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ESPRIT DES POÈTES : HOMÈRE

multiplié les légendes et les personnages, au point de trahir enfin visiblement le procédé qui les engendrait, et toujours au grand contentement du peuple, et sans protestation, du moins trop vive, de la part du sacerdoce. Le père de la poésie a donné l'exemple, et ses vers sont restés la Bible du génie hellénique. C'est parce que les Grecs n'ont été ni intolérants ni proscripteurs, c'est en d'autres termes parce que leur cœur est demeuré ouvert à la foi, et non point irrévocablement fermé sur elle, que leur intelligence a pu si librement pénétrer dans les voies de la science et de l'art. La religion ne les ayant pas faits esclaves, ils se sont rendus créateurs aussi en dehors de la religion.

Et que sont en effet les produits purs du sentiment du beau et de l'idée du vrai, si ce n'est des distinctions, des séparations, accomplies par l'acte naturel de la raison que le dogme religieux absolu n'a point immobilisée? Produire intellectuellement, c'est séparer, bien plus qu'unir et lier, puisque le lien et la synthèse doivent leur valeur rationnelle à la seule analyse.

L'émancipation de la musique et 'de la poésie fut la première en date. Non que les aèdes ou chanteurs, les hommes de la Muse, ces missionnaires de la civilisation par l'art, descendus de la Thrace, aient eu jamais à s'émanciper révolutionnairement, mais ils portaient et le peuple entier aimait en eux la liberté créatrice du chant et de l'histoire des Dieux et des hommes. Une suite de poètes dont les noms seuls nous sont parvenus chantèrent ainsi au berceau de la Grèce. Les poèmes d'Homère, quoi qu'il faille penser de l'unité de leur composition et de la personnalité de l'auteur (question difficile), furent, avec ceux d'Hésiode, les derniers, et sont pour nous les plus anciens monuments de cette libre création (zs{-r)a'.ç), source de la poésie de tous les peuples européens.

La rare alliance des dons naturels les plus exquis, l'affranchissement spontané de l'âme et la puissance de réflexion due au mérite moral, la naïveté jointe à l'invention et à la liberté firent les anciens Hellènes dignes de laisser à leurs descendants, comme leur Livre par excellence et le type éternellement gravé de l'esprit et des traditions de leur race, ces admirables vers homériques qui forment un heureux et parfait contraste avec les constructions éthiques et religieuses de l'Inde. Ailleurs, pour ne point parler del'Arye antique et de son moment tout à fait primitif, on vitlesnationstomber dansle servage moral de leurs Dieux et de leurs lois divines. Ailleurs, la poésie put être belle encore, mais seulement de la beauté conservée chez l'esclave; et l'humanité ne chanta guère que les adorations de sa servitude. Beaucoup plus tard, au sein de civilisations mélangées et triturées, des poètes s'élevèrent, les Dante, les Milton, qui échappèrent en partie au fana-

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tisme de leurs temps par un effort d'énergie individuelle, d'où jaillit la production poétique. Lorsque le déclin de la foi se prononça, les Arioste, les Rabelais, les Cervantes appelèrent l'ironie au secours de l'antique poésie mourante. Or la Grèce nous offre dans son vieil Homère tous ces caractères, atténués et modifiés les uns par les autres. La naïveté, la liberté, le respect, l'imagination, la croyance et l'ironie se rassemblent pour imprimer une physionomie étonnante et charmante à cette œuvre à jamais unique.

