherche pas à les désarmer par des bassesses ou des offrandes sanglantes; il invoque contre elles les dieux bienfaisants que fortifient incessamment ses sacrifices, il célèbre par ses chants leurs combats et leurs triomphes. Il se confie en sa force, dont les dieux mêmes entrent en participation, grâce aux mets qu'il prépare pour eux et pour lui; le sacrifice est un contrat d'échange qu'il fait avec eux; ils lui doivent en retour la sûreté de ses récoltes, la croissance de ses troupeaux, la multiplication de sa famille, la défaite de ses ennemis, en un mot la richesse, la population et la victoire.
Les ennemis que mentionnent fréquemment les hymnes ne sont pas des frères ou d'anciens alliés, mais des tribus sauvages qui inquiètent l'Aryen, ou qu'il est obligé de refouler pour s'étendre. Rien n'indique chez lui celte passion de la guerre pour la guerre qui devint et fut longtemps fatale à toutes les branches de sa race, à toutes, car rindou lui-même eut son époque héroïque. Mais l'Aryen ne demande à ses dieux qu'à jouir en paix des douceurs de la vie patriarcale. Cette vie qu'il s'est faite est d'une simplicité extrême, sous un climat tempéré, avec des habitudes régulières et laborieuses, avec des mœurs familiales pures, qu'atteste encore pour nous le sens caractéristique de quelques mots importants de sa langue, ramenés à leur origine étymologique, enfin sans autres rapports sociaux, sans autres chefs que ceux que l'esprit et le développement de la famille engendrent, et sans autres prêtres que les époux. Cette race pouvait légitimement se parer d'un titre : Aryas, les honorables, qu'elle partageait
avec Agni, Indra, le Soleil, les Clartés du malin. Elle avait sansdoute aussi le droit de mépriser les mœurs des peuplades qu'elle combattait. Elle ne se divisait point elle-même, à cette époque, en plusieurs castes; car on trouverait d'un fait de celte importance mille traces positives dans tant de centaines d'hymnes, tandis qu'il faut en chercher la première indication claire dans l'un des plus récents. Mais quand il serait vrai que les idées trop justifiées de noblesse et de bassesse du sang eussent dès lors établi chez les Aryens des lignes de démarcation destinées à devenir si profondes, ce qui est possible, il y aurait loin de là à une organisation religieuse et civile contre laquelle dépose toute l'ancienne poésie védique.
De ce que nous avons dit ressort le sens qu'avait le sacrifice dans la pensée de l'Arye primitive. On voit que l'idée d'une expiation pour des péchés connus ou inconnus, commis envers les hommes ou envers les dieux, n'y paraît, point. Le pardon demandé pour des fautes commises n'est qu'exceptionnellement le sujet de quelqu'une des invocations si multipliées dans les hymnes. Il n'est pas moins vrai qu'une croyance autre que celle d'un commerce d'échange et de services mutuels se fait jour, et devient à la fin prédominante. Le sacrificateur attache au sacrifice le concept du devoir et de la piété, et lui attribue peu à peu une vertu mystique bien différente de la vertu de nourrir les dieux et les mondes. Les notions de pénitence, de dévouement, de don et de perte de soi-même se glissent dans l'offrande d'un partage amical, et déjà certains hymnes, les plus récents, nous offrent la création comme l'acte d'un premier sacrifice : celui de la divinité elle-même. Mais le sacrifice vraiment antique est caractérisé partout avec la dernière évidence dans les hymnes nombreux dont l'âge primitif ne fait doute pour aucun critique.
Au reste, la matière de l'offrande se compose exclusivement, à celte même époque, des objets habituels de la consommation du peuple, c'est-à-dire de laitage, de riz, et aussi d'animaux ruminants, mais des plus petites et des moins précieuses espèces. Nous sommes loin, non seulement des sacrifices humains, mais de ce fameux asvaynédha, sacrifice du cheval, qui devint une des folies des princes de l'Inde et passa pour leur donner, à la centième fois, la certitude de détrôner Indra et de prendre sa place. Le plus grand luxe de la table est le sacrifice de la vache. On le réserve pour remplir les devoirs de l'hospitalité. Combien, ici, nous sommes éloignés de l'époque où le meurtre de cet animal fut regardé comme le plus abominable et le plus irrémissible de tous les crimes !
Passons à la doctrine des âmes. Je regrette que la critique encore si imparfaite des textes des Védas, et en particulier des hymnes, ne
pennette pas d'apporter une distinction certaine entre des compositions que séparent peut-être plusieurs siècles. Autant que me permet d'en juger la lecture de traductions sur lesquelles on ne peut compter qu'avec beaucoup de réserve^ il y aurait deux ères dilTérentes de croyance, deux théories des mùnes, l'une faible et peu développée, l'autre brillante, qui fut le point de départ du système brahmanique des métempsychoses. La première aurait supposé un royaume des ombres analogue à celui qui nous est si bien connu dans la mythologie homérique, et aurait été seulement plus favorable aux mânes, que l'Aryen appelle avec leur chef, pour recevoir ses hommages et prendre part aux sacrifices. La seconde ferait partager aux morts la félicité des dieux célestes. Dans l'impuissance de distinguer, je dois emprunter le plus grand nombre des traits à cette dernière.