L'âge d'Homère n'est déjà plus, à proprement parler, celui de la mythologie. Je veux dire que le mythe a cessé de se produire avec une entente instinctive de sa propre nature; ou s'il vit encore et va se transformant, dans certaines profondeurs populaires, sans trop s'éloigner de son ancien esprit, l'aède du moins le traduit mal, lui donne une forme de pures légendes qu'il embellit et varie au gré de son imagination. Le fait physique exprimé en termes d'un anthropomorphisme très dur cesse d'être en vue. C'est que la distinction du phénomène et du personnage est accomplie désormais. La réflexion a constitué un ordre purement physique, entre lequel et les Dieux elle ne sait plus quels rapports établir. Les mythes déposés dans la conscience du peuple à l'époque de la confusion s'altèrent insensiblement par l'effet de la distinction et se trouvent de moins en moins transparents, d'autant mieux que la langue a souvent laissé s'oblitérer la signification de ses antiques radicaux. Mais alors ils vont ressembler tout à l'heure à des fables; le poète ne croit pas toujours ou ne sait plus dans quels sens et dans quelle mesure il doit croire à des choses qui changent même de physionomie en passant par ses mains. C'est ainsi qu'Homère s'amuse parfois visiblement de son propre récit et joue avec ses personnages divins, même avec les plus sérieux. Mais j'ai assez insisté sur des caractères dont les nuances sont si délicates qu'on risque de les exagéi-er en voulant seulement les faire apercevoir.

Après tout, si l'imagination poétique se donne carrière dans le détail, elle est maîtrisée quant aux masses et aux grands traits de l'épopée divine. Le problème de la transformation des mythes, ou plutôt de leur première et antique exégèse, a été résolu par l'établissement du royaume divin de la famille olympienne. Zeus, père des Dieux et des hommes, fils de Kronos et régnant après lui, frère de Poséidon et de Aïdès, qui gouvernent, l'un l'élément humide et l'autre les profondeurs hypogées, Zeus, jiasleur des peuples, très haut et très excellent patriarche de l'univers, Dieu du tonnerre et de la pluie, Dieu du Bon et du Juste, Dieu des prières, de l'hospitalité, du foyer et des saintes clôtures, réside sur le mont Olympe et soumet sa famille et le monde à sa volonté souveraine, elle-même conforme à l'ordre de ce qui doit

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être (A!aa, Moïpa). Son épouse, ses fils et ses filles se partagent les attributs de la puissance et de l'intelligence, et le culte des mortels. Ceux-ci leur sont unis souvent par les liens du sang ; ils peuvent l'être aussi par ceux d'une piété particulière. Ils deviennent donc les objets de l'activité et des passions divines, que la justice ne règle pas toujours. Mais jamais le libre arbitre humain n'est atteint dans sa racine; jamais non plus un démenti n'est dojjné au mystérieux arrêt de la Destinée qui règle les grands événements.

Telle est, chez l'interprète le plus autorisé de l'esprit de la Grèce, ce que je nommerais volontiers l'exégèse populaire des mythes incompris du premier âge. Autre et plus profonde en apparence, plus chimérique au fond, est l'exégèse des prêtres et des savants, dont un essai contemporain ou à peu près des temps homériques nous est parvenu avec la Théogonie d'Hésiode. La fiction du riant Olympe y est obscurcie par une foule de divinités cosmiques, dont les mythes primitifs se changent en symboles plus ou moins transparents et en allégories plus ou moins suivies. La légende affiche des prétentions philosophiques. L'histoire des Dieux est une explication du monde et de son origine, à demi symbolique, à demi physique, un prélude des nombreuses tentatives que fit la philosophie au berceau^ pour se rendre compte de la naissance et de l'évolution des êtres.

Je réserve pour une autre section de cet ouvrage l'exposition de cette partie des doctrines grecques, qui suppose un usage avancé de la réflexion, une élaboration systématique de la théologie. Ce n'est pas que chez un tel peuple le caractère réfléchi ne remonte à des temps bien anciens, que l'époque d'Hésiode ne précède la chronologie positive, qu'Homère ne soit lui-même un penseur profond autant qu'un naïf chanteur, et qu'ainsi ma division n'ait un peu d'arbitraire, comme presque toutes les divisions en ont. 11 est pouitant vrai qu'Hésiode ouvre pour nous une série dilférente de celle des rhapsodes homériques. Ceux-ci sont les représentants de la pleine spontanéité poétique, les collecteurs de légendes, non pas neuves assurément, mais travaillées sans règle et suivant l'impulsion du sentiment populaire. Anthropomorphistes à peu près purs, ils séparent la pério<le du symbolisme volontaire et artificiel, qui va paraître, de celle où l'instinct personnifiait tous les phénomènes et n'éprouvait pas le besoin de donner des caractères tranchés et distinctifs aux personnes symboliques et aux personnes réelles. Ils commencent à distinguer, quoique sans parti pris, de même que sans scrupule, et c'est sur la personne réelle du dieu qu'ils appuient, ne se sentant pas obligés pour cela d'effacer ce que la tradition leur apporte d'éléments visiblement mythiques, incompatibles avec la représentation anthropomor-

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phique des Immortels. Leurs croyances conservent un caractère de naïveté; mais au milieu de tant de traits ou simples ou grossiers du tableau du ciel qu'elles nous offrent, nous respirons je ne sais quel souffle mêlé d'héroïsme et de sagesse, de naturel, de finesse et de bon sens, où se présagent les destinées du peuple auquel nous devons la science, la morale et la polit ie.

Je voudrais saisir et définir le caractère civilisateur de la poésie homérique. Je le trouve d'abord dans la forme propre de ce que les Grecs nommèrent épopée ou œuvre de parole. Tous les peuples nobles ont dû connaître la poésie lyrique; plusieurs se sont essayés à l'épique, c'est-à-dire ont voulu par/er des hommes après avoir jaar/t' aux Dieux. Mais l'un a étoufîé le sujet vraiment humain sous un entassement de fables monstrueuses, dans un mélange de théologie et d'aventures également extravagantes : c'est le cas des poèmes de l'Inde. Un autre, moins abondant et plus sage, a conçu de bonne heure l'idée de l'histoire humaine et nationale, religieusement mêlée à la légende et à la prophétie; mais celui-là a pour ainsi dire anéanti la manifestation de l'homme devant la puissance d'un Dieu absolu : on reconnaît ici les Hébreux. Beaucoup de nations ont composé des chants héroïques et en ont conservé la mémoire, sans que chez elles aucune œuvre simple ou collective de ce genre ait exercé un empire profond et durable sur l'imagination populaire, en lui présentant le résumé des pensées, des aspirations et des actes de riiomme, au point de vue d'une race. Il faut croire que cette poésie primitive manquait alors de généralité et d'idéal, par conséquent de réalité permanente, et de portée dans le temps. Le poète n'avait certainement pas non plus atteint dans sa langue la perfection de la forme, cette adéquation exacte de la pensée, de la grammaire et du mot qui assure la perpétuité à Vœuvre de parole.

La Grèce, résumée dans Homère, obtint celte perfection, s'éleva à cet idéal, construisit cet universel réalisé, oi^i elle reconnut son image, et où l'humanité aryenne put se retrouver tout entière et se retrouve même encore après tant de siècles de culture. La Grèce récita par la bouche des rhapsodes et écrivit, dès qu'elle sut écrire, une histoire générale et poétique de l'homme, des passions, des vices et des vertus de l'homme mis en scène dans un grand acte national, où l'imagination et la vérité sont en harmonie, où la terre et le ciel interviennent avec des qualités pareillement humaines. Lorsque, beaucoup plus tard, elle produisit des poètes comme Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Ménandre, elle ne fît que développer, à l'aide d'inspirations plus individuelles et de nouvelles ressources de la pensée, la Comédie humaine, dont la vieille épopée avait été le premier jet.