Tout cet ordre de croyances reposait sur un premier mythe, le mythe d'Agni mort et ressuscité à chaque sacrifice, c'est-à-dire du Feu éteint et qui sera rallumé, ou de celui qui est latent dans le bois et que le sacrificateur en suscitera par le frottement. Cet Agni du séjour caché est Yama, le dieu de la mort et le chef des morts. Fils du Soleil et petit-fils de Touachtri, le Feu organisateur, il vécut, lui aussi, à la lumière du jour. Il est maintenant le fidèle compagnon des trépassés ; il règne sur la destinée : les vivants le prient de prolonger leurs jours sur la terre; les morts, il les reçoit après que le Feu vivant, ce mangeur de chair, a consumé leurs corps et purifié leurs âmes, emportant le péché dans son étreinte; il les protège et les fait jouir encore des libations du soir et du matin. Il leur donne pour gardiens et conducteurs dans les plaines de l'air deux Chiens vigoureux, au poil fauve, aux quatre yeux, qui parcourent le monde : ce sont les bons enfants de Sarama (la Prière), cette Chienne qui éveille tous les jours les dieux et les guide jusqu'à l'entrée de la caverne où Vritra recèle les Vaches célestes. Mais quand l'invocation des hommes le rappelle de cette demeure lointaine du Sud, où la mort réunit les nations, Yama traverse les grands abîmes et vient. Il prend place sur le gazon, à la table sainte, avec lesPitris, instituteurs du sacrifice et générateurs du feu antique, avec les morts des anciens temps, avec le trépassé de la veille qui a suivi l'inévitable chemin de ses pères^ et peut revenir, dépouillé de toute impureté, revêtu d'un corps lumineux, prendre au banquet la part que lui réserve l'affection des vivants.
Entre Yama et les Pitiis, la parité de conception est entière. Ceuxci sont les grands ancêtres, les grands morts de la famille aryenne, des Feux éteints, par conséquent, et des Feux ressuscites, toujours nourris dans Agni (Agnichouattas); et il n'y a pas contradiction, selon l'esprit du mythe et du temps, à ce que ces mêmes personnages
soient des fils de Brahman, ou des fils de Manou, des fils de l'auteur quelconque du premier Feu, du premier Sacrifice et des premiers êtres, et qu'en même temps ils soient appelés pères d'Agni et pères du Sacrifice, parce que cette qualité appartient aux ancêtres considérés universellement. Sous ce dernier point de vue, on va jusqu^à donner aux Pitris, qui sont alors les premiers et les plus anciens des mânes, le titre d'ancêtres des dieux, car on n'admet point entre l'homme et le Dieu la distinction familière à d'autres religions : également engendrés, nous verrons que le brahmanisme arrive aisément à leur faire des sorts semblables.
D'après cela, le royaume d'Yama renfermant tous les morts, anciens ou nouveaux, connus ou inconnus, et le nom dePitris paraissant leur être attribué quelquefois indistinctement, il est clair qu'il doit y y avoir plusieurs ordres de ces mânes. On en distingue trois, en efîet, et on en nomme davantage, mais les définitions nous manquent. Ce ne sont apparemment pas les plus communs qui sont les serviteurs des dieux, qui montent sur leurs chars, boivent leurs libations et mangent avec Indra; ou encore, que les hommes appellent leurs gardiens et prient de leur épargner la punition de leurs fautes. Les mérites des hommes sont liés dans plusieurs textes à l'idée de l'immortalité qui leur est promise, et ces mérites sont ordinairement relatifs à des obligations d'ordre liturgique. On ne trouve nulle trace dans les hymnes d'un rapport éiabli entre les devoirs proprement moraux de cette vie et les conditions de la vie future dans le séjour lointain des morts appelé quelque part le ciel suprême. Mais aussi n'y rencontre-t-on pas la moindre allusion à l'existence possible d'un lieu de supplices pour les méchants. C'est un signe remarquable, et non le seul, de la singulière moralité des tribus qui les ont composés; car les cieux et les enfers se font à l'image de la terre, et l'homme ne se les peint pas sans modèles. Quand les desceridants de ces mêmes Aryens réalisèrent ici-bas (je pourrais même encore parler au présent) les plus effroyables conceptions de la Peine et de la Terreur, leurs religions en offrirent le reflet fidèle.
La forme des croyances dont nous venons de prendre une idée suppose la coutume de la crémation des corps. En effet, cet usage éminemment noble était lié aux notions que les Aryens se formaient de la vie future. Agni, suivant eux, enflammait de ses feux une portion immortelle du corps livré aux flammes. Les autres parties étaient rendues à la terre, au ciel, au vent, aux eaux, aux plantes. Ni l'oiseau, ni la fourmi, ni le serpent, ni la bête féroce ne devaient y toucher : mais, couvert de la graisse des vaches, un feu avait charge de les consumer, puis de s'éloigner vers les Pitris, pour faire place, sur le sol lavé et balayé, à un Feu nouveau allumé pour le sacrifice
des mânes. Le nouveau corps, le corps enflammé, transportait l'âme dans les courants aériens, sous la conduite du Chien céleste, aux terres lointaines du Midi, d'où la Prière pouvait le ramener, silencieux convié des fêtes de la famille. D'autres, parmi les hymnes, font allusion à l'immortalité, da7is les lieux où s'arrête le ciel, où, sont les grandes eaux, où règne le fils du Vivasvat, comme parle l'un d'eux, La plupart ne supposent rien au delà du royaume de ce fUs du Soleil (le dieu Yama). J'en trouve un pourtant qui semble donner au Soleil lui-même, comme grand voyageur et pasteur du monde, qui sauve son troupeau, une sorte de patronage sur les âmes. Enfin, il serait inutile de citer, sinon comme poétiques, ces chants communs à tant de peuples, chants de funérailles dans lesquels on rappelle la moi t de tous les points du monde. Mais le Rigvéda nous en offre un très beau, d'une grande élévation, où l'âme, que les survivants veulent ramener à son habitation et à la vie, est supposée visiter au loin les régions de l'espace et du temps. Ce chant n'est pas des plus anciens, selon Eugène Burnouf, mais il est inspiré par un esprit bien différent de celui que nous verrons plus tard se révéler dans la doctrine des métempsychoses.