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C'est que l'épopée, quelles qu'en soient les définitions et règles didactiques formulées a posteriori, n'est au fond que l'homme offert en spectacle à l'homme par l'homme, sur le théâtre de la narration et du vers. Et c'est parce qu'Homère a donné le premier cet admirable spectacle qu'il diflere si profondément d'Hésiode et qu'on le croirait sorti d'un autre milieu, d'une autre race, ou du moins né à une autre époque, si l'on ne connaissait l'étonnante variété du génie grec. Sans doute, Hésiode a pu vivre contemporain du grand rhapsode collecteur (si celui-ci a existé, comme je suis porté à le croire), et être postérieur de plus d'un siècle aux propres initiateurs de la poésie homérique. D'ailleurs^ lui-même appartient bien, par ses jugements et sa morale, par son individualité, quoique un peu chagrine, par le sentiment profond qu'il a des conditions sociales, à un cycle de véritable grécité dont semble le séparer son goût pour la symbolique artificielle et les constructions théologiques. Sur ce dernier point était le péril que le cours des idées grecques ne devînt analogue au cours des idées indiennes. Le poète par excellence, le conteur, le faiseur, celui dont Pythagore, Xénophane, Heraclite, Platon, philosophes orienlalisants, devaient plus tard blâmer la licence, évita le danger et constitua l'hellénisme. Presque irrespectueux envers les Dieux, ne voyant en eux que des hommes idéalisés, et non pas même parfaits, tant s'en faut, ne s'éloignant jamais des croyances du peuple pour chercher la divinité et l'immortalité dans de savantes doctrines d'émanation et de transformation, il fit l'épopée essentiellement humaine et essentiellement populaire. Il eut ainsi le mérite de fixer et de soutenir ses auditeurs, ses admirateurs innombrables, dans la contemplation historique et philosophique de l'homme réel.

Ce spectacle de l'homme, offert à l'homme^ a des effets moraux considérables. D'abord, un précieux exercice de l'intelligence, un agrandissement de la réflexion, une extension de vue en tous sens résultent de l'habitude ainsi contractée de sortir de soi pour entrer dans autrui, pour comprendre les actes, s'unir aux passions, compatir aux peines, apprécier les motifs des autres hommes. La faculté de l'artiste communiquée à l'auditeur ou au spectateur, cette faculté de participation et d'assimilation s'établit à l'encontre de l'égoïsme, est une condition de la tolérance et de la bienveillance, souvent même de la justice. Ensuite, des leçons de vertu, et ce ne sont pas les moins efficaces, sont données à ce spectateur, de cela seul qu'il est mis en situation de louer ou de réprouver les actes et les pensées qui lui sont soumis relativement à des cas où son intérêt propre n'est point en jeu. Il ne laisse pas de reconnaître son image dans l'acteur de l'épopée, homme comme lui, agent volontaire et passionné dont les

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épreuves, agrandies peut-être, ne sont pourtant pas étrangères à son expérience. Alors se produisent, chez celui qui se voit ainsi mis en scène dans la personne d'autriii, les phénomènes essentiels qui caractérisent l'humanité consciente et la moralité : objectivalion désintéressée de soi vis-à-vis soi, généralisation de la passion, du motif et de la maxime, jugement fondé sur l'universel, retour sur soi-même pour conclure au devoir, sentiment net et définitif de la direction de la volonté.

Ne croyons pas pour cela que le poète ait pour objet l'utilité ou la morale. C'est précisément alors qu'il manquerait du sentiment de l'art. Enseigner, moraliser, ce but de l'artiste est indirect, c'est-à-dire n'existe pas pour lui systématiquement ; il ne doit l'atteindre que sans se l'être proposé, et quelquefois il l'atteint, dans ce cas, en semblant s'en éloigner. Ce qu'il veut, c'est de toucher, d'émouvoir. Or il se trouve que, en cela même, il élève, il purifie, il moralise. Le poète, en effet, et c'est de lui surtout que nous parlons, s'adresse à tous. C'est dire qu'il ne peut chanter que l'universel, si bizarre qu'une telle association des mots doive paraître. Il a beau le chanter sous la forme du particulier, sans quoi la vie manquerait à ses fictions, il n'exclut pas moins le pur individuel, incompréhensible, inexplicable, dénué de vérité s'il n'exprime un rapport. Il généralise la passion, il l'ennoblit donc et la rend en même temps un sujet d'observation, de réflexion et d'émotion désintéressées. L'auditeur, arraché à des préoccupations privées, relativement basses, pour se sentir transporté, sans espérance ni crainte, au moins trop personnelles et trop présentes, dans la sphère supérieure de la passion commune à l'humanité, éprouve le bienfait d'une élévation de l'âme ; sa conscience est affranchie temporairement de l'égoïsme.

Ici, nous vient naturellement à l'esprit le sens profond de celte purqation des passions de la pitié et de la terreur (-/.âGap^'.;), qui, jointe au principe d'imitation (reproduction de l'action et des mœurs dans une œuvre d'art {imixt,giç), renferme toute la théorie esthétique d'Aristote, appliquée par lui à la tragédie et étendue à la musique (1). La Grèce, qui a créé l'art, et qui a créé l'analyse scientifique, le contraire de l'art aux yeux de qui se tient à une grossière apparence, la Grèce nous a donné, par le plus pénétrant et le plus rigoureux de ses philosophes, la notion vraie des rapports de l'art et de la morale. Malheureusement, Aristote nous a laissé sa pensée sans développements. On s'est beaucoup demandé comment il fallait entendre \a.pnrgatio7i de la terreur par la terreur et de la pitié par la pitié dans l'àme du spectateur d'une œuvre dramatique. Après les faibles exphcations de bien

(1) Aristote, Poétique, 6, et Politique, viit, 5-7.

35G ii.M'l'OHT DE L ESTUÉTIQUE ET DE LA MuHALE

des cominenlaleurs, on doit comprendre aujourd'hui qu'il s'agit d'un fait de substitution en quelque sorte médicale. Celui qui se rappellera, à cette occasion, les théories du même philosophe touchant l'universel, et, par exemple, ce qu'il dit de la supériorité de la poésie sur l'histoire, comme portant sur des vérités plus générales (1), ne doutera pas que la substitution dont il s'agit ne consiste dans l'élimination des passions particulières, intéressées et absorbantes , privées de beauté, privées de vérité en un sens, au profit de la forme universelle de la passion, laquelle est un élément bon et vrai de la nature humaine. En un mot, l'art purge l'homme de la passion basse et le pénètre de la passion noble de la même espèce (ou d'une espèce différente, au besoin, comme dans le cas de la musique). Ainsi, \a. pur g al ion de la passion, en est aussi la purification, suivant un autre sens qu'on peut donner au mot /.aGapaiç; et c'est du caractèie d'universalité que les caractères de noblesse et de pureté dépendent, car l'universel est vrai et bon, soit en lui-même^ soit comparativement au particulier dont il prend la place.

Je n'omettrai pas de dire à ce sujet, quoiqu'il ne soit ici qu'une digression, que le rôle de l'universel dans l'esthétique n'e.xplique pas seulement le rapport le plus profond de l'art avec la morale; il corrige aussi ce que pourrait avoir de faux, quand on le considère isolément, le principe de l'imitation, qui a toujours paru opposé au principe de l'idéal. Il résulte clairement des préceptes d'Arislole que l'objet imité par l'art ne doit pas être l'individuel. Alors, en effet, l'art se confondrait avec l'histoire, entendons avec cette histoire basse qui s'attache uniquement au récit des faits. Mais la reproduction qui généralise chaque phénomène en V imitant est ce qui constitue véritablement Fart, comme les Grecs le sentirent et comme ils le pratiquèrent. Suivant eux, le poète se serait trompé en se bornant à copier la réalité, et descendant pour cela aux particularités indéfinies des modifications d'un sujet; mais il devait peindre le fait ou nécessaire ou vraisemblable, attendu dans un cas donné et prévu eu conséquence des lois connues et approfondies du conflit des passions et du choc des événements. C'est ainsi que pense Aristote, fort de l'expérience et du sentiment de la race à laquelle il appartient.

Je serais conduit trop loin si je voulais insister sur le mérite et les conséquences de cette théorie, surtout si j'essayais de montrer en quoi l'art moderne y est resté conforme, en paraissant si souvent s'en écarter. Mais la digression précédente ne semblera pas hors de propos, même ainsi rapportée à l'époque de la haute antiquité grecque, si j'ai réussi à faire entrevoir une source extraordinaire de civi-

(1) Aristote, Politique, 'J.

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lisation, de liberté et de morale, dans l'esprit créateur de la poésie homérique, considérée comme un grand et magnifique spectacle que l'homme s'est donné dès ce temps à lui-même de sa nature librement développée. En vain chercherait-on chez d'autres races une œuvre pareille ainsi réussie. Quelques-unes en avaient peut-être posé des éléments, et ce fut la Grèce qui leur transmit plus lard l'élaboration achevée de l'esprit dont elles avaient participé originairement. D'autres s'inspirèrent de sentiments d'un autre ordre, surtout les Sémites, à la poésie desquels manquèrent, dans la tension constante de leurs passions sociales et religieuses, l'ouverture de l'intelligence, la tolérance, la variété.

Les Grecs sont donc, du côté de la civilisation, nos véritables ancêtres. Nous leur devons, avec l'art et la science, ce que nous avons de largeur d'entendement et de sentiments libéraux. Notre grand principe de civilisation est fondé, comme le leur, sur l'étude de la nature humaine, dont la reproduction poétique et le spectacle donné ou rappelé sans cesse par tous les moyens de l'art est une des plus utiles conditions de soutien et de progrès de l'homme moral. C'est ce principe, pour le dire en passant et en terminant, qui échappa malheureusement à Rousseau, lorsqu'il employa son éloquence prestigieuse à combattre l'art et le théâtre, comme si l'humanité pouvait avoir d'autres moyens de moralisation, en dehors des religions, que la contemplation d'elle-même, et de son idéal, et de ses réalités qui s'en éloignent, ou comme si celui qui assiste au déploiement des passions sur la scène en recevait l'inoculation dangereuse au sortir de l'état d'innocence (1).

Il me reste maintenant à signaler les plus frappants des traits de doctrine, épars dans V Iliade et dans V Odyssée; car, si la puissance morale de la poésie homérique réside surtout dans son essence, comme je l'ai expliqué, elle se révèle aussi par des leçons particu-

(1) Voltaire et d'Alembert n'étaient pas mieux préparés que Rousseau pour atteindre le souverain principe de l'esthétique et de son rapport à la morale. Quand il leur arrivait de consulter Aristote, ils ne le comprenaient pas plus que Corneille ne l'avait compris. Mais du moins ils étaient animés d'un sentiment vif de la connexion de la civilisation et de l'art. Rousseau, plus profond, quoique dans le faux, attaquait la civilisation même et se trompait sur la nature >ieYélat sauvage. Il le confondait avec l'état primitif, aiusi qu'on le fait aujourd'hui si volontiers, à cela près que l'imagination seule lui peignait cette simplicité de mœurs et cette liberté que chacun sait bien maintenant n'être qu'un mirage lointain ou une fiction littéraire. Son paradoxe eut toutefois le mérite d'émouvoir, de faire penser, et de rappeler aux conditions de la nature, en plusieurs points qui n'avaient rien de chimérique, une société qui devenait tous les jours plus factice et plus maniérée.

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lières. La plus importante de toutes est celle de la liberté. L'enseignement du libre arbitre ressort de l'esprit, du sujet et du plan des deux poèmes. Dans l'un, les plus grands événements sont enchaînés sur la terre aux passions et à la résolution d'un homme ; sur l'Olympe, ils dépendent des passions et des délibérations des Dieux, avec la haute garantie de la sagesse de Zeus, de qui la volonté n'a point l'inébranlable fixité du destin des philosophes. Dans l'autre, les longues épreuves et la constance victorieuse d'un homme, qu'une Déesse soutient et conseille sans le contraindre, offrent un modèle achevé de la vie morale. C'est encore Zeus et le Conseil des Dieux, malgré l'opposition de l'un d'entre eux, qui décident le retour d'Ulysse, de même qu'ils ont décidé la satisfaction donnée à la colère d'Achille sous les murs de Troie. La liberté règne donc parmi les Dieux comme parmi les hommes, et la leçon se trouve doublée. Le Destin est, il est vrai, présenté quelquefois avec le sens simple et rigoureux que devait lui prêter la spéculation. Mais il ne s'applique qu'à de certaines fins prévues, dont la nécessité est une borne et non pas un empêchement de l'arbitre humain ou divin entre certaines limites. Cet arbitre s'exerce tout entier dans l'espace, le temps et les sujets qui lui sont laissés. Souvent aussi le Destin semble n'être, pour Homère, que la volonté divine, en tant qu'unie à la sagesse et conformée à des faits antérieurement acquis. Il n'y a rien de commun entre cette philosophie et cette religion, que j'appellerai pratiques, et la doctrine de la fatalité attribuée à la Grèce, et à la Grèce en masse, par ceux qui confondent tous les poètes et toutes les époques.

Au reste, on a dans V Odyssée un passage fameux où la thèse de la liberté s'élève à la hauteur d'une doctrine formulée. Zeus et Athènè vont décider du sort d'Ulysse, à la suite d'un entretien dont le meurtre récent d'Égisthe a fourni le sujet. « Ah ! dit Zeus, comme les mortels mettent les Dieux en cause! Ils disent que les maux viennent de nous, et ce sont eux qui, par leurs folies, s'attirent les douleurs, contre le Destin. » Et il expose comment Égisthe a, contre le Destin (le mot est répété), épousé la femme d'Atride et égorgé ce chef, qui revenait de Troie, et cela, sachant que sa propre mort suivrait son crime, parce que les Dieux avaient envoyé Hermès, leur messager, pour lui prédire l'inévitable vengeance d'Oreste. Un crime commis qui pouvait ne pas l'être, une bonne destinée, maisnon pas nécessaire ni infaillible^ une grâce prévenante de la divinité, prévenante, mais non pas toujours suffisante et efficace, voilà des traits de théologie, plus clairs peut-être dans Homère que chez les molinistes. Ils sont moins forts encore, à mon avis, que l'âme entière de deux poèmes où respire siénergiquement l'incoercible personnalité des Dieux et des héros.

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Quand l'arbitre moral est ainsi compris et mis en œuvre par le poète, et que diflfèrent si peu, à ses yeux, l'essence, les actes et les mobiles de l'homme et du Dieu, — le Dieu n'ayant de surcroît que l'immortalité et la longue prévoyance, tout au plus avec un fondement de justice plus ferme sous la couche des passions; — quand la réflexion est assez formée, l'esprit assez développé pour que les personnages se répandent en discours, en argumentations, en analyses, même psychologiques ; quand Athènè ose menacer Zeus de sa désapprobation ; quand Diomède ou Ajax luttent contre les Dieux, ce dernier ne réclamant que le droit de combattre à la lumière du jour; quand Thersile insulte les rois; quand nous assistons dans le ciel et sur la terre à des conférences où se pèsent les motifs, à de véritables séances d'assemblées délibérantes, dont les incidents et les types d'orateurs nous font penser à la future Agora, il ne faut pas demander si la liberté politique est, dans l'esprit d'Homère ou des temps qu'il nous peint, la suite naturelle d'une liberté morale et d'une indépendance personnelle aussi fortement conçues.

On se rappellera peut-être ici des préceptes contraires, et cette espèce de thèse du droit divin que Y Iliade met dans la bouche d'Ulysse gourmandant l'indiscipline des Grecs : « Le commandement de plusieurs n'est pas une bonne chose. Qu'il n'y ait qu'un chef et qu'un roi^ celui à qui l'enfant de Kronos le réfléchi a donné le sceptre et les lois pour nous régir ! » Mais ces paroles tant citées ne sont qu'un reflet déjà tardif de l'idéal des coutumes patriarcales. S'il fallait y voir une théorie, ce ne serait qu'une théorie de circonstance, une de ces inspirations pratiques énoncées dogmatiquement, comme il en échappe aux poètes; car la formule et l'esprit nes'accorpas toujours chez eux, et l'anarchie dont ils sont les témoins arrache aux plus libres des hommes des vœux en faveur d'un gouvernement fort et obéi.

Il me paraît donc certain que la démocratie^ plus ou moins tempérée par les deux aristocraties de naissance et de talent^ préexistait en quelque manière chez les Hellènes, au temps des aèdes, et s'annonçait comme pouvant remplacer un jour les petites monarchies patriarcales d'une société encore élémentaire et très divisée. Ces monarchies elles-mêmes étaient parvenues, grâce au développement des passions héroïques, à diminuer le crédit des sacrificateurs et devins, autrefois plus prépondérant, sans doute. Elles étaient destinées à déchoir à leur tour, lentement d'abord, puis à subir des révolutions, et à faire place, ici ou là, à de véritables constitutions, œuvres réfléchies de législateurs, et preuves certaines des progrès de la raison populaire. Les temps intermédiaires appartinrent nécessairement à l'anarchie de Vàge de fer, dont Hésiode vit et déplora la

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première période, non sans quelque pressenliment d'un avenir meilleur : « Que n'ai-je pu ne pas venir parmi les hommes de la cinquième race, ou mourir plus tôt, ou naître plus tard! »

Je reviens à Homère et à sa morale. Après le principe de la liberté, sur lequel j'ai dû m'étendre, se présentent les notions corrélatives du droit et du devoir. Elles éclatent partout dans la poésie homérique, avec un degré d'énergie que nous ne retrouverons ailleurs que dans les institutions des races italiques. En etTet, comment ces idées ne seraient-elles pas des conséquences, et pratiques et théoriques, d'une conscience si développée, d'une vie tellement libre, et de ces relations d'égalité entre des hommes, entre des héros qui parlent et délibèrent sans cesse avant d'agir! Il est inutile d'insister sur ce point. Ce qui n'est pas plus important, mais ce qui est plus remarquable, ce qui a toujours fait l'admiration des lecteurs dignes de sentirla poésiehomérique, c'est la noblesse, l'élévation souvent idéale des traits d'énergie dont elle est semée, avec une forte part de férocité; c'est le sentiment delà divine pitié qui se mêle aux passions les plus inexorables; et ces retours du héros ou du poète sur lui-même, ces réflexions philosophiques par lesquelles il domine les phénomènes de la vie et ses propres représentations; c'est l'exquise pureté des caractères et des tableaux relatifs à la femme et au mariage : la chasteté^ la constance de Pénélope, la douceur, les remords tempérés de la belle Hélène, le ravissement, l'indulgence des vieillards; la grâce même de Paris, qui n'est pas tout à fait un lâche et ne mérite qu'à moitié les reproches de son frère et de son amante ; puis le type de la vierge dans Nausicaa, celui de l'épouse, de sa tendresse et de ses larmes souriantes dans Andromaque. J'omets les caractères de héros, types simples et forts d histoire et de roman indivis, de poésie réaliste., avant l'époque de la division des genres et de la venue d'une littérature plus analytique.

Ont-ils besoin d'excuse les traits barbares ou bas qui se rencontrent dans ces poèmes dont la trame s'étend à la vie humaine tout entière? l'alfercation et les grossières injures d'Achille et d'Agamemnon, les querelles de ménage de Zeus et de Hère, les aventures d'Aphrodite, les discours vulgaires et comiques d'Héphaistos et le rire inextinguible des Dieux? C'est une question qui ne peut plus se poser, depuis que la critique littéraire a fait évanouir le préjugé classique du style noble imposé à l'épopée. Homère a peint, avec une naïveté que n'excluent point une langue et un art achevés, l'homme réel et ses passions, dans le personnage de l'homme légendaire ou du Dieu humanisé. Tous les éléments de la nature humaine ont pris place dans cette vaste comédie. Tantôt la plus franche simplicité de pensée et de style est le caractère des récits, des discours et des mœurs que

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le poète recueille de la bouche de la légende; tantôt les mêmes éléments se transforment visiblement, grâce à la sensibilité, à la fine ironie, aux touches délicates dont l'hellénisme a préparé dès lors le modèle à l'humanité. J'ai essayé de montrer comment le fait même de la conception et de la composition de la comédie humaine se lie au principe de la grandeur rationnelle et morale de la nation grecque. Et je peux dire, à la gloire de la poésie, que, depuis l'époque où les mythes anthropomorphisés commencèrent à scandaliser les philosophes, jusqu'à celle où le polythéisme vulgaire parut absurde, ridicule ou dégradant au plus grand nombre des esprits cultivés, le Grec émancipé ne fit que tourner contre les fables de son poète l'enseignement moral qu'il avait reçu de lui et de son esprit, supérieur à ses fables.

